Les veilleurs de contes
Chapitre 2 : La Belle au bois dormant.
7367 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 23/01/2026 18:14
Ils ouvrirent les yeux en même temps.
Devant eux, le château se dressait.
Pas un château quelconque… non.
Celui-là, celui des images collées au fond de l’enfance, des livres aux pages cornées, des dessins animés du dimanche, des histoires racontées avant de dormir.
Ils ne se demandèrent pas où ils étaient.
Ils le reconnurent.
Les tours élancées semblaient trop hautes pour être vrais, presque irréelles, comme si elles avaient été peintes plutôt que bâties.
Les pierres étaient pâles, lisse, sans la moindre trace de ruine.
Tout paraissait figé dans un éclat ancien, hors du temps.
Derrière eux, un mur de ronces gigantesques encerclait le domaine.
Pas une simple haie.
Un rempart vivant, sombre et torsadée, hérissé d’épines épaisses comme des clous, qui se refermait sur le château comme une mâchoire végétale.
C’était exactement comme dans le conte.
Ils le savaient sans avoir besoin de le dire.
Ce lieu ne leur était pas étranger : il leur appartenait depuis toujours.
Ils échangèrent un bref regard.
Puis ils franchirent la grille du palais.
La cour était déserte.
Sans vie aucune.
Des étales étaient abandonnées, leurs marchandises toujours intactes.
Romane et Franck n’y prêtèrent aucune attention.
Trop occupés à admirer la beauté du lieu.
Justine elle remarqua cet étrange détail, qui piqua sa curiosité.
Elle continua d’observer les tables à l’extérieur, alors qu’ils commençaient l’ascension du grand escalier de pierre qui menait à l’entrée du château.
Ils franchirent la porte.
Un souffle presque sacré sembla les envelopper lorsqu'ils pénétrèrent dans le vestibule.
La pièce était immense, plus vaste que tout ce qu’ils avaient imaginé.
Le sol de marbre clair reflétait la lumière comme un miroir, dessinant des éclats dorés sous leurs pas.
De hautes colonnes sculptées soutenaient un plafond vertigineux, orné de fresques délicates aux couleurs encore vives, comme si le temps avait refusé d’y toucher.
En face d’eux, un grand escalier monumental s’élevait en deux volées symétriques, ses marches de pierre blanche polies par des siècles invisibles.
Une rampe finement ouvragée serpentait le long de la montée, incrustée de motifs floraux et de volutes dorées.
Les murs étaient tapissés de cadres somptueux.
Des portraits anciens, aux regards nobles et calmes, semblaient veiller sur le lieu.
Les dorures étincelaient autour des toiles, mêlées à des moulures délicates qui couraient le long des murs comme des lianes figées.
De grands lustres de cristal pendaient du plafond, suspendus dans une lumière douce et irréelle, projetant des reflets dansants sur chaque surface.
Tout était beau.
Trop beau pour être vrai.
Mais pour l’instant, ils ne voyaient que ça.
Ils restaient là, immobiles, le cœur battant, comme des enfants devant un palais de conte.
Le château de la Belle au bois dormant venait de s’ouvrir à eux.
Justine ralenti.
Elle s’arrêta même une seconde, comme si quelque chose venait de la tirer en arrière.
Son regard glissa le long du vestibule, sur les dorures, les cadres, la lumière irréelle.
-Ok... les gars... méfions-nous.
Romane se retourna, le sourire encore accroché aux lèvres.
-De quoi ?
Justine secoua la tête.
-Je sais pas… c’est trop...beau. Trop propre. On sais pas ce qu’on va trouver ici. On sait même pas pourquoi on est là… en vrai.
Franck la regarda, mi- amusé, mi- sceptique.
-On sait pas c’qu’on va trouver ?
Il désigna le décor au tour d’eux.
-Tu t’foues de moi ? A la base… on est là à cause d’une vieille… une vieille et ses conneries de ministère magique… ça pouvait pas être vrai… et… putain c’est réel...alors… on fait quoi maintenant ?
Il le va les yeux vers le plafond.
-C’est vrai qu’on aurait peut-être dû poser plus de questions… mais jamais… j’aurais cru que…
Elle s’interrompue, encore émerveillée par la beauté époustouflante des alentours.
Puis avec un sourire nerveux, elle reprit.
-Mais on est là… alors on va avancer… on va essayer de trouver quelqu’un… ou quelque chose… y’a forcément des réponses… quelque part.
Ils échangèrent un regard.
Puis, presque en même temps, ils posèrent le pied sur la première marche du grand escalier.
