Les veilleurs de contes

Chapitre 5 : Montre folle

7982 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 03/02/2026 21:18

Le temps reprit sa route.  


Ils étaient rentrés.  

Justine ouvrit les yeux.  

Elle était furieuse.  

La gorge serrée, le cœur au bord des lèvres.  

 Sans prévenir.  

Elle rendit le contenu de son estomac sur le sol.  

Une petite mare se créa à entre ses pieds sur le plancher.  

-La petite a le mal de mer ?  

Plaisanta Zulma.  

Et se fut les mots de trop. 

La colère monta d’un coup.  


Pas comme une explosion, pas comme un cri.  

Quelque chose de plus profond.  

De plus sale. 

Justine sentit la chaleur lui brûler la poitrine, lui remonter dans la gorge, lui envahir les tempes.  

Ses mains tremblaient, mais son corps se figea.  

Ses yeux se posèrent sur Zulma.  


Il n’y avait plus de peur dedans.  

Seulement des flammes.  

Les flammes de la révolte.  

Elle ne voulait plus comprendre.  

Elle ne voulait plus discuter.  

Elle ne voulait plus pardonner.  

C’était une colère sans issue.  

Un colère née trop tard, après l’irréparable.  

Une colère qui s’apprêtait à se faire entendre.  

-Vous êtes dégueulasse. . .  Vous tous là… 


Sa voix sautait nerveusement, comme un vieux disque.  

-C’est à cause de vous, toute cette merde. . . depuis le début. . . vous ne sauvez personne. . . vous avez condamnés ces gens. . . 

-Just. . . 

-Ferme ta gueule Romane ! Putain t’as pas compris encore ? Ursula. . . la belle. . . tous les autres. . . ils les ont enfermés pour toujours dans leur connerie… ils n’ont sauvé aucun d’eux… en suite ils sont venus chercher d’autres gens… pour les envoyer ramasser leurs merdes ! Sans gants, sans rien, à poile ! Et tu vas me dire que t’es assez conne pour croire que ces gens vont sauver ton frère ?  

 

Romane la fixait, d’un regard qui n’avait besoin d’aucune parole.  

Justine comprit qu’à son tour, elle n’était qu’à un mot d’une limite à ne pas dépasser.  

Un seul mot, qui pouvait à lui seul entraîner des conséquences irréversibles sur leur amitié.  

Elle se tue.  

Se redressa.  

Et sans rien ajouter, elle s’en alla.  

Personne ne tenta de la retenir.  


Franck regardait Romane.  

Elle avait le visage crispé.  

Les poings serrés.  

Puis il tourna la tête vers Zulma.  

La culpabilité se lisait sur son visage.  

Pas comme une honte.  

Comme une évidence.  

Elle ne tenta pas de nier ni d’argumenter.  

Parce qu’au fond d’elle, elle savait.  

Ce qui venait d’être dit n’était pas entièrement faux.  

Et c’était ça, le pire.  

-Ok ! C’est bon. . .  Elle va se calmer. . . ça va aller. . . disons qu’elle n'a pas complétement tort. . . un peu de sous. . . quelques infos en plus avant de partir. . . un truc pour qu’on arrête de se perdre. . . ouai d’ailleurs sa en preum’s . . . non franchement c’est l’enfer. . . après. . . j'sais pas. . . j'dis ça comme ça. . . tout le monde à l’air de dire ce qu’il pense. . . voilà. 

Franck faisait ça souvent.  

Il avait grandi entre quatre sœurs.  

Deux plus âgées, et deux plus petites. 

Il n’avait jamais été un grand frère.  

Pour aucune d’elles.  

Il avait toujours été un arbitre.  

Prêt à bondir à tout moment pour interrompre le combat.  

C’était sa botte secrète pour éviter les hostilités. 

Noyer les forces adverses sous la parole, jusqu’à ce qu’ils en oublient l’objet de la dispute ou que l’envie d’en venir aux mains ne leurs soient passées.  

Avec le temps c’était presque devenu un reflex.  

Quelque chose qu’il faisait malgré lui, sans même s’en apercevoir. 

  


 

Tic – Tac. Tic – Tac. Tic- Tac . . . 


Sara ouvrit les yeux.  

Réveillée pas un cliquetis incessant qui c’était insinué dans son sommeil. 

Elle ouvrit les yeux difficilement, encore sous l’emprise des sédatifs qu’elle avait reçu la veille.  

Elle avait dormi treize heures, pourtant, elle était épuisée.  

Autour d’elle le bruit resonnait encore.  

Elle scruta la pièce pour tenter d’en trouver la provenance.  

Rien.  

Elle tenta d’étouffer le bruit en se bouchant les oreilles.  

Mais le son régulier de l’aiguille était encore là.  

Dans sa tête.  

La porte s’ouvrit doucement.  


Un infirmier passa la tête à l’intérieur.  

-Bonjour, Sara.  

Il observa son visage encore brouillé.  

-Ca va ? Vous avez bien dormi ?  

Elle hocha vaguement la tête.  

Le cliquetis résonnait toujours.  


-Le petit-déjeuner va être servi. On va vous accompagner en salle commune.  

