Les veilleurs de contes

Chapitre 7 : Le passage onirique

8174 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 27/02/2026 22:45

Sara était assise, là ou autrefois, se tenait la vieille librairie.  

Là où autrefois, elle avait trouvé refuge.  

Là où à présent, plus rien ne lui semblait familier.  

Les étagères qui jadis avaient portées bien des ouvrages, des livres ou même des revues, affichaient aujourd’hui des couvre-chefs.  


Sur chacune d’elles, bien alignés les chapeaux trônaient.  

Prêt à couvrir la tête des futurs acheteurs qui étrangement, se disait-elle, ne devait que rarement franchir le seuil de la porte.  

Il y’avait dans l’atmosphère quelque chose de mystérieux, presque malaisant.  

Comme si le magasin tout entier n’était qu’une illusion.  

Une peinture parfaitement exécutée.  

Une toile, représentant un artisan excentrique et à bout de souffle.  

Le comptoir, comme chacun des meubles étaient identique à ceux de la librairie, comme si son existence elle-même était remise en question dans son esprit.  

Remplacée subitement par une image qu’elle n’avait encore jamais vue auparavant. 

Pourtant elle se souvenait de ses après-midi tapis ici.  

Dans le sanctuaire qu’elle s’était bâti, loin des regards et des conversations stériles qu’on avait tenté de lui imposer pour son bien.  

Sara restait silencieuse, absorbée par la beauté des créations tout autour d’elle.  

Les feutres, les velours, la soie.  

Toutes ces matières, précieuses, douces et brillantes subtilement assemblées donnaient littéralement vie à cette gigantesque collection.  

Certains étaient sertis de pierres scintillantes, d’autres brodés d’or.  

Les rubans disparaissaient ou jaillissaient presque sur chacun.  

De grands chapeliers fleurit embaumaient la pièce. 

Comme si leurs fleurs demeuraient éternellement fraîches.  

-Mon enfant, sachez qu’il est fort inconvenant… de demeurer silencieuse lorsqu’on est découverte là où l’on n’était pas invité.  


La voix brisa l’admiration.  

Sara sursauta.  

L’espace d’un instant elle avait presque oublier la présence du chapelier.  

Fascinée par tous ces chapeaux magnifiques qui les entourés, elle n’avait plus prêté attention au propriétaire des lieux.  

-Veuillez m’excusez.  

Répondit-elle en l’observant.  

Devant elle, un grand homme mince et élancé la regardait d’un air presque soupçonneux.  

Il la fixait en plissant ses yeux cernés.  

Comme s’il essayait de se souvenir d’elle.  

Pourtant ils ne s’étaient jamais rencontrés.  

L’homme était coiffé d’un vieux chapeau haut de forme abîmée. 

Ses vêtements étaient riches mais très anciens.  

Sara le devinait par endroit, là où l’usure avait laissé une marque.   

-Vous prendrez du sucre ? 

-... non, merci.  

Le chapelier servit le thé d’une main tremblante.  

Il fit glisser vers elle la tasse posée dans une soucoupe de porcelaine.  

Sara baissa la tête et en la découvrant, elle s’aperçut également qu’elle se tenait à présent assise à une table ronde nappée de satin blanc.   

Sur la table plus loin, la théière, une pince à sucre, un pichet de lait et la tasse du chapelier.  

Sara s’interrogea, comment avait-elle pu prendre place ici sans même s’en rendre compte.  

Elle se souvenait avoir entendu l’homme évoquer l’heure du thé. 

Pourtant elle n’avait pas le souvenir d’avoir accepté l’invitation.  

De plus, quelque chose dans l’attitude du chapelier l’intriguait.  

Il semblait nerveux. 

Elle l’avait vu trembler lorsqu’il l’avait servi, trembler comme une feuille au vent.  

Elle remarqua un premier tique nerveux. 

Ses lèvres dansaient comme s’elles de l’homme aux dents de lièvre quelques minutes avant.  

Il tournait machinalement la peau de son menton comme s’il enroulait une barbichette invisible.  

Le chapelier saisit sa tasse par l’anse, il en renversa deux fois le contenu sur la nappe avant de parvenir jusqu’à sa bouche.  

Avala une gorgée, puis grimaça écœuré. 

-Vous n’aimez pas le thé ?  

-Non, je l’ai en horreur ! 

Sara se figea confuse.  


-Pourquoi en buvez-vous alors ? 

-Que pourrais-je boire d’autre à l’heure du thé ?  

Une évidence inconfortable s’imposa à elle :  

cet homme n’était pas tout à fait… sain. 

Ou peut-être simplement dépourvut de toute logique.  

-Comment êtes-vous arrivez jusqu'ici ?  

La phrase tomba sur la table comme une brique dans une mare.  


Jusqu'ici…  

Mais ou exactement.  

-Je n’en sais rien… à vrai dire… je ne sais même pas où nous sommes. 


Le chapelier prit un air effaré.  

Il inspira profondément comme si essayait d’aspirer la pièce tout entière.  

Il n’expira pas.  

Il retint son souffle. 

un sourire étrange presque malade s’était dessiné sur son visage.  

-Je vois… enfin non, pas vraiment. Vous dites ne pas savoir comment vous êtes arrivez ici… pourtant vous êtes bien là. 

-Oui mais… là où ? 

Il relâcha son souffle.  

Son visage était cramoisi.  