Leurs yeux se perdaient dans les fresques, les statues, les moulures.
La lumière glissait sur la rampe ouvragée, faisant briller le métal.
Ils ne virent pas ce qu’elle recouvrait.
Ils ne remarquèrent pas, sous l’éclat doré, la substance sombre, étalée sur toute la longueur de la rambarde, comme une trace ancienne, figée depuis longtemps.
Ils montèrent, émerveillés.
Ils arrivèrent en haut du grand escalier.
Devant eux s’ouvrait une vaste galerie d’apparat, si grande qu’elle semblait flotter dans l’air.
Le sol était couvert d’un long tapis pourpre, bordé de motifs dorés.
Des statues blanches, figées dans des poses élégantes, se succédaient le long des murs, entre de hautes fenêtres aux vitraux délicats qui laissaient enter une lumière laiteuse.
Et ils n’étaient pas seuls.
Des silhouettes étaient partout.
Des hommes et des femmes, richement vêtus, certains appuyés contre le mur, d’autres assis sur des banquettes, d’autres encore à genoux, comme s’ils s’étaient arrêtés au milieu d’un geste.
Leurs visages étaient paisibles, leurs paupières closes.
-Ils... dorment.
Murmura Romane.
Ils avancèrent lentement, presque sur la pointe des pieds, de peur de troubler ce sommeil irréel.
La galerie donnait sur plusieurs salons.
Ils passèrent devant un salon de musique.
Un piano ouvert, une jeune femme penchée sur les touches, la tête posée contre le bois noir.
Plus loin, un salon de thé, où des tasses encore pleines reposaient sur une table dressée, des gâteaux figés dans une éternité sucrée.
puis une salle de bal, immense, où des couples semblaient suspendus dans une danse qui ne finirait jamais.
Tout était magnifique.
Tout était immobile.
Puis Romane remarqua la première chose étrange.
Une chaise renversée, seule, au milieu d’un salon.
Plus loin, un vase brisé, ses éclats scintillant sur le sol.
-C’est normal ?
Justine ne répondit pas. .
A mesure qu’ils avançaient, les signes devenaient plus nombreux.
Un rideau arraché.
Un miroir fendu.
Des marques sombres sur le sol, à peines visibles sous les tapis.
Ils continuaient pourtant, convaincus que tout cela appartenait à la légende.
Le couloir qu’ils empruntèrent ensuite était plus étroit, plus sombre.
Les murs y étaient moins décorés, comme si le château avait oublié cet endroit.
Et là, il ne purent plus ignorer ce qu’ils voyaient.
Des traînées plus épaisses, plus sombres.
Des portes forcées.
Des meubles griffés, renversés.
-Là... il y a un truc vraiment glauque.
Murmura Franck.
Ils s’arrêtèrent devant une grande porte à demi arrachée.
Romane poussa.
La pièce à l’intérieur était dévastée.
Des étagères éventrées, des livres déchirés, des cadres écartés au sol.
Les murs étaient striés de marques profondes, comme si quelque chose s’y était acharné.
Au centre de la salle, intact, se dressait un piédestal de pierre.
Et posé dessus...
Un livre.
Tout autour, le conte s’était effondré.
Mais le livre lui, les attendait.
Ensemble, ils s’approchèrent.
Puis ils lurent.
Il fut un temps où une princesse régnait sur ce royaume.
Aimée, comme une sainte, honorée comme une reine.
On disait que sa voix apaisait les foules et que son regard éloignait les guerres.
Puis vint la Malédiction.
Elle prit la forme d’une fièvre noire, brulante comme un feu impie, rongeant sa chair nuit après nuit.
Les prêtres prièrent.
Les guérisseurs échouèrent.
Et la mort finit par la réclamer.
Le château pleura.
On l’allongea dans un cercueil de soie.
On ferma les portes.
On attendit l’aube pour l’offrir à la terre.
Mais la nuit la rendit au monde.
Elle se leva, pâle comme une reine des tombeaux.
Ses yeux ne portaient plus la vie, mais une faim née de l’au-delà.
Elle marcha.
Et le château connu l’horreur.
Le sang coula comme une offrande.
Les cris moururent dans les murs.
On envoya alors un chevalier, porteur d’une lame forgée dans les ténèbres.
Sur sa garde était gravé :
Lamia Le dernier Baiser.
Sa pointe offrait une mort immédiate à tout ce qu’elle touchait.
Il entra dans le château.
Il n’en sortit jamais.
