Les veilleurs de contes

Chapitre 1 : La porte

5544 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 21/01/2026 23:29

Sara :  


La vieille librairie était plongée dans l’obscurité.  

Quelques faisceaux de lumière s’engouffrait tout de même au travers des planches de bois qui condamnait les fenêtres.  

A l’intérieur, l’air était vieux, chargé d’une odeur de papier humide et de silence, comme si le lieu n’avait pas respiré depuis des années.  

De minuscules particules de poussière flottaient de toutes parts dans l’atmosphère, dansant lentement dans les rais de lumière. 

Monsieur Bernard, le propriétaire de la boutique s’était éteint, cinq années auparavant. 

Simplement.  

Un matin, le vieux magasin de livre avait gardé ses portes close.  

Puis il en fut de même le jour suivant.  

Et pour tous les autres jours qui suivirent. 

Pour le reste du monde, la librairie était morte.  

Elle aussi. 

 

Mais pas pour Sara. 

Sara était ce genre de fille qu’on remarque à peine.  

Pas parce qu’elle se cachait, mais parce qu’elle ne cherchait jamais à être vue.  

Elle n’était pas solitaire par rejet des autres… simplement, elle sentait qu’il existait entre eux et elle, une différence difficile à expliquer.  

Les autres lui paraissaient toujours trop bruyants, trop pressés, trop occupés à suivre des modes qui le lui disait rien.  

Elle, ce qu’elle aimait, ce n’était ni la récréation, ni les tendances, ni les discussions vides.  

Elle préférait les silences pleins, les mots écrits, les mondes imaginaires.  

A l’école, elle avait bien une camarade avec qui elle travaillait souvent. 

Une fille gentille, efficace, parfaite pour les travaux en binôme. 

Mais ce n’était pas une amie. 

Sara le savait. 

Quand la cloche sonnait, l’autre lui disait au revoir avec un sourire, puis disparaissait aussitôt vers ses vrais cercles, ses vraies vies.  

Et Sara restait là, toujours à la même place. 

Cette solitude ne lui pesait pas au contraire, elle l’habitait.  

elle se réfugiait dans les livres, dans les images qu’elle fabriquait en silence.  

Elle avait cette façon étrange de voir de la beauté partout, d’imaginer des histoires à partir de presque rien.  

Et cela lui suffisait.  

Ses parents, eux, ne comprenaient pas.  

A dix-sept ans, Sara ne faisait jamais de bêtises. 

Elle rentrait directement après les cours, ne laissais jamais trainer quoi que ce soit, ne sortait pas le soir, ne cherchait pas à se perdre.  

Ils auraient voulu qu’elle soit “comme les autres”.  

Qu’elle ait des amis, qu’elle fasse des conneries, qu’elle vive.  

Alors ils l’encourageaient à sortir à prendre l’air.  

Sara sortait, oui.  


Mais elle n’allait jamais bien loin.  


Ses parents avaient un restaurant.  

La petite entreprise familial partageait une coure commune avec un autre commerce.  

Un commerce aujourd’hui fermé.  

La vieille Librairie. 


Sara s’était aperçue, bien longtemps auparavant, que si la porte donnant sur la rue était toujours fermée à double tour, quelqu’un avait oublié celle de l’arrière-boutique. 

Une petite porte discrète, donnant sur la cour commune.  

Personne ne la remarquait. 

Sara, si.  

Et c’est là, derrière elle, qu’elle avait trouvé son refuge.  

 

Nathan :  


La cible se tenait devant lui.  

Immobile.  

tranquille.  

Inconsciente du danger, tapis dans l’ombre.  

Le vent se leva, emportant quelques feuilles qui jonchait déjà les rues.  

- La cible est verrouillée… je lance l’assaut.  

Confirma Nathan. 

Puis surgissant du buisson ou il était embusqué, il brandit son pistolet. 

Il tira, sans sommation. 

Une balle. 

Puis deux… puis trois… 

Les petites billes en plastique jaunes vinrent douloureusement atterrir dans le derrière de Yoda. 

Yoda n’était pas un ennemi. 

C’était le chat de la voisine.  

