Les veilleurs de contes
Sara n’avait pas dormi depuis des jours.
Ou peut-être si.
Elle ne savait plus.
Les nuits s’étaient confondues, les heures avaient perdu leurs contours, et même la lumière du matin lui paraissait étrangère, comme si elle venait d’un autre monde.
Des ombres glissaient dans le coin de ses yeux… parfois humaines, parfois animal… mais lorsqu’elle se retournait, il n’y avait rien.
Rien, sinon ce silence pesant.
Et ce sentiment obscur d’être observée en permanence.
Ce matin-là, le ciel était clair, d’une clarté presque cruelle.
Alors elle descendit dans le jardin.
La vieille balançoire grinçait encore, fidèle à ses souvenirs d’enfance.
Des marguerites sauvages poussaient à son pied, pâles éclats de vie dans l’herbe humide.
Sara se laissa tomber près du bois usé, comme on se dépose dans un tombeau familier.
Le soleil réchauffait son visage.
Le vent glissait dans ses cheveux.
Pour la première fois depuis des jours, elle ferma les yeux.
Et le monde sembla s’éloigner.
Crac.
Elle n’y prêta pas attention.
Crac.
Un frisson lui traversa la nuque.
Puis un troisième bruit, plus sec.
Elle ouvrit les yeux.
Le sol vibrait sous ses pieds.
Elle voulut se relever, s’écarter, mais à l’instant même où elle leva la jambe, la terre s’ouvrit sous elle, dans n cercle parfait, silencieux, contre nature.
Et Sara tomba.
D’abord, il n’y eut que les racines.
Des centaines, de milliers, tordue, entremêlées comme des veines mortes.
Elle cria, mais sa voix se perdit dans la profondeur, avalée par le gouffre.
Puis la chute ralentie.
Comme si quelque chose l’avait saisie.
Comme si une main invisible la retenait.
La terre se changea en papier peint.
Des fleurs vives, des couleurs irréelles, maladives.
Les parois devinrent des murs, et bientôt, des objets commencèrent à flotter autour d’elle, suspendus dans un silence irréel.
Un livre ouvert.
Une horloge.
Une théière fendue.
Une chaise à bascule.
Une lampe encore allumée.
Tout tournait lentement, comme dans un rêve malade.
Et ce bruit.
Tic, Tac. Tic, Tac.
Partout.
Dans l’air.
Dans sa poitrine.
La chute n’en finissait pas.
Puis, au loin, elle aperçut le sol.
Du carrelage.
La vitesse revint d’un coup.
Elle allait s’écraser.
Elle hurla.
Et Sara ouvrit les yeux.
Sa mère était penchée au-dessus d’elle, les mains crispées sur ses épaules.
Le monde lui parut flou, déformé, comme si elle regardait à travers une vitre fendue.
Sa poitrine se soulevait en hoquets douloureux.
Elle transpirait, glacée, les yeux écarquillés comme ceux d’un animal traqué.
Elle regarda autour d’elle, affolée, incapable de reconnaitre le jardin, la balançoire, la lumière du matin.
Elle ne savait plus où elle était.
Et l’espace d’un instant… elle douta même de qui elle était.
Son cœur battait si fort qu’elle crut qu’il allait rompre sa cage thoracique.
-Sara... Sara, ça va… c’est fini…
Mais les mots n’atteignaient pas son esprit.
Sa mère la fixait, bouleversée, ne comprenait pas.
Elle l’avait entendue crier depuis la maison, un cri si déchirant qu’elle avait cru à un accident.
Elle était sortie en courant, et l’avait trouvée là, immobile dans l’herbe, les yeux clos comme simplement assoupie.
Elle n’avait pas eu l’impression qu’elle dormait depuis longtemps.
Et pourtant…
-Il était si violent que ça, ton cauchemar… ?
Sara ne répondit pas.
Au fond de sa gorge, quelque chose brûlait encore.
Et dans sa tête, le tic-tac continuait de résonner.
Depuis quelques jours, une sensation étrange s’était glissée en Sara, presque anodine, elle s’était peu à peu changée en une suite de nuits troubles, de silences trop longs, de regards absent… jusqu’à devenir cette expérience cauchemardesque dont elle venait à peine de s’arracher.
