Les veilleurs de contes

Chapitre 4 : La petite sirène

9920 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 29/01/2026 10:36

Romane, Franck et Justine étaient assis dans ce qui était devenu, leurs fauteuils respectifs.  

Face à eux Zulma se tenait prête à commencer la lecture.  

-On y va ?  

Demanda-t-elle. 


Sans même se concerter, ils acquiescèrent d’un signe de tête.  

Zulma leurs présenta alors le livre, qu’elle tenait sur ses genoux.  


C’était une œuvre ancienne que le temps avait épargnée.  

Son cuire vert semblait briller.  

La couverture était décorée çà et là de petits coquillages colorés et de perles nacrées.  

Zulma sursauta.  


-Oh... j’allais oublier... ce serait quand même con... tenez ! 

Elle tendit à chacun un petit écrin noir.  

Ils l’ouvrirent.  

A l’intérieur chacun trouva une bague.  

Identique pour tous.  

Un anneau en or.  

Simple, sans gravure ni florilège. 

-Enfilez-le ! Ou vous voulez, il se mettra de lui-même à la taille... cette bague est en quelque sorte... une garde-robe.  


-Une garde-robe ?  

Demanda Franck, sceptique.  


-Ouai en quelque sorte... avec cet anneau vous serez habillé quel que soit l’époque où vous serez envoyé... la dernière fois... vous avez eu affaire à des morts... endormie la journée... cette fois les gens seront vivant et bien réveillé... vos vêtements attireraient trop l’attention... ça vous ferait perdre du temps.... Et on ne peut pas se le permettre... ça va aussi vous aider à vous fondre dans la masse... et trouver ce qui cloche là-bas avant que le conte n’est rompu le sort et qu’il puisse à nouveau se déverser dans notre réalité.  


-Ok. 

Ajouta Franck en enfilant l’anneau sur son index.  

-Bon si vous êtes prêt ? On va pouvoir commencer...  


Zulma ouvrit le livre, sans les regarder elle entama directement la lecture du conte.  

-Il était une fois... 


Le temps se figea.  

Comme il l’avait fait la première fois.  

Romane s’approcha de la porte.  


-Ecoutez ça ! 

S’exclama-t-elle.  


Les trois amis se réunir. 


La cheminée n’existait plus.  

A sa place, enchâssée dans la pierre noircie, la petite porte de bois bruns s’était matérialisée, trop étroite, trop basse, presque grotesque dans cet âtre monumental.  

Elle n’avait rien d’extraordinaire à première vue... une simple planche assemblée, sans ornement, sans poignée visible, sans ronces... et pourtant, elle donnait l’impression d’avoir toujours été là.  

Le bois était trempé.  

Pas humide comme après la pluie, non.  

Humide comme quelque chose qui ne sèche jamais.  

Sa surface luisait faiblement, comme si elle suintait.  

De fines gouttes perlaient le long des fibres gonflées, et quand on s’en approchait, une odeur salée, froide, presque métallique, venait piquer le fond de la gorge.  

Le bois était rongé, creusé, strié de veines blanches et verdâtres, comme les vieux pieux des pontons abandonnés, ceux que la mer lèche depuis trop longtemps. 

Il y avait de la mousse, épaisse par endroits, accrochée dans les creux, et même de minuscules coquillages collés çà et là, comme si la porte avait passé des années immergées avant d’être arrachée aux flots.  

Certaines aspérités étaient couvertes d’un voile blanchâtre, granuleux, comme du sel cristallisé.  

Elle semblait vivante, presque.  

Et puis, quand ils s’en approchèrent... 

Quand ils se penchèrent, le souffle suspendu... 

Ils l’entendirent. 

Un grondement lointain, sourd et régulier.  

Le va-et-vient des vagues.  

Le choc lent de l’eau contre la pierre.  

Le murmure infini de la mer, juste derrière le bois.  

Comme si, de l’autre côté, s’étendait un océan impossible.  

Romane glissa la clé dans la serrure.  

Elle adressa un regard à ses amis.  

Puis un sourire... enfin, elle tourna la clé.  

Comme la première fois, ils furent happés.  

La porte claqua dans un bruit sourd, sec, et le monde sembla se replier sur lui-même, comme aspiré dans un souffle unique.  

Il n’y eut ni chute, ni vertige... seulement cette sensation d’être arraché à la réalité, puis plus rien.  

Quand ils rouvrirent les yeux, une fois de plus, ils n’étaient plus dans la petite chaumière. 

 L’air les frappa en premier.  

Un souffle salé, franc, presque brutal, comme un souvenir qu’on n’avait pas vu venir. 

L’odeur de la mer leur emplit les poumons d’un seul coup, plus forte, plus vivante que tout ce qu’ils avaient respiré jusque-là.  

Cet air marin qui pique un peu la gorge, qui nettoie l’intérieur, qui donne l’impression de mieux respirer. 

Devant eux, l’étendue bleue s’étirait jusqu’à l’horizon, immense, scintillante sous le soleil.  

La lumière dansait à la surface de l’eau, rayonnante, presque irréelle, et le bruit régulier des vagues roulait contre la côte, calme et hypnotique.  

Tout était beau.  

Trop beau.  

Comme un conte qui se souvient encore d’avoir été heureux.  

Au loin, accroché à la côte, le village se découpait dans la lumière.  

Des guirlandes pendaient entre les maisons, des fanions claquaient doucement dans le vent marin, des touches de couleur vibraient de toute part.  

Même d’ici, on sentait que quelque chose se préparait.  

Une fête.  

Une célébration.  

Le village brillait, paisible, accueillant, comme s’il attendait quelqu’un depuis longtemps. 

Ils se regardèrent un instant.  


Leurs vêtements avaient changé, rien de fastueux, rien de royal.  

De simple habits de villageois, cousus dans une étoffe modeste, aux teintes ternes.  

Pourtant, les filles ne purent s’empêcher de sourire, après tous ses robes aussi modestes soient-elles tournées tout aussi bien que celles des princesses.  

Franck, lui, grimaça légèrement.  

Les habits simples, l’allure ordinaire, l’absence totale de panache… très peu pour lui.  

Il tira sur sa manche avec une moue contrariée, déjà un peu à l’étroit dans ce rôle qui ne faisait rêver personne.  

Puis, sans vraiment se concerter, ils se mirent en marche.  