Dans un miaulement outré, il fit un bond spectaculaire et disparut d’un seul saut par-dessus le muret qui séparait les jardins de la rue.  

Nathan, lui, n’attendit pas.  

Il savait que la voisine ne tarderait pas à surgir… toujours aux aguets, toujours en train d’épier le quartier comme une sentinelle en retraite.  

-Mission terminé… Repli immédiat.  

Il s’enfuit en courant, le cœur battant, déjà prêt pour la prochaine opération. 


Nathan n’était pas un mauvais garçon.  

Il n’était ni cruel, ni méchant, ni dangereux.  

Il était simplement plein de vie.  

Trop, parfois.  

Toujours en mouvement, toujours prêt à tenter quelque chose, à dépasser une limite, à provoquer un peu le chaos autour de lui.  

Les bêtises semblaient le trouver avant même qu’il ne les cherche. 

Nathan était arrivé tard dans la vie de ses parents.  

Un enfant inattendu, presque un accident du temps.  

Ils avaient déjà une fille, bien plus âgée presque trente ans.  

Entre elle et lui, il y’avait un monde, une génération entière. 

Ses parents, eux, n’avaient plus l’énergie des parents de ses camarades.  

Ils étaient plus calmes, plus fatigués, plus discrets.  

Ils ne sortaient plus le soir, ne faisaient plus la fête, ne couraient plus après la vie.  

Alors Nathan, lui, courait pour eux.  

Il remplissait les silences, occupait les espaces, faisait du bruit pour qu’on le regarde.  

Peut-être qu’il faisait tant de bêtises parce qu’au fond, il voulait simplement qu’on le voie.  

Le soir, quand ses parents dormaient, Nathan sortait parfois derrière chez lui.  

Là-bas, au fond d’un pré laissé à l’abandon, se trouvait un vieux puits en pierre, condamné par une planche de bois pourrie.  

C’était son coin à lui. 

 

Romane :  


Romane était ce genre de fille qui avait longtemps cru qu’elle finirait par trouver sa place.  


Elle avait essayé, plusieurs fois.  

Elle avait changé de voie, abandonné, recommencé, encore et encore.  

Chaque fois avec l’impression que cette fois, était la bonne.  

Et chaque fois, avec ce même goût amer de faux départ. 

Aujourd’hui, elle n’avait plus vraiment de plan.  

Pas d’école pour l’année prochaine.  

Pas de diplôme en vue.  

Des examens ratés, des dossiers refusés, des portes qui se fermaient les unes après les autres.  

Elle se sentaient coincée dans une vie trop étroite pour ses rêves, trop grande pour ses erreurs. 


Et cette colère, elle la portait en elle comme une braise.  

Contre elle-même.  

Contre le monde.  

Contre le temps qu’elle avait l’impression d’avoir perdu.  

Elle ne savait toujours pas ce qu’elle voulait faire.  

Elle savait seulement ce qu’elle ne voulait plus être.  

Une paria.  

Qu’on évoquait seulement lorsqu’on voulait imager l’échec.  

Au sein de sa famille, c’était devenu une habitude.  

Se relever pour mieux tomber.  

 

C’était ça, sa marque à elle. 

Assise sur le muret de pierre qui bordait le lotissement, Romaine dominait la ville.  

Ses jambes pendaient dans le vide, immobiles, tandis que son regard se perdait au-delà des toits, là où les maisons cédaient la place aux champs.  

A cet endroit précis, le muret était plus haut que partout ailleurs, comme un promontoire naturel.  

On y entendait la rue avant même de la voir, les voix lointaines, les moteurs étouffés, les bruits d’une vie qui continuait sans elle.  

Le quartier étai récent.  

Il avait surgi à la sortie de la petite ville, posé au milieu de la campagne comme un ensemble de pavillons trop neufs pour déjà sembler habités.  

On l’appelait le villa Expo.  

Les façades claires et les allées impeccables constataient avec les terrains en friche qui bordaient encore le lotissement.  

Derrière les dernières maisons, un vieux pré abandonné s’étendait, envahi d’herbes hautes.  

En son centre subsistait un ancien puits de pierre.  

Vestige d’un autre temps.  

Romane attendait ses amis.  

Elle restait là, sans bouger, le dos légèrement vouté, le visage fermé.  