Elle était incapable de mettre des mots sur ce qu’elle vivait, et sa mère ne pouvait pas davantage comprendre… mais, à cet instant précis, elle sut.
Elle sut que ce n’était plus un simple malaise.
Que quelque chose, chez sa fille, s’était déréglé.
Et pour la première fois, elle se demanda si elle reconnaîtrait encore Sara demain.
Romane était déjà là.
Au même endroit que la première fois.
Face au tronc renversé.
Pour les autres, il n’y avait rien.
Juste un terrain vague et un vieux morceau de bois pourri.
Mais elle savait que si elle se plaçait là, exactement là, le voile tomberait.
Elle inspira, prête à traverser.
-Romane !
Justine et Franck arrivèrent derrière elle.
-On à bien reçu ton message !
Balança Franck, amusé.
Justine secouait la tête avec faux air réprobateur et sourire vrai sur les lèvres.
Ils se placèrent face au bois, comme la première fois.
Et la barrière céda.
L’air changea.
La chaumière apparut.
Dans le jardin, Zulma ramassait du bois.
Elle leva les yeux et s’immobilisa.
-Non... pas vous.
Elle eut un rire bref, sec.
-Foutu barrière de protection…
La seule fois en plus de deux cents ans où elle déconne, il faut que ce soit pour vous.
Elle les détailla.
-Trois... Trois qui savent où on est.
Elle soupira.
-C’est pas vous qui voyez… C’est le sort qui à merdé.
Romane avança.
-Mon frère a bougé.
Zulma hocha la tête, faussement blasée.
-OH ! C’est pas vrai ? Mais c’est un putain de miracle ! VRAIMENT… je vois pas d’autres explications.
Justin prit la parole.
-On veut comprendre.
Zulma s’immobilisa, sa hache encore dans les mains.
Le bois qu’elle venait de fendre roula à ses pieds.
-OK.
Elle se redressa, essuya ses mains sur son pantalon.
-Vous voulez comprendre ? Vous allez comprendre. Mais on va faire ça vite.
Elle les fixa.
-Première règle : vous arrêtez de penser que ce n’est pas réel.
Vous ne remettez rien en question.
Vous écoutez.
C’est tout.
Elle inspira.
-On n'a pas le temps de vous convaincre mais on va devoir en perdre pour pas vous lâcher dans ces merdiers sans savoir.
Comme vous avez pu le constater, ce qui arrive est grave.
Et vous n’êtes pas prêts à ce que ça implique pour le reste du monde.
Elle se détourna déjà.
-Venez.
Sans attendre, elle franchit la porte de la maison.
A peine entrés, ils arrêtèrent net.
Les six vieux étaient là.
Réunis dans l’entrée, silencieux, presque solennels.
L’un d’eux entrouvrit la bouche, comme pour lancer une phrase obscure, pleine de symboles.
-Non.
Zulma le coupa net.
-Pas le temps pour le théâtre. Maintenant, on dit tout.
Elle les entraîna à travers le couloir, jusqu’au petit salon.
Et là...
La pièce était plus grande.
Pas un effet d’optique.
Pas une impression.
De l’extérieur, la maison n’avait pas changé.
Mais ici, l’espace semblait s’être dilaté.
Le mur entier était couvert par l’immense bibliothèque.
La cheminée trônait en son centre.
En face, la petite table en bois.
Les trois fauteuils, qu’ils connaissaient.
Et, face à eux, celui de Zulma.
Sauf que désormais, tout autour, encerclant la scène...
Six bureaux avaient poussé comme des racines dans la pièce.
Derrière chacun, un membre du ministère.
Travaillant.
Ecrivant.
Classant.
Comme si cet endroit n’était plus un refuge… mais un quartier général.
Naturellement, chacun trouva ça place.
-Vous êtes prêts ? Je vous préviens va falloir s’accrocher… ça risque d’être un peu long... Mais on doit en passer par là pour vous mettre complétement dans le bain… le bain de merde qui vous attend et, dans lequel, nous on patauge déjà !
Elle croisa les doigts, les enroulant les uns dans les autres jusqu’à ce que ses mains ne forment plus qu’un nœud serré. Elle les déposa sur ses cuisses et resta immobile une seconde, le temps de rassembler ce qu’elle allait dire.
