Les veilleurs de contes

Chapitre 6 : Pinocchio

10553 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 17/02/2026 21:30

La chaumière était calme et silencieuse.  

Un calme trop épais, trop lourd.  

Presque palpable.  

Julienne venait d’achever sa lecture. 

L’Ankou était parti, emportant avec lui les spectres et leurs murmures, ne laissant derrière lui que le frisson de l’au-delà.  

Il ne restait rien d’autre... sinon eux.  

Personne n’osait parler.  

Pas parce qu’ils ignoraient ce qui venait de se produire, mais parce qu’ils commençaient à le savoir, trop bien. 

Le présent se mit à hurler.  

Un son sec, strident, fendit l’air.  

Un livre c’était éveillé. 

Et pour eux, une nouvelle histoire s’apprêtait à commencer.  

Zulma se retourna d’un bond.  

-25O3 ! 

S’écriât-elle.  

Une voix basse, presque étouffée traversa la pièce.  

Elle ne prononça qu’un mot.  

-Pinocchio...  

Tous se tournèrent vers elle.  

Une petite femme potelée s’avança au centre de la pièce.  

Elle avait l’air d’une gentille grand-mère, enveloppés dans un gilet de tricot écru aux grosses fleurs brodées, un pantalon à pince brun et de petite chaussure vieillotte assorties.  

Un visage doux, coiffé de cheveux blonds colorés et soigneusement mis en plis, d’où s’élevait une voix timide, légèrement perchée, qui n’osait jamais vraiment percer le silence.  

-Je... Je m’appelle Madeleine et je suis du département des archives et mémoires. Cette histoire... laissez-moi m’en souvenir une minute... ça ne date pas d’hier...  À froid comme ça...  

-C’est une blague ?  

Justine la fusillait du regard.  

Un avertissement muet, tranchant, rappelant à tous qu’elle l’avait déjà dit : S'ils devaient risquer leurs vies, rien ne devait être laissé au hasard et ils devraient savoir un minimum à quoi s’attendre. 

-Doucement ma grande, Madeleine te demande 5 minutes... ce n’est quand même pas grand-chose ! Je vais aller vous chercher une ou deux bricoles pendant qu’elle rassemble ses souvenirs.  

Zulma disparu rapidement.  

Laissant Madeleine aux regards assassins de Justine.  

Elle l’observait marmonner et ne pouvait réprimer l’agacement que cela provoquait chez elle.   

Sondain, la vieille se tue.  

Ses petits yeux bleu étaient à présent noir.  

Et sa voix si fébrile quelques minutes auparavant devint subitement grave.  

-Tu vas arrêter ça toute suite jeune fille. J’essaie de me souvenir de quelque chose qui a bientôt soixante ans. Cette histoire est particulière... elle est entreposée au sous-sol de la salle d’archives... quelque part ou les pires histoires sont scellée. Me regarder de travers ne me fera pas me souvenir plus vite et j’ai besoin de me concentrer... alors tu vas arrêter ça... maintenant.  

Son ton était ferme.  

Celui d’une mère qui perd patience. 

A son tour, Justine avait été avertie.  

Mais quelque chose l’avait intriguée.  

Elle fronça les sourcils. 

Puis doucement, elle détourna le regard.  

-Je n’avais que dix-sept ans quand je suis entrée au ministère. Le premier jour, je me souviens... j’étais impressionnée par l’endroit et... je trépignais d’impatience de me mettre au travail !  

Elle marqua une pause.  

Un large sourire dessiné sur ses lèvres.  

-Lorsque je suis arrivée... les archives étaient en plein inventaire. Le service venait de reprendre l’ensemble des œuvres, une par une, pour les reclasser. Les contes jugés moins dangereux étaient restés dans la grande salle des archives, mais pour les autres... les plus instables, les plus risqués... une pièce avait été créée au sous-sol. On y entreposé tout ce qui devait être protégé, contenu, tenu à l’écart. Et je crois que ce conte en fait partit... 

Elle posa son index sur sa bouche.  

-Pinocchio... Pinocchio... je suis certaine qu’elle était en bas. Mais pourquoi ? Je sais que c’est une bien sordide histoire... Pourtant ça ne veut pas revenir... Je crois que cette histoire est pleine de monstres...mais parmi eux... il y’en a un qui est le véritable monstre...  

