Les sentiments au fond de tes beaux yeux
Chapitre 129 : Le grand patron
Je ferme les yeux, entièrement concentrée sur la tonalité à mon oreille. Mon cœur bat trop fort, il m’assourdit à tel point que j’ai peur de ne pas entendre la voix d’Hunter s’il décrochait, à moins que ce ne soit les bruits sourds qui résonnent dans mes oreilles qui me donnent cette impression… Mon corps est tellement dans le rouge que je ne sais plus ce qui m’empêche d’entendre, mais je sais que l’enclume sur ma poitrine m’empêche de respirer et que l’angoisse n’est pas loin de me faire tomber de mes jambes. Heureusement, l’adrénaline qui coule à flot dans mes veines parvient à faire tourner la machinerie, à garder mon corps plus ou moins solide alors que je suis à deux doigts du morcellement.
- « Hestia ?! »
Je réalise que je suis très loin d’être sourde et que j’étais justement tellement concentrée sur l’espoir d’entendre sa voix qu’elle résonne à mon oreille avec une force et une clarté dingue. Il est visiblement très surpris de mon appel, mais je ne perds pas une seconde :
- Hunter, je t’en prie viens me chercher ! Je suis quelque part, dans une maison, il y a des hommes, de la drogue, des armes ! Ils veulent me garder ici ! Ils veulent me faire du mal, je ne savais pas quoi faire ! Je ne savais pas qui appeler ! couine-je d’une voix si rapide et aiguë qu’elle est à peine audible.
- « QUOI ?! »
J’entends alors des pas dans l’escalier, de gros pas lourds qui sautent les marches et qui viennent me chercher à tous les coups. J’écarte le téléphone de ma tête pour écouter la progression de l’homme qui arrive sur le pallier, j’entends Hunter qui parle dans le combiné mais je ne comprends pas ce qu’il dit, et je suis muette, parce que je sais que si je fais un seul son, si je dis encore quoi que ce soit à Hunter, l’homme derrière la porte saura que j’ai appelé quelqu’un et je signerai mon arrêt de mort, puisqu’ils viennent sans doute de réaliser que je pourrais appeler quelqu’un.
L’homme se jette contre la porte, le bruit est si fort que je hurle, surtout parce que j’ai peur qu’il me trouve téléphone à la main.
- Sors de là ! hurle-t-il en se jetant encore contre la porte.
Je n’ai plus qu’une dizaine de secondes devant moi pour prouver mon génie avant que ce type n’enfonce la porte. Mon corps est secoué par la dernière vague d’adrénaline, il donne tout pour m’aider à me sauver la vie et je retombe dans mon calme olympien. Maintenant que je sais que j’ai une chance, une foutue chance connaissant Hunter, je quitte la panique aiguë pour l’efficacité et j’arrive à mettre toutes les chances de mon côté grâce à mon esprit vif.
Je raccroche au nez d’Hunter, j’arrive à lui partager ma localisation comme il me l’a montré tout en sautant dans la baignoire, je verrouille mon téléphone et je le glisse dans la fente entre les planches en bois qui condamnent la fenêtre et le montant de la fenêtre, pour qu’il tombe où on ne le trouvera jamais.
La porte cède au moment où je me laisse tomber dans la baignoire en posant mes mains sur ma tête en criant encore. Le gorille armé m’attrape la seconde suivante et il me fouille des pieds à la tête avant de retourner toute la salle de bain à la recherche d’un téléphone, tandis que le mien reste hors de sa zone de fouille, bien caché.
Il ne le trouve évidemment pas et il se détend, avant de me ramener dans la cuisine en tenant mon bras fermement.
- Tout est ok, elle voulait juste vraiment dégobiller il faut croire, annonce-t-il en nous calant dans un coin.
Tout le monde se détend, particulièrement Kai, qui a dû voir mes dernières secondes venir lorsqu’ils se sont rendu compte que je devais être en train d’appeler la police. Il a dû très mal réagir, parce qu’il est désormais à genoux par terre, avec un homme qui tient une arme braquée sur lui.