Puis elle se mit à raconter une très vieille histoire.
Peut-être la toute première.
-A la fin du premier jour des Hommes.
Il y eut la première nuit.
Cette nuit n’était pas douce.
Elle n’était pas clair.
Le ciel était encore vierge.
Une toile sans étoile, sans lune, sans mémoire.
Il avait débordé.
Quitté son lit.
Et la nuit s’était déversée sur le paysage.
Quand son ombre eut envahi tout l’espace.
L’Homme du regarder dans le noir.
Le noir devint une gueule ouverte.
Peuplée de présence.
Certaines identifiables, d’autres inconnus.
Alors ils ont commencé à imaginer…
Ils ont donné forme à ce qu’ils ne comprenaient pas.
Et ce qu’ils ont imaginé… a répondu.
Dans les premières nuits des hommes, au creux de la peur, quelque chose s’est éveillé.
Pas un être humain, pas un animal.
Mais, quelque chose qui était né à l’endroit où la peur devient réelle.
Le Croque-mitaine.
On ne pouvait pas le tuer, par qu’il n’était pas né d’une chair, mais d’une émotion.
Il se nourrissait de la peur des hommes et, grâce à leurs imaginations, façonnait de nouvelles monstruosités.
Tant qu’il y’aurait des hommes, tant qu’il y’aurait des ombres dans leur esprit, il serait là.
Il est la peur qui sommeille sous le lit, la nuit qui écoute derrière la porte entrouverte, le frisson qui ne s’en va jamais lorsque les lumières sont éteintes.
On ne pouvait pas le détruire.
Alors les sages cherchèrent autre chose.
Ils découvrirent son nom dans une langue plus ancienne que les hommes.
Et de ce nom, ils tracèrent un symbole.
Une marque capable de l’appeler.
De l’atteindre.
Non pas dans sa chaire, mais ce qu’il était.
Ils le firent marquer au fer sur le flanc d’un pur-sang.
Un cheval noir, comme la nuit qui l’avait porté.
Ainsi naquit Ashkar.
Le père de toutes les montures maudites.
Mais Ashkar ne pouvait être dompté.
Ils essayèrent de le lier, de le contenir.
Et ils échouèrent.
Sa puissance dépassait celle des hommes.
Le sceau vacillait sur sa chair, et chaque ruade faisait trembler la terre.
Le réceptacle était trop puissant.
Il fallait autre chose.
Un cœur pure, et un esprit de fer.
Solide, qu’il ne pourrait briser.
L’homme le plus pieux d’entre eux, fut choisi.
Ils gravèrent le symbole dans sa chaire.
Et lorsqu’il s’approcha de Ashkar, le cheva poussa un cri qui n’était plus un hennissement, mais une plainte.
Ses jambes cédèrent.
Son corps s’effondra dans un nuage de poussière noire.
Et devant eux, il ne resta plus rien.
Alors ils comprirent.
Le Croque-mitaine ne rend jamais.
Il ne laisse rien derrière lui.
Il prend.
L’homme tomba à genoux dans le même souffle.
Son corps tremblait.
Son regard était s’était perdu.
Le mal avait changé de prison.
Ils s’approchèrent pour l’enchaîner.
Mais avant qu’ils ne puissent le toucher, il saisît l’épée de l’un d’eux.
Puis dans un geste unique, net, irrévocable, il se trancha la tête.
Sa tête roula.
Son corps resta droit.
La brume l’encercla, le rendit invisible l’espace d’une seconde.
Puis elle se dissipa.
Il n’était plus à genoux.
A présent il se tenait à cheval.
Et avec lui était né Ivar, le premier des cavaliers sans tête.
Il parcourut les terres, sema la destruction, et dévora les hommes.
Mais Ivar ne dévorait pas les âmes.
Ce n’était pas ce qui l’intéressait.
Ce qu’il cherchait, c’était autre chose.
Une essence.
Un résidu invisible, fait de souffre, de chaleur et de lumière, comme une poussière scintillante née au cœur de chaque esprit.
Cette matière étrange qui porte le pouvoir d’imaginer, de créer le beau, et surtout le pire.