Ses traits portaient une fatigue trop lourde pour son âge, une lassitude qui semblait s’être installée en elle depuis longtemps.  

Le vent faisait frissonner ses cheveux, mais elle n’y prêtait pas attention.  

En contrebas, un mouvement rompit le calme.  

Un garçon surgit entre deux maisons et traversa l’allée en courant.  

Il passa devant elle sans ralentir, comme s’il fuyait quelque chose, puis disparut au bout du chemin.  

Romane tourna la tête pour le suivre du regard.  

Un léger soupir lui échappa.  

Son expression se durcit à peine, comme si elle s’y attendait.  

Le garçon s’appelait Nathan.  

C’était son frère. 

Chacun poursuivait sa route, enfermé dans sa propre solitude, ignorant qu’au même instant, quelque part dans un vieux tiroir.  

Au cœur d’un livre ancien... leurs destins s’apprêtaient à se croiser.  

 

Samedi 


Samedi avait été une journée on ne peut plus ordinaire.  

Rien qui mérite d’être retenu, rien qui annonçait ce qui allait suivre.  

Nathan avait traîné comme d’habitude. 

Il avait retrouvé ses copains, passé le temps, sans but précis.  

A la tombée de du soir, il s’était éclipsé, seul, avec son vieux pistolet à billes dans la poche, une bouteille de soda et quelques bonbons achetés au distributeur.  

Le terrain vaguer derrière le lotissement était désert.  

Le vieux puits, à moitié dissimulé par les herbes, se dressait au centre du champ. 

Nathan avait aligné des canettes sur la margelle.  

Il tirait dessus, concentré, amusé.  

Quant il eut fini, il s’était assis au bord, satisfait, prêt à profiter de sa collation. 

C’est alors que la pierre avait cédé sous son poids. 

Son corps avait basculé dans le vide, avalé par l’obscurité.  


 


Pendant ce temps, Sara était seule chez elle.  

Ses parents travaillaient au restaurant.  

La maison était silencieuse.  

Les voix avaient commencé sans prévenir :  

Des murmures d’abord, puis des sons plus nets, comme des appels qu’elle ne comprenait pas.  

Les mus semblaient vibrer.  

Son reflet dans le miroir se déformait par instants, comme si l’air ondulait autour d'elle.  

Quand elle fermait les yeux, la même sensation revenait :  

Celle de tomber, encore et encore.  

Et puis se rêve. 

Elle fuyait un lieu qu’elle ne reconnaissait pas, courait sans savoir vers quoi, avant de chuter dans le vide.  

Doucement, Sara commença à douter de ce qui était réel.  


 

Plus loin, Romane tentait d’oublier.  


La fête sauvage qu’elle avait organisée avec ses amis avait tourné court.  

Les gendarmes étaient arrivés, la musique confisquée, certains avaient fini en garde à vue.  

Elle, on l’avait renvoyée chez elle.  

Elle n’avait pas assez bu.  

Pas assez dansé.  

Pas assez fui.  

Chez elle, elle s’était installée à la fenêtre de sa chambre et avait allumé une cigarette.  

Le regarde perdu, elle se demandait si le problème venait d’elle… ou de cet endroit.  

Peut-être fallait-il tout quitter. 

Partir loi. 

Même élever des chèvres au bout du monde, si c’était le prix à payer pour recommencer.  

Les doutes l’arrachèrent a ses réflexions. 

Et si ça ne suffisait pas ?  

Si les chèvres ne le l’aimaient pas ?  

Si encore une fois, à l’autre bout du monde elle ne finissait pas se planter.  

Comme elle l’avait toujours fait. 

Puis elle vu Nathan dans le champ. Un sourire triste avait traversé son visage.  

Lui ne faisait rien d’autre que des conneries.  

Mais lui, au moins, il les réussissait.  

Elle tira une dernière fois sur sa cigarette.  

Et le vit tomber.  


Romane hurla.  


Un cri brut, déchiré, qui résonna dans toute la maison.  

-Nathan !  


Elle se retourna, ouvrit la porte à la volée, dévala les escaliers en hurlant.  

-Maman ! Papa ! Nathan est tombé ! Il est tombé dans le champ ! 