Elle cherchait encore quand Zulma revint de l’atelier.  

Elle tendit à chacun une petite bourse en cuir marron ainsi qu’une petite fiole en verre blanc, qui contenait un liquide clair.  

-Gardez la bourse sur vous elle s’ajustera… pour la potion… une goute sur la langue, une seule goute... Cette petite merveille est un élixir d’insomnie, élaboré par Nicolas Flamel en personne… Je me suis dit que si vous recroisiez je ne sais qu’elle créature nocturne enragée... ça pourrait servir non ?  

Franck eut un sourire moqueur puis il ajouta.  

-Flamini par Flamel... incroyable... c’est lui qui a fait ce truc ?  

Zulma afficha un air confus presque agacée.  

-Flamini ? Qu’est-ce que tu racontes ?  

-Mathieu Flamini ! Le joueur de foot ! C'était un défenseur au AC Milan... il s’est reconverti à la chimie verte ! C'est lui nan ? 

Zulma inspira profondément, dans ses yeux l’agacement avait disparue, à présent elle avait ce regard-là... celui qu’on pose quand on a compris, mais qu’on regrette d’avoir compris.  

-Je ne sais pas de qui tu me parle ! Moi je te parle de Nicolas Flamel ! Le plus grand alchimiste que la terre n'ait jamais porté !  

Elle marqua une pause, ses yeux pétillaient comme une enfant.  

-Un écrivain public, copiste, philanthrope.  

Elle leva légèrement le menton.  

-Le seul homme capable de déchiffre le secret de la pierre philosophale, transformer le plomb en or et fabriquer l’élixir de longue vie. Le maître qui a réussi la transformation totale, du corps, de l’esprit et du monde.  

A son tour elle lui lança un regard moqueur.  

-Je parle d’un cerveau... pas d’un sportif ! 

Aucun d’eux ne connaissaient Nicola Flamel.  

Tous se turent, sans rien ajouter de plus.  

Mais rapidement le silence fut à nouveau rompu, par madeleine qui tentait toujours de se remémorer des indices sur ce qui les attendait, derrière la porte qu’ils s’apprêtaient à ouvrir.  

-Si je me souviens bien... c’était un humain... devenu un véritable monstre, caché au milieu des humains monstrueux... Bon courage à vous. 

Ils se regardèrent.  

Puis, sans un mot, ils vinrent s’assoir chacun dans leurs fauteuils. 

D’un geste de la main, Zulma invita alors, Madeleine à prendre sa place dans le fauteuil face à eux.  

La vieille dame vint s’assoir.  

Puis, à son tour elle commença à lire.  

-Il était une fois...  

Le temps se figea.  

Le crépitement du feu avait disparu.  

Remplacé comme à chaque fois par une porte.  

Celle-ci était élégante, finement travaillée. 

Le bois était poli, brillant parcourue de veines profondes qui dessinaient des motifs naturels.  

Elle semblait ancienne et pourtant intacte, comme préservée du temps.  

Tout autour, sculptées dans le bois, se succédaient des figures issues de l’art du cirque : des têtes de lions à la gueule figée, des clowns aux sourires déformés, des pantins aux traits rigides, des éléphants richement ornés.  

Chaque visage était d’un réalisme troublant, figé dans une expression ambigüe, entre joie forcée et menace silencieuse.  

Romane s’avançât puis introduit la clé dans la serrure.  

Elle tourna et la porte s’ouvrit. 

Ils disparurent.  

Dès leur arrivée, ce fut l’odeur qui les frappa.  

Une odeur de résine, âpre et profonde, celle des pins serrés les uns contre les autres, des troncs anciens, de la sève chauffée par le jour.  

Elle emplissait l’air, collait à la gorge, s’imposait comme une présence.  

Tout autour d’eux, la forêt se dressait, haute et dense, une mer de pins sombres qui semblait ne jamais devoir s’arrêter.  

Il y avait dans cette odeur quelque chose de vaste, presque solennel, une impression de grandeur silencieuse qui écrasait les pensées.  

Un peu plus loin, derrière les troncs alignés, le village se dessina.  

Un hameau de bûcherons au creux de la foret, bâti pour résister plus que pour plaire.  

Des silhouettes robustes s’y mouvaient sans hâte.  