Alors les sages comprirent l’hérésie :
On ne peut tuer ce qui est déjà mort.
Ils forgèrent une autre arme, née non de la mort, mais du sommeil éternel.
On l’appela :
Le fuseau l’Epée du Sommeil.
On la planta dans le cœur de la princesse.
Et elle tomba, figée dans une paix mensongère.
Le château se referma sur son silence.
La princesse fut déposée dans son lit à baldaquins, enveloppée de draps de soie, au creux d’un sommeil qui ne devait jamais se rompre.
Ils refermèrent le livre.
Un silence retomba sur la pièce éventrée.
Autour d’eux, il n’y avait plus que des débris. Les murs étaient griffés, les tableaux défoncés, leurs visages arrachés, comme si quelqu'un avait voulu effacer ce qu’ils représentaient.
Des éclats de cadres jonchaient le sol, mêlés à des pages arrachées, des morceaux de bois, des tissus en lambeaux.
Ils commencèrent à fouiller.
Justine souleva un rideau tombé.
Romane retourna un meuble renversé.
Franck, lui, s’agenouilla près d’un amas sombre, presque collé au sol.
Le jour déclinait derrière les vitraux brisés.
La lumière prenait une teinte orangée, étrange, presque malade.
Franck tira.
Quelque chose résista, puis céda dans un bruit sec.
Il se redressa avec, dans les mains, une épée.
Elle était noire, mangée par la rouille, couverte d’une croûte épaisse, comme si une matière avait séché dessus depuis des siècles.
Le manche était poisseux, presque figé, et aucune inscription n’était lisible sous cette couche sombre.
Romane recula d’un pas.
-Attention...
Justine pâlit.
-Fais pas le con Franck.
Il fronça les sourcils.
-Quoi ? C’est juste une épée.
-Justement... tu penses que c’est laquelle ? T’as oublié c’qu’on vient de lire ? C'est peut-être… l’une d’elles… une des épées de l’histoire...
Franck déglutit.
-Lamia...
Ils échangèrent un regard.
Il arracha un pan de tissu déchiré et enveloppa la lame avec précaution.
-On la garde… au cas où…
Les filles acquiescèrent, malgré la peur.
Ils reprirent leurs recherches.
Le soleil toucha l’horizon.
Et alors...
Ils l’entendirent.
Une respiration.
Lente.
Râpeuse.
Inhumaine.
Ils se figèrent.
La porte grinça.
Une main noircie apparut dans l’embrasure.
Puis un visage.
Les yeux vides.
La bouche entrouverte.
-Oh putain...
Murmura Franck.
Ils partirent en courant.
Mais ce n’était plus le même château.
Les murs étaient fissurés.
Les dorures ternies.
Les tapis déchirés, souillés de sang.
Des silhouettes surgissaient de partout.
Ils coururent, glissèrent, traversèrent des salons détruits, des couloirs éventrés.
Des cris résonnaient derrière eux.
Mais ces cris n’avaient plus rien d’humain.
Ils finirent par se jeter dans une petite pièce, refermèrent la porte, la barricadèrent avec ce qu’ils purent.
Ils restèrent là, blottis les uns contre les autres, à écouter les coups contre la porte, les râles, les pas qui tournaient autour d’eux.
Ils ne dormaient pas.
Ils attendaient.
Ils pleuraient en silence, convaincus que c’était peut-être leur dernière nuit.
En entrant ici, ils pensaient traverser les contes de leur enfance.
Ils comprirent qu’ils venaient d’ouvrir la porte de leur pire cauchemar.
Et puis, lentement...
Le bruit s’éteignit.
La nuit lâcha prise.
L’aube arrivait.
Ils n’avaient pas dormi.
La petite pièce empestait la peur, la sueur froide et les larmes séchées.
Justin et Franck étaient recroquevillés contre le mur, les yeux rougis, le regard vide.
Ils avaient passé la nuit à chuchoter, à pleurer, à se demander s’ils allaient mourir là.
Romane, elle, ne s’était pas assise.
Quand la première lueur grise filtra entre les rideaux, elle se leva d’un bond.
-Allez. Debout.
Ils sursautèrent.
-Quoi... ?
-Il fait jour. On n’a plus de temps.
Ils la regardèrent, incrédules.
-Tu veux sortir ?
Romane désigna la porte.
-Ecoutez.
Il n’y avait plus de pas.
Plus de râles.
Plus de souffle derrière les murs.
Elle le savait : la nuit les transformait, le jour les rendait inoffensifs.
Elle n’attendrait pas l’aube suivante.