Les discussions reprennent, je ne tarde pas à comprendre que Kai négocie encore, il est pratiquement en train de troquer une servitude éternelle pour qu’on me laisse repartir et les trois fournisseurs commencent à envisager la chose, puisqu’ils clament qu’ils arriveront de toute façon à me retrouver si Kai ne remplissait pas sa part du marché. Je suppose qu’ils ont raison, l’appartement de Kai était apparemment surveillé depuis des jours et ce crétin n’a pas jugé bon de m’en parler alors qu’il est évident que je ne serais pas rentrée au campus si je l’avais su… je n’aurais pas pris le risque de tracer la route de chez moi à ces malfrats si mon frère avait été honnête… mais il ne l’est pas, il ne l’est jamais.
Les minutes s’écoulent, je n’écoute plus vraiment ce qu’ils racontent, je fixe le sol en essayant d’ignorer la poigne de fer du gorille qui me tient, j’attends que le temps passe, je me plonge dans mes souvenirs, dans toutes les fois où j’ai pu compter sur Hunter, je m’y raccroche en attendant de savoir s’il va venir me sauver ou non, j’attends de voir s’il va me rendre ma liberté, une vie sans Kai, sans nuages noirs à l’horizon… Je suis revenue à moi un peu tard, mais j’y suis, j’ai enfin tiré un trait sur cette relation toxique.
Le portable de Jo vibre sur la table, ce qui attire mon attention, ainsi que celle de tous les hommes de la pièce. La tension monte de dix étages et Jo décroche en fronçant les sourcils.
- Les flics ?! s’inquiète-t-il.
- « … »
- Comment ça « pire que ça ? » ? demande Jo avec inquiétude.
- « … »
- Ici ? Tu en es sûr ?! s‘exclame Jo en sautant sur ses pieds.
Les deux autres l’imitent automatiquement tandis qu’il raccroche avant de lancer son téléphone sur la table.
- C’était un guetteur, il dit qu’une bagnole de luxe vient de tourner dans l’avenue, elle la remonte à pleine vitesse, droit sur nous, annonce-t-il à ses collègues avec tension.
- Un grand patron qui débarque ? s’inquiète le deuxième.
- Mais pourquoi ?! intervient le troisième. On n’a jamais vu ça, les grands ne se déplacent jamais pour gérer des affaires de merde comme celle-là !
Leur tension ne cesse de grimper, et plus ces hommes sont stressés, plus je gagne de l’espoir. Jo tourne alors les yeux sur moi, il m’observe de la tête au pied en fronçant les sourcils :
- A moins qu’il ne se déplace pour autre chose… ? murmure-t-il d’une voix pensive. On n’a jamais vu une minette comme celle-là par ici… Elle est la seule chose qui diffère de d’habitude…
Les trois fournisseurs ont maintenant les yeux rivés sur moi et je perds ma petite joie en me prostrant sur moi-même, très inquiète d’être devenue leur centre d’attention.
- Elle ressemble plus aux belles femmes des grands qu’aux poules des dealer…, souffle le deuxième, en lançant des regards très inquiets aux deux autres.
Le gorille dans mon dos me lâche soudain, comme si je l’avais brûlé, et il recule de deux pas si vifs qu’il rentre dans le mur de la cuisine. Je suis abasourdie par ce qu’il est en train de se passer, l’intégralité des bandits de la pièce me regardent avec des yeux immenses, complétement apeurés. Même Kai a l’air foutrement inquiet, il est désormais sur ses pieds, sans que personne n’y ait fait attention, et il lance des coups d’œil compulsifs en direction de la porte, comme si un diable n’allait pas tarder à entrer.
Un des fournisseurs retrouve finalement sa langue :
- Putain… Si un grand patron débarque… c’est qu’on a merdé et correctement… et que nos têtes risquent de tomber…, s’affole-t-il d’une voix lente.
Les hommes s’agitent, ils se dispersent à moitié dans le salon à grandes enjambées en frottant leurs visages et en jetant des coup d’œil entre les planches de bois de la fenêtre qui donne sur la rue. Les hommes qui emballaient la poudre dans les sachets sont tous figés, ils sont aussi blanc que la poudre qu’il empaquetait et n’osent plus bouger.