Comme s’il était apnée depuis de longues minutes. 

Il essuya son front à l’aide d’un mouchoir qu’il gardait dans sa manche gauche.  

Puis il se moucha dans un autre qu’il sortit de la droite.  

-Veuillez m’excusez, vous disiez ?  

-Je souhaitais savoir où nous, nous trouvions… 

L’homme prit un air amusé.  

Il éclata d’un léger rire qui sonnait faux.  

Puis sur un ton amical il reprit.  

-Nous sommes ici, dans ma chapellerie ! 


Sa voix, portait une nonchalance étrange, presque somnolente, qui lui rappelait sans cesse la vieille femme aux grosses jours affaissée sur la banquette à son arrivée.  

L’horloge indiquait six heures.  

Comme tout à l’heure.  

Comme depuis toujours.  

Aucun client n’était venu les interrompre.  

Aucune vente n’avait été conclus.  

Et sans même qu’elle ne s’en aperçoive, déjà, les tasses et le thé avaient disparu. 

Seul le décor et son hôte demeurait inchangé. 


-Pouvez-vous me dire… où se trouve votre boutique ?  

-Bien évidemment ! Elle se trouve là ou mon maître désir qu’elle soit ! 

Mon maître.  


Le mot la percuta comme une déflagration.  

Un sifflement aigu emplit ses oreilles, écrasant tous les autres sons.  

La douleur pulsa contre ses tempes, brutale, vivante.  

Et, sans savoir pourquoi, Sara eut soudain la certitude terrifiante que ce mot ne lui était pas étranger. 

 


Le jour se levait lentement, comme s’il hésitait à revenir.  

La lumière froide de l’hiver filtrait à travers les vitres, dessinant des lignes pâles sur le plancher en bois.  

La forêt, tout autour, restait immobile.  

Figée, indifférente.  

Zulma était réveillée depuis longtemps déjà.  

Elle n’avait pas dormi.  


Ce n’était pas la peur qui l’avait tenue éveillée.  

Ni même l’inconfort.  

C’était cette sensation plus sourde.  

Plus insidieuse.  

La sensation d’avoir oublié quelque chose. 

Ou peut-être quelqu’un.  

La maison respirait doucement autour d’elle, dans ses craquements familiers, dans ses soupirs de vieille chose fatiguée.  

Et puis… 


On frappa, trois coups. 

Clairs, précis.  


Trop matinaux pour être innocents. 

Zulma tourna la tête en direction de la porte, mais avant qu’elle n’ait pu prononcer le moindre mot, la poignée s’abaissa.  


La porte s’ouvrit d’elle-même.  


Romane apparut la première, suivie de Frank et Justine.  

Zulma les observa un instant, puis un sourire étira doucement ses lèvres.  


-Eh bien… vous êtes bien matinaux.  

Romane échangea un regard avec Franck avant de répondre.  


-On ne sait pas quand les choses vont se déclencher. On s’est dit qu’il valait mieux être là. 

Justine hocha la tête.  


-On a apporté quelques affaires. Si ça ne pose pas de problème… On s’est dit qu’on pourrait rester, nous aussi. 


Un bruit de pas se fit entendre derrière eux.  

Les autres apparurent dans le couloir, attirés par les voix. 

Zulma acquiesça lentement. 


-Au contraire. Ça ne pouvait pas mieux tomber.  

Son sourire disparut, remplacé par une détermination plus grave.  


-Aujourd’hui, on va commencer. Il est temps d’aller chercher ce dont nous avons besoin. 

Il se turent, attentifs.  


-Nous avons deux problèmes, la fleur de Niflheim bloque toujours l’accès du ministère. Toutes nos informations sont derrière.  


Elle marqua une pause.  

-Et nous ignorons toujours qui est la Alice et où elle se trouve.  


Le nom resta suspendu entre eux.  

Elle inspira lentement.  

-Et pendant ce temps-là… le croque mitaine continue d’ouvrir des portes.  


Personne ne répondit.  

Zulma les regarda tour à tour.  


-Vous pouvez rester. Nous allons nous organiser.  


Puis, se tourant vers l’intérieur de la maison elle leurs dit.  

-Bienvenu à vous ! Maintenant suivez-moi.  


Toute la petite bande entra dans le salon où siégeaient toujours les six bureaux, alignés comme un vestige d’une administration disparue.  

Zulma passa devant eux sans ralentir.  


Une main s’approcha de l’un des bureaux. 

Il y’avait là un sac.  


Pas un simple sac abandonné à la hâte, non.  

Une besace rigide, presque architecturée.  

Sa forme rectangulaire lui donnait une tenue droite, élégante, comme s’il refusait de s’affaisser sous son propre poids.  

Le tissu était épais, recouvert de motifs floraux délicats, aux couleurs fanées par le temps.  

Les poignées, sombres et solides, semblaient avoir été saisies mille fois. 

Il détonnait dans la pièce.  


Et pourtant, il paraissait à sa place.  

Zulma passa devant sans un regard pour lui. 


Elle s’arrêta au bureau suivant.  


Et prit l’objet.  

C’était une chose fine et longue, plus ancienne que tout ce qui les entourait.  

Un roseau jauni, lustré par les années et les mains qui l’avaient tenu.  

Sa pointe était sombre, comme brûlée.  

Des marques minuscules couraient le long de sa tige… des signes gravés, presque effacés, qui semblaient vibrer sous la lumière.  