-Ce château est un piège. Ce soir, ils se relèveront. Et nous, on doit avoir fini avant.
Ils ouvrirent la porte.
L’odeur les frappa immédiatement.
Une bouffée chaude, lourde, écœurante, qui leur prit les tripes et leur remonta à la gorge.
Une odeur de chair, de viande faisandée, de pourriture humide.
Une odeur de cadavre.
Justine porta aussitôt la main à sa bouche.
Franck se pencha contre mur, pris de haut-le-coeur.
La veille, rien de tout cela n’existait.
Le sort masquait la mort.
A présent, elle se révélait.
Et pourtant... tout était encore beau.
Les lustres brillaient encore faiblement.
Les tapis étaient toujours en place.
Les meubles semblaient intacts.
Mais en s’approchant, ils virent les changements.
Ls dorures perdaient leur éclat.
Les marbre se fissurait par endroits.
Les tissus semblaient ternis, comme si une moisissure invisible avançait sous la surface.
Le château se dégradait lentement, comme un corps rongé par la gangrène.
Ils traversèrent la salle d’apparat, la galerie, les petits salons privés, une salle de musique, un salon de thé figé dans le temps, puis plusieurs bureaux poussiéreux.
Partout la même odeur.
Partout, la même impression de charnier invisible.
Romane comprit : il y avait trop de corps ici pour que le silence reste propre.
Ils finirent par trouver la porte.
Elle était entrouverte.
Ils n’osèrent pas entrer tout de suite.
L’odeur semblait s’arrêter là, comme si quelque chose la retenait à distance.
La princesse Aurore reposait dans le lit.
Ses cheveux blonds étaient répandus sur l’oreiller.
La couronne était droite sur sa tête.
Ses mains étaient croisées sur sa poitrine.
Son visage semblait paisible, presque vivant.
Elle était exactement comme dans les livres.
Ils surent aussitôt que c’était elle.
Justine murmura.
-On dirait qu’elle respire...
Romane ne répondit pas.
Elle referma doucement la porte.
Ils durent se perdre plusieurs fois avant de retrouver la salle du livre.
Le château était un labyrinthe sans repères.
Ils avaient déjà l'une des deux épées, soigneusement enveloppée dans un tissu.
Personne n’osait la regarder, directement.
Personne n’osait poser la peau sur le métal.
Le nom gravé sur la garde restait illisible, comme si le mot refusait de se montrer.
Ils cherchèrent la seconde.
Autour d’eux, la salle n’était plus qu’un champ de ruines.
Des vitrines brisées.
Des tentures arrachées.
Des morceaux d’armures, des cadres, des statues renversées.
Tout était sans dessus dessous.
Le temps passait.
Puis Franck s’arrêta net.
-Là.
Une lame dépassait sous une armure couchée sure flac, à moitié enfouie sous des gravats.
Ils se figèrent.
Elle était magnifique malgré la crasse.
Le métal était terni, rayé, marqué par le temps, mais la garde ouvragée et le pommeau gravé de motifs anciens lui donnaient une allure solennelle, presque royale.
Romane s’approcha lentement.
Dans le livre, le Fuseau du Sommeil était décrit comme une épée ancienne, liée à un roi.
Cette lame correspondait parfaitement.
Elle hocha la tête.
-C’est elle.
Elle inspira profondément, malgré l’odeur.
-D’accord. Voilà le plan.
Ils la fixèrent.
-Le château grouille de morts. Ce soir, ils se relèveront. Alors on ne les affrontera pas.
Elle marqua une pause.
Justine pâlit.
-Avec... la princesse ?
Romane hocha la tête.
-On bloquera la porte. On attendra la nuit. Et quand elle se réveillera... on la transpercera.
Franck murmura d’une voix brisée :
-Tu crois... qu’on va y arriver ?
Ils se regardèrent, blêmes.
Ce n’était pas une question de plan.
C’était une question de courage.
De survie.
Ils savaient ce qu’ils devaient faire.
Mais savoir ne rendait pas le geste plus simple.
Même s’ils se répétaient qu’elle était déjà morte.
Même s’ils savaient que la lame ne la tuerait pas vraiment, qu’elle ne ferait que l’endormir de nouveau, le geste, lui, restait le même.
Planter une épée dans un corps.
Dans un visage paisible.
Dans quelque chose qui respirait encore.
Justine secoua la tête, la gorge serrée.
-Je... j’pourrai jamais.
Romane les fixa, le regard dur.
-On n’a pas le choix.
Elle inspira lentement.