Des hommes large, d’épaules, noueux, rentrant du travail, et des femmes tout aussi solides, occupées à lier des fagots d’un geste sûr.  

Ici, chaque corps semblait façonné par l’effort. 

Même l’auberge, tenue par une femme massive au regard dur, donnait l’impression d’être un lieu de passage plus qu’un refuge. 

Tout respirait le labeur.  

Le bois coupé, la fatigue accumulée, la routine rude d’u travail qui ne laissait pas de place à la douceur.  

Personne ne souriait.  

Les regards glissaient, méfiants, indifférents au mieux.  

Rien n’était franchement hostile, mais rien n’était accueillant non plus.  

Ils sentaient qu’ils n’étaient pas à leur place, que ce village n’ouvrait pas facilement ses portes aux étrangers.  

Et pourtant, malgré cette froideur, la forêt continuait de les envelopper.  

L’odeur des pins persistait, lourde et omniprésente, rappelant sans cesse qu’ici, avant les hommes, il y avait eu les arbres... et qu’ils étaient encore maître des lieux.  

Quand ils baissèrent les yeux sur eux-mêmes, les vêtements n’étaient plus les leurs.  

Une bourse pleine pendait à leur ceinture.  

Ils prirent la direction du village et immédiatement, la taverne s’imposa comme une évidence. 

Ils s’installèrent à une table près d’une fenêtre, et commandèrent trois chopes de bières.  

Une jeune fille s’approcha l’air méfiant.  

Sans un mot elle déposa sur la table trois verres épais.  

Tandis qu’elle s’éloignait, Franck inspecta l’intérieur de la chopine.  

Il porta le verre sous son nez et en respira l’odeur.  

Il écarquilla les yeux, incapable de déterminer ce qui prédominait dans ce mélange odorant de levure fermentées et d’herbes fumée.  

Il grimaça mais trempa tout de même les lèvres dans le breuvage.  

Le liquide trouble toucha sa bouche, une goute s’infiltra au travers, une goute presque collante sur la langue.  

Un gout irrégulier, âpre et amère se prononçât tout d’abord.  

Puis l’amertume s’estompa ne laissant qu’un arrière-gout terreux, presque acide.  

-C’est dégueu...  

Justin lui donna un discret coup de pied qu’elle accompagna d’un regard.  

Franck se tue.  

Il redressa lentement la tête.  

Autour d’eux, plus personne ne conversait.  

Tous les observaient.  

Ils prirent leur courage à deux mains et d’un trait en même temps, ils portèrent les chopes à leurs bouches. 

Puis ils se forcèrent à en avaler une gorgée sans grimacer.  

Les visages retournèrent à leurs conversations, pour le plus grand soulagement de Romane, Justine et Franck. 

A l’extérieur, quelque chose attira leur attention.  

Par la fenêtre, ils le virent.  

Il marchait lentement, seul, au bord du chemin, sa silhouette découpée par la lueur tremblante des lanternes. 

Un petit vieux, voûté juste ce qu’il fallait, les épaules tombantes, les pas courts et réguliers.  

Ses cheveux blancs luisaient presque trop dans la nuit, soigneusement peignés, irréels dans ce décor boueux.  

Et puis il leva la tête.  

Quelque chose se figea aussitôt.  

Son visage... 

Son visage semblait étrange.  

Il était vieux, indéniablement.  

Le corps le disait, la posture le criait.  

Mais la peau... la peau était lisse. 

Trop lisse.  

Pas une ride, pas une cassure, pas cette fatigue que le temps grave partout ailleurs.  

Des joues pleines, rosées, presque enfantines.  

Un nez long, légèrement rougi, comme sculpté dans un bois poli par des années de caresses.  

Et surtout, ce sourire. 

Un sourire doux. 

Calme.  

Bienveillant.  

Un sourire exactement comme dans les livres.  

Les grandes lunettes rondes cerclaient des yeux d’un bleu limpide, trop claire pour cette nuit, trop propre pour cet endroit.  

Des yeux qui semblaient regarder droit devant eux... sans jamais se poser sur le monde.  

Personne ne parla.  

Parce qu'ils n’étaient pas en train de se demander à qui il ressemblait;  

ils savaient. 

Ce n’était pas possible autrement...  

Ils avaient vu ce visage autrefois.  

Sur le papier jauni.  

Dans les illustrations aux couleurs passées 

Dans une histoire qu’on racontait aux enfants.  