Zulma le tendit.  

-Ils vont avoir besoin d’une chambre.  


Julienne hésita avant de le prendre.  

Le contact était froid. 


Zulma leurs fit signe de la suivre.  

Ils montèrent.  


Les autres restèrent en bas.  


Ils entendirent le frottement.  

Sec. 


Irrégulier.  

Comme si l’on écrivait sur du plâtre.  


Puis le silence. 

Et quand ils levèrent les yeux… 


Ils virent.  


Sur le mur du couloir, un trait sombre venait d’apparaître.  

Puis un second.  


Puis un troisième.  

Le tracé formait un rectangle.  


Quelque chose trembla dans l’air, le mur sembla hésiter.  


Respirer.  

Puis la ligne s’enfonça.  


La surface se creusa.  

Une poignée naquit du néant.  


Et la porte fut là.  

Réelle.  


Solide.  


Zulma la poussa, derrière il y avait à présent une pièce.  

Une chambre avec trois lits.  


Comme si elle avait toujours existé.  

Zulma se tourna vers eux.  


-Je vous présente le calame d’Imhotep.  

Le nom tomba comme une pierre.  


-Imhotep était l’architecte du premier tombeau qui défia la mort. Il dessinait... et le monde obéissait.  


Elle laissa le silence s’installer.  

Puis redescendit.  


Tous la suivirent.  

Elle tourna vers le sac fleuri.  


-Nous allons avoir besoins d’informations.  

Elle l’ouvrit.  


Et plongea la main à l’intérieur.  


Ses doigts se refermèrent sur quelque chose d’impossible.  

Elle tira.  


Un livre apparut.  

Un ouvrage gigantesque, relié de cuir noir, dont les pages épaisses murmuraient en se dépliant.  

Il était bien trop grand.  

Bien trop lourd.  

Bien trop ancien.  


Pour avoir tenu dans ce sac.  


Elle le posa sur le bureau dans un bruit sourd.  

Puis elle plongea de nouveau la main.  


Cette fois, elle sortit un bijou en argent brillant.  

Elle l’ouvrit lui aussi, le laissant révéler le petit miroir noir qui dormait à l’intérieur.  

Une petite plaque d’obsidienne circulaire, parfaitement lisse, qui ne reflétait pas la pièce... mais autre chose.  

-Le miroir de Morphée... ou du moins un morceau.  

Dit elle simplement.  

Elle replongea la main.  


Elle en sortir un objet d’or pâle.  


Une fine tige autour de laquelle s’enroulaient deux serpents, leurs corps figés dans une étreinte éternelle.  

A son sommet, deux ailes déployées semblaient prêtes à battre.  

-Le caducée d’Hermès, le messager des dieux.  Avec ceci, nous pourrons envoyer un message là où les mots ordinaires ne vont pas.  


Elle referma le sac.  

Et releva les yeux vers eux.  


-Avez-vous besoin de quelque chose ? 

Personne ne répondit.  


Ils fixaient le sac.  

Zulma sourit légèrement.  


-Quoi ? Vous ne le reconnaissez pas ?  


Ils échangèrent des regards.  

Puis la compréhension vint.  


-C’est le sac de Mary Poppins.  

Elle tapota le tissu fleuri.  


-Vous croyez vraiment que nous avons transporté tout ceci à la main ?  


Elle désigna la pièce autour d’eux.  

Justine et Romane restèrent figées, ébahis, comme frappées de stupeur, tandis qu’un silence épais, presque sacré tombait sur la pièce.  

Puis, Franck souffla.  

-Mais bien évidemment... 

Et un rire irrépressible lui échappa, un fou rire clair, libérateur, qui brisa la sidération et ganga les autres, emportés soudain par cette évidence vertigineuse.  

Ici, au ministère des Contes et des Légendes, tout... absolument tout... pouvait exister. 


-Bon... assez rigolé ! Y va falloir qu’on s’y mette !  

Achevant sa phrase, Zulma saisie d’une main l’imposant livre en cuir qu’elle avait abandonné quelques secondes plutôt sur le bureau. 


-Voici, le registre d’Hypnos. Hypnos est le dieu du sommeil, gardien des paupières closes et souverain du royaume des songes. Nul ne s’endort sans passer sous son regard. 

Elle marqua une pause.  


-De son union sont nés les esprits-rois. Morphée, le modeleur, qui donne aux rêves le visage des hommes. Phobétor, le semeur d’effroi, qui revêt la forme des bêtes et des cauchemars. Phantasos, le faussaire, qui érige les lieux, les objets, et tout ce qui n’existe pas. Ensemble, ils règnent sur la matière du rêve. Mais Hypnos, lui, règne sur ceux qui rêvent.  


Elle sourit.  

D’un sourire fatigué, mais brillant. 

Le sourire de quelqu’un qui savait.   

-Il connait chacun d’eux, il connait leurs noms, leurs visages et leurs emplacements. Dans ce registre, sont consignés, ceux dont les rêves sont instables. Ceux dont les songes se fissurent. Ceux dont les rêves peuvent être parcourus. Ceux d’entre nous qui ne se contentent pas de rêver leurs rêves, mais qui les vives inconsciemment... ceux qui sont entrés dans le passage vers le monde onirique.  


Tous restèrent silencieux.  

Les anciens par habitude, les jeunes par impatience. 