Elle se redressa lentement.  

Ses membres semblaient lourds, étrangers.  

Le bruit la suivait.  

A peine entrée dans la salle commune, quelque chose la frappa de plein fouet.  


Le mur du fond.  


Un immense pan tapissé d’un papier peint fleuri. 

Des fleurs partout.  

De toutes les formes, de toutes les couleurs.  

Criardes, étalées, superposées les unes aux autres sans ordre apparent. 

Des rouges trop rouges, des jaunes nauséeux, des bleus électriques qui juraient avec le reste.  

Un chaos végétal.  

Sara resta figée. 


Elle ne sut pas dire pourquoi, mais ce mur l’obsédait. 

Impossible d’en détourner son regard.  

Et pourtant, le regarder la mettait profondément mal à l’aile.  

Un malaise sourd lui serra l’estomac.  


Alors elle tourna la tête.  


Et elle les vit.  

Tous braqués sur elle.  


Des visages tournés dans sa direction, immobiles, insistants. 

Pas agressifs. 

Pas accueillants non plus.  

Elle détourna les yeux, mal à l’aise, attrapa un plateau et alla s’assoir à une table libre. 


A peine eut-elle posé son plateau qu’une chaise racla le sol en face d’elle. 

Un homme venait de s’installer. 

-T'es nouvelle ? C'est quoi ton nom ?


Sara ne répondit pas.


Il la fixa une seconde, puis éclata de rire. 

Un rire fort.  

Trop fort.  

-Alors comme ça, on ne se rappelle même pas son nom ? 


Il se tourna vers les autres, cherchant des regards complices. 

-Faut vraiment être toquée, quand même.  


Quelques rires éclatèrent autour d’eux.  

Sara resta figée. 

Son estomac se noua. 

-Alors ? Insiste-t-il en se penchant vers elle.  

Comment tu t’appelles ? 

Elle sentit la chaleur lui monter au visage.  


-Sara.  

Murmura-t-elle.  

-Hein ? Parle plus fort. . . je n’entends rien. 


Elle déglutit.  

-Sara.  

-Quoi ? Il faut ouvrir la bouche. . . Ou peut-être que t’es la pour ça. . . tu sais plus comment tu t’appelles ? Alors t’es perdu ?  


Il se mit à répéter son prénom en hurlant, déformant les syllabes, riant à gorge déployée.  

Autour d’eux, d’autres rire répondirent.  

Des voix. 

Des éclats trop forts. 

Sara sentit sa tête commencer à tourner. 


Le bruit gonflait. 

Les rires ne s’arrêtaient plus. 

Elle leva les yeux. 


Les visages semblaient figés.  

Bouches ouvertes, expressions immobiles. 

Mais le rire continuait. 

Encore.  

Encore.  

-T’es qui ? T’es qui, hein ? 


La question résonnait. 

Se répétait. 

Tourbillonnait. 

Sa respiration se hacha.  


Alors elle tourna la tête.  

Et vit le mur. 


Le papier peint fleuri. 

Les couleurs vibraient trop fort.  

Les fleurs semblaient se déformer, leurs pétales s’étiraient comme des bouches ouvertes. 

Elles riaient.  

Des visages apparurent dans les motifs.  

Des rires tordus.  

Moqueurs.  

Cruels.  

Tout riait.  

Tout se referma sur elle. 


Sara eut à peine le temps de lever les yeux.  

Son corps bascula en arrière. 


Ses yeux se révulsèrent. 

Un spasme violent la traversa.  

Elle convulsa, bava, ses mains crispées sur le vide.  

Des chaises tombèrent. 


-Infirmier ! 

Cria quelqu’un. 

Des pas précipités.  

Des voix affolées. 

Puis plus rien. 


Sara ouvrit les yeux. 

Elle ne se trouvait plus dans la salle commune. 

Autour d’elle se dressait une végétation herbacée haute et de gigantesques fleurs grimpantes s’élevant au-dessus d’elle.  

Elle les reconnut. 

Et avec horreur, elle comprit où elle se trouvait. 

A l’intérieur du papier peint. 

Des fleurs aux couleurs criardes ricanaient encore, leurs pétales tordus en sourire mauvais.  


Sara se mit à courir.  

Elle trébucha.  


Devant elle, un mur de brume se dressait.  

Un brouillard épais et nauséabonde.  

Comme la fumée d’un millier de cigares cubain.  

Elle hésita, l’espace d’une seconde. 


Sara songea à rebrousser chemin. 

Mais les rires aigus des mégères végétales resonnait encore au loin. 

Elle pénétra dans le nuage en toussant, sa main plaquée sur son nez et sa bouche en même temps. 

L’air était presque irrespirable et elle ne distinguait rien au tour d’elle.  

Rien d’autre que la fumée qui envahissait ses poumons dans une douleur sèche et brulante.  

-Qui êtes-vous ?  

Demanda une voix dans le brouillard.  


-SARA ! 

Hurla Sara, comme pour conjurer un évènement passé.  


-En êtes-vous certaine ? Je n’en suis pas sûr. . . êtes-vous. . . vous-même ?   

-Je ne comprends pas. . . je suis, Sara, Sara Delmar. 