-Putain... 

Murmura Franck. 

Ils échangèrent des regards rapides, tendus.  

Tous avaient vu la même chose.  

Tous avaient senti ce même frisson froid glisser le long de leur nuque. 

Ce n’était pas un homme qui ressemblait à Geppetto.  

C’était Geppetto.  

Il continua sa route, dépassa la taverne sans un regard, puis s’enfonça dans l’obscurité du sous-bois.  

Sa silhouette se fondit peu à peu entre les troncs, avalée par la forêt.  

Le silence tomba.  

Alors, sans même en discuter, ils se levèrent.  

Il fallait le suivre.  

Discrètement, ils s’enfoncèrent après lui dans la pinède.  

Leurs pas se voulaient légers mais rapides. 

Au loin, le veille homme à la peau de bébé trottinait gentiment. 

Sans se soucier de ceux qui marchaient dans ses pas.  

Et pourtant, ils les savaient derrière lui.  

La forêt s’éclaircit soudain.  

Là, posée sur une petite butte de terre comme un décor soigneusement arrangé, se dressait une maison. 

Une mansarde basse et trapue, presque écrasée sur elle-même. 

Les murs étaient clairs, flanqué d’un atelier et bordé d’un potager impeccablement tenu. 

Une barrière basse entourait un jardin débordant de couleurs.  

Des fleurs en pleine floraison attiraient les abeilles qui bourdonnaient paisiblement.  

Un petit arbre étendait son ombre sur l’allée.  

Tout était trop parfait. 

Trop calme.  

Comme si la maison n’attendait pas qu’on la découvre, mais qu’on arrive enfin. 

Le petit bonhomme entra dans la maison puis referma la porte.  

Romane, Franck et Justine se tenaient non loin, dissimulés derrière un arbre.  

Eblouie par la beauté de cette petite maisonnette et de son mignon petit jardin perdus entre les Pins gigantesques.  

-Faut qu’on s’approche. 

Lança Franck.  

Les filles acquiescèrent d’un signe de tête.  

Puis doucement, ils sortirent de leur cachette.  

Et avancèrent en silence jusqu’à une fenêtre de la maison.  

Romane jeta un premier coup d’œil.  

A l’intérieur, la pièce baignait dans une lumière douce, presque chaleureuse.  

Assis dans un large fauteuil, se vieil homme leur tournait le dos.  

Son corps semblait s’y être affaissé, comme s’il s’y fondait, immobile, absorbé par quelque chose qu’ils ne pouvaient voir.  

Il ne les regardait pas.  

Il ne pouvait pas les voir.  

Roman sentit la tension retomber.  

Elle fit signe aux autres.  

Ils s’approchèrent à leur tour, prudemment, collant leurs silhouettes au mur, puis au carreau.  

Le vieil homme restait là, de dos, parfaitement indifférent à leur présence.  

Alors une porte grinça.  

Ils se figèrent.  

Dans l’embrasure apparut un enfant.  

Un petit garçon d’une douzaine d’année, peut-être treize.  

Trop frêle pour son âge.  

Trop raide dans ses mouvements.  

Ses mains attiraient immédiatement le regard. 

Elles semblait couvertes d’écorces, la peau épaissie, craquelée, striée de veines sombres qui rappelaient des nervures de bois.  

Ses doigts paraissaient engourdis, presque figé et déformés.  

Ses pieds, nus, portaient les mêmes excroissances irrégulières, comme si son corps tentait de se transformer malgré lui.  

Par endroit, la peau de son visage semblait elle aussi s’épaissir, prenant une teinte plus sombre, plus rugueuse, comme si l’écorce gagnait lentement du terrain.  

Ce n’était pas une malédiction.  

Ils le savaient.  

Ils reconnaissaient ces symptômes.  

Une maladie rare, crue, injuste. 

Une chaire qui se durcissait, se déformait, emprisonnant peu à peu le corps vivant.  

Un mal qui faisait mal au cœur rien qu’à le regarder.  

Le vieil homme parla sans se retourner, d’une voix douce, presque amusée.  

-Ah... tu viens seulement, Giuseppe ? Qu’est-ce que tu faisais donc ?  

L’enfant baissa la tête, honteux, mal à l’aise.  

Il avança de quelques pas, ses mouvements lents, précautionneux, comme si chaque geste lui coûtait.  