Zulma posa les mains sur la couverture.  


Aussitôt, le livre s’ouvrit dans un souffle.  

Les pages se mirent à défiler d’elles-mêmes.  


Un bruissement sec.  

Vivant.  


Et puis les murmures commencèrent.  


Faibles, superposés.  

-Non... pas par-là... 

-Ouvre... ouvre... 

-Papa... regarde... 

-Ne fais pas ça... 

-C’est tellement beau... 

Des rires, des sanglots, des suppliques.  


Franck sentit sa nuque se hérisser.  


Ce n’étaient pas des mots.  

C’était des moments.  

Des fragments de vies.  


Derrière Zulma, William sortit précipitamment un carnet.  

Ses mains tremblaient déjà.  

Soudain... 


Les pages ralentirent.  

Puis s’arrêtèrent.  


Le silence tomba.  

Sur le papier jauni, des lettres apparurent.  


Elles ne s’écrivaient pas.  


Elle se révélaient.  

Comme si elles avaient toujours été là.  


William inspira brusquement.  

-Il y’en a plusieurs... 


Il commença à écrire.  

Des noms, une liste.  


Personne ne parla.  


Le livre frémit de nouveau.  

Les pages reprirent vie.  


Plus vite.  

Plus nerveusement, agitées, comme hésitantes.  


Puis une voix.  


Plus claire que les autres.  

Plus proche.  


-On doit le leurs dire... 

Une autre.  


-Ils peuvent comprendre... 

Et soudain, une feuille se détacha du livre. 


Elle glissa.  


Tomba.  

Tous restèrent figés.  


Samuel la ramassa.  

Ses yeux parcoururent les mots.  


Son cœur manqua un battement.  

Il releva lentement la tête.  


Sa voix n’était plus tout à fait la sienne.  


-”Le dormeur sans rêve.” 

Le silence qui suivit fut plus lourd que tous les précédents.  


Franck fronça, les sourcils.  

-C’est pas un nom. 


Non. 


C’était pire.  

Zulma referma doucement le livre.  


-C’est autre chose... une autre anomalie.  

Personne n’osa demander quoi.  


Parce qu’au fond... ils le savaient déjà. 

Ils n’avaient que deux artefacts.  


Le caducée d’Hermès et le miroir d’obsidienne de Morphée.  

L’un pour transmettre, l’autre pour voir.  

Pas pour chercher.  


Juste pour comprendre.  


Et comprendre... prenait du temps.  

Du temps qu’Alice n’avait peut-être plus.  

Zulma n’hésita pas.  


Elle saisit le pendentif.  

La chaîne tinta doucement tandis qu’elle l’ouvrait.  


Le miroir d’obsidienne reposait dans sa paume.  

Noir.  


Parfaitement noir.  


Une obscurité lisse.  

Sans reflet, sans fond.  


Zulma inspira.  

Et, d’une voix claire, elle prononça :  


-Ou te trouves-tu... Etienne Lemoine ?  

Le silence retomba.  


Une seconde.  


Deux secondes.  

Puis... quelque chose changea.  


Au cœur de l’obsidienne, une lueur apparut.  

Infime.  


Comme une buée.  


La noirceur se troubla.  

Une pièce apparut, immense avec une table interminable en son centre.  


La table était couverte de pâtisseries, des montagnes de gâteaux, des tartes, des brioches dorées.  

Et au milieu... un homme, assis.  

Il mangeait frénétiquement.  


Il riait.  

Se gavait à pleines mains, seul, heureux.  


Perdu dans son festin.  


-C’est son rêve... 

Murmura Justine.  

-Ce n’est pas ce qu’on cherche.  


Zulma trancha.  

Ses mots tombèrent comme une condamnation.  


Derrière elle, William raya le nom.  

Le bruit du stylo semble obscène.  


-Suivant.  

Dit elle à nouveau.  

Elle releva le miroir.  


Inspira.  


-Ou te trouves-tu... 

 


Le chapelier resta immobile quelques secondes.  

Puis, sans prévenir, il éclata de rire.  


Un rire trop fort, trop long. 

Un rire qui n’avait rien de drôle.  


Sara recula d’un pas.  


-Vous avez peur. 

Constata-t-il simplement.  

Ce n’était pas une question.  


Il pencha la tête, l’observant comme un objet nouveau.  

Puis, soudain, il se détourna.  


-Peu importe.  

Il écarta brutalement le rideau derrière lui. 


-Le travail n’attend pas.  


Il disparut.  

Sara resta seule.  


Son cœur battait trop vite.  

Elle aurait dû partir.  


Mais partir où ?  

Il revint presque aussitôt.  


Les bras chargés de tissus sombres, de structures métalliques tordues, de rubans emmêlés.  


Il laissa tout tomber sur la table dans un fracas sec.  

-Tout le monde est fou ici.  

Dit-il calmement.  

Ses doigts se mirent à trier les morceaux.  

Habitués, précis.  

-Vous aussi, vous savez.  


Il attrapa un cercle de métal.  

Le fixa.  


-Vous ne le savez simplement pas encore.  


Il esquissa un sourire.  

-Moi, je résiste.  


Ses mains tremblaient légèrement.  

-Je dois terminer.  


Il releva les yeux vers elle.  

Et, pour la première fois, elle y vit autre chose que l’excentricité.  


De la dévotion.  


Pure, malade.  