Le regard encore accroché à la mer, le cœur léger, ils prirent la direction du village, attirés par la lumière, les couleurs… et cette promesse silencieuse qui flottait dans l’air salé.  

Ils atteignirent le village par un chemin qui longeait la mer.  

L’eau était si claire qu’on distinguait, juste sous la surface, de petits poissons argentés qui ondulaient doucement, portés par le courant.  

Par instants, ils semblaient presque flotter dans l’air tant la lumière les traversait. 

Tout respirait à douceur d’un conte ancien intact, comme si le monde avait décidé d’être beau sans raison.  

Puis ils franchirent les premières maisons.  


L’émerveillement dura encore quelques pas… avant que quelque chose ne les heurte de plein fouet.  

Le marché, d’abord.  

Une grande place ouverte, décorée de guirlandes et de tissus colorés, prête pour une fête qui n’avait pas encore commencé… ou qui ne commencerait peut-être jamais.  

Plus de la moitié des tables étaient vides.  

Des étals fermés, abandonnés, recouvertes de toiles pliées à la hâte.  

Ici et là, trois ou quatre marchands seulement, immobiles derrière leur marchandise.  

Aucun cri, aucun appel, aucune voix pour vanter quoi que ce soit.  

Leurs visages étaient fermés, leur geste lent, comme s’ils accomplissaient une tâche sans y croire.  

Ils avancèrent encore.  


Dans une rue étroite, ils croisèrent une femme assise à même le sol, adossée à un mûr décoré de fleurs.  

Son regard était fixé droit devant elle, perdu, vidé, comme si son esprit avait quitté son corps depuis longtemps pour se réfugier dans des jours meilleurs.  

Dans ses mains, elle tenait une petite chaussure rouge.  

Elle ne pleurait pas.  

Elle ne parlait pas.  

Elle ne réagissait pas à leur passage.  

Elle tenait la chaussure avec une douceur presque religieuse, comme si c’était tout ce qu’il lui restait.  

Autour d’eux, les conversations s’éteignirent une à une.  


Les voix turent.  

Les pas ralentirent.  

Les regards se levèrent.  

On les observait.  


Les villageois avaient la mine fermée, le visage pâle, les traits tirés.  

Leurs yeux étaient froids, méfiants, parfois simplement vides.  

Ils ne souriaient pas.  

Aucun d’eux ne semblait réellement présent à la fête que promettait le décor.  

Ils juraient avec les guirlandes, avec les couleurs, avec la lumière qui baignait les rues.  

Comme des silhouettes mal placées dans une illustration trop belle pour elles.  

Le village était magnifique.  

Ses habitants, eux, ne l’étaient pas. Et soudain, sans qu’aucun mot ne soit prononcé, une évidence s’imposa :  

Ces gens n’étaient pas à leur place dans la beauté de ce lieu.  

Sous les regards lourds et le silence pesant, ils avancèrent jusqu'aux abords du château.  

Ses toures se dressaient plus loi, blanches et élégantes, gardées par des silhouettes immobiles.  

Les gardes.  

Leur présence était visible, assumée… et pourtant, quelque chose dans l’attitude des villageois les mit mal à l’aise.  

Personne ne s’en approchait vraiment.  

Les regards glissaient ailleurs, les pas se faisaient plus rapides dès qu’on tournait la tête dans cette direction. 

Le village était décoré pour accueillir… mais pas eux.  

Pas ici.  

Pas maintenant.  

Ils échangèrent un regard et, sans un mot, bifurquèrent.  


Une rue plus étroite s’éloignait du centre, serpentant entre les maisons avant de s’ouvrir sur un chemin qui longeait la côte.  

Le sol devenait plus rocailleux, l’air plus humide.  

Ils arrivèrent bientôt au sommet d’une petite falaise, pas très haute, juste assez pour dominer la plage en contrebas.  

En dessous, un large rocher émergeait de l’eau, lisse et sombre, battu doucement par les vagues.  

Ils passèrent devant… puis s’arrêtèrent.  


Quelque chose avait bougé.  

Ils se figèrent, tous à la fois.  

Un frémissement.  

Un mouvement à la surface de l’eau.  

Ils regardèrent.  

Elle apparut.  

D’abord, seulement sa tête, surgissant derrière le rocher.  

De grands yeux clairs, brillants, curieux.  

Elle les observait en silence.  

Puis elle se déroba légèrement, presque timide, avant de réapparaître un peu plus loin.  

Elle était exactement comme dans le conte.  

Magnifique.  

Irréelle.  

Elle sortit davantage de l’eau, son buste luisant sous le soleil, et leur adressa un petit geste discret, un simple coucou de la main, sans un mot.  

Gênée, elle porta ses doigts à sa bouche, repoussa d’un geste gracieux la grande mèche humide qui tombait devant son visage.  

Dans la lumière, sa peau semblait scintiller.  

Tout chez elle respirait la douceur, la fraîcheur, la grâce.  

Elle était belle.  

Trop belle.  

Une image parfaite, figée hors du temps.  

Ils restèrent sans voix.  

Franck senti son cœur rater un battement.  

Aucun d’eux ne parlait.  

Ils n’en revenaient pas.  

Elle était là.  

Ariel. 

Puis tout bascula.  

Un projectile fusa dans l’air.  


Un choc sec.  

Brutal.  

La sirène porta la main à son visage, exactement à l’endroit de l’impact.  

Elle ne cria pas.  

Pas un son.  

Dans un mouvement paniqué, elle se laissa retomber en arrière et disparut dans l’eau, avalée par la mer en une fraction de seconde.  

Le silence éclata.  

Un peu plus loin, entre les arbres, une silhouette s’enfuyait déjà.  

Une femme.  

Capuchon noir rabattu sur le visage, cape sombre battant derrière elle.  

Elle courait, vite, sans se retourner, disparaissant dans les bois.  

-Qu’est-ce que… 

-Vous avez vu ça ?  

-Mais... pourquoi ?  

Ils se regardaient, perdus, cherchant des réponses qu’aucun d’eux ne possédait.  

Le cœur battant encore trop fort, ils décidèrent de redescendre vers la plage.  

Là, à l’abri des regards, ils pourraient s’assoir, reprendre leurs souffles… et tenter de comprendre ce qu’ils venaient de voir.  

Ils commencèrent à descendre vers la plage  

Le chemin s’étirait entre les rochers, une pente irrégulière qui séparait la route du rivage sauvage.  