La voix s’interrompu un instant.  

La fumée continuais de de se propager tout autour d’elle.  

Tout comme le cliquetis qui l’accompagnait encore. 

-Ce n’est pas claire. . . et. . . je ne peux pas vous l’expliquer plus clairement. . . ce n’est pas plus claire pour moi. 

-Je ne comprends rien à ce que vous racontez !  

-C’est difficile de voir claire ! Ici. . . tout est embrouillé. 

-Mais qu’est-ce que. . .  

Elle toussa.  

encore.  

La quinte de toux fut si violente qu’elle en perdit l’équilibre.  

Elle s’effondra, à quatre pattes sur le sol. 

Puis subitement, plus rien.  


La toux.  

La fumée.  

La voix.  

Tous avaient disparus. 

A présent, elle se trouvait dans une veille salle de classe. 

Le plancher en bois grinçait sous ses pas, usé, strié de marques anciennes, comme si des générations d’enfants y avaient traîné leurs chaises trop lourdes.  

Devant elle, les pupitres étaient alignés avec une rigueur presque militaire, chacun accompagné de son banc, tournés vers le même point. 

Le tableau noir. 

Au centre, tracés à la craie blanche, des mots se détachaient nettement, trop nets pour être rassurants :  


La leçon d’hier. 

Elle fronça les sourcils. 

Hier ?  

Elle n’avait pourtant aucun souvenir d’avoir été là. 

Son regard glissa autour d’elle, cherchant un indice, une explication.  

A sa droite une grande fenêtre était dissimulée derrière un store tiré, jaunâtre, laissant filtrer une lumière fatiguée qui peinait à réchauffer la pièce.  

L’air semblait figé, épais, comme retenu dans le temps.  

La porte de la classe était grande ouverte. 

Pourtant, elle ne se souvenait pas être entrée.  

Un frisson lui parcourut l’échine. 

Si la leçon était celle d’hier. . . alors pourquoi avait-elle l’impression d’être arrivée en retard à quelque chose de bien plus ancien ? 

Elle restait là, figée. 

Elle n’osait ni sortir ni appeler.  

Comme si son corps tout entier la tenait en alerte.  

Une alerte qu’elle ne parvenait pas à identifier. 

Une porte claqua.  

Presque aussitôt, elle entendit des pas dans le couloir.  

Des pas ordinaires.  

Un rythme régulier, sans précipitation, comme quelqu’un qui se déplaçait sans se presser.  

Puis, quelque chose attira son regard.  

Elle tourna lentement la tête vers la fenêtre.  


Derrière le rideau tiré, une silhouette immense se découpait.  

Une forme de lapin, dressée à hauteur humaine, trop grande pour être réelle.  

La silhouette s’arrêta à mi- fenêtre.  

Elle ne vit pas l’objet, mais distingua clairement une chainette qui pendait, brillante un instant dans la pénombre.  


Le cliquetis cessa.  

Le silence tomba d’un coup, lourd, presque douloureux.  


La silhouette redressa la tête, rangea l’objet, puis reprit sa marche. 

La porte de la pièce était ouverte.  

Elle la fixa, le souffle suspendu, certaine de le voir passer dans l’embrasure.  

Mais personne ne passa.  


Après quelques secondes, elle s’avança à son tour.  

Lorsqu’elle pencha la tête dans le couloir, la pièce sembla basculer.  

Pas elle.  

La pièce. 

Le sol se déroba brutalement, comme si l’espace l’avait rejetée.  

La gravité l’attrapa et la projeta en avant.  

Elle tomba.  


Il n’y eut pas de sol.  

Seulement le vide.  


Une chute vertigineuse, d’une vitesse folle, sans fin.  

L’air lui déchirait la poitrine.  

Tout allait trop vite.  

Beaucoup trop vite.  

Elle eut juste le temps de penser qu’elle allait s’écraser. 


 

La cabane était plongée dans une tension étrange, lourde, presque immobile.  


Romane était toujours assise dans le fauteuil du salon.  

Le même.  

Celui qu’elle occupait chaque fois que les histoires commençaient.  

Elle n’avait pas bougé.  


Son visage était fermé, impassible. 

Impossible de savoir ce qu’elle pensait. 

Etait-elle en colère contre Justine ? 

Blessée par ses paroles ? 

Touchée plus profondément qu’elle ne voulait l’admettre ?  

Personne ne le savait.  


Romane ne parlait pas.  

Elle était là.  

Muette.  

Ancrée à sa place.  

Derrière leur bureau, les vieux faisaient tous la même tête.  

Des mines longues, défaites, dépitées.  

Personne ne disait rien.  

L’air semblait vibrer, chargé l’électricité.  

Zulma, elle, s’était réfugiée dans son atelier, en bas.  

Depuis le départ de Justine, elle n’en était pas sortie.  

Des heures déjà.  

Franck faisait des allers-retours incessants.  

Il sortait.  

Essayait d’appeler Justine.  

Revenait.  

Tentait quelques mots avec Romane.  

Descendait voir Zulma.  

Quand il descendait la voir, il n’osait pas parler.  

Il se contentait de demander si ça allait.  