Et à chaque homme qu’il dévorait, il laissait derrière lui un nouveau fléau.
Une horreur qui n’existait pas avant lui.
Les survivants n’avaient qu’un choix :
apprendre à vivre avec… ou la transformer en conte pour ne pas devenir fous.
Car c’est ainsi que les monstres sont entrés dans les histoires.
Ils comprirent alors une chose.
Tant que les fléaux qu’Ivar laissait derrière lui existaient, il restait fort.
Chaque malédiction détruite l’affaiblissait.
Chaque victoire avait un héros.
Lorsqu’Iva fut assez diminué, les Anciens accomplirent le dernier rituel.
Ils le scellèrent dans une pierre née d’un lieu où rien ne vit, façonnée dans une matière que même le temps ne peut ronger.
Puis ils l’enfouirent dans les profondeurs d’un puits ancien, au cœur de ses premières pierres, là où la lumière ne descend jamais.
Et le monde respira.
Un silence épais s’abattit dans la pièce.
Personne n’osait parler
Le téléphone sonna, brisant le silence.
Sara sursauta, puis décrocha.
C’était sa mère.
Elle parlait vite, d’une voix tendue, pleine d’inquiétude.
Elle aurait voulu rentrer, mais le resautant était en sous-effectif.
Elle n’avait pas le choix.
Alors elle lui demanda si ça allait.
Si elle avait mangé.
Si elle se sentait mieux.
Puis, comme toujours quand elle ne savait plus quoi dire, elle tenta de la rassurer :
-Fais toi couler un bain, ma chérie. Ca te fera du bien.
Sarah répondit oui, presque machinalement.
Les bains, elle les avait toujours aimés.
L’eau chaude, le silence, cette impression d’être ailleurs, hors du monde.
Quand elle raccrocha, elle resta un instant immobile, puis se leva.
Elle allait suivre le conseil de sa mère quand quelque chose d’impossible lui barra la route.
La porte de la salle de bain, c’elle par laquelle elle passait chaque jour, chaque matin avait disparue.
A la place à présent, se trouvait, une toute petite porte, à peine plus haute qu’une chatière.
Sara fit un pas en arrière et la maison de son enfance tout autour s’effaça peu à peu, pour ne devenir qu’un gigantesque couloir blanc.
Pourvu d’une seule porte.
Minuscule.
Avec une poignée ronde et dorée.
Sara l’agrippa, puis la tourna.
La porte était fermée.
Elle jeta un regard curieux au travers du trou de la serrure.
De l’autre côté, la salle de bain.
La réalité était là, derrière la porte close.
Elle s’acharna sur la poignée, mais elle ne céda pas.
Sara recula, nerveuse.
Elle scruta l’immensité blanche qui l’entourait.
Sur le mur du gauche, plus loin, elle remarqua une clé accrochée par un crochet finement ciselé.
Plaquée d’or, étincelante.
Sara s’élança à toute vitesse dans le couloir.
Et plus elle courrait, plus elle se rapprochait de la clé et plus la clé semblait prendre de la hauteur.
Quand Sara arriva à son niveau, elle se trouvait à dix mètres au-dessus de sa tête.
Hors de portée.
Sara enragea.
Elle était trop petite pour attraper la clé, trop grande pour passer la porte.
Comment s’enfuir.
Elle poussa un cri.
Un hurlement tranchant qui déchira l’air et, soudain, le couloir tout entier sembla se fendre par endroit.
Se fissurer dans un bruit de bris de verre net.
Sara tendit l’oreille.
Le son courrait à présent, parcourant les murs, les sols et les plafonds qui continuaient de se fendiller comme des miroirs.
Un morceau du mur se brisa en morceaux subitement.
Sara se mit à courir, le plus vite qu’elle le pu.
Lorsqu’elle arriva devant la petite porte, elle tomba en un millier de petit éclats pailletés et par l’ouverture une gigantesque vague s’engouffra, engloutissant tout sur son passage.
Sara fut emportée.
Elle lutta contre la houle pour garder la tête hors de l’eau.
Elle arriva dans la salle de bain, presque entièrement inondée.
Sara remarqua alors qu’elle semblait plus petite.
infiniment plus petite.