De gros bloc de pierre formaient une sorte de récif naturel, comme une barrière chaotique entrer la terre et la mer.  

C’est là qu’ils remarquèrent la première fissure dans le conte.  

Au milieu de cette beauté intacte, quelque chose n’avait rien à faire là.  

Un accident.  

Une carcasse.  

Une barque… ou du moins ce qu’il en restait.  

La petite embarcation était brisée nette en deux, ses flancs éventrés, rejetés entre les rochers comme de simples débris.  

Accrochée encore au bois fendu, la moitié d’une canne à pêche pendait sur le côté, retenue par un hameçon tordu.  

Un peu plus ion, coincée entre deux pierres humides, gisait une botte haute, étanche.  

Une botte de pêcheur.  

Une seule.  

Un frisson leur parcourut la nuque.  

Ils comprirent, à cet endroit précis, que le conte s’était déjà fissuré.  

Dans ce paysage idyllique, l’horreur commençait à prendre forme.  

Elle expliquait tout à coup les visages fermés, les regards vides, la tristesse muette des villageois. 

Ce n’était pas le chant d’une sirène qui avait attiré le malheur jusqu’ici.  

C’était autre chose.  

Quelque chose de plus ancien. 

De plus froid. 

La mort rôdait tout autour d’eux.  

Ils pouvaient presque le sentir, au travers de cette étrange sensation qui les suivaient, partout où ils allaient, depuis leurs arrivées. 


On les épiait.   

Ils longèrent la plage sans vraiment parler.  

Le sable était encore tiède sous leurs pas, la mer roulait à leurs droite, calme, presque trop sage. 

Le paysage s’ouvrait, s’éloignait du village, et peu à peu les maisons disparurent derrière les rochers.  

Le monde semblait se vider, ne laissant plus que le côté, le ciel et eux.  

Au bout d’un moment, le chemin se resserra.  

La plage se refermait en une crique, encaissée entre deux falaises basses.  

Pas menaçant.  

Juste… différent.  

Le bruit des vagues y était plus sourd, comme étouffé.  

L’air ressemblait plus lourd, chargé d’une odeur ancienne, mêlée de sel et de bois humide.  

Le soleil entamait sa descente.  

-Il va falloir qu’on trouve un endroit où passer la nuit.  

Souffla Romane.  

Et c’est là qu’elle se dévoila.  

Au fond de la crique, échouée contre les rochers, une immense silhouette se découpait dans la lumière déclinante.  

D’abord, on aurait dit un corps abandonné depuis des années.  

Un géant endormi. 

Puis les formes se précisèrent.  

Un navire.  

Un vaisseau ancien.  

Royal.  

Son ventre était éventré, ouvert comme une blessure figée dans le temps.  

Les flancs, mangés par le sel et les algues, se fondaient presque dans la roche.  

De grandes voilà déchirée pendaient encore à ses mats brisés, et sur les lambeaux de tissu subsistaient des armoiries délavées… des pieuvres aux tentacules entrelacés, majestueuse et inquiétante à la fois.  

Le navire était magnifique.  


Pas une ruine triste.  

Une épave vivante.  

La nature l’avait adopté.  

Des plantes grimpaient le long de la coque, des oiseaux nichaient dans les creux du bois et les couleurs… rouille, vert, bleu profond… vibraient encore sous les derniers rayons du soleil.  

On aurait dit un décor de conte prisonnier du temps, trop beau pour être réel.  

Ils se regardèrent.  

Leurs visages s’illuminèrent comme ceux d’enfants devant un trésor interdit.  


-...Waouh. 


Il n’était pas question de passer à côté.  

Pas question de détourner les yeux.  

Sans même avoir besoin de le dire, ils savaient déjà qu’ils allaient s’en approcher.  

Qu’ils allaient monter à bord.  

Toucher ce lieu incroyable.  

Parce que certains endroits ne sont pas faits pour être ignorés.  

ils appellent. 

Et celui-ci venait clairement de les choisir.  


Ils grimpèrent jusqu’à l’épave par une échelle de fortune, bricolée entre deux planches disjointes.  

Le bois grinça sous leurs poids.  

Au-dessus d’eux, le pont s’ouvrait, incliné, usé par le sel et le temps. 

Le plancher n’était plus tout à fait droit, certaines lames gondolées, d’autres fendues, mais l’ensemble tenait encore, comme par obstination.  

Ils traversèrent lentement attentifs à chacun de leurs pas.  


Une ouverture béante menait à l’intérieur du navire.  

La cabine du capitaine.  

Ils franchirent le seuil… et s’immobilisèrent.  


La pièce était immense.  

Bien plus vaste qu’ils ne l’avaient imaginée.  

Un grand lit de bois massif occupait une bonne partie de l’espace, surélevé, encadré de solides poteaux sculptés à la tête et aux pieds.  

Pas un baldaquin classique, mais quelque chose de pus brut, et plus ancien.  

Des voilages clairs y pendaient encore, légèrement effilochés, ondulant doucement au moindre souffle d’air.  

Le lit était intact.  

Habité.  

A côté, une coiffeuse de fortune avait été aménagée à partir d’une vieille table en bois.  

Un miroir précieux, fendu en son centre, y était posé.  

Devant, des vêtement soigneusement pliés, nombreux… tous masculins.  

Des étoffes riches, brillantes malgré l’usure, des tissus qui n’avaient rien à faire dans une épave abandonnée.  

Sur la coiffeuse reposaient un vieux peigne, patiné par le temps, et une épingle à cheveux ouvragée, délicate, presque trop élégante pour cet endroit.  


Ils avancèrent encore.  

Sur une étagère, des portraits.  

Des visages peints, esquissés, parfois à peine commencée.  

Et, posée un peu à l’écart, une tête de statue en pierre.  

Seulement une tête.  

La moitié d’un visage figé à jamais.  

Celui d’Ariel. 

La ressemblance était troublante.  

Et glaçante.  

Le regard de pierre semblait les suivre, même immobile.  

il y avait quelque chose de faux dans cette reproduction, quelque chose qui serrait la poitrine sans qu’on sache pourquoi. 

Partout autour d’eux, des carnets.  

Posés sur le sol, sur un fauteuil, empilés près d’un mur.  

Certains ouverts, annoté à la hâte.  

D’autres refermés, usés à force d’avoir été manipulés.  