 

Ses mains tremblaient déjà quand elle saisit son téléphone.  

Elle courut dehors, la voix étranglée, donna l’adresse sans reprendre son souffle.  

-Mon petit frère… il est tombé dans un puits… je crois qu’il est blessé… 


Elle raccrocha avant même d’entendre la fin.  

Le champ était plongé dans l’obscurité quand elle arriva au bord du puits.  

Elle se pencha, le cœur battant à s’en rompre la poitrine. 

-Nathan ?  


Sa voix monta dans le vide.  

-Je suis là… j’ai mal… j’ai mal à la jambe… j’peux plus bouger… 


Elle s’agenouilla, s’agrippa à la pierre. 

-Où ? Dis- moi où tu as mal ?  


-Ma jambe droite… et mon bras gauche… j’arrive pas à bouger… 

Sa voix tremblait.  

Il gémissait. 

Il était conscient.  

Il parlait.  

Les parents arrivèrent en courant, paniqués.  

Ils se penchèrent à leur tour, lui parlèrent, tentèrent de le rassurer.  

On entendait sa respiration saccadée, ses plaintes étouffées par l’écho. 

Puis, sans prévenir, sa voix s’éteignit.  


-Nathan ?  

Plus de réponse.  


Les pompiers arrivèrent quelques minutes plus tard. 

Ils comprirent vite qu’il ne pourrait pas remonter seul.  

L’un d’eux descendit dans le puits, immobilisa ses membres, appela ses collègues.  

Quand ils le hissèrent enfin hors du vide, son corps pendait, inerte.  


Romane recula d’un pas.  


Il ne bougeait plus.  

Autour d’eux, tout semblait figé.  


Et personne ne comprenait pourquoi.  

Les jours qui suivirent furent silencieux.  


Dans la maison, quelque chose s’était éteint.  

Les parents commencèrent à mesurer ce que la présence de Nathan occupait vraiment : les portes qu’il claquait, la musique trop forte, les disputes, les rires, le bruit de ses pas dans l’escalier.  

Tout ce qu’ils avaient parfois supporté avec lassitude leur manquait désormais comme une douleur sourde.  

Le silence avait pris sa place.  


Romane, elle aussi, s’enfonçait dans une attente sans réponse.  

Elle passait ses journées à l’hôpital, assise près du lit de son frère, à guetter le moindre signe, le moindre mouvement. 

Elle voulait croire qu’il se réveillerait bientôt.  

Mais les heures s’allongeaient, et rien ne changeait.  

Pendant ce temps, l’état de Sara continuait de se dégrader.  

Ses parents commencèrent à s’inquiéter.  

Les silences, les regards absents, les paroles sans suite.  

Quelque chose n’allait plus.  

 

Un matin, on frappa à la porte de Romane.  


Deux de ses amis étaient là.  

Ils avaient le même âge qu’elle.  

Justine une belle fille blonde avec de grands yeux bleu, était depuis toujours la meilleure amie de Romane.  

Franck, un grand type mince au visage bienveillant, s’était greffer à leurs petits groupes d’amis durant le lycée.  

Leurs amitié avait perduré depuis cette époque.  

Ils lui proposèrent de sortir, de marcher un peu, de prendre l’air.  

Juste pour quelques heures.  

Juste pour ne plus penser.  

Romane hésita, puis accepta.  

Ils partirent sans but précis, laissant derrière eux la maison trop calme.  

Ils marchèrent longtemps, sans savoir qu’ils ne s’éloignaient pas vraiment.  

A force de tourner autour du lotissement, sans jamais s’en éloigner, ils avaient fini par en faire le tour complet. 

Lorsqu‘ils débouchèrent sur la lisière opposée, Romane reconnu aussitôt le champ.   

Le puits.  

Elle détourna le regard presque aussitôt.  

Elle n’avait pas envie de le revoir.  

Ses amis l’entrainèrent vers le petit bois derrière le terrain.  

Les arbres étaient serrés, l’air plus frais.  

Après quelques minutes, ils découvrirent un vieux tronc renversé, couvert de mousse. 

Ils s’y assirent, fatigués, parlant de tout et de rien.  