Elle lui répondait d’un léger signe de tête.  

Pas un mot de plus.  

Romane, en revanche, il le sentait.  

Il la connaissait depuis qu’il était gosse.  

Elle était en colère.  

Une colère contenue, dense, dangereuse.  

L’ambiance était électrique.  


Pour la huitième fois, Franck descendit à l’atelier.  

Zulma était toujours au même endroit.  

Assise.  

Immobile.  

Le regard perdu dans le vie.  

Elle avait l’air de porter toute la misère du monde sur ses épaules.  

-Je sui vraiment désolé d’avoir rajouté une couche tout à l’heure. . . ce n’était pas le but. C’est juste que. . . je voulais dire qu’elle n’avait pas complétement tort. Même si elle l’a dit n’importe comment.  


Zulma releva lentement les yeux vers lui.  


-Non, elle avait complètement raison. 

Répondit-elle simplement. 

Elle marqua une pause.  


-Tout, ça c’est notre faute. Depuis le début. Et on n’est même pas foutus de vous envoyer correctement. On vous balance là-dedans sans rien vous dire. A poil. . . à chaque fois. Vous risquez vos vies, et on a l’air de s’en foutre.  

Elle serra les dents.  


-Mais ce n’est pas qu’on s’en fout. C’est juste que. . . ce n’est pas mon boulot.  

Elle désigna l’atelier autour d’elle.  


-Tu vois cet endroit ? C’est toute ma vie. C’est ça, mon métier. Réparer les objets magiques. Aller sur place quand un truc déconne. Maintenir les barrières actives. Garder un œil sur ce satané puit. 


Elle le regarda droit dans les yeux.  

-Les contes, c’est pas ma branche. Je n’y connais rien pas plus que vous.  


Elle soupira.  

-Il y a bien … Madeleine ou peut-être William, quelqu’un aux Légendes Urbaines ou aux archives. Mais vous croyez quoi ? Que ces trucs la sont en libre services ? Comme dans une grande médiathèque où on emprunte ce qu’on veut ?  


Un rictus amer passa sur son visage.  

-Nous aussi, on a le protocole.  


Elle baissa les yeux.  


-Et comme vous avez pu le constater… ils sont tous gelés. Pris par la rose de Nilflheim. On a aucune autorisation. Aucun accès. On pourrait chercher en interne, fouiller, essayer peut-être… mais quoi ? Comment savoir lequel d’entre eux va s’animer. Lequel va se réveiller ?  

Sa voix trembla légèrement.  


-J’aimerais pouvoir vous dire qu’on avait un plan. Qu’on vous attendait. Mais c'est pas le cas. C'est pas ma fonction. Et honnêtement. . . j'vois pas comment je pourrais faire mieux.  

Zulma parlait encore.  


Elle venait de l’avouer.  

A Franck, à elle-même.  

Sans détour.  

Elle avait voulu tout tenir.  

Elle avait cru bien faire.  

Elle c’était trompée.  

-J’aurais dû vous écouter. . . vous écouter vraiment. . . j’aurais dû. . .  

La première marche de l’escalier grinça.  


Un son sec.  

Trop fort dans le silence relatif.  

Zulma s’interrompit net.  

Franck tourna la tête. 

Ils levèrent les yeux en même temps.  

En haut de l’escalier, Romane venait de poser le pied sur la marche.  

Derrière elle, dans l’ombre, les cinq anciens.  

Personne ne bougeait.  


Romane descendit d’une marche.  

Puis une autre.  

-Et pour Nathan. . .  

Sa voix fendit l’air sans trembler.  

-Pour mon frère aussi, c’était des conneries ?  

Elle brandit son téléphone.  

l’écran éclairé ne leurs permettait pas de lire ce qu’elle tentait de leurs montrer.  

-J’ai reçu un message de mes parents... il à bouger. . . encore…  

-Je ne vous ai pas raconté de conneries... je vous ai seulement propulsés dans l’une d’entre elle... la connerie... c’était de croire que j’étais capable... de gérer ça... 

Romane la dévisageai.  

Tentant de saisir l’instant où la vérité éclaterait enfin.  

Elle avait besoin d’une cible, quelque chose, quelqu’un vers qui orienté toute cette colère qu’elle ressentait.  

Elle était devenue trop lourde.  

Elle craignait qu’elle la dévore.  

Pourtant face à Zulma déjà effondrée.  

Elle ne put se résoudre à porter le coup de grâce à une femme déjà à terre.  

-Tu as fait ce que le devoir t’impose. 


La voix qui venait de trancher la conversation se voulait résolue. 

Elle ne demandait pas la parole.  

Elle l’imposait.  

Une grande femme à la carrure impressionnante s’avança.  

Jamais auparavant, elle n’avait parlé.  

Elle c’était fondu dans le décor jusque-là malgré sa taille imposante.  

Elle avait su se faire discrète, presque invisible.  

Mais à présent elle avait des choses à dire.  

Et elle souhaitait qu’on la remarque.  

-Si tu n’avais rien fais, l’un de nous l’aurait fait à ta place. C’est le protocole. Tu as raison, diriger les opérations... ce n’est pas ta fonction. Ce n’est pas la mienne non plus, ni celle d’aucuns d’entre nous. 