Et puis, sur une table basse, un coquillage.  

Leur regard s’y posa aussitôt.  


Un simple coquillage… et pourtant.  

Impossible de ne pas penser à celui du conte.  

Impossible de ne pas faire le lien.  

Mais ça n’avait aucun sens.  

La voix d’Arien ne pouvait pas être là.  

Pas ici.  

Ils se regardèrent, troublés. 


Sur un pupitre incliné reposait un grand livre de légendes.  

Ancien.  

Epais.  

Ouvert.  

La page révélait un texte illustré : La légende du trident de Poséidon.  

Ce n’était pas un hasard.  

Pas une coïncidence. 

Ils comprirent alors… sans avoir besoins de lire… qu’ils n’étaient pas les seuls à chercher.  

Pas les seuls à fouiller les contes, à traquer leurs fissures, à remonter les mythes jusqu’à ce qu’ils saignent.  

Quelqu’un vivait ici.  

Quelqu’un savait.  

Quelqu’un enquêtait.  

Et cette présence invisible alourdissait l’air.  

L’épave n’était pas une ruine.  

C’était une maison.  

Un refuge. 

Un lieu chargé de secrets, de recherches obsessionnelles, de vérités dangereuses.  

Etre ici donnait la sensation d’entrer dans l’esprit de quelqu’un d’autre.  

Quelqu’un qui était allé trop loin… ou peut-être pas assez.  

Ils le sentirent tous : il fallait rencontrer la personne qui vivait là.  

La trouver.  

Lui parler.  

Parce qu’elle détenait peut-être des réponses cruciales. 

Et parce que rester trop longtemps dans cet endroit, sans savoir qui les observait peut-être déjà, était une très mauvaise idée.  


Le silence pesait. 


L’épave respirait encore.  

Le soleil doucement, commença à se retirer.  


Puis, soudain, dans les lumières orangées déclinantes, ils les entendirent.  

Des bruits de pas claquait, au-dessus de leurs têtes.  

Des pas sûr.  

Franc.  

Et qui devenait de plus en plus fort au fur et à mesure qu’ils se rapprochaient.  

Leur cœur battait à tout rompre.  

L’excitation se mêlant à l’appréhension, cette sensation électrique qui vous prend quand ce que vous espériez arrive… mais pas forcément comme vous l’aviez imaginé.  

Ils avaient parlé de cette personne à voix basse, quelques secondes plus tôt à peine.  

Et voilà que le destin… ou quelque chose d’autre… leur offrait cette rencontre sans leur laisser le temps de s’y préparer.  

Chaque pas faisait vibrer le bois fatigué de l’épave, rappelant brutalement que ce lieu n’était pas abandonné, qu’il avait encore un maître.  

Les pas s’arrêtèrent à la porte.  


Le silence dans la cabine devint presque douloureux.  

Ils retinrent leur souffle. 


La poignée grinça.  


La porte s’ouvrit.  

Elle s’avança devant eux.  


Elle ne feignait rien.  

Aucune surprise.  

Aucune colère.  

Aucun théâtre.  

Son visage était brut, figé dans une détermination froide, taillée par les années et les épreuves.  

Elle s’arrêta à quelques pas d’eux, droite, immobile, comme si l’espace lui appartenait déjà.  

Son regard glissa lentement dans la cabine, sans se presser… jusqu’à s’arrêter sur la commode.  

Sur le peigne.  

Puis l’épingle.  

Elle les reconnut aussitôt.  

Et, dans ce simple regard posé dessus, ils comprirent qu’elle savait, qu’ils n’étaient pas venus voler.  

Qu’ils n’étaient pas des pilleurs, ni des intrus guidés par la cupidité.  

Elle n’eut pas besoin de parler pour le leur faire comprendre.  

Puis elle releva les yeux vers eux.  


Le silence devint écrasant.  


Ils la fixaient, incapables de détourner le regard.  

Ils ne la reconnaissaient pas.  


Cette femme était maigre, presque taillée à vif.  

Ses traits étaient durs, creusé, marqués par la fatigue.  

Ils se demandaient qui elle pouvait ben être.  

Pourquoi cette présence leur semblait à la fois évidente… et incompréhensible.  

Puis, Romane percuta. 

La première.  

Ses cheveux. 

Argentés.  

Tirés vers l’arrière, indisciplinés, sauvage.  

Cette couleur impossible à oublier.  

Cette silhouette amaigrie, transformée, mais pourtant… à la posture si familière.  

Romane ouvrir la bouche.  


-Ursula... 

Laisse-t-elle échapper.  

-La sorcière… 

Murmura Justine.  

La femme tourna la tête vers elle.  

Lentement.  

Ses yeux fusillaient à présent Justine avec une précision tranchante.  

-Non. 

Elle marqua une pause.  

-Pas la sorcière.  

Elle les regarda tous les trois, un à un.  

-La reine déchue. 


Ils restèrent figés.  


Le mot venait de tomber sans prévenir, lourd, absurde, impossible à accrocher à ce qu’ils connaissaient.  

Reine déchue. 


Ils se regardèrent, perdus.  

Dans leur tête, Ursula était une sorcière.  

Une figure de conte.  

Une ennemie.  

Pas… ça.  

Pas une reine. 

Rien ne collait plus à présent.  

Rien n’était à sa place.  

Ils reportèrent leur attention sur elle.  

Elle ne cherchait pas à s’expliquer.  

Elle ne semblait pas attendre qu’ils comprennent.  

Elle était là, simplement, droite devant eux, et son regard les traversait comme s’ils étaient arrivés trop tard dans une histoire déjà écrite.  

-Et vous ?  

Demanda-t-elle.  

-Vous êtes qui ? Et qu’est-ce que vous faites ici, chez moi ? 

Romane sentit aussitôt qu’il n’y avait aucun intérêt à tourner autour du pot.  

La femme en face d’eux imposait quelque chose de trop solide pour être contourné.  

Elle inspira brièvement.  

-Il se passe quelque chose d’étrange ici… 

Dit-elle.  

-Dans la mer, dans le village… on est venus pour comprendre… pour… régler ça.  

Ursula ne bougea pas.  


-On pense que vous en savez plus que nous… et on est venu pour vous aider.  

Ajouta Romane.  

Un silence passa.  


Ursula les observa un instant de plus, comme si elle les pesait.  

Puis un rire bref, sans joie, lui échappa.  

-Vous venez pour m’aider ?  