- C’est peut-être juste un riche qui s’est paumé ?! s’exclame Jo d’une voix désespérée.
- Une bagnole de luxe au milieu de la nuit, dans la zone industrielle du quartier chaud ?! Qui remonte l’avenue droit sur nous ?! Putain mais tu es con ou quoi ?! vocifère le deuxième.
- Quelqu’un sait à quoi il ressemble ? Le vrai grand patron de la ville ? Le supérieur d’Hatcher ? geint un des gorilles qui scrute par la fenêtre.
- Bien sûr que non ! Aucun de nous n’a jamais vu le grand putain ! Nous n’avons même pas sa ligne directe !
- Dans combien de temps arrive-t-il ?! beugle le troisième fournisseur.
- Il remontait l’avenue comme une balle… Aucune idée mais putain, ça va chier pour nous ! répond Jo.
J’entends au loin le moteur qui vrombit et le son jette un blanc phénoménal sur la pièce qui devient plus silencieuse qu’une morgue. Tous les malfrats échangent des regards inquiets entre eux, posent des yeux terrifiés sur moi, leurs corps sont tendus à craquer, leurs mains tressautent à leurs armes qu’ils prennent entre leurs doigts tremblants.
Le moteur approche, les secondes s’égrènent et lorsque la voiture s’arrête dans un crissement de pneu en bas de la maison, que les voyous ont la confirmation que c’était bien pour leur poire, ils s’agitent tous. Certains filent à l’étage, d’autres bondissent pour s’éloigner de la porte, quelques-uns se prostrent dans des coins, mais s’il y a une constante, c’est que l’intégralité des hommes s’éloignent de moi d’au moins deux pas alors que je suis toujours plantée au fond de la maison.
Mon cœur accélère crescendo, l’espoir envahit chacune de mes cellules, je tremble comme une feuille moi aussi, mais j’ai mes yeux les plus concentrés sur la porte d’entrée, je ne la lâche pas du regard, je prie pour voir Hunter y débarquer.
Mais une chose est sûre, c’est que je ne m’attendais pas à ce qu’il arrive ensuite. En fait, toute la scène qui suit est tellement dingue, tellement incompréhensible, que mon esprit est givré alors que je suis témoin de l’histoire la plus folle de ma vie.
Des pas retentissent sur les quelques marches qui mènent au perron, puis un énorme coup s’abat sur la porte, qui nous fait tous sauter au plafond sous sa violence et le craquement que ça vient de produire. Les fournisseurs sursautent aussi fort que la jeune fille apeurée que je suis lorsque le deuxième coup défonce la porte, qui s’ouvre avec perte et fracas sur le gorille qui la gardait.
Alors que je suis entourée d’hommes dangereux, armés jusqu’aux dents, et qu’un type défonce leur porte d’entrée, pas un seul ne bouge une oreille. Ils sont tous complétement figés et je crois qu’à ce stade, c’est moi qui ai le moins peur dans la pièce. Le délire continue lorsque je vois Hunter rentrer par la porte une arme à la main, le visage enragé, la flamme noire verrouillée au fond de ses pupilles comme s’il allait véritablement tuer quelqu’un.
Il entre avec l’assurance de celui qui entre chez lui, comme s’il ne voyait pas toutes les armes dans les mains des voyous autour de lui, la dangerosité de la situation… et il n’a visiblement pas besoin d’y faire si attention que ça, parce que personne ne réagit. Il fonce sur moi sans un seul temps d’arrêt, sans une seule hésitation, toujours complétement déterminé alors qu’il devrait être criblé de balles à l’heure qu’il est.
- Je viens pour la fille !! aboie-t-il.
Mes yeux me sortent de la tête lorsqu’il vient jusqu’à la cuisine pour m’attraper par le bras et que personne ne tente de l’arrêter alors que ce n’est pas leur patron. Ce n’est qu’Hunter bon sang ! Et le quiproquo est en train de fonctionner ! Je suis à deux doigts d’être sauvée !