-Mon maître attend.  


Il avala sa salive.  

-Il mérite le plus beau couvre-chef jamais crée.  


Ses doigts se crispèrent sur la structure.  

-Mais... 


Sa voix se brisa presque.  


-...je ne sais toujours pas comment faire.  

Un ange passa.  


Puis dans un souffle :  

-Comment puis-je imaginer un chapeau pour quelqu’un... 


Il sourit.  

Un sourire vide.  


-... qui n’a pas de tête ?  


Le sourire resta suspendu sur ses lèvres.  

Vide.  


Sara sentit son estomac se contracter.  

Un froid brutal lui traversa la poitrine.  


Il est fou.  


Complétement fou.  

Elle repoussa sa chaise dans un grincement sec et se leva.  


-Je... 

Sa voix tremblait ;  


Elle déglutit. 

-J’aimerais m’en aller... s’il vous plait... 


Le chapelier ne bougea pas.  


-Laissez-moi partir... comment je sors d’ici ?  

Le silence étouffa sa voix tremblante. 


Lourdement.  

Le sourire du Chapelier disparut.  


Comme effacé.  

-Comment ?  

répéta-t-il doucement.  

Ses yeux s’assombrirent.  


-Comment ?  

Sa voix monta brusquement.  


-COMMENT ? 

Il se leva d’un bond. 


La chaise bascula derrière lui. 

-Voilà donc votre réponse ? 


Il posa une main sur sa poitrine, profondément offensé.  


-Je vous offre le thé.  

Sa voix tremblait de colère.  


-Je vous accueille dans ma boutique.  

Il fit un pas vers elle.  


-Et vous... 

Ses doigts se crispèrent de nouveau.  


-... vous répondez à ma question par une autre question ?  


Il secoua la tête.  

-Quelle impolitesse.  


Son regard devint dur.  

-Quelle grossièreté.  


Sara recula.  


-Je veux juste partir... 

-ALORS PARTEZ !  


Le cri claqua dans la pièce.  

Il contourna la table à grands pas.  


-Si vous refusez de m’aider, je ne vois pas pourquoi je devrais vous aider.  

Il attrapa la poignée de la porte et l’ouvrit violemment.  


-Vous n’avez qu’a demander au chat.  


Sara fronça les sourcils.  

-Quel chat ?  


Mais déjà, il la poussait.  

-Allez.  


Une pression sèche entre ses omoplates.  

-Dehors ! 


-Mais...  


-Oust ! DEHORS !  

Il la força à franchir le seuil.  


-Vous êtes d’une compagnie fort désagréable.  

La porte resta ouverte derrière elle.  


-Je ne manquerai pas d’en informer le Maître. 


Son regard était à présent méprisant.  

-Je ne comprends même pas qu’il perde son temps avec vous.  


Il lui adressa un dernier sourire.  

Cruel.  


-Allez-vous-en ! Vilaine bête ! 

Puis, la porte claqua.  


Sara sursauta.  


Le bruit résonna un court instant avant de laisser la place au silence.  

Elle resta immobile quelques secondes.  


Respirant trop vite, puis, elle se retourna et se figea.  

Il n’y avait pas de porte.  


Juste un mur.  

Un mur entièrement recouvert de papier peint.  


Une forêt.  


Des arbres immenses, sombres, leurs branches tordues s’étendaient à l’infini.  

Elle fixa l’endroit où la porte aurait dû être.  


Son cœur se mit à battre plus fort.  

-Non... 


Elle posa la main sur le mur, du papier, rien que du papier.  


Pourtant...  

Elle aurait juré que les arbres bougeaient... 


Sara était aux aguets.  

Elle ignorait depuis combien de temps maintenant, elle explorait cet endroit.  


Pourtant, elle avait déjà développé certains reflexes.  

Tout ce qui pouvait lui sembler étrange se révélait toujours l’être bien plus qu’elle ne pouvait l’imaginer.  


Elle observait toujours les ramures, prêtes à toute éventualité insensée, quand elle remarqua quelque chose.  


Les feuilles semblaient danser, comme portée par un vent imperceptible dans la pièce. 

Un vent qui n’existait qu’au travers du papier.  

D’un pas hésitant, elle s’avança doucement vers l’image sur le mur.  

Elle pouvait les entendre s’entrechoquer les unes contre les autres dans de petits cliquetis secs.  

L’image tout entière était vivante. 

Réelle.  


Elle tendit la main comme si elle s’apprêtait à cueillir une feuille sur l’arbre peint, quand une voix l’interpela.  

-On dirait que ce vieux fou de chapelier, n’a pas trouver de tête à coiffer ! 


Sara entendit un gloussement étouffé.  

Un petit rire moqueur. 

A peine dissimulé.  


Elle tourna la tête à droite.  


Puis à gauche.  

Mais ne vit rien, personne.  


La pièce était déserte et nu.  

Pas un meuble.  


Pas une âme qui vive.  

Pourtant cette voix s’était fait entendre.  


Sara resta immobile.  


Un silence retomba.  

Un silence épais.  


Elle balaya la pièce du regard.  

Son attention revint malgré elle vers le mur recouvert de papier peint.  


La forêt.  

Et c’est là qu’elle le vit, au milieu des branches.  


Une forme.  


Une courbe pâle, qui n’était pas là une seconde plus tôt.  

Elle fixa.  