-Vous allez peut-être me prendre pour une folle, mais... on est quand même au beau milieu du château de la Belle au bois dormant, et cette nuit, ici on s'est fait courser par une armée de morts. Alors... tant pis, je le dis.
Ils la regardèrent.
-J’ai vraiment le sentiment que c’est comme un jeu... un putain de jeu.
Elle désigna le château autour d’eux.
-La seule façon de sortir d’ici, c’est de battre le boss final... et le boss final... c’est elle.
Un silence tomba.
-Si on veut rentrer chez nous, j’vois pas d’autre solution... c’est écrit dans le livre.
Elle n’ajouta rien de plus.
Ils n’attendirent pas une seconde de plus.
Romane serra les deux épées contre elle, soigneusement enveloppées, puis elle se mit en marche.
Les autres la suivirent aussitôt.
Ils se mirent à courir.
Les couloirs défilaient tous identique.
Des portes fermées.
Des tapis fraichement ternis.
Des murs qui semblaient se rapprocher.
Ils tournèrent trop tôt.
Revinrent sur leurs pas.
Se trompèrent encore.
La lumière baissait déjà, lentement, mais pas suffisamment pour qu’ils ne le remarque.
Le coeur battant, ils finirent par reconnaître le bon passage.
La porte de la chambre d’Aurore apparut au bout du couloir.
Fermée, comme ils l’avaient laissé.
Ils se précipitèrent.
Romane ouvrit la porte.
La princesse reposait toujours dans son lit, immobile, parfaite, comme une statue de cire.
Ils refermèrent derrière eux.
Puis il se jetèrent sur les meubles.
Ils tirèrent l’armoire, la renversèrent devant la porte.
Glissèrent une table contre le bois.
Coincèrent un fauteuil sous la poignée.
Le bruit résonnait trop fort, trop claire comme un appel.
Quand tout fut bloqué, ils reculèrent, haletants.
La chambre était scellée.
Ils étaient enfermés avec elle.
Ils restèrent un moment debout, à reprendre leur souffle.
Puis, Romane leva les yeux vers la lumière qui filtrait entre les rideaux.
Il leur restait environ deux heures avant la véritable tombée de la nuit.
Ils s’installèrent contre les murs, lentement, comme si leurs corps pesaient soudain trop lourd.
Les épées, toujours enveloppes, reposaient près d’eux.
Leurs regards revinrent vers le lit.
Ils la fixaient.
Ou plutôt... ils croyaient regarder.
Ils voyaient sa beauté légendaire.
La fraîcheur des fleurs disposées autour du baldaquin.
La blancheur éclatante des draps.
L’éclat soyeux de ses cheveux, où la lumière faisait naître de petites étincelles.
Le léger sourire posé sur sa peau de pêche.
Elle était parfaite.
Irréelle.
Et pourtant, ils ne regardaient pas vraiment.
Ils percevaient l’image.
Le conte.
Mais, pas ce qu’il cachait.
La fatigue les gagna peu à peu.
Leurs paupières devinrent lourdes.
Leurs têtes s’inclinèrent, se redressèrent, retombèrent.
Ils luttaient pour rester éveillés.
Le temps s’étirait, interminable.
Sans s’en rendre compte, l’un d’eux ferma les yeux.
Puis un autre.
Et bientôt ils s’endormirent tous.
Ils n’assistèrent pas au coucher du soleil.
La lumière continua pourtant de glisser dans la chambre, lentement, presque sans qu’on s’en rende compte.
Elle atteignit d’abord le front de la princesse.
Sa peau changea.
La teinte de pêche pâlit, vira au gris, puis à une nuance verdâtre, comme une chaire privée de sang.
Lu lumière descendit sur ses tempes, sur ses yeux clos.
Les traits se durcirent.
Son nez se vida de sa couleur, sa bouche perdit son éclat, ses lèvres semblèrent se craqueler.
Quand la ligne de lumière atteignit son menton, elle ouvrit les yeux.
Ils étaient blancs.
Totalement blancs.
Sa bouche s’entrouvrit dans un souffle sec.
Puis ses doigts bougèrent.
Ses mains se crispèrent sur les draps.
Et lentement, elle commença à se redresser.
A cet instant, les fleurs fraîches qui bordaient son lit fanèrent, les unes après les autres.
Emportée par une vague imperceptible, mortelle.
Elle quitta le lit.
Les draps étaient sales, tachés d’auréoles brune à présent, et le splendide baldaquin quant à lui étaient maintenant vermoulu, rongé par la moisissure.