Malheureusement mon espoir écrasant retombe comme un soufflé lorsqu’Hunter fait volte-face pour me trainer vers la sortie et qu’un gorille se décale d’un pas hésitant devant la porte en relevant son arme tremblante devant lui pour la pointer sur nous. Mais Hunter ne ralentit toujours pas, il me cale simplement derrière son dos en continuant de foncer droit sur le type qui nous barre la route, il avance jusqu’à ce que l’arme se pose au centre de sa poitrine :
- Je peux savoir ce que tu es en train de foutre exactement ?! aboie-t-il au gorille, sans une trace de peur dans la voix.
Je ne reconnais pas sa voix, je ne le reconnais même pas du tout. Je ne sais pas si c’est parce que je ne l’ai pas vu depuis bientôt deux mois, mais son aura explose si fort que je suis moi-même complétement prostrée par le respect qu’il impose sur toute la pièce. Je ne peux pas reconnaitre mon Hunter dans cette situation, alors qu’il fixe droit dans les yeux un homme qui tient une arme à bout portant contre sa poitrine, c’est du délire.
Le gorille hésite visiblement une seconde de trop, Hunter perd sa patience et d’un geste rapide, il lève le bras pour poser son arme sur le front du type, la main assurée tandis que celle de son adversaire tremble toujours comme une feuille.
- Je ne sais pas à quoi tu joues, mais tu vas vite baisser ton arme avant de condamner l’intégralité des connards de cette pièce ! gronde Hunter d’une voix menaçante.
- Baisse ton arme Carl !! hurle Jo d’une voix aiguë.
Le gorille s’exécute et se décale en sautant presque pour nous laisser passer. Avant même que je n’ai vraiment compris ce qu’il vient de se passer, je suis hors de la maison, entrainée par Hunter en direction de sa voiture, si vite que je suis obligée de courir pour le suivre. Il fonce droit sur l’Aston qui tourne toujours, et je vois tous les voyous qui étaient venus voir ce qu’il se passait avec curiosité qui détalent aux quatre coins de l’avenue pour se planquer.
Hunter me lâche uniquement pour me rentrer dans sa voiture vivement et quelques secondes après, il démarre en faisant rugir le moteur pour nous éloigner de cet endroit sordide alors que je le fixe de mes immenses yeux choqués, complément abasourdie par ce qu’il vient de se passer.
Les rues défilent à toute vitesse, mes yeux papillonnent enfin tandis que je réalise ce qu’il vient de se passer à mesure qu’il m’éloigne du danger. Je réalise que je suis en sécurité, qu’il vient de me sauver, que je ne suis plus dans cette maison horrible… Je rejoue la scène, encore et encore, tout le trajet, mais je ne la comprends pas plus.
La voiture s’arrête brutalement, en bas de chez moi, et Hunter pose les poings sur son volant avant d’y déposer son front. Toute sa pression se relâche, il prend quelques grandes respirations pour se calmer avant de tourner la tête vers moi.
Il me dévisage avec une inquiétude qui dépasse l’entendement :
- Hestia… Est-ce que tu vas bien… ? chuchote-t-il en crispant ses beaux sourcils.
Mon esprit se remet enfin en marche, je réalise ce qu’il vient de se passer et je deviens complétement hystérique :
- Oh mon dieu Hunter ! Ils viennent de croire que tu étais leur patron !! C’est pour ça qu’ils n’ont pas tiré ! C’est pour ça que tu as pu me sauver !! hurle-je d’une voix suraiguë.
Mon cri est si soudain, si perçant, qu’il en sursaute avant d’éclater d’un rire nerveux. Mais je ne le laisse même pas répondre, je plaque mes mains sur mes lèvres pour cacher ma bouche grande ouverte une seconde, avant de remettre à crier comme une dingue :
- Tu te rends compte de ce qu’il vient de se passer ?! Tu te rends compte de la chance que nous avons eu ?!
Je dois lui casser les oreilles avec mes ultrasons, mais il faut dire que je suis complétement dingue. Je suis en train de relâcher la pression qui m’écrasait à m’en tuer, mon corps est baigné d’adrénaline depuis des heures et Hunter vient de me sauver sur un quiproquo magistral.
Nom de dieu !