Elle secoua légèrement la tête.  

-Je crois que vous arrivez un petit peu tard.  


Et cette phrase là, à elle seule, suffit à leur faire comprendre qu’ils venaient à peine d’entrer dans le vrai conte.  


Ursula passa devant eux sans un mot de plus.  

Elle referma la porte derrière elle, traversa la cabine et s’effondra dans le vieux fauteuil, comme si ses jambes avaient soudain cessé de la porter.  

Le bois gémit sous son poids. 

Elle se pencha pour retirer ses bottes, lentement, avec la fatigue de quelqu’un qui n’avait plus rien à prouver à personne.  

Puis elle releva les yeux vers eux.  

-Très bien… qu’est-ce que vous voulez savoir ?  


Romane resta un instant immobile.  

La scène, le lieu, cette femme… tout pesait trop lourd pour être enjolivé.  

Elle s’approcha, s’arrêta devant le fauteuil, et parla.  

Elle ne cacha rien.  

Elle dit le village, la mer, la barque brisée, la sirène, le malaise.  

Elle dit leur venue, leur but, leur certitude que quelque chose ne tournait plus rond.  

Ursula l’écouta sans l’interrompre.  


Quand Romane eut fini, elle se pencha en avant, posa ses coudes sur ses cuisses, joignit les mains.  

Son regard regard resta fixé sur eux.  

-Alors... ouvre grand vos oreilles.  


Elle inspira.  

-Il y’a bien longtemps… j’ai été reine ici.  


Elle ne chercha pas à se justifier.  

Le mot tomba brut.  

-Comme beaucoup avant moi. Comme beaucoup avant ma famille. Nous avons gouverné ce royaume bordé par la mer, entouré par elle, nourri par elle. La mer nous fait vivre. La mer nous protège. La mer nous prend aussi.  

Elle marqua un temps.  


-Nous lui devons tout.  

Son regard se perdit un instant, comme si elle voyait autre chose que la cabine.  


-C’est pour cela que chaque souverain, le jour de son couronnement, doit accomplir la tradition. Une procession. Une communion. Il entre dans l’eau. Il se présente à elle. Comme l’ont fait tous les rois avant lui.  

Elle se redressa légèrement.  


-Un jour, il y a longtemps… un roi a tremblé.  


Sa voix se fit plus basse.  

-Il craignait la mer. L’eau froide. Ce qui pouvait se cacher sous ses pieds. Il avançait malgré tout, enveloppé par la peur, persuadé que quelque chose l’observait depuis les profondeurs. 


Ursula leva lentement les yeux vers eux à nouveau. 

-Et c’est là qu’elle est apparue… pour la première fois… la sirène. 


Le silence se fit lourd. 

Elle ferma brièvement les paupières.  

-Quand il la vit, sa peur disparut. Il en tomba amoureux à l’instant même ou il la vit. Il voulut la rejoindre. L’approcher. Elle le saisit… et l’emporta avec elle. Il ne revint jamais.  


Elle s’interrompit.  


-Ceci pourrait n’être qu’une légende parmi tant d’autres… une histoire qu’on raconte pour effrayer ou fasciner.  

Son regard se durcit.  


-Mais ce n’est pas une légende.  

Elle inspira profondément.  


-Parce que moi aussi, j’ai régné sur ce royaume… et moi aussi… j’ai offert mon fils.  

Le silence devint suffocant.  


-Je l’ai offert en épousailles. A celle que je croyais être la fille du roi des mers.  


Ses doigts se crispèrent.  

-Nous avions préparé le navire. Un vaisseau magnifique. Le jour du mariage, la mer était calme… trop calme.  


Sa voix trembla à peine.  

-Puis les eaux ont frappé. 


Elle leva la tête, le regard habité par l’horreur.  

-Des trombes d’eau ont transpercé la coque… le bois éclatait sous leurs pressions… Les hommes tombaient à la mer… et je les voyais… je les voyais disparaitre, entraînés vers le fond. 


Elle déglutit.  


-Je la voyait … elle aussi… la sirène… elle était là. Le navire a dérivé. Je me suis accrochée… j’ai survécu.  

Elle baissa les yeux.  


-Quand j’ai repris connaissance, le royaume n’avait plus de souverain. J’ai voulu les prévenir. Leur dire ce qui prenait nos rois… ce n’était pas l’œuvre d’une sirène… c’était autre chose… on m’a refusé l’écoute… On m’a chassée.  

Un rire bref, sans joie.  


-Alors je suis revenue de nuit. Dans ce qui avait été mon palais. J’ai pris ce que je pouvais de mon fils. Ses affaires. Ses souvenirs. Quelque chose... pour ne pas le perdre tout à fait.  


Elle se tut.  

Et là, ils comprirent.  


L’épave.  

Les objets.  

Les carnets.  

les portraits.  

Ce n’était pas un refuge.  


Cet antre…  

C’était un mausolée.  


Ce navire n’était pas un foyer.  

C’était une tombe.  

Ursula vivait au milieu des vestiges de sa vie. 

Au milieu du souvenir d’un enfant qu’elle avait perdu.  

Et la mer, dehors, continuait de respirer.  

-Une nuit… la dernière… alors que je rampais encore dans les couloirs du château, j’ai fait un détour par la bibliothèque. C’est là que j’ai découvert la légende du prince… celui qui craignait la mer… j’y ai lu les premiers récits de la sirène, et j’ai compris qu’elle n’était pas une bénédiction des flots, mais un fléau. Depuis, je cherche ce qu’elle tente de cacher… et comment la mettre hors d’état de nuire.  


Ils ne la quittaient plus des yeux.  

Tout chez elle, appelait la suite.  

Ils voulaient savoir.  

Ils voulaient comprendre.  

Attraper ce qu’elle tenait entre ses mains depuis des années sans jamais parvenir à le nommer.  

Ursula s’en rendit compte.  

Elle hocha simplement la tête, puis désigna la table d’un geste lent.  

Leur regard suivit.  

Le grimoire, d’abord, ouvert à la page du trident de Poséidon.  

Les symboles anciens, les marges annotés, les traces d’une lecture répétée, obsessionnelle.  

A côté, le coquillage. 

Lisse.  

Muet. 

Chargé d’une promesse qu’ils n’arrivaient pas encore à saisir.  

Et enfin… la tête de pierre.  

La tête de la sirène. 