Des choses sans importance, pour remplis le silence.  

Puis Romane se figea.  


Devant eux, l’air semblait... différent.  

Comme un frémissement.  

Une ondulation étrange, presque invisible, comme la chaleur au- dessus du bitume en plein été.  

Mais plus dense.  

Plus proche.  

-Vous voyez ça ? 


Murmura-t-elle.  


Elle se leva, suivi de près par Justin et Franc.  

Aucun ne sut expliquer ce qu’ils regardaient.  

C’était là, pourtant. 

Un trouble dans l’espace.  

Romane fit un pas de plus.  


-Attends... fais pas ça. 

Mais Romane tendit la main. 


 

Ses doigts traversèrent la surface invisible et une vibration parcourut l’air, comme une bulle de savon qu’on perce.  

Un frisson.  

Un souffle.  

Puis le monde sembla reprendre sa place.  

Tout était identique.  


Sauf une chose.  

Devant eux, là où il n’y avait rien une seconde plus tôt, se dressait désormais une petite maison.  

Une chaumière de pierre et de bois, au toit de chaume, posée au cœur du bois, comme si elle avait toujours été là.  

Et pourtant, ils savaient tous que ce n’était pas le cas.  

Ils restèrent immobiles devant la chaumière.  


Personne ne parlait.  

Ils savaient tous qu’elle n’était pas là quelques secondes plus tôt.  

Puis ils l’entendirent.  


Un bruit sourd, régulier, presque mécanique.  

Pas vraiment une alarme.  

Plutôt un appel, une vibration étrange qui semblait venir de sous leurs pieds.  

Ils contournèrent la maison.  


Sur le côté, dissimulé par le lierre, une petite porte était entrouverte.  

Elle donnait sur un escalier étroit qui s’enfonçait dans la terre, comme l’entrée d’une cave ou d’une buanderie oubliée.  

Ils échangèrent un regard, puis descendirent.  


En bas, une première pièce s’ouvrait devant eux.  

Elle était encombrée de tout et de rien : planches, outils rouillés, caisses, objets brisés, morceaux de bois empilés sans ordre.  

Un vrai capharnaüm.  

Le bruit venait de plus loin.  


Au fond, un mur semblait avoir été grossièrement condamné. 

Des planches et des débris le recouvraient presque entièrement.  

Entre deux pierres disjointes, une fissure laissait passer une lueur faible.  

Ils s’approchèrent.  


La fissure était assez large pour qu'on puisse s’y glisser.  

Un par un, ils se faufilèrent.  

De l’autre côté, ils se retrouvèrent dans une pièce bien différente.  


Le son résonnait ici, plus clair, plus insistant.  


Au centre, posé sur un socle de pierre, se trouvait un objet qu’ils n’avaient jamais vu.  

Il ne ressemblait vaguement à une bougie sans flamme, où un étrange sablier, sans verre dont le cœur semblait rempli d’une matière colorée, presque vivante.  

Une poudre lumineuse, ou peut-être une énergie en suspension, qui changeait subtilement de teinte à chaque vibration.  

Ils s’en approchèrent lentement, comme attirés malgré eux.  


Romane tendit la main. 

Ses amis firent de même.  

Tous comme attiré par les lueurs.  


Leurs doigts entrèrent en contact avec l’objet.  

Une onde parcourut leurs mains, un frisson étrange, comme si quelque chose répondait à leur présence. 

La lumière changea de couleur l’espace d’un instant, puis retrouva son état initial.  

Le silence retomba.  

Ils se regardèrent, déconcertés.  


Et alors, une voix résonna derrière eux :  

-C’est quoi ce bordel, encore là-dedans ? 


Derrière eux, une vielle femme avait surgit dans l’embrasure, figée.  


C’était une petite femme aux cheveux épais, bouclés, poivre et sel, rassemblés à la va-vite.  

Elle portait une salopette de jardin tachée de peinture, un vieux pull en laine trop large, des chaussures de travail couverte de poussière.  

Elle avait l’air d’une grand-mère ordinaire, du genre à bricoler toute la journée, à parler fort, à râler contre tout.  

Mais quand elle les vit, son visage se transforma.  