Au tour d’elle la pièce qu’elle avait connu toute sa vie, avait adopté une taille colossale.
Elle se sentait comme une fourmi, ballotée au cœur d’une mer déchainée par la tempête.
Les objets, les meubles tout était géant, et de l’eau à perte de vue s’étendait tout autour.
Sara s’accrocha à la brosse à dent de son père, comme le survivant d’un naufrage s’accroche à son radeau.
Elle fut happée par le courant, comprit trop tard que tout convergeait vers la bonde de trop-plein, et la panique l’écrasa tandis qu’un bruit de succion, profond et affamé, montait des entrailles de la baignoire.
Elle allait être avalée.
Elle poussa un cri d’effrois.
Auquel vint se mêler celui de sa mère.
Sara sursauta.
Elle avait froid.
Le film de sa vie avait repris son déroulement, sans que personne ne soit venu l’avertir.
Elle se tenait debout dans la salle de bain, qui avait à présent retrouvé sa taille normale.
L’eau s’écoulait vivement par le robinet.
Elle avait débordé, par-dessus la baignoire, recouvert ses pieds et commencer à s’infiltrer dans le couloir.
Sara frémit.
Elle se mit à sangloter, d’abord discrètement puis un torrent de larmes de désespoir se déversa de ses yeux.
Sa mère le prit de ses bras et l’emporta, loin de la salle de bain.
Après une brève discussion où Sara c’était contenté de hocher la tête pour mimer l’affirmation, ils décidèrent de l’emmener voir un médecin.
Elle parut si fragile, qu’on la mena à son lit, comme lorsqu’elle était enfant.
Sara ferma les yeux.
Et le cauchemar reprit.
-Le Croque-mitaine ne rend… jamais rien… il… ne laisse rien.
Romane avait la gorge serrée, comme si elle s’apprêtait à fondre en larme.
-Et mon frère… Qu’est ce qui va arriver à Nathan.
Demanda-t-elle la voix tremblante et les yeux humide.
Zulma la fixa a longuement, comme si elle pesait chaque mot avant de les laisser tomber.
-Peut-être rien…
Murmura-t-elle.
Romane fronça les sourcils.
-Rien ?
Zulma hocha lentement la tête.
-Et ce serait la pire chose qui puisse lui arriver.
Elle se détourna, attrapa un vieux livre à la couverture de cuir noir, posé sur l’étagère.
Lorsqu’elle l’ouvrit, une poussière épaisse s’en échappa.
Elle souffla doucement dessus.
Le nuage grisâtre s’éleva, puis se figea dans l’air.
Lentement, jusqu’à prendre la forme d’une pierre sombre, suspendue entre elles.
A sa surface, un symbole ancien se dessina, comme gravé dans la matière même de l’ombre.
Zulma ferma les yeux, comme si elle la voyait vraiment.
-Il n’a pas de corps, mais il pense, il observe, il apprend. Il est patient. Il est vicieux. Il est partout. Omniprésent.
Elle ouvrit les yeux.
-Tant qu’il était enfermé dans un lieu où rien ne vit, il ne pouvait rien ressentir. Pas d’espoir. Pas d’amour. Pas de peur. Rien à quoi se raccrocher. Il dormait, faute de nourriture.
Elle inspira.
-Puis Nathan est tombé dans le puits.
Un silence pesant s’abattit.
-Il a dû avoir peur. Vraiment peur. Peur qu'on ne le trouve pas… là-bas, dans le noir. Cette peur… c’est cette peur qui lui à montrer le chemin. Il l’a suivi comme un phare jusqu’à la sortie.
Zulma serra les poings.
-Et derrière la porte, il a trouvé Nathan.
Romane senti sa gorge se nouer.
-A présent, il cherche Alice.
Continua Zulma.
-Lorsqu’il l’aura trouvée, il ne la tuera pas. Il la brisera… pour bâtir son monde. La faire se perdre, pour qu’elle cesse d’être elle-même… pour qu’il puisse la contrôler.
Elle marqua une pause.
-Un monde ou toutes les peurs deviennent réelles.
Ou aucun être humain ne peut entrer sans voir ses pires cauchemars se matérialiser.
Un monde où il est inatteignable. Inarrêtable.