Elle prit une profonde inspiration.  

Son visage était froid, et aucune émotion ne semblait naitre sur ses traits.  

Elle ajusta le revers de son tailleur noir.  

Puis repoussa délicatement une mèche de cheveux noir et argent derrière son oreille. 

Puis sur le même ton calme et grave, elle reprit.  


-Mais nous sommes ici, six membres de nos diffèrent ministère... Chacun d’entre nous à une compétence... une fonction nécessaire à ce que nous devons accomplir. Nous sommes... la cellule de guerre. Ensemble... c’est là où nous faisions erreur.  

Romane et Franck échangèrent un regard.  

Aucun d’eux n’avaient réellement comprit. 

Ils avaient vu cette grande silhouette se développer subitement.  

Son charisme mistic se propageant tout autour d’elle à chaque mot qu’elle prononçait. 

Pourtant il n’en avait pas vraiment saisi le sens.  

Zulma elle l’avait comprise.  

Elle avait entendu ce message d’espoir.  

Qu’elle avait su diffuser à moment même où elle en avait le plus besoin.  

Ses yeux brillaient à nouveaux.  

La flamme s’y était ravivée.  

-Putain comment je n’y ai pas pensé tout de suite ?   


La grande femme souffla, presque agacée. 


-Pensez-vous qu’on a encore beaucoup de temps à perdre en pleurnicherie ? Nous devons encore ramener votre amie... Je pense que Zulma saura comment la joindre.  

-Oui ! C’est une urgence après tout ! On va utiliser le téléphone rouge !  

Zulma traversa la pièce et se dirigea vers l’escalier.  

Le bois grinça sous ses pas.  

Un grincement ancien, familier, celui d’une maison qui avait vécu.  

Personne ne parla.  

Ils la suivirent.  

L’étage était bas de plafond.  

La charpente apparente mangeait un peu l’espace.  

A gauche, une porte entrouverte laissait deviner une chambre.  

Plus loin, une salle de bain minuscule.  

Et, au fond, une pièce étroite, presque propre pour le reste de la chaumière.  

Le bureau.  


Zulma entra sans se retourner et alluma la lampe.  

Une lumière jaune, douce, éclaira le bureau en bois sombre, couvert de piles de livres, de carnets et de feuilles cornées.  

Tout était classé, mais à sa manière.  

Un chaos méthodique.   

Sur le bureau se trouvait le téléphone.  


Un vieux téléphone rouge.  

Lourd. 

Imposant.  

Le câble pendait dans le vide, soigneusement enroulé, sans prise au bout.  


-... Il n’est pas branché.  

Souffla Franck.  

Zulma ne répondit pas. 

A la place, elle lui adressa un sourire.  

Elle s’approcha du bureau, posa les mains à plat quelques secondes, comme pour se donner le temps.  

Puis elle s’assit lentement sur la chaise.  

-C’était le téléphone des urgences... du ministère.  

Dit elle enfin.  

Elle leva les yeux vers eux.  


-On peut joindre qui on veut. . . quand on veut. Mais à n’utiliser qu’en cas de crise majeur !  

Elle se tourna vers Romane.  


-Envoie le numéro de la petite...   

Romane lui tendit son portable. 

Zulma passa l’index dans l’un des trous du cadran.  

Le plastique était lisse.  

Elle tourna lentement le disque jusqu’à la butée.  

Le cadran résista un instant, puis revint à sa place dans un cliquetis régulier, mécanique.  

Un bruit sec et rassurant.  

Un bruit d’autrefois.  

Elle ne se pressait pas.  

Elle composait le numéro comme on suit un rituel, consciente que chaque rotation l’éloignait un peu plus du retour en arrière.  

Lorsque le dernier chiffre revint à sa position initiale, elle resta immobile une seconde, l’index encore suspendu au-dessus de cadran.  


Puis elle attrapa le combiné.  

La ligne s’ouvrit.  


-Allo... allo ? Ecoute ma grande... je sais que tu m’entends. J’aimerais seulement qu’on discute. . . c’est à propos de ce que tu m’as dit tout a l’heure... je pense que tu n’avais pas complètement tort... Mais je crois que tu ne saisis pas tout.  


Justine restait silencieuse.  

Son téléphone n’avait même pas sonné.  

Elle n’avait pas décroché.  

Pourtant, une voix parlait dans le haut-parleur.  

Une voix qu’elle avait reconnue.  

Zulma, elle, l’entendait respirer.  

C’était suffisent pour savoir qu’elle écoutait.  

Qu’elle avait toute son attention.  

Elle reprit.  


-Tu avais raison tu sais... je ne sais pas diriger les opérations... si on peut appeler ça comme ça. Il faut que tu saches que c’est pas mon boulot... je sais que c’est loin d’être suffisant comme excuse mais c’est la vérité. J’ai pas réfléchis... j'ai paniqué... j'voulais réagir toute suite. . . j’ai été conne et je m’en excuse.  

Elle marqua une pause.  

Justine restait muette.  