Ursula s’approcha et posa la main dessus, sans douceur particulière.  


-Je l’ai trouvée un jour dans le sable… la mer l’avait rejetée.  

Dit-elle.  

-Je l’ai reconnue immédiatement. Pourtant… il n’existe aucun souvenir, aucun récit, aucune mention d’une statue de sirène. Nulle part.  


Elle fronça légèrement les sourcils.  

-Elle est trop sculptée. Trop précise. On dirait… qu’elle a été façonnée sur quelque chose de réel.  


Ses doigts glissèrent sur la pierre fendue.  

-Comme si la matière avait épousé une peau… puis s’était brisée.  


Un silence suivit.  

Malaisant.  

-Ce n’est pas normal… rien de tout ça ne l’est… la mer ne rejette jamais sans raison. 


Elle se redressa.  


-Le problème est là-dessous… dans la mer… et la mer est aussi la solution.  

Ils sentaient la logique se construire en elle, pierre après pierre.  

Une intuition forgée dans la douleur, dans la perte, dans la solitude.  

Ursula reprit presque sans transition.  

-J’ai cherchée… des années durant… j’ai suivi les légendes jusqu’à ce qu’elles cessent de mentir.  

Elle se leva alors et saisit le coquillage.  


-J’ai fini par trouver ceci… L’oreille de Triton.  

Elle le leur montra.  


-Forgée par des mages. Enchantée pour une seule chose : retrouver le trident de Poséidon. Il crée une résonnance. Comme un fils qui entend l’appel de son père.  

Elle serra l’objet dans sa main. 


-Je crois que le trident est la clé. Que ce qui se cache sous la mer peut être révélé grâce à lui. Ces légendes n’ont pas été laissées là par hasard. Si je les ai trouvées… c’est que quelque chose le voulait.  


Elle s’interrompit, comme si les mots lui échappaient.  

-Je ne sais pas comment l’expliquer. Je le sens.  


Ils se regardèrent.  

Eux savaient.  


Ils savaient que ce n’était pas une intuition seule.  

Qu’un sort se dissipait autour d’elle, lentement, sous la pression de la vérité.  

Qu’elle avançait à tâtons dans une histoire dont elle ignorait être prisonnière.  

Ils savaient qu’elle ne se battait as contre une simple légende… mais contre un conte entier.  

Et pourtant.  


Sans le savoir, elle avait presque tout compris.  

Ils furent frappés par l’évidence cruelle : ils avaient une longueur d’avance sur elle… parce qu’ils savaient que tout ceci était une histoire.  

Elle, non.  

Elle avançait sans filet.  

Portée uniquement par sa souffrance.  

Par l’absence.  

Par ce morceau d’elle qu’on lui avait arraché.  

La force d’une mère.  

Une guerrière blessée, qui avait appris à croire l’impossible, à deviner ce que même les récits tentaient de dissimuler.  

Ce n’était pas la magie qui l’avait guidée.  

C’était le deuil.  

La certitude qu’on lui avait pris plus qu’un enfant.  

Qu’on lui avait volé une part d’elle-même. 

Et ils comprirent alors que ce lieu, ces objets, ces légendes… tout cela n’était pas né de la curiosité.  


C’était né de l’amour.  


Et de la tragédie.  

Ursula resta un moment silencieux, puis secoua lascivement la tête. 


-Je n’ai jamais trouvé la caverne… j’ai cherché pendant des années… j’ai fouillé les récits… interrogé les pêcheurs… suivit les courants… et rien… 

Elle marqua une pause.  


-En revanche… j’ai remarqué quelque chose… près du château… trop près pour moi.  


Un bref sourire amer passa sur son visage.  

-là-bas, là où la sirène apparait parfois… à l’endroit même où je vous ai aperçu plutôt… vous situez ? 


Ils acquiescèrent.  

-Au bord de la falaise… la mer agit étrangement… à la surface il y’a... des cercles. 


Elle fit un geste circulaire de la main.  

-Des ondulations régulières… parfaites… comme si on avait jeté une pierre dans l’eau… tout le temps… sans jamais que cela ne cesse.  


Romane voulut dire quelque chose, mais déjà, Ursula reprit.  


-Il n’y a aucun impact. Aucun mouvement visible… et pourtant… les cercles apparaissent… toujours au même endroit… et nulle part ailleurs. 

Elle baissa légèrement la voix.  


-Ça ne me semble pas naturel… et ça ne peut pas être le fruit du hasard non plus. La seule chose dont je sois sûre après toutes ses années… c’est que dans ce royaume… la réponse et toujours c’elle qui ne s’explique pas.  

Elle termina par leur apprendre l’heure annoncée pour le mariage.  

Puis les changements des marées. 

Et finalement, au beau milieu de la nuit, au cœur d’une épave.  

Ils finirent tant bien que mal, par échafauder un plan. 

Ils n’avaient aucunes certitudes. 

Seulement de l’espoir.  

Celui de parvenir à en finir avant l’heure ce serment.  

Avant que la promesse funèbre ne soit scellée.  

Ils se réveillèrent très tôt.  

Le soleil n’était encore qu’une lueur pâle, basse sur l’horizon, mais il suffisait déjà à les tirer du sommeil.  

Ils se levèrent aussitôt.  

Aucune mot inutile.  

Ils étaient prêts.  

Quoi qui puisse les attendre là-bas.  

Ils prirent la plage.  


Le sable était froid sous leurs pas.  

Chacun avançait en silence, enfermé dans ses propres pensées, essayant d’anticiper la marche à suivre, de préparer ce qui allait venir.  

Une odeur les accompagna presque aussitôt.  

Etrange.  

Désagréable.  

Un mélange difficile à identifier. 

Pas vraiment du poisson pourri.  

Pas complètement du souffre non plus.  

Quelque chose de lourd, de rance, qui accrochait l’arrière-gorge et donnait l’impression que la mer elle-même rejetait ce qu’elle portait. 

Franck leva soudain la tête.  


-Là... 

Au loin, elle était là.  


La sirène.  

Mais elle n’avait rien de gracieux. 

Rien de séduisant.  

Seule la partie supérieure de sa tête émergeait de l’eau, jusqu’au nez à peine.  

Elle était immobile.  

Tournée vers eux.  

Elle les fixait. 

Elle ne souriait pas. 

Elle ne faisait aucun signe.  

Elle ne cherchait pas à paraître belle. 

