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Chapitre 25 : Dans un bang | 2025

2408 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 21/03/2026 08:17

Vendredi 27 juin 2025


Cher journal,


Tu ne vas pas croire ce qui m’est arrivé. J’attendais devant le collège pour passer la deuxième partie des épreuves du brevet quand le pion est sorti pour nous dire qu’il n’y aurait pas d’épreuves aujourd’hui. Qu’il n’y aurait pas de brevet tout court, d’ailleurs.


D’abord, avec les autres, on n’a pas compris. Ça ne semblait quand même pas très juste alors qu’on a passé la journée d’hier enfermés à trimer pendant des heures sur le français et les maths. Alors, on est rentrés chez nous.


Maman était là. Elle n’avait pas l’air bien. Elle a vite éteint la télévision, et m’a demandé comment c’était passé les examens. C’est stupide, ça ne faisait même pas vingt minutes que j’étais parti. Je lui ai dit que tout avait été annulé, et au lieu de m’engueuler et de m’accuser de mentir, elle a juste hoché la tête, comme si c’était normal.


Je lui ai demandé ce qu’elle avait, elle a juste secoué la tête. Je me suis tourné vers mon petit frère, mais à un an, c’est pas comme s’il pouvait m’apprendre quoi que ce soit.


J’ai attendu qu’elle aille coucher le petit pour allumer la télé rapidement. Et là, ça a été la douche froide. Toutes les chaînes parlent de la même chose : une gigantesque météorite va raser la planète dans une semaine. On va tous crever. Il n’y a rien à faire, à part se préparer et patienter.


Je dois avouer que j’ai pas fait le fier. J’ai chialé pendant deux heures. Je crois que ça s’appelle un état de choc. Maman n’a rien dit quand elle est revenue. Elle a juste fixé l’écran, puis est sortie de la pièce.


Bah merde alors.


Qu’est-ce qui va nous arriver ?


Samedi 28 juin 2025


Cher journal,


Il y a un truc bizarre dans l’air. Je ne saurais pas dire quoi, mais ça ne tourne pas rond. Dehors, il y avait plein de policiers dans les rues ce matin. J’ai voulu aller chercher du pain à la boulangerie du coin, comme d’habitude, mais ils m’ont pas laissé passer.


De loin, tout ce que j’ai pu voir, c’est que la vitrine avait été caillassée. C’est pas nouveau. Il y a toujours eu des manifs et des casseurs dans le quartier. En général, ils s’attaquent à la bijouterie de la rue d’au-dessus, ou à la supérette. Ils s’en étaient encore jamais pris à la boulangerie. En même temps, c’est stupide. Qu’est-ce qu’ils veulent y voler ? Des baguettes ?


Je suis rentré sans pain, mais Maman a dit que c’était pas grave. Que ce n’était plus important. J’ai pas compris, mais elle avait l’air heureuse pour une fois. Elle souriait. Elle a même dansé dans le salon toute seule avant le repas. C’est bizarre. Depuis que papa s’est tiré, elle fait la gueule tout le temps. Et là, avec la météorite, c’est vraiment pas un temps à faire la fête.


Elle a préparé des lasagnes. Je sais pas ce qu’il y avait dedans, mais elles étaient encore plus bonnes que d’habitude. J’ai mangé jusqu’à ce que je n’en pouvais plus. Maman a insisté pour qu’on reprenne à manger, encore et encore. Mais elle, elle a rien mangé.


********


Putain, je sais pourquoi elle nous a forcé à manger.


J’ai trouvé quatre boîtes de somnifères vides dans la salle de bain. J’ai essayé de tout revomir quand ma tête a commencé à tourner, mais j’ai pas réussi.


Je sais pas ce qu’elle a foutu.


Je me suis enfermé dans la salle de bains.


Je suis trop claqué, j’arrête pas de baîller.


Putain, je veux pas mou


Dimanche 29 juin 2025


Merde.


Merde, merde, merde.


J’ai senti une main sur mon cou, alors je me suis réveillé. J’étais dans la baignoire. Maman était là. Elle avait défoncé la porte. Elle tenait un couteau couvert de sang. Elle m’a dit de me rendormir, mais moi, j’ai hurlé. Je lui ai donné un grand coup de pied dans le ventre et elle a lâché le couteau, mais elle s’est jetée sur moi pour m’étrangler.


Alors j’ai chopé le couteau, et je lui ai planté dans la poitrine.