-On va s’organiser... grâce à toi... on vient de comprendre. On a besoin de toi ma grande, tes amis ont besoin de toi... on peut, peut-être trouver une nouvelle manière de faire tous ensemble. Ce que je veux dire c’est... les anciens... ils ont pas vraiment merdé tu sais.  Ils ont dû prendre des décisions dans l’urgence... parfois ça implique des sacrifices. Y’a pas de moral... t’as raison mais ce qu’il faut comprendre... c’est que sur le moment ils n’avaient sûrement pas d’autres choix. Comme on n’en a pas d’autres non plus... on doit refermer les contes... sinon... 

-... J’sais pas.  

Justine raccrocha.  


 


Sara eut la certitude qu’elle allait s’écraser.  

La sensation fut immédiate, violent, vertigineuse.  

Son ventre se souleva, son corps se projeta en avant, persuadé que le sol venait de disparaître sous elle.  

Tout allait beaucoup trop vite.  

Elle tomba.  

Ou du moins, elle le crut. 


L’air lui arracha un souffle muet.  

Son esprit se prépara à l’impact, à la douleur, au choc brutal contre la terre ou la pierre. 

Mais le choc ne vint pas.  


A la place, quelque chose la happa.  

Les murs surgirent de part et d’autres, si brusquement qu’ils lui coupèrent la respiration. Deux parois de briques, l’une devant, l’autre derrière, refermée sur elle comme une mâchoire.  

Son corps fut plaqué entre elles, entrainé vers le bas dans un glissement incontrôlable. 

Elle ne tombait pas.  

Elle glissait.  

Les briques râpaient sa peau, accrochaient ses vêtements.  

Elle tenta d’écarter les bras, de freiner sa descente, mais ses mains ne rencontrèrent que la rugosité froide et vibrante de la pierre.  

Elle était coincée.  

Un grondement sourd monta autour d’elle.  

Pas un simple bruit de chute, mais quelque chose de plus profond, de plus mécanique.  

Un cliquetis lourd, régulier.  

Un bruit d’engrenage.  

Comme si les murs eux-mêmes étaient montés sur un mécanisme invisible.  

Comme s’il pivotaient. 

Sara sentit la pression changer.  

Un infime basculement, presque imperceptible, fit dériver son corps.  

les parois tournèrent légèrement, entraînant avec elle la colonne de briques qui défilait autour d’elle.  

Puis...  

Un craquement sec fendit le vacarme.  


Une brique se détacha.  

Elle tombe.  


Un faisceau de lumière l’aveugla.  

Elle plissa les yeux.  

Puis, les rouvris doucement.    

A travers le trou, elle aperçut la plage, celle ou les animaux c’étaient enfuit.  

Puis à nouveau le mûr pivota.  

Une seconde brique tombe.  

Sara observa à nouveau le paysage.  

La foret avait avalée la plage.  

Les fleurs moqueuse riait encore.  

Toujours trop fort.  

Elles n’entendirent pas le cliquetis qui fit pivoter le mur.  

Une autre brique tomba.  


Mais cette fois Sara ne vit rien.  

La fumée envahissait tout l’espace.  

Elle commença à se rependre entre les murs qui retenaient Sara.  

Quand ils tournèrent à nouveau.  

La quatrième brique s’écroula.  

La salle de classe.  

Elle refaisait son parcours, depuis son arrivé dans ce monde étrange.  

Comme embarquée dans un cauchemar qui n’avait pas de fin et qu’on la forçait à regarder encore et encore.  

Le mur pivota.  

Deux fois.  

Deux briques tombèrent.  

A présent elle avait là l’espace de passer la tête.  

De l’autre côté elle reconnut la chambre de l’hôpital.  

Ses parent étaient penchés au-dessus de son lit.  

Elle était allongée, inconsciente.  

Elle hurla de toute ses forces.  


-Maman ! Papa !  

Cria-t-elle.  


Ils ne pouvaient pas l’entendre.  

Sara continua de s’époumoner.  

Et le mur pivota.  

Une fois.  

 

A l’envers.  

Comme pour rattraper un raté.  

Quatre briques tombèrent.  

Sara creusa l’obscurité du regard.  

Il lui fallut une seconde pour reconnaître l’endroit.  

Elle s’extirpa rapidement par le troue devenu suffisamment large.  

Puis elle s’écroula sur le parquet poussiéreux.  

L'odeur fut la première chose qui la rassura.  

Elle connaissait par cœur se mélange de papier humide et de poussière rance.  

Elle l’avait senti durant des années, chaque fois que l’occasion c’était présenté.  

Le cliquetis retentit.  

Et cette fois le mur tourna sans elle.  

refermant la brèche d’une étagère pleine de revue.  

Comme si rien n’avait existé.  

Elle était dans la vieille librairie.  

Dans son refuge.  

Rapidement elle alla se blondir dans un coin.  

Celui où elle avait l’habitude de lire.  

Près d’une imposante étagère en bois massif, surmonté de gravure animal.  

Elle ferma les yeux et tenta de contenir sa respiration.  

Un millier d’émotions la traversèrent.  

L’angoisse les balaya toutes. 

Elle commença à sangloter.  

Sa main écrasait sa bouche, comme si elle craignait qu’on ne l’entente. 