Zulma posa la main à plat sur le livre.
-Nathan, tant qu’il est coincé entre notre monde et le sien, est une passerelle.
Par lui, il peut déverser ici toutes les légendes, tous les contes, tous les cauchemars… sans jamais risquer d’être enfermé de nouveau.
Zulma releva les yeux.
-C’est pour ça qu’on va devoir le réveiller… mais pas ici, pas encore. Pas dans notre monde.
Ils n’étaient pas sûr de comprendre.
Les informations se mélangeaient déjà dans leurs têtes.
Franck, qui n’avait pas ouvert la bouche depuis son arrivé dans la chaumière demanda lentement.
-S'il ne peut pas mourir… et qu’on ne peut pas le voir… comment on va se le faire ?
Zulma parut plutôt satisfaite par la question.
-Vous avez déjà commencés !
Lâche-t-elle amusée.
-Lorsqu’un conte s’anime, c’est qu’il est parvenu à réunir suffisamment de force pour le réactiver. Le sort se fend, le conte vit à nouveau et doucement, il ronge le sort qui le maintien emprisonné. S'il parvient à le détruire, il se déversera sur la réalité, la nôtre et quelque part il apparait… c’est ici que vous interviendrez. Comme pour le premier conte, vous devrez réussir à replonger le conte dans l’emprise du sort… pour qu’il ne soit rien d’autre qu’une belle histoire. Par ce qu’a chaque fois que vous refermé une de ses histoires, il perd en puissance. Il se fatigue. Il doit reprendre des forces.
Justin explosa.
-D’accord ! Mais qu’est-ce qu’on doit faire nous ?
Zulma la regarda, intriguée.
Elle ne parvenait pas à saisir le sens de sa question.
-La même chose que vous venez d’accomplir. Dès qu’un livre sonne… et j’peux vous jurer qu’ils vont se mettre à clignoter comme des sapins de noëls… quand sa arrivera, vous partirez là-bas. On vous briefera, on vous équipera… parce qu’il ni aura pas toujours un livre pour dire quoi faire. Vous allez devoir traverser ces contes, les uns après les autres et achever chacun d’entre eux. Nous pendant ce temps… on cherchera Alice, on doit la trouver… le plus vite possible. Mais il y’a autre chose que vous devez savoir… quelque chose qui lui aussi devient très inquiétant.
Les anciens adoptèrent tous un air grave.
Roman, Justine et Franck toujours pendu aux lèvres de Zulma.
-Chacun d’entre nous, est un membre d’un des ministères qui compose l’Assemblée des arcanes. Chaque ethnie magique y est représentée. Les président de chacun des départements y siège, ensemble ils règnent sur les mondes des contes, des légendes et des cauchemars au tour de La Table des Couronnes. Imaginez votre Elisée façon magique… Ça en fait du monde pas vrai ?
Elle marqua à nouveau un temps d’arrêt, comme pour être sûr qu’ils mesuraient la gravité de ce qu’elle n’avait pas encore dit.
Elle expira nerveusement.
-On arrive à joindre personne… on a appelé… envoyer des messages… pas de retour. J’irais bien voir… mais j’ai peur de ce que qui nous attend là-bas. Le silence de l’assemblée …quand le Croque-mitaine s’extirpe du sommeil… je ne crois pas que ce soit une coïncidence.
Ils l’observèrent et pour la première fois depuis leur rencontre, ils lurent sur son visage une émotion qu’elle ne laissait habituellement pas transparaitre.
La peur.
Elle inspira, puis trancha :
-Il faut qu’on aille voir… on a besoins de vous.
Elle passa la main sous son col et retira l’amulette qu’elle portait toujours.
Une pierre sombre, cerclée d’or, gravée du même symbole que dans le livre.
Elle la tendit à Romane.
Puis elle sortit une enveloppe scellée.
-Si quelqu’un vous arrête, vous montrez ça… vous donnez la lettre… et vous racontez tout.
Tout ce que vous avez vu. Tout ce qui s’est passé… Si ça se déroule de cette façon on ne sera pas long à arriver.
Elle les fixa un à un.
-Et si vous ne voyez personne… alors écoutez moi bien.
Sa voix se fit plus basse.