Elle regardait. 

Puis, sans un bruit, elle s’enfonça dans la mer et disparut.  


Ils échangèrent un regard troublé, mais continuèrent d’avancer.  


Quelques mètres plus loin, Justine ralentit. 

-Attendez... 


Dans le ressac, quelque chose venait lécher le bord de l’eau.  

Une tache de couleur, ballotée par les vagues. Rouge.  

Elle continua de l’observer en marchant, jusqu’à ce qu’ils arrivent à sa hauteur.  

Alors elle se baissa et la ramassa.  

Elle se figea aussitôt.  

Ses yeux s’écarquillèrent.  

Son visage se vida de ses couleurs.  

Dans sa main, il y avait une petite chaussure rouge.  

Une chaussure d’enfant.  


Et l’horreur, ce ne fut pas seulement l’objet.  

Ce fut la reconnaissance.  

L’image qui s’imposa brutalement à son esprit : une femme, assise à même le sol, adossée contre un mur, son regard vide, perdu, tenant une chaussure identique entre ses doigts tremblants.  

Une autre mère brisée.  


Justine releva lentement les yeux vers les autres.  

-C’est de pire en pire.  

Murmura-t-elle.  

Romane se tourna vers elle, le visage grave.  

-Le conte se fracture… il se dissout… et ce qu’il cache commence à remonter… c’est comme pour la Belle… encore. 

Ils reprirent la marche.  


L’odeur persistait. 

La mer semblait plus sombre.  

Et la plage, peu à peu, s’ouvrait vers l’embranchement menant aux rochers… vers la barque fracassée, vers la falaise.  

Ils arrivèrent à l’endroit des cercles.  


La mer était calme, trop calme.  

A la surface, l’eau dessinait des ondulations parfaites, lentes, concentriques.  

Des ronds qui s’élargissait puis disparaissaient, avant de recommencer.  

Personne ne jetait rien.  

Rien ne tombait.  

Et pourtant, la mer répondait.  

Romane sentit un frisson lui courir le long de l’échine.  

Ce n’était pas beau.  

C’était faux.  

-C’est ici. 

Murmura Franck.  

Avant même qu’elle ne plonge le coquillage dans l’eau, Romane la vit.  

La sirène.  


A quelques mètres devant eux, immobile.  

Ses yeux fixés droit sur eux.  

Ils n’avaient plus rien d’espiègles, non, plus rien.  

A présent, ils semblaient vides eux aussi.  

Elle demeurait là, dans une attente froide, tendue, comme si elle savait.  

Tout en continuant à l’observer, Romane s’agenouilla et plongea le coquillage au centre des cercles.  


L’eau réagit aussitôt.  

Les cercles se brisèrent.  

Le courant changea brutalement.  

La mer ne s’agitait pas… elle s’engouffrait.  

Aspirée vers la falaise, comme si elle voulait leur montrer le chemin.  

La sirène hurla.  

Elle surgit d’un coup, son mouvement trop rapide pour être beau.  

Sa main fusa hors de l’eau et attrapa un bras.  

Romane sentit ses doigts glacés se refermer, la tirer vers l’avant. 

Une seconde de trop, une seule, et elle aurait basculé.  

Franck la saisit et la tira en arrière de toutes ses forces.  

Justine agrippée à lui.  

La sirène lâcha prise.  


Puis, tout changea.  

Elle recula, lentement.  

Ses traits se détendirent.  

Ses gestes devinrent souples, gracieux, presque enfantins.  

Elle ondulait, souriait, inclinait la tête.  

Belle.  

Irrésistible.  

Justine comprit la première. 


-Ne bougez plus… 

Souffla-t-elle.  

 


Ils s’immobilisèrent.  


La sirène continuait de danser, les yeux fixés sur eux, et pourtant… Romane le sentit.  

Elle ne les voyait pas vraiment.  

Elle réagissait au mouvement.  

A la rupture.  

Au bruit.  

Les vagues frappèrent la falaise.  

Au même instant, ils firent un pas.  


Un seul. 


La sirène sourit.  

Les vagues frappèrent encore.  

Ils avancèrent d’un pas de plus.  

Le renfoncement était là, à portée de main.  

La peur leur broyait la poitrine.  

Le moindre faux mouvement, et elles les emporteraient.  

Ils avançaient à l’aveugle, calqués sur le rythme de la mer, retenant leur souffle, sentant la mort tout près, si proche et si belle.  

Puis ils y furent.  


Ils se glissèrent dans l’ouverture.  

Derrière eux, la sirène s’immobilisa.  


La pierre les engloutit.  

La descente fut longue, oppressante.  

Les parois se couvrirent de symboles anciens, phosphorescents, éclairant leur passage d’une lueur irréelle.  

Le temps se dilata.  

Ils marchaient, descendaient, encore, encore, avec cette certitude affreuse que s’ils tardaient trop, le conte finirait par se refermer sur eux.  

Puis, ils trouvèrent le trident.  

La grotte s’élargissait en une salle presque circulaire, creusée dans la roche par la mer, comme un sanctuaire oublié.  

Au centre, planté dans la pierre, il était là.  

Ancien.  

Massif. 

Immobile.  

Des gouttes d’eau tombaient du plafond, nombreuses, régulières.  

Elles s’écrasaient sur le métal dans un cliquetis sourd, presque musical.  

Chaque impact produisait une vibration, un frisson qui se propageait dans la roche, comme si la grotte elle-même écoutait.  

Romane s’approcha la première.  

Justine et Franck la suivirent.  

Ils s’arrêtèrent tous les trois devant le trident, sans parler.  

Le métal était sombre, veiné de reflets bleutés.  

Les pointes portaient des marques anciennes, gravées, érodées, comme si elles avaient été façonnées pour la mer autant que pour la terre.  

Franck tendit la main.  

Il saisit le trident. 


Un souffle lui échappa.  


-Putain... 

Il le tenait à deux mains, impressionné par son poids, par la sensation qu’il dégageait.  

Ce n’était pas une arme. 

C’était… autre chose.  

Il le passa à Romane.  

Elle le reçut avec précaution.  


Le contact lui arracha un frisson.  

Le métal vibrait légèrement sous ses doigts, résonnants avec les gouttes qui continuaient de tomber.  

Elle se tourna vers Justine et tendit le trident.  

Justine secoua la tête.  


-Non. 


Un simple refus.  