Puis il y eut un bruit sec.  

Lourd.  

Proche.  

De l’autre côté de la pièce une silhouette se dessina dans l’ombre.  

Sara releva doucement la tête, sans faire le moindre bruit.  

Elle tremblait.  

Le bruit devint plus présent.  

-Vous tremblez trop fort ! Il va nous entendre ! 

Chuchota rapidement une voix derrière elle.  

Elle tourna rapidement la tête dans sa direction.  


Un homme se tenait dans l’ombre.  

Il avança d’un pas.  

Son visage était maigre, trop étroit, creusé.  

Et de lourdes cernes cerclaient ses yeux toujours en mouvement.  

Sa bouche tressaillait sans cesse, animée de tics nerveux, découvrant deux grandes dents qui dépassaient de ses lèvres.  

-Nous devons partir d’ici. . . le plus vite possible. . . cet homme ce monsieur Bernard. . . il est complètement fou !  


Dit-il trop vite.  

Ses yeux clignaient frénétiquement.  

Il rongeait ses ongles entre deux phrases, incapable de rester immobile.  

-Brûlons la maison pour tuer le monstre !  

Ajouta une voix qui n’avait encore rien dit.  

Sara fit volteface.  

Plus loin, une petite grand-mère, élégamment habillée se tenait assise sur une petite banquette.  

Elle avait l’air de se réveiller d’une sieste trop longue, encore à moitié perdue dans ses rêves, le dos droit sur le dossier.  

La minuscule grand-mère semblait tirée d’un autre temps, avec un petit nez pointu, des joues rondes et molles, presque celle d’une grosse souris.  

Une permanente sage encadrait son visage, surmontée d’un petit chapeau un peu de traves.  

Ses yeux clignaient lentement, embué, comme si le monde mettait du temps à revenir jusqu’à elle, et tout dans sa posture donnait l’impression qu’elle flottait encore, engourdi, dans le gaz. 

-Taisez -vous, vieille folle, vous allez nous faire brûler vif ! 

Il se leva d’un bond, fit deux pas, revint aussitôt.  

Ses mains tremblaient, il se frottait les paumes comme pour en chasser quelque chose d’invisible.  

-Vous dites n’importe quoi. . .  

Il se passa une main sur son visage.  

-On ne peut pas dire des choses pareils. . . pas ici.  

La vieille ne répondit pas tout de suite.  

Sa tête bascula lentement sur le côté.  

Ses paupière papillonnèrent.  

-OH. . .  

Un soupir.  

-Veuillez m’excuser je crois bien que. . . que je pique du nez.  

Elle s’affaissa un peu plus sur sa chaise, comme si ses os devenaient soudain trop lourds.  

Déjà, elle sombrait.  

Un bruit alors.  

Pas un bruit franc.  

Un déplacement.  

Quelque chose qui s’était tourné, plus loin, derrière le mur.  

L’homme se figea. 

-Non. . .  

Un souffle.  

-Non, non, non . . .  

Il se pencha vers Sara, les yeux exorbités.  

-Il arrive.  


Encore ce bruit. 

Un pas.  

Puis un autre. 

-Il arrive. . . il arrive. . .  

Murmura-t-il.  

Le cœur de Sara se mit à battre trop vite.  

Elle recula d’un pas, prête à voir surgir le propriétaire furieux de la librairie, le vielle homme à la carrure sèche et au regard dur.  

Feu monsieur Bernard.  

Quelqu'un passa la porte.  


Ce n’était pas lui. 

L’homme qui entra avait le visage doux.  

Un peu trop doux.  

Son sourire semblait décalé, comme s’il ne suivait pas exactement la situation.  

Son regard errait, glissant à côté des choses.  

Il avait l’air. . .  

Absent.  

Ou habité.  

-Pardon. . .  

La voix de Sara sortie toute seule.  

-Pardon, Monsieur Bernard. Je... je n’aurais pas dû entrer dans votre librairie.  

L’homme cligna des yeux, surpris.  

-Ma librairie ?  

Il pencha la tête, sincèrement intrigué.  

-Mais... qu’est-ce que vous racontez, ma chère ?  

Il regarda autour de lui, comme pour vérifier.  

-Nous ne sommes pas dans une librairie.  


Sara tourna la tête.  

Les étagères n’étaient plus les mêmes.  

Plus de livres.  

Des formes empilées.  

Du feutre.  

Du bois.  

Des chapeaux.  

-Ici, vous êtes dans ma chapellerie.  

Reprit il doucement.  

Elle se tourna vivement.  


La vieille avait disparu.  

L’homme nerveux aussi.  

La banquette était vide.  

Comme si elle avait été seule depuis début.  


-Vous êtes juste à l’heure pour le thé ! 

Ajouta l’homme avec un calme presque joyeux.  

 


La maison respirait mal.  

Les fenêtres étaient entrouvertes, mais l’air restait lourd, chargé d’une odeur de cire froide et de papier ancien.  

Autour de la table, ils parlaient à voix basse.  

Des cartes griffonnées.  

Des objets déplacés.  

Des hypothèses qui se chevauchaient.  