-Vous allez arriver dans ce qui devrait être L’Assemblée des Arcanes… un haut lieu de pouvoir… c’est un endroit vivant, des couloirs, des bureaux, une administration… et ses employés.
Elle marque une pause.
-Au moindre détail qui vous parait étrange… au moindre silence qui sonne faux… vous ne cherchez pas à comprendre.
Elle serra les poings.
-Vous foutez le camp.
Immédiatement.
Sans trainer.
Et vous revenez tout me raconter.
Un battement de cœur passa.
-Je vous le répète… on a besoin de vous… alors, ne prenez aucun risque.
Le lendemain matin, sa mère l’avait conduite aux urgences.
A présent, Sara se trouvait seule, assise sur le bord d’un lit trop blanc, dans un box étroit.
Le néon grésillait comme un insecte mourant.
Elle frissonna.
Le sol vibra.
Le carrelage se fendit, grand par grand, et se transforma en sable pâle.
Les murs reculèrent, engloutis par une brume salée.
Une mer immense s’étendait devant elle, née de larmes anciennes.
Elle n’était plus à l’hôpital.
Elle se trouvait sur une plage sans horizon.
Au loin, une ombre gigantesque ondulait sous l’eau, lente, archaïque.
Le ciel était bas, plombé.
Puis ils surgirent.
Des ombres étranges, animal, marine.
Qui semblaient danser, courant en cercle dans une ronde folle.
Elle ne perçut ni danger ni logique dans cette course saugrenue.
Curieuse, elle s’approcha.
Plus près, peut-être… trop près.
Ils la frôlèrent, la heurtèrent.
et finalement.
Elle tomba.
Son visage heurta le sol.
Le sable entra dans sa bouche.
Elle redressa la tête, cracha.
Et l’un d’eux vint la piétiner sans même la voir.
Ecrasant à nouveau sa figure dans le sable.
Elle se relevait mais un nouveau coureur arrivait déjà.
Elle étouffait.
Elle roula sur le côté et se releva en hurlant.
Les animaux se stoppèrent et tous s’enfuir par les airs ou la mère quand ils la virent.
Sara elle aussi, avait pris la fuite.
Sa course était entravée par le sable.
Mais rapidement le sol sous son pied devint plus ferme.
La terre tapissait maintenant le sol recouvert d’herbe fraiche.
Sara se s’arrêta.
Elle se trouvait à l’entrée d’une forêt à présent.
Les arbres se tordaient comme des ombres.
Elle se jeta entre eux, sans savoir ou aller.
Et soudain, deux silhouette identiques surgirent devant elle.
Deux hommes, semblables, souriants.
-Bien le bonjour ma chère ! Votre Santé est bonne ?
Dit le premier.
-Vous ne pouvez pas nous quitter !
S’exclama le second.
Sara recula.
Elle poussa un cri perçant.
Sara recula.
Leurs visage se déformèrent.
Elle trébucha et vint s’écrouler à leurs pieds.
Leurs rires hystériques, résonnaient encore quand le monde se brisa.
La plage disparut.
Le box avait disparut.
A la place, couloir des urgences psychiatriques.
Celui qu’elle avait emprunté plus tôt, long, glacé, sans fenêtres.
Les jumeaux s’étaient évanouis.
Devant elle se tenaient deux infirmiers.
Ils la soutinrent doucement, la relevèrent, et la guidèrent sans un mot.
A chaque pas, elle comprenait.
Ce n’était pas un retour.
C’était une entrée.
Sara comprit qu’elle ne rentrerait pas chez elle.
Qu’elle ne quitterait pas cet endroit de sitôt.
Et que le vrai cauchemar venait de seulement de commencer.
Le cagibi était étroit, encombré de balais, de cartons et de bouteilles de produits ménagers.
Au fond, trônait une machine à laver vintage, couleur orange brulé, tout droit sortie des années soixante-dix.
Ses boutons ronds jaunis claquaient encore, et son hublot rayé semblait avoir vu passer des vies entières.
Zulma écarta quelques flacons et ouvrit une petite boîte métallique dissimulée derrière les étagères.
A l'intérieur, une poudre irisée, parcourue de minuscule étincelles.
-C’est un passage.