Elle fit un pas.
Le décore flétrissait sous ses pieds morts.
Ses mains moribondes.
Elle avançait.
Pas vite.
Mais droit vers eux.
Derrière les portes qu’ils avaient fermées.
D’autre corps s’était attroupés.
Eux aussi étaient mort.
Et animés par la même faim irrassasiable.
Eux aussi voulaient entrer.
Et puis...
Boum.
Un choc sourd.
Pas violent.
Net.
Un deuxième.
Puis un troisième.
Romane ouvrit les yeux.
Son regard tomba sur la silhouette.
Elle eut un sursaut brutal, comme si on l’avait tiré du someil en la frappant au visage.
-Merde !
Hur a-t-elle encore à moitié au sol.
Le cri résonna dans la chambre.
Justin et Franck se réveillèrent en même temps.
Ils virent.
Ils comprirent.
Et l’adrénaline fit le reste.
Ils bondirent chacun d’un côté, sans réfléchir, sans rien attraper.
Juste pour fuir.
Fuir le monstre qu’ils étaient venus tuer.
Le boss final.
Ils venaient de comprendre qu’ils ne venaient pas d’entrer dans un jeu.
Ils étaient dans un abattoir.
Les morts hurlaient derrières les portes.
Aurore n’était plus qu’à quelques mètres d’eux.
Tout ceci, n’avait plus rien d’une quête... cela ressemblait davantage à leurs tours de mourir.
La princesse resta au milieu de la pièce.
Sa robe blanche était collée à sa chaire comme une seconde peau pourrie, des lambeaux de viande pendaient de ses flancs laissant apparaître l’ivoire de ses os, et pourtant son visage restait presque intact.
Une beauté figée qui portait, à chaque pas, l’odeur et l’évidence de la mort.
Ils baissèrent les yeux.
Les deux épées étaient toujours là, posée contre le mur, enveloppées.
Personne ne les avait prises.
Le silence qui suivit, dura moins d’une seconde.
Puis, il laissa place à la panique.
Ils comprirent qu’il fallait détourner son attention.
Justine se retrouva seule, face à elle.
La provocation n’avait jamais été dans sa nature.
Pourtant elle improvisa.
-Hé ho... viens... viens par là.
Murmura-t-elle, la voix tremblante.
La princesse tourna lentement la tête vers elle.
Elle sentit le regard blanc poser sur elle.
Romane et Franck se ruèrent vers les épées.
Le temps d’un souffle.
Justine attendait.
Paralysée par la peur viscérale qui s’était emparé d’elle lorsque les yeux de la belle avaient croisé les siens.
Et la princesse avançait.
Romane et Franck avaient chacune une épée en main.
Une arme extraordinaire, magique.
Le problème restait, qu’ils ne savaient pas, laquelle des deux épées donnait la mort ou le repos éternel.
Quelque part, ils s’en moquaient.
Si l’une ne l’arrêtait pas.
Ils frapperaient avec l’autre.
Franck attaqua le premier.
Il surgit derrière elle et lui planta la lame dans le flanc, juste au-dessus de la hanche.
Quand la lame s’enfonça dans son flanc, Franck sentit la chaire céder sous le métal, froide, résistante, obscène.
Son estomac se retourna ; ce n’était pas un héros, juste un homme qui venait de transpercer quelqu’un pour la première fois, figé par le dégoût et le choc, assez longtemps pour oublier qu’un monstre, même mourant, mordait encore.
La princesse se retourna aussitôt.
D’un geste brutal, elle le projeta contre le mur.
Franck s’effondra.
Elle se redressa à quatre pattes.
Son regard blanc se posa sur Romane.
Franck cria, haletant :
-Vas-y !
La princesse Aurore se mit en marche vers elle.
Romane tremblait.
Elle venait de voir Franck se briser en plantant la lame, et dans ce silence poisseux elle comprit qu’elle était la dernière barrière entre la mort et eux ; alors elle inspira profondément, baissa les yeux vers l’épée qu’elle serait toujours contre elle, comme un talisman, se força croire au pouvoir du Fuseau, et, malgré la peur qui labourait les tripes, elle s’avança se jurant à elle-même qu’elle n’échouerait pas.
Quand elle fut face à elle, elle enfonça l’épée droit dans sa poitrine.
La princesse baissa la tête.
Comme éteinte l’espace d’une seconde.
Romane crut, l'espace d’un souffle, que c’était fini, et dans ce minuscule répit elle relâcha ses muscles, se laissant tromper par ce silence qui n’était qu’un mensonge.