Je voulais pas lui faire de mal. Je voulais juste qu’elle me lâche. C’est moi, le lâche, putain. Je me suis barré en courant, je voulais pas voir. J’ai couru dans la chambre de Charlie. C’était déjà trop tard. Il a saigné partout sur le matelas. Il avait fait quoi, Charlie, hein ? C’était un bébé !


J’ai cherché sur Google ce que je devais faire quand Maman pète les plombs, et ils ont dit d’appeler la police. J’ai essayé. J’ai tout expliqué à l’officier au téléphone. Je lui ai dit que Maman avait pété un câble. Qu’elle avait essayé de me planter, et qu’elle avait tué le bébé. Et aussi que je l’avais plantée en essayant de sauver ma peau.


Il a rigolé.


J’ai pas compris.


Il a dit qu’il avait pas le temps de s’occuper de ça, et que ses collègues s’étaient tous barrés de toute façon. Il a dit qu’il y avait plus de police. Que personne viendrait. Et puis il a raccroché.


Moi, je suis resté là comme un con, avec mon couteau plein de sang dans les mains, et je savais plus quoi faire.


J’ai changé de vêtements, et après, je suis retourné voir Maman. Elle bougeait plus. Je crois qu’elle est morte. J’ai pas osé vérifier.


J’ai passé la journée à errer dans le salon, sans savoir quoi faire. Je pouvais juste pas rester là. J’ai pris un sac-à-dos, j’ai mis de la nourriture et de l’eau dedans, et je suis descendu prendre le bus.


Le bus est jamais passé.


Alors je suis parti à pied. Je sais même pas où je vais. J’ai tracé pendant deux heures sur la grand route avant d’avoir mal aux pieds et de me poser sous un pont. J’aurais jamais cru que je finirais clochard sous un pont à quinze ans. Moi, je voulais devenir avocat à la base.


À la place, je vais crever comme une merde à cause d’une météorite.


Ça fait chier.


Lundi 30 juin 2025


J’ai mal au dos. Dormir à terre, je crois que c’est pas fait pour moi. Si on peut appeler ça dormir. J’ai fait des cauchemars de Maman et de son couteau, de Charlie qui me regardait de ses yeux vides accusateurs, de météorite qui transformait le ciel en mer de feu.


Je suis passé devant un magasin tout à l’heure. J’ai pris plein de trucs dans mon sac, mais rien pour déjeuner le matin. Je voulais juste acheter un croissant et une barre au chocolat. La porte était ouverte. Au-dessus de la caisse, il y avait un vendeur. Il s’est accroché au ventilateur du plafond. Il tournait sur lui-même. J’aurais pas dû regarder. J’ai l’impression de ne plus voir que lui.


J’ai dégueulé à terre.


Après ça, j’avais plus faim, mais j’ai quand même chopé quelques paquets de chips pour la route. Je ne sais pas quand sera la prochaine fois que je pourrai retrouver à manger. La supérette avait déjà été pillée. Il ne restait presque plus rien. Ça m’a fait penser au Covid, quand maman était rentrée avec six paquets de PQ, comme si elle avait combattu la Troisième Guerre Mondiale.


Maman…


J’en reviens toujours pas. Qu’est-ce que je vais devenir sans toi ?


J’ai continué à marcher aujourd’hui. Il y a des embouteillages monstres sur les routes. Tout le monde essaie de se barrer vers la mer, comme si ça allait changer quoi que ce soit. C’est sans doute une contradiction de leur esprit : après tout, si on est immergés dans l’eau, on ne peut pas brûler, pas vrai ? Ça doit être ce que se disent les moules avant de cuire dans la casserole. Moi, j’ai pas envie de finir au court-bouillon. Plutôt comme un feu d’artifice, libre, en plein air, dans un bang.


Mardi 1er juillet 2025


Apparemment, la Russie voulait partir dans un bang aussi.


Paris n’existe plus.


Il y a eu un flash, et on a tous été aveuglés. Puis on a ressenti la secousse jusqu’ici, et pourtant, on est très loin de l’impact. Internet, la télé… Tout est mort. Les gens n’arrêtent pas de regarder le ciel. D’après la radio, on s’est vengé, on leur a envoyé une surprise, nous aussi, et quelques autres pays. Mais à quoi bon ? Ça sert à quoi de déclencher un hiver nucléaire à deux jours de la fin du monde ?


Vous ne pouvez pas juste retourner auprès de vos familles ?