Zulma écoutait plus qu’elle ne parlait.  

-On ne pourra pas toujours compter sur un texte.  

Disait Samuel.  

-Certaine histoires n’ont jamais été écrites.  

Ajouta Madeleine.  

-Ou alors elles ont été perdues.  

Zulma hocha lentement la tête.  


-Je vous l’ai déjà dit. Il n’y aura pas toujours un livre pour expliquer ce qui arrive. Parfois. . . il faudra comprendre sur le moment.  


La porte grinça.  

Justin entra.  


Le silence tomba presque aussitôt. 

Pas un silence gêné.  

Un silence méfiant.  

Elle ne s’excusa pas.  

Elle ne salua personne.  

-Je ne suis pas revenue pour vous. 

Les mots étaient nets. 

Sans colère. 

Sans chaleur. 

-Je suis revenue pour Romane. Parce que c’est ma meilleure amie. . . et pour Nathan.  

Elle croisa les bras.  


-Le reste, je m’en fous. Je ne suis toujours pas d’accord avec ce que vous avez fait. Vos excuses ne changent rien.  

Personne ne répondit tout de suite.  


Zulma la regarda longuement, puis parla :  


-A partir de maintenant je ne suis plus au commandes... les ministères vont coopérer... On a les ressources... on devrait pouvoir s’en sortir. Et je te promets qu’à partir de maintenant on aura tous notre mot à dire...  

Justine réfléchit une seconde.  


-Alors, à partir de maintenant, il y’aura un livre dans chaque histoire.  

Tous se tournèrent vers elle.  


-On en laissera un derrière nous. Pour ceux qui viendront après... pour qu’ils sachent comme s’en sortir. 

Zulma inspira lentement.  


-D’accord.  


Un frisson parcourut la maison.  

Franck se leva près de la fenêtre.  


-Regardez.  

Dehors, dans la brume du jardin, des formes apparaissaient.  

Floues.  

Vaporeuses.  

Des silhouettes trop grandes, trop lentes, qui semblaient glisser plus que marcher.  

Certaines avaient des voiles pâles.  

D’autres titubaient, comme perdues.  

Quelques-unes avançaient les mains tendues, sans comprendre.  

-Ils approchent.  

Murmura Romane.  

Zulma pâlit.  

-C’est lui qui les envoie.  


Julienne, la grande femme droite au tailleur noir s’avança.  

A son tour elle scruta les alentours.  

Puis elle dit très calmement.  

-Des dames blanches... Des hommes qui ne savent pas qu’ils sont morts. Des mal enterrés... Et là... des lavandières.  


Un sourire discret étira ses lèvres.  

-Je crois que...  


Elle ouvrit son sac et en sorti un petit carnet en cuir noir.  

-... ça va être à mon tour de vous raconter une histoire. 


Elle se plaça face aux fenêtres.  


-Il était une fois...  

Un froid brutal traversa la pièce.  

Le souffle de Julienne devint visible.  

Une bué blanche, épaisse, comme un souffle de cave.  

CLONG.  

Une cloche résonna au loin.  


Puis un autre son.  

Plus grave.  

Régulier.  

Le bruit de roues de bois sur la terre humide.  


Tous se figèrent.  

A l’extérieur, une charrette avançait lentement, tirée par un cheval sombre.  

Debout à l’arrière, une silhouette mince, drapée de noir, tenant une faux inversée.  

Personne ne parla.  

Car tous le reconnurent.  


L’Ankou.  


Le passeur. 

Celui qu’aucune âme ne peut éviter.  

Celui qui vient chercher ceux qui auraient dû partir. 

La cloche sonna de nouveau.  


Et la maison comprit que les âmes errantes avaient été appelées.  

Julienne ne leva pas les yeux de son carnet.  


-Il est un être qui ne dort jamais.  

La cloche tinta une dernière fois, au loin.  


-Dans les campagnes de Bretagne, on dit qu’il fut autrefois un homme. Le dernier mort de l’année. Condamné à conduire la charrette jusqu’à ce que quelqu’un prenne sa place.  

Sa voix était calme.  

Trop calme.  

-On l’appel L’Ankou. Il marche la nuit. Il n’entre jamais dans les maisons. Mais quand il s’arrête devant une porte... c’est qu’une âme lui appartient déjà. 


Dehors, la charrette grinça.  

-Il ne parle pas. Il n’explique rien. Il ramasse ceux qui ne sont pas partis. Les mal enterrés, les oubliés. Ceux qui errent parce qu’ils n’ont plus de place parmi les vivants.  


Les silhouettes vaporeuses commencèrent à se mouvoir, attirées malgré elles.  

-Nul ne peut lui échapper. Ni se cacher, ni négocier.  


Julienne tourna la dernière page.  

-Quand sa charrette est pleine, il repart. Et le monde redevient silencieux.  


Les âmes s’approchèrent, une à une.  

Certaines sans comprendre.  

D’autres en pleurant.  

D’autres soulagées 

Elles montèrent.  


La brume se dissipa.  

La charrette recula lentement.  

Puis disparut dans la nuit, emportant toutes les formes avec elle.  

Julienne referma son carnet.  


-Fin.

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