Alors, la princesse releva les yeux.
Et continua d’avancer.
Elle s’empalait d’elle-même sur la lame, cherchant à l’atteindre.
Sa mâchoire claquait à s’en fendre, les dents maculées de salive et de sang, bavant et grognant, claquant à quelques centimètres du visage de Romane, comme une gueule ouverte prête à la dévorer.
Romane tomba en arrière.
Et la princesse vint s’écrouler sur elle dans sa chute.
Derrière eux, les portes hurlaient sous les coups, le bois se plia, se ffendilla, et déjà des doigts gris perçaient à travers les planches, comme si la chambre entière était en train de céder avec eux.
Ils comprirent.
Aucune des deux épées ne fonctionnait.
Ils n’avaient pas la bonne.
Franck se précipita sur la princesse.
Il l’a saisi entre ses bras, immobilisant ses bras et son corps en les plaquant contre son corps.
Justine accourut à son tour pour porter assistance à Romane.
Mais la jeune fille arriva trop vite sur elle, qui avait déjà commencé à se relever.
Le genoux de Justine vint violement s’écraser sur le nez de Romane.
Sa tête fut emportée vers l’arrière.
Une douleur vive irradiée le bas de son visage.
Ses oreilles sifflèrent.
Elle était sonnée.
Ça ne dura pas.
Rapidement le choc se dissipa et elle revint à elle dans le fracas mêlé des grognements et des coups qui faisaient trembler les murs.
Durant cette collision, il n’y avait pas que le genou de Justin qui l’avait frappé.
Un détail, presque discret, était lui aussi venu la percuter.
Un détail enseveli sous la moisissure.
Fin mais présent.
Dans la chambre, tout pourrissait depuis le réveil de la princesse.
Le bois du baldaquin était rongé, creusé de galeries sombres.
Et pourtant...
Au milieu de ce bois pourri, quelque chose brillait.
Une ligne dorée.
Intacte.
Romane la fixa.
Ce n’était pas possible.
Rien ne résistait ici.
Rien, sauf ça.
-Je... je crois que...
Elle n’eut pas le temps de finir.
Franck cria :
-J’vais pas tenir longtemps !
La princesse se débattait entre ses bras. Hurlant, secouant la tête, cherchant à mordre.
A l’autre bout de la chambre, une des portes éclata dans un craquement sec, les planches cédèrent d’un coup, et Justine s’y jeta de tout son poids pour la maintenir, hurlant à son tour tandis que des mains mortes l’agrippaient déjà.
Romane ramassa l’épée à ses pieds et se releva.
Puis elle frappa le baldaquin.
Le bois céda aussitôt, réduit en poussière.
Des morceaux s’effondrèrent.
Et ce qui était dissimulé sous la moisissure tomba.
Une épée.
Magnifique.
Parfaite.
Inaltérée.
Romane la saisit.
Sur la garde, elle lut les mots :
Le Fuseau du sommeil.
Franck céda enfin, ses bras tremblants lâchèrent le corps putride qui tentait de retenir. Au même instant la porte derrière lui éclata à son tour, déversant cette fois une véritable marée de morts qui s’engouffra lentement dans la chambre avant même qu’il ait le temps de reculer.
La princesse poussa un cri déchirant et se rua sur elle.
Romane leva la lame.
La pointe toucha son torse.
Il y eut comme une coupure nette.
Et tout bascula.
Ils se retrouvèrent dans la chambre.
Intacte.
Parfumée.
Remplie à nouveau de fleurs fraîches.
Comme si rien n’avait jamais pourri.
Comme si la nuit n’avait jamais existé.
Comme si les morts ne s’étaient jamais levés et n’avaient jamais hurlé derrière les portes.
Ils échangèrent un regard méfiant.
Toujours sur leurs gardes.
Ensemble, ils s’approchèrent doucement du lit.
La princesse était là, à nouveau endormit.
Ils la contemplèrent l’espace d’une seconde.
Et cette fois il la voyait vraiment.
Là, trop parfaite.
Ses cheveux de soie, sa peau de pêche, son visage angélique et sa grâce immaculée.
Tout cela n’était qu’un piège.
Un voile de beauté jeté délicatement sur l’horreur.
Pour en cacher la laideur.
Romane fut envahi subitement par un sentiment de tristesse.
Elle n’éprouvait aucune fierté malgré la victoire.
Car si tous les contes s’achevaient par une morale.
Cette histoire n’en avait aucune.
Dans un moment d’égarement, peut-être par apathie ou inconsciemment poussé par autre chose...