Sans explication. 

Comme si elle savait que ce n’était pas à elle de le porter. 

-Il faut qu’on retrouve la sortie.  

Dit-elle, en observant les galeries.  

Franck grimaça. 

-Sérieusement... Ça fait deux fois qu’on se perd… le château, les grottes… y’a toujours un labyrinthe ? Ou c’est moi ? Bref… tout ça pour dire que si on survie à cette histoire, faudra vraiment en toucher deux mots à Zulma. Parce que là, ça commence à bien faire.  

Personne ne répondit.  


Ils se mirent à courir.  

Ils coururent longtemps. 

Les galeries se succédaient, étroites, irrégulières.  

Puis ils entendirent un bruit.  

De l’eau. 

Ils s’arrêtèrent net.  


-Par là.  

Cria Justine.  

Ils s’engagèrent dans la galerie… et se figèrent aussitôt.  


L’eau montait. 

La mer s’engouffrait déjà dans le passage, léchant les parois, gagnant du terrain. 

La galerie était en train de s’immerger.  

Lentement. 

Trop lentement pour fuir sans réfléchir. 

Trop vite pour hésiter.  

Romane sentit son cœur s’emballer.  

Ils ne savaient pas combien de galeries étaient déjà noyées.  

Ils ne savaient pas si la sortie était encore accessible.  

Ils ne savaient pas si la sirène était encore là. 

Et s’ils entraient dans l’eau maintenant… ils pouvaient très bien ne jamais en ressortir.  

-On ne peut pas passer. 

Murmura Franck.  

Ils reculèrent.  


Derrière eux, la pierre.  

Devant eux, la mer.  

Ils comprirent en même temps.  


Il n’y avait aucune issue.  

Ils reculèrent encore, la panique serrant leur pas.  

Le souffle court.  

Les pensées s’entrechoquaient.  

Mourir maintenant, noyés dans ces galeries.  

Ou attendre, reculer encore, jusqu’à ce que l’eau les atteigne. 

Romane posa le trident au sol.  

Ce n’était pas un geste réfléchi.  

Juste un appui, comme on se sert d’une canne pour ne pas tomber. 

Le méta frappa la pierre.  

La vibration fut immédiate. 

Une secousse légère, mais nette, parcourut la grotte.  

Ils la sentirent sous leurs pieds, dans leurs jambes, dans leurs os.  

Ils se figèrent.  

Romane releva lentement la tête.  


-Le trident… 

Sa voix tremblait. 

-Poséidon. Le dieu des océans… et des séismes. 

Elle serra le manche. 


Puis elle se tourna vers l’eau.  

Sans certitude.  

Sans plan.  

Avec rien d’autre que l’instinct et la peur.  

Elle leva le trident.  

La mer hésita.  


Puis, lentement… elle obéit.  

Elle recula.  

L’eau se retira, pas à pas, comme repoussée par une force invisible.  

Pas violemment.  

Pas brutalement.  

Mais avec servitude, contrainte par le trident.  

-Car marche.  

Souffla Franck.  

Ils suivirent la mer.  


Ils coururent derrière elle, guidés par son retrait, jusqu'à sentir l’air changer, jusqu'à apercevoir la sortie.  


Ils débouchèrent hors de la caverne en courant, le souffle court, les jambes tremblantes.  

Et au loin… 


Les cris.  

Des hurlements humains, déchirés par le vent.  

Des appels affolés.  

Un bateau tanguait sur la mer, trop près, bien trop près.  

Des trombes d’eau jaillissaient autour de lui, s’abattant sur la coque avec une violence insensée.  

La sirène était là. 

Dressée près du navire, immense, terrible.  

Elle ne cherchait plus à séduire.  

Elle chassait.  

Le mariage avait commencé.  

Romane n’hésita pas.  

Elle leva le trident et l’abattit.  


Le geste fut brutal, sec, comme si elle voulait fendre un bûche ou enfoncer un clou dans la terre.  

Le métal frappa l’eau.  

La mer se fendit.  


Net.  

L’eau recula violemment sur les côtés, s’ouvrant comme une plaie béante.  

Le bateau resta suspendu sur l’un des flancs encore liquide, balloté mais intact.  

Au centre, il n’y avait plus que le vide : un gouffre sombre, béant, révélant la terre et la roche mises à nu.  

La sirène hurla.  

Un cri aigu, déchirant.  

Elle se mit à se tordre, projetant encore de l’eau dans des gestes désordonnés.  

Elle hurlait de douleur.  

Personne ne comprenait pourquoi.  

Plus bas, dans le gouffre, quelque chose apparut.  


Une masse gigantesque, informe, sans squelette.  

Une chose visqueuse, hérissée de protubérances, avec pour seules structures une gueule immense, pleines d’entailles tranchantes.  

Devant eux, se dressait un véritable monstre marin… et la sirène n’avait jamais été qu’un leurre.  

Reliée à lui par un cordon, un lien épais et organique. 

La créature poussa un cri bestial.  

Sous l’effet de l’air libre, la masse commença à durcir.  

Elle fumait.  

Sa chaire se rigidifiait, se craquela lentement.  

La pierre remonta le long du lien.  

Puis elle se figea.  


Magnifique. 

Immobile.  

Tout s’arrêta.  

La mer reprit son souffle.  

Les vagues revinrent à leur rythme ancien, comme si rien ne s’était jamais produit.  

Le bateau flottait encore, immobile, intact.  

Autour d’eux, le décor semblait figé, suspendu dans une version du conte redevenue presque normal.  

Comme si l’histoire s’était refermée.  


Ils restèrent un moment face à la mer, sans parler.  

Le vent soufflait doucement.  

Le sel collait à leurs lèvres.  

Le monde avait repris sa place, indifférent à ce qui venait d’être empêché.  

Romane fut la première à détourner le regard.  


Au loin, sur la falaise, une silhouette se dessinait.  


Ursula. 

Elle se tenait droite, immobile, tournée vers la mer.  

Trop loin pour distinguer ses traits. 

Mais ils savaient.  

Ils savaient ce qu’elle regardait.  

cette menace figée, sous l’eau qu’elle serait bientôt de nouveau seule à connaitre.  

Pour eux l’histoire touchait à sa fin.  


Ils pouvaient partir.  


Elle, non.  


La porte se referma derrière eux. 


Zulma referma le livre. 

-Fin.

Laisser un commentaire ?