La courbe s’étira lentement.  

Devint un sourire éclatant.  


Le souffle de Sara se coupa.  


Deux yeux apparurent au-dessus.  

Jaunes.  


Fixes.  

Puis, comme s’il se détachait du papier, le reste suivit.  


Une tête.  

Des oreilles. 


Un corps.  


Un chat. 

Assis dans la forêt.  


Et qui la regardait.  

Le sourire s’élargit encore.  


-Vous en avez mis du temps... 

Dit la voix.  

Sara sentit le froid envahir sa nuque.  


Le chat, lui, continuait de sourire.  


Elle resta figée.  

-C’est... vous... qui venez de parler ?  


Le chat inclina légèrement la tête.  

-Vous croyez ?  


Elle fronça les sourcils.  

-Je... je vous ai entendu... 


-Alors vous avez entendu. 


-Oui, mais... 

Elle déglutit.  


-Les chats ne parlent pas.  

Le sourire s’élargit davantage.  


-C’est vrai.  

Il marqua une pause.  


-La plupart du temps.  


Sara sentit un frisson lui remonter le dos.  

-Pourquoi ?  


-Pourquoi pas ?  

Ell ouvrit la bouche.  


La referma.  


-Vous connaissez le Chapelier ?  

-Pas plus que ça.  


Un battement.  

-Pas moins non plus.  


-Mais... vous avez parlé de lui.  

-Beaucoup de gens parlent.  


-Et vous connaissez son maître ?  


Le chat cligna lentement des yeux.  

-Qui ne le connait pas ?  


-Moi. 

-Vous êtes sûr ?  


Sara hésita.  

-Oui. 


-C’est embêtant.  


-Pourquoi ?  

-Parce que lui vous connait.  


Le silence retomba.  

Sara sentit son cœur accélérer.  


-Je veux rentrer chez moi. 

-Bien sûr. 


Elle attendit.  


-Ou est-ce ?  

Elle resta muette.  


-Je... 

Elle secoua la tête.  


-Je ne sais pas.  


Le chat hocha la lentement la tête.  

-Voilà qui complique les choses.  


-Vous pouvez m’aider ? 

-Certainement.  


Il prit un moment.  

-Ou pas.  


Elle sentit la panique monter.  


-S’il vous plait.  

Le chat la fixa.  


Longtemps.  

Puis demanda doucement : 


-Vous souvenez-vous de chez vous ?  

-Oui. 


-Alors vous savez ou c’est.  


-Non. 

-Alors vous ne vous souvenez pas.  


Elle sentit les larmes lui monter aux yeux.  

-Je veux juste partir... 


Le chat observa le mur.  


Ou peut-être autre chose. 

Puis il reprit :  


-Il y’a des portes.  

Sara essuya ses yeux.  


-Où ?  

-Partout.  


Il marqua à nouveau une pause.  


Puis ajouta :  

-Et nulle part.  


Il sauta sur une branche, puis, bondit à nouveau.  

Son corps traversa le papier peint et atterrit sur le sol.  


Réel.  

Cette fois.  


Il se dirigea vers un arbre dessiné sur le mur.  


Et s’arrêta devant le tronc.  

-Celle-ci, par exemple.  


Sara fronça les sourcils.  

-Il n’y a rien.  


-Si.  


Le chat posa la patte sur l’écorce.  

Le dessin se creusa.  


Une petite ouverture apparut.  

Une chatière.  


Noire.  

Profonde.  


Le chat tourna la tête vers elle.  


-Vous venez ?  

Sara s’engouffra derrière lui.  


 

Pendant ce temps, à la chaumière, les recherches continuaient... mais plus rien ne serait jamais out à fait comme avant.  


Le rêve qu’ils venaient de traverser s’accrochait encore à eux comme une souillure.  

Ce n’était pas seulement l’échec qui pesait sur leurs épaules, ni même l’absence de réponse.  

C’était pire.  

C’était ce qu’ils avaient vu.  

Du sang. 


Partout.  

Des corps.  


Des corps beaucoup trop petits.  


Des formes brisées, abandonnées, profanées.  

une horreur si nue, si obscène, que l’esprit lui même refusait de s’y attarder sans se trahir.  

Et ce rire... ce rire.  


Il résonnait encore.  

Un rire inhumain, vrillé, impossible.  

Il ne s’était pas contenté de remplir l’espace... il s’était insinué en eux, vibrant dans leurs cages thoraciques, cognant contre leurs os comme s’il cherchait à en sortir.  

Ce rire-là ne s’effacerait jamais, ils le savaient.  

Ils le sentaient, inscrit quelque part, gravé à vif dans la mémoire.  

Tout ça... contenu dans l’esprit d’un homme.  

Un homme bien réel.  


Un monstre qui, peut-être, marchait depuis des années parmi les vivants sans jamais être inquiété.  

Le silence, dans la chaumière, était devenu insoutenable.  


Justine porta une main tremblante à sa bouche.  

Un haut-le-coeur la plia en deux, elle resta ainsi quelques secondes, suspendue au bord du vide, persuadée qu’elle allait vomir.  

Mais rien ne vint. 

Seulement sa respiration, courte, brisée.  

Elle détourna la tête.  


Elle ne voulait plus voir le miroir.  

Plus jamais.  


-On... on peut faire une pause ? Je... j’peux plus... 

Sa phrase se perdit.  


Zulma ne le regarda même pas.  