Elle recula d’un pas, puis brandit un gros médaillon qu’elle portait autour du cou, comme une arme.  

-Qui que vous soyez et quelle que soit la raison de votre venue ici, sachez que les renforts ne vont pas tarder. Vous ne partirez pas d’ici. Même si je dois y laisser ma peau.  


Les trois restèrent pétrifiés.  

-Quoi ? 


-Mais... de quoi vous parlez ?  

-On n'a rien fait ! 

Ils se regardèrent paniqués, incapables de comprendre ce qui se passait.  


Elle, au contraire, semblait convaincue qu’ils étaient venus volontairement.  

Pour voler, pour détruire, pour libérer quelque chose.  

Elle les dévisageait comme des intrus dangereux.  

-Personne n’est censé voir cette maison… personne ! 


Cracha-t-elle.  


Romane tenta de parler, de se faire entendre.  

-On a juste… vu un truc bizarre dans les bois. On a touché. Et la maison est apparue. Puis on a entendu du bruit… 


La vieille ricana.  

-N’importe quoi ! Cet appareil ne sonne plus des des années.  


Puis elle se figea.  


-A moins que… 

Elle secoua la tête.  


-Non... c’est impossible… à moins… à moins que quelqu’un… n’ait touché à la pierre du puits.  

Romane la fixa.  


-C’est mon frère… il est tombé dedans.  

-Mensonge...  


-C’est dans le journal d’aujourd’hui… enfin la gazette… celle qui sort toutes les semaines… 


Le regard de la vieille changea.  

Son visage se décomposa.  

Elle ft volte-face et remonta l’escalier en courant. 

Les trois la suivirent jusqu’à la cuisine.  

Elle saisit le journal sur la table.  

Ses mains tremblaient.  

En une, le titre sautait aux yeux. 


Un enfant tombé dans un puits. 

Elle pâlit.  


De l’autre main, elle pressait frénétiquement le médaillon contre sa poitrine. 

Un frisson parcourut l’air.  


Dans la cuisine, une petite porte s’ouvrit.  


Franck, resté légèrement en retrait, vit une silhouette en sortir.  

Puis une seconde.  

La porte se referma aussitôt.  

Il fronça les sourcils.  


Quelques secondes plus tard, deux autres personnes surgirent du même endroit.  

Il s’approcha, ouvrit la porte.  


Un cagibi.  

Etroit.  

Sans issue.  

Vide. 

Son cœur s’emballa.  

La porte se referma derrière lui.  


Et aussitôt, une autre femme en sortit.  

-Excusez moi du retard… j’ai été retenue.  


Franck resta figé.  


-C’est… c’est un cagibi… il n’y avait personne là-dedans…  

Balbutia –t-il.  


Personne ne répondit.  

La vieille se tourna vers eux, grave.  


-Vous venez de voir ce qui n’est plus censé exister.  

Elle inspira profondément.  


Puis raconta.  


-Il y'a très longtemps, avant même que les histoires aient des noms.

les contes se déversèrent à leurs guises sur le monde.

Des foret peuplées de créature magique apparurent.

Des château poussèrent en une seule nuit, là ou la veille se tenaient des ruines. 

Les gens crièrent au miracle… bientôt ils crièrent aux démons.

Puis ils étaient intervenus… ils les appelaient héros… puis légendes.

Ils avaient fait le nécessaire pour protéger les Hommes… mais les Hommes en voulurent toujours plus.

Lorsqu'ils refusèrent… les Hommes se retournèrent contre eux…

Ils les traquèrent sans relâche… comme des bêtes.

Ils appelèrent ca "la chasses aux sorcières"...

Et ils les chassèrent.

Puis il les brulèrent.

Décimèrent leurs lignées… pourtant un grand nombre d'entre eux parvinrent à survivre.


Elle prit une profonde inspiration avant de reprendre.


-Aujourd'hui ils sont toujours parmi nous… discret.

Nous avons mis en place un gouvernement, avec des ministères… des département, où chaque parti magique est représenté…

Vous pouvez vous faire une idée… je vous présente… Martine ! Relation entre les Mondes… chargée de maintenir l'équilibre entre les réalités... de négocier avec ce qui ne parle pas notre langue.