Dit-elle simplement.
-Un quoi ?
Souffla Romane.
-Un moyen de voyager. Vous arriverez dans le couloir d’entrée de la grande salle de la Table des Couronnes.
Des hublots. Des portes rondes, vous traversez la grande porte au fond.
Elle les fixa.
-S’il n’y a personne…
- Ou si le moindre détail partait suspect…
Reprit Justine.
-Vous foutez le camps de là !
Termina Franck amusé.
Zulma acquiesça, d’un signe de la tête.
Puis, elle versa une pincée de poudre dans le bac à lessive.
-Pour activer le passage, vous mettez ça ici. Puis vous lancez la machine.
Elle désigna le bandeau de commandes.
-Troisième symbole. Celui avec la couronne. N’en touchez aucun autre. Pour revenir même principe… ici… vous êtes au septième symbole… souvenez-vous en… pour pouvoir rentrer.
Ils entrèrent dans le cagibi.
Zulma referma la porte derrière eux.
Romane versa la poudre.
Franck ferma le bac.
Justine tourna le bouton.
Troisième symbole.
Direction la Table des Couronnes.
La machine se mit à vibrer.
D’abord doucement.
Puis de plus en plus fort.
Le sol trembla.
Le tambour hurla.
La machine sauta sur place.
Puis…
Ils disparurent.
Un hublot s’ouvrit dans un souffle glacé.
Ils furent projetés dans un long couloir de pierre blanche.
Le froid les saisit.
Tout était figé.
Le sol, les murs, les portes.
La lumière elle-même semblait prise dans la glace.
Aucun bruit.
-On repart.
Souffla Justine.
Ils reculèrent le hublot.
-Attendez.
Dit Franck.
Il avança de quelques pas.
Au bout du couloir, une vaste salle s’ouvrait.
La Table des couronnes était là, prisonnière du gel, tout comme ses convives, figés autour d’elle, debout, leurs membres froids recouverts de glace, comme des statues de givre abandonnées par le temps.
Et au centre…
Une fleur gigantesque, une rose de glace commençait à s’ouvrir.
Des particules scintillante s’en échappaient.
Une onde givre se propagea.
-FRANCK !
Cria Romane.
Il fit volt face.
Et sprinta.
La vague le poursuivait.
Le sole se gelait sous ses pas.
Il sauta.
Les filles refermèrent le hublot.
Justine tourna le bouton.
La glace frappa la porte.
Ils avaient disparu.
Ils retombèrent dans le cagibi, haletants.
-Tout est gelé !
Souffla Franck.
-Ils sont tous figés.
Dit Romane.
-Au tour de la table.
Murmura Justine.
-Y’avait… une rose… au milieu de la table… elle avait l’air gelée… toute en glace…
Zulma pâlit.
-La Rose de Niflheim.
Un silence lourd tomba sur le petit cagibi.
Mais rapidement il fut balayé par un son que tous reconnurent.
Une alarme au tintement particulier.
Romane, Fran et Justine échangèrent un regard.
Ils avaient compris.
Aucuns des anciens ne parla.
Tous se regroupèrent en vitesse dans la bibliothèque.
-Alors ?
Demanda Romane.
-1609.
Dit Zulma.
-ça veut dire ?
Lança Franck presque agacé.
-ça veut dire que la Rose de Niflheim va devoir attendre… On fera des recherches en votre absence… on trouvera bien un moyen… en même temps qu’on cher Alice… Enfin bref ! Revenons à notre histoire… le problème avec cette histoire… c’est que comme beaucoup elle à de multiples versions… et je ne peux pas vraiment vous en expliquer la racine. Le livre à retentit… vous devez partir maintenant… et je ne voudrais pas vous mener sur une fausse piste… alors tout ce que je vais vous dire… c’est de ne pas vous fier à ce que vous voyez… comme vous l’avez déjà compris, dans les contes tout est beau et fini bien. Mais la fin de cette histoire dépendra de ce que vous allez découvrir. Soyez attentifs, vigilant et comme pour la belle… ne vous laisser pas avoir par la beauté de ce monde.
La nouvelle histoire… que vous allez devoir visiter, s’intitule, La petite Sirène.
Venez vous assoir.