-On ne peut pas se le permettre.  

Sa voix n’était ni dure, ni froide.  

Elle était résignée.  

Un silence tendu s’installa à nouveau.  

-Et ça, alors ?  

Demanda Romane.  

Tous se tournèrent.  

Le morceau de papier échappé du livre tremblait encore entre les doigts de Zulma.  


Elle le fixa.  


Longuement.  

Puis elle hocha la tête.  


-ça, oui. Ça, on peut le faire maintenant.  

Elle approcha le miroir noir.  


Sa surface était redevenu parfaitement opaque. 

Elle inspira.  


-Qui es tu... dormeur sans rêve ? Ou es-tu ?  

Murmura-t-elle.  

Rien. 

La pierre resta muette.  


Une brume sembla passer derrière la surface, fugace, incertaine... puis plus rien.  

Le néant. 


Franck souffla entre ses dents.  

-Ca ne marche pas... 


Mais Zulma ne bougea pas.  


Elle continuait de fixer l’obscurité.  

Et soudain... 


Une lueur.  

Infime.  


Si faible qu’ils crurent l’avoir imaginée.  

Quelque chose... émanait.  


Zulma eut un mouvement presque imperceptible, un sursaut.  

Un tic.  

Comme une décharge.  

Merde.  


Mais personne ne le remarqua.  


La leur grandit.  

Une forme apparut.  


Une silhouette. 

Allongée. 


Un visage.  

Et puis... 


-NATHAN !  


Le cri déchira la pièce.  

Romane porta ses mains à sa bouche, les yeux écarquillés d’horreur.  


-C’est mon frère... c’est mon frère! 

Nathan dormait.  


Paisible.  


Comme coupé du monde.  

Tous échangèrent des regards lourds de sens.  


Romane les vit.  

-Quoi ? Qu’est ce qu’il y a ? 


Personne ne voulait répondre.  

Mais ce fut Zulma qui s’y colla.  


-Si Nathan est le dormeur sans rêve... alors il doit y avoir une raison... 


Elle marqua une pause.  

-Et ça nous fait un problème de plus à résoudre.  


Madeleine s’avança timidement.  

-Je crois au contraire... que nous venons de trouver une réponse.  


Tous se tournèrent vers elle.  

-Le dormeur sans rêve... Et si c’était lui... le héros endormi ? 


Elle se tue, l’espace d’une seconde.  


-Et s’ils n’étaient qu’un seul et même être ?  

Elle fixa Nathan.  


-Le croque-Mitaine aurait tout intérêt à le garder endormi.  

Zulma se figea.  


Puis... 


-Mais bien sûr... 

Elle se tourna vers eux, les yeux brillants.  


-Il y a une vieille histoire. Pas une légende... un sort.  

Sa voix se fit grave.  


-Lorsque le croque-Mitaine a été enfermé au fond du puits, un enchantement a été tissé. Une précaution... une promesse.  

Elle regarda Romane.  


-Un héros endormi viendrait un jour le terrasser.  


Franck fronça les sourcils.  

-C’est la légende la plus nulle que j’aie jamais entendue ! Il était une fois un mec qui dort et qui sauve le monde ? 


Zulma sourit.  

Un sourire étrange.  


-La légende reste à écrire.  

Le silence retomba.  


-Si Hypnos nous a montré ce dormeur... c’est qu’il y a une anomalie. Quelque chose qu’il ne peut pas voir lui-même.  


Elle fixa le miroir.  

-Nous savons ou Nathan se trouve dans notre monde.  


Sa voix se durcit.  

-Il faut maintenant le trouver dans l’autre.  


Elle pivota brusquement.  


Ses yeux tombèrent sur la liste.  

-Et pour ça...  


Son doigt glissa sur le papier.  

-Il nous faut Alice.  


Elle inspira.  

Puis appela :  


-Ou est tu... Sara Delmar... 


Le miroir trembla.  

Et l’image changea.  


Un couloir.  

Etroit.  


Silencieux.  

La lumière jaunâtre d’un plafonnier fatigué.  


Et, devant une porte... 


Sara.  

Immobile.  


Ses mains se resserrèrent contre sa poitrine tandis que ses yeux parcouraient le couloir affolé.  

A ses pieds, le chat se frotta contre ses jambes dans un ronronnement familier, puis s’engagea lentement dans le couloir, comme pour l’inviter à le suivre.  


 

Sara hésita.  


Elle connaissait cette maison.  


Chaque mur.  

Chaque odeur.  


Chaque craquement.  

Et pourtant, elle n’aurait jamais dû se trouver ici. 


Le chat disparut dans le salon.  


Elle le suivit.  

La pièce lui parut immense.  


Le canapé, la table, la fenêtre...  

Tout était trop grand. 


Les murs eux-mêmes semblaient plus hauts e dans ses souvenirs.  

Sur le guéridon, près du canapé, reposait une petite assiette de biscuits.  


Sara fronça les sourcils.  


Elle n’avait pas e souvenir d’avoir jamais vu sa grand-mère confectionner la moindre pâtisserie.  

Dans ses souvenirs, elle avait ça en horreur.  


Un bruit violent la fit sursauter.  

Le claquement sec des volets.  


Son souffle se bloqua.  

Ce bruit.  


Elle le connaissait.  


Elle l’avait toujours terrorisée.  

Un grattement suivit.  