Romane songea à prendre la main de la belle endormie.
Elle tendit doucement le bras.
Justine la stoppa net.
Attrapant son bras, à peine c’était-il levé.
Elle leva les yeux en direction du baldaquin, comme pour inviter Romane à faire de même.
Romane regarda.
Puis elle lut, gravé dans le bois :
Ne la réveillez jamais.
Vous qui osez briser le sort,
sachez qu’en réveillant la Belle,
vous embrasserez la mort.
Un frisson lui parcouru l’échine.
Romane déporta son regard et admira le Fuseau du sommeil, cloué sur le bois, à nouveau bien visible.
Il avait toujours été là.
A porté de main, sous leurs yeux.
Envouté par la beauté de la princesse, ils ne l’avaient juste pas remarqué.
Incapable de détourner leurs regards d’elle.
Ils retournèrent à la grande salle ravagée.
Là où, ils avaient trouvé le livre.
Les épées avaient disparu mais chacun d’eux avaient le sentiment qu’elles se trouvaient déjà là-bas.
Ils arrivèrent dans la pièce.
Le fracas habituel avait fait place neuve et à présent, se dressait devant eux une incroyable bibliothèque.
Les livres étaient soigneusement alignés, couvert de cuire riche et dorures fines.
Des tableaux gargantuesque trônaient de chaque côté de la pièce.
L’un représentant un homme tenant Lamia, l’autre portant le Fuseau.
Le dernier baiser reposait près du portrait de son ancien maître.
Et une grosse armure dominait la salle, une épée enfoncée dans le fourreau.
-Ça doit être elle... notre fausse épée magique !
Lança Franck.
Un sourire faussement gêné au coin des lèvres.
Ils échangèrent un sourire.
Puis ils partirent.
Ils arrivèrent dehors.
La nuit était claire.
Calme à nouveau.
La petite porte était revenue.
Ils avaient réussi.
Ils rentraient chez eux.
Romane sortit la clef.
Elle l’enfonça dans la serrure.
Elle tourna.
La porte s’ouvrit.
Une violente bourrasque les appas.
La seconde d’après, ils ouvrirent les yeux et constatèrent, qu’ils étaient revenus.
-Fin.
S’exclama la vieille.
-Vous, vous foutez de nos gueules ?
-Calmez vous on va...
-Non ! On ne va pas se calmer !
-Vous êtes complètement malade ou quoi ? On a failli crever ! C’est quoi vos conneries ?
-Ce ne sont pas des conneries... écoutez...
-Nan ! Allez-vous faire foutre ! Vous ! Vos contes pour les tarés ! Et vos conneries magiques !
-Vous... auriez pas dû faire ça... on n'aurait pas dû voir ça.
-Je n’avais pas d’autres...
-ça suffit... démerdez-vous !
Ils partirent.
Mais la vieille les talonnait.
-Attendez... je peux vous expliquer... Romane ! Et ton frère ?
Romane se figea.
-Mon frère ? Parce que je l’ai sauvé là ? Non... parce que ça aussi c’est des conneries... je sais pas pourquoi vous nous avez envoyés dans... cette... horreur. Mais je ne compte pas y retourner... maintenant... oubliez nous vraiment... foutez nous la paix.
Elle s’arrêta.
Chacun rentra chez lui.
Quand Romane arriva chez elle, ses parents l’attendaient.
Ils y’avait eu du changement, dans l’état de santé de son frère.
Pas grand-chose.
Un sursaut.
Mais l’espoir avait bondit dans leurs poitrines en même temps que lui.
-Quand est-ce que c’est arrivé ?
Demanda Romane.
-le soir, vers 19H00 !
Répondit sa mère, presque joyeuse.
Romane était monté se coucher.
La nuit blanche au cœur du château, suivi de la journée mouvementée l’avait épuisée.
Pourtant elle se répétait en boucle la phrase de sa mère.
“le soir, vers 19h00”
Elle était soudainement habitée par un doute.
Les heures semblaient correspondre.
En transperçant la princesse, avait-elle provoqué ce sursaut ?
La vieille n’avait pas mentis.
Les contes n’étaient qu’un tissu de mensonge qui habillaient l’horreur.
Elle n’avait pas menti.
Des monstres, bien réelles les attendait au cœur de ces contes.
Et pour Nathan, mentait elle ?
Romane pouvait-elle le sauver ?
Il lui faudrait peut-être retourner chez cette vieille.
Pensa-t-elle.
Puis elle s’endormit.