On ne sait pas si d’autres bombes vont pleuvoir. Peut-être qu’ils n’en avaient qu’une seule en stock.


Je devrais être horrifié, avoir peur… Et pourtant, je m’en fous. Que je crève d’un nuage radioactif ou d’une météorite, ça ne fait pas de grande différence : à la fin, tout le monde crève. Ce n’est pas comme si je pouvais choisir de faire autrement. Si ça doit mal se passer, eh bien, tant pis.


Je suis rentré dans une église aujourd’hui. Je sais pas trop ce que j’espérais y trouver, j’ai jamais été croyant. J’ai écouté le sermon d’un vieillard, puis je suis reparti et j’ai repris la route. Une vieille dame a dit que ça l’avait soulagée. Perso, j’ai rien retenu, à part que j’ai dû abandonner deux euros pour payer une église qui existera plus dans deux jours. Pathétique.


Je continue de marcher vers le nord. C’est stupide, parce qu’à un moment ou un autre, moi aussi je vais atterrir sur une plage, avec tous les baigneurs de la fin du monde. Peut-être que je devrais redescendre vers Lille. Avec un peu de chance, on partira en faisant la fête.


Mercredi 2 juillet 2025


J’irai pas à Lille. Parce que les Russes avaient encore des bombes apparemment.


Celle-ci, elle est tombée toute proche. Avec les gens qui marchaient avec moi sur l’autoroute, on a tous été balayés par le souffle. Je crois que je me suis pété quelques côtes en m’écrasant contre un arbre. Mon sac a pris le plus gros du choc. Quelque chose me dit que s’il était pas là, je me fracassais la colonne vertébrale.


Je crois aussi que je suis irradié. J’ai chaud, j’ai froid, j’arrête pas de dégueuler… On s’est réfugiés dans un centre commercial avec quelques personnes. Ils ont tous les mêmes symptômes que moi. Je vous parle même pas de l’état des toilettes. Il y a un docteur avec nous. Il a dit qu’on doit éviter de sortir ou on risque d’y laisser la peau.


Il nous a encouragé à choisir des vêtements dans un magasin, puis on a jeté ceux qu’on portait à la poubelle. Au moins, on a de la bouffe pour rester confinés. Quelle merde. On pourra même pas admirer le ciel quand on va se faire pulvériser.


On ne voit plus le ciel de toute façon. Avec toutes les bombes, il y a une fumée noire qui recouvre tout. La température est devenue froide également, alors qu’on était encore en alerte canicule il y a deux jours. Apparemment, ça va durer quelques mois. On va quitter la planète en ayant complétement détraqué son climat. Qu’est-ce que je déteste les êtres humains.


On a tenté de mettre la radio pour écouter les informations, mais on capte plus rien. Peut-être que tout le monde est mort dehors. Peut-être qu’on est le dernier bastion de l’humanité pour ce que j’en sais.


Jeudi 4 juillet 2025


Ils sont tous morts cette nuit. Et je crois que je vais pas tarder à les rejoindre. C’était horrible. Ils sont tous partis les uns après les autres, avec de gigantesques plaques rouges sur tout le corps. J’en ai aussi, c’est impressionnant. Je suis aussi rouge qu’une tomate.


Je sais pas pourquoi je suis pas mort cette nuit. Peut-être parce que je suis jeune, et que ça prend plus de temps. Je suis pas tout seul au moins. Une des vieilles dames qui nous a accompagné avait un chihuahua dans son sac. Elle est mal en point, Poupette, mais elle s’accroche, comme moi.


J’ai plus assez de force pour manger, et à peine pour écrire.


Je sens qu’on se rapproche de la fin. Le sol tremble, mais ça vient pas du sol. Ça vient d’en haut. Peut-être que c’est une autre bombe qui est tombée pas loin. Peut-être que c’est la météorite. Je ne sais pas. Je ne sais plus.


C’est difficile de réfléchir quand je me tape la plus grosse fièvre de toute ma vie.


J’aurais aimé avoir la force de me traîner vers la sortie pour voir le ciel. Mais si je bouge, je crois que je vais encore cracher mes tripes à terre.


J’ai juste à m’endormir, et après, ce sera fini.


Vendredi 5 juillet 2025


Maman, pardonne-moi.


J’ai enfin compris pourquoi tu as essayé de me tuer.


J’aurais dû t’écouter.


Ça aurait fait moins mal.

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