Faible.  

Rampant. 


Il venait du couloir.  


Ses yeux glissèrent vers la petite porte, dissimulée le long de l’escalier.  

Un frisson glacé lui remonta la nuque.  


Sa gorge se serra.  

Ses mains devinrent moites.  


-Non... 

Le radiateur explosa soudain dans un fracas métallique.  


CLANG 


Sara étouffa un cri.  

Elle savait.  


Elle savait ce qui se passait.  

C’était là.  


Tout était là.  

Le condensé de toutes ses peurs.  


Ses yeux se relevèrent.  


Vers la porte entrouverte, au fond.  

Sa chambre.  


Le lit. 

Et sous le lit... 


Deux yeux rouges.  


Qui la fixait.  

Le bois craqua.  


Les murs gémirent.  

Le sol vibra.  


Sara s’effondra.  

Ses jambes refusèrent de la porter.  


Elle n’essaya même pas de fuir.  


Elle n’en avait plus la force.  

La pièce se mit à rétrécir.  


Ou peut-être était-ce elle.  

Les monstres se rapprochaient.  


Et puis... 


Ils s’arrêtèrent. 


Comme s’ils n’étaient plus les prédateurs. 


Comme s’ils n’étaient plus que des témoins. 


Derrière eux… 


Quelque chose d’autre se tenait là. 


Plus grand. 


Plus ancien. 


Une silhouette. 


Un corps immense. 


Mais au-dessus des épaules… 


Il n’y avait rien. 


Pas de tête. 


Pas de visage. 


Seulement un vide noir. 


Et pourtant… 


Sara sentit son regard sur elle. 


Un regard sans yeux. 


Une présence sans forme. 


Le Maître. 


Le cavalier sans tête.  


Alors, lentement… 


Le vide murmura : 


-Trouve. 


Elle sanglotait.  


Impuissante.  

Et à travers ses lares... quelque chose bougea.  


Là-haut.  


Un cadre.  

Elle essuya ses yeux, regarda... 


Oui.  

Ça bougeait. 


Une silhouette s’agitait, lui faisait signe.  


Son cœur bondit.  

Elle se releva.  


Courut.  

Grimpa sur le canapé.  


Glissa.  

S’agrippa à l’accoudoir... elle était trop petite.  


Elle se hissa, tomba à genoux sur le coussin, et là... 


Les biscuits.  

Juste devant elle.  


C’était impossible, ces biscuits... 

C’était ceux d’Alice aux pays des merveilles.  


Son regard trembla, que faisaient-ils là ?  

Dans le salon de ses grands parents ?  


Un grognement monta derrière elle.  


Plus proche... plus réel.  

Alors elle en attrapa un.  


Et mordit.  

Son corps grandit d’un coup.  


Les murs reculèrent, le plafond descendit, le cadre fut à sa hauteur... elle s’en approcha.  


Et vit.  

Des visages, des vieux, une vieille femme devant, puis, trois jeunes. 


Dont une fille, qui criait.  

Sara entendit un mot, un seul.  


-Trouve... 

Le cadre explosa.  


Le monde se brisa.  


La maison disparut.  

Le sol aussi.  


Sara hurla.  

Puis... 


Plus rien.  

Une lumière blanche.  


Violente.  


Elle leva les bras pour protéger ses yeux.  

Cligna.  


Et vit. 

La citadelle d’ivoire et de lumière, immense et ses labyrinthes d’escaliers célestes qui s’entremêlaient.  


Elle tomba à genoux.  


-Qu’est-ce que... 

Sa voix tremblait.  


Elle revit la scène.  

La fille, ses gestes, son cris, sa main, un tatouage, le symbole de l’infini.  


Ils n’appartenaient pas à ce monde.  

Ils étaient réels.  


Et elle comprit.  


Elle n’était pas là par hasard.  

Elle devait trouver.  


Quelque chose. 

Ou quelqu’un.  


 

-TROUVE ! 


L’image implosa.  


Le reflet se fragmenta en une pluie d’éclats noirs.  

Puis plus rien.  


Le miroir redevint opaque.  

-Non !  

Hurla Romane. 

Le caducée vibrait encore entre ses doigts, parcouru de soubresauts nerveux, comme un cœur refusant de s’arrêter.  

Puis la lumière mourut.  


Définitivement.  


Un silence écrasant envahit la chaumière.  

-La communication... est rompue 

Murmura Zulma en baissant doucement le caducée.  

Romane recula, le souffle coupé.  

-Elle m’a vue. Je le sais. Elle m’a vue ! 


-Mais elle n’a reçu qu’une partie du message.  

Répondit gravement Zulma.  

Un son retentit.  


Strident.  

Tous sursautèrent.  


Un livre.  


Un autre, tremblait.  

Il sonnait.  


De plus en plus fort, de plus en plus vite.  

Comme une alarme.  


Comme un cœur affolé.  


Les pages se mirent à tourner seules.  

Furieuse.  


Incontrôlables.  

-Non... pas maintenant...  

Souffla Franck.  

Mais le livres s’en moquait.  

Il appelait.  


Une nouvelle histoire.  

Une nouvelle urgence.  


Une nouvelle catastrophe.  


Les pages s’arrêtèrent brusquement.  

Un nom venait d’apparaître.  


Zulma ferma les yeux une seconde.  

Puis les rouvrit.  


-2803, Barbe bleue.

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