Et voici, Samuel, Renseignement Narratif, il détectent les anomalies, repèrent les histoires instables, et suivent les manifestations.

Madeleine, Archives et Mémoire, le service des gardiens des versions originelles, celles que personne ne doit lire sans autorisation.

William, Légende Urbaines et Contes Modernes, tout ce qui nait dans les villes… dans les rumeurs, les écrans, les cauchemars.

Julienne, Département de l'au-delà, tous ce qui tourne autour de la mort et des cimetières.

Et pour finir moi même, Zulma Trentesaut... département des artéfacts dangereux.



-Vous vous foutez de nous ?  

Souffla Justine.  


La femme l’ignora.  

Puis elle s’adressa de nouveau à Romane.  

-Ton frère était conscient quand il est tombé ?  


Romane acquiesça.  


-Et maintenant ? 

Elle fit non de la tête.  


Elle la regardait toujours intriguée.  

-Pour faire court… le p'tit a touché la pierre… le truc c’est que ce n’est pas vraiment une pierre… c’est plus un piège… un piège ancien...il a libéré quelque chose… et… il a pris sa place… 


Romane n’en croyait pas ses oreilles.  


Elle observait toujours la vieille qui reprit.  

-Pour que ton frère se réveille… on va devoir vaincre la chose qu’il a libéré… le problème… c’est qu’on manque de personnelle... y reste plus que nous… et comme vous pouvez le voir… on a plus trop les jambes… pour ce genre de boulot…  


-Attendez... j’comprends rien à votre histoire… Sérieux ? Vous vous entendez ? C’est quoi ces conneries encore ? Qu’est-ce qu’il y avait dans cette pierre ? Putain… à quoi vous tournez ?  

-Ok c’est dur à croire… mais c’est simple… il a touché la pierre… et le Croque-Mitaine s’est échappé.  


Un silence lourd s’abattit.  

Puis un bruit retentit.  


Une alarme.  


Tous se tournèrent.  

Dans le salon, une bibliothèque immense recouvrait les murs. Au centre, la cheminée.  


Et dans l’un des rayonnages, un livre vibrait, hurlant comme une sirène.  

Une femme du groupe murmura :  


-Lequel ? 

La vieille fixa le dos du livre.  


-2814 


Elle inspira.  

-La belle au bois dormant.  


Et le monde semble retenir son souffle.  

Sous le regard incrédule de Romane et ses amis.  


-Franchement, vos histoires… a n’a aucun sens… 

-Des contes, des ministères et même le Croque-mitaine n’importe quoi! 

La vieille les fixa, l’ai toujours sévère.  


-Alors tant mieux… si c’est une connerie, tu t’en rendras compte tout de suite… mais si c’est réel… accroche toi parce qu’on a besoin de vous... et ton frère aussi.  


Romane baissa les yeux. 

-Vous croyez vraiment que ça le sauvera?  


-Je le sais… c’est sa seul chance.  

Un silence.  


Puis Romane hocha la tête.  

-D’accord.  


Ses amis protestèrent, puis cédèrent à leur tour.  


La vieille s’approcha de la bibliothèque, en sortit une vieille clé lourde, aux dents usées.  

Elle la tendit à Romane.  


-Garde-le... C’est ton ancre.  

Puis elle tira un livre ancien, relié de cuir, et s’assit dans un fauteuil; 


Les trois amis assis en tailleur devant elle sur le tapis persan. 


Elle ouvrit le lire.  

-Il était une fois… 


A la seconde ou les mots quittèrent ses lèvres, le monde se figea.  

Justine cligna des yeux.  


Le temps venait de s’arrêter.  

Les six anciens restèrent immobiles, suspendus dans leurs gestes.  

La vieille, la page encore entre les doigts, était figée elle aussi. 

Dans la cheminée, à la place des flammes, une petite porte apparut, cerclée d’un métal ancien, recouverte de symboles.  


Romane s’en approcha. 


Ses mains tremblaient.  

Elle glissa la clé dans la serrure.  


Un déclic.  

La porte s’entrouvrit lentement. 


Un souffle glacé jaillit, puis un courant violent les happa tous les trois. 


La porte se referma d’un claquement sec.

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