Derrière la fenêtre, aucun d’eux ne respirait plus.  

Ils observaient la scène, sidérés.  

Ce n’était pas un monstre.  

Ce n’était pas une créature.  

C’était un enfant malade.  

Le vieil homme se leva alors.  

Le fauteuil grinça légèrement lorsqu’il se redressa.  

Il fit un pas vers l’enfant... puis tourna la tête.  

Son regard se posa droit sur eux.  

A travers le carreau.  

Il les voyait.  

Et, cette fois, il souriait. 

 

D’un signe de la main il leurs fit signe.  

Puis le vieil homme se dirigeât vers la porte.  

Eux restèrent là.  

Immobile.  

Idiots.  

La chasse au monstre les avait conduits à la porte d’un enfant malade.  

Ils s’étaient méfiés de Geppetto, presque par réflexe.  

Parce qu’il souriait trop, parce qu’il avait cette douceur décalée qui jurait dans ce décor peuplé de visages austères.  

Alors ils l’avaient suivi, sans malveillance ni intention précise.  

Juste parce que c’était ce qu’on attendait d’eux.  

Et puis ils avaient regardé par la fenêtre.  

Ils savaient ce qu’ils voyaient.  

Ils connaissaient cette maladie.  

Ils en avaient entendu parler, l’avait vue en images, dans les reportages, sur des écrans.  

Le syndrome de l’homme-arbre.  

Un mot posé sur quelque chose d’innommable, qui n’enlevait rien à la violence de ce que subissait ceux forcer de vivre avec.  

Leur réaction fut immédiate.  

Pas de peur.  

Pas de doute.  

Juste un coup dans le ventre.  

Parce que ce n’était pas une anomalie à traquer.  

Pas une malédiction, ni même un signe.  

C’était un enfant qui souffrait.  

Et soudain, tout leur parut déplacé.  

Jusqu’à leurs présences ici.  

La porte s’ouvrit. 

Le vieil homme souriant apparut.  

-Bonjour, je peux vous aider ? 

Aucun d’eux ne répondit tout de suite.  

L’air froid sembla s’être engouffré avec la porte, ou peut-être était-ce autre chose : une sensation lourde, désagréable, celle qui naît quand une certitude s’effondre sans bruit.  

Ils restèrent plantés là, incapable de soutenir longtemps son regard clair, avec cette impression brutale de ne plus avoir rien à faire ici.  

Plus rien à traquer.  

Plus rien à débusquer.  

Derrière l’homme, ils aperçurent l’enfant.  

trop pâle, trop maigre, caché comme un animal craintif.  

Pas une créature, pas un monstre.  

Un enfant.  

La honte leur Mona au visage, lente, poisseuse.  

Roman balbutia enfin d’une voix maladroitement légère. 

-Nous... nous sommes des voyageurs... on s’est un peu perdu. On a vu la maison, elle avait l’air... si jolie... on ne voulait pas déranger.  

Le vieil homme eut un petit rire franc, presque chaleureux.  

-Déranger ? Mais pas du tout. Vous tombez bien, il va bientôt faire nuit. Et le chemin jusqu’au village est traître à cette heure-ci. Vous risqueriez de vous perdre davantage.  

Il s’écarta pour leur laisser le passage. 

-Entrez donc. Vous devez être épuisés.  

Ce fut le coup de grâce.  

Ils échangèrent un regard bref, fuyant.  

Des chasseurs de monstres invités à se mettre à l’abri par un vieil homme affable.  

Leurs soupçons devenaient grotesques.  

Ils se sentirent... incroyablement cons. 

Pour ils acceptèrent l’invitation.  

Il n’y avait plus rien à chasser ici.  

Geppetto les guida jusqu’à la mansarde.  

L’endroit était petit, encombré, vivant.  

Des objets de bois à moitié achevés traînaient un peu partout, figurines, jouets, pièces étranges dont ils ne saisissaient pas toujours l’utilité.  

Des copeaux jonchaient le sol, mêlés à des livres empilés sans ordre, ouverts, refermés, annoté.  

Rien n’était vraiment rangé, mais rien n’était sale non plus.  

C’était le désordre d’une maison habitée.  

Aimée.  

L’enfant les observait en silence.  

Trop pâle, trop immobile.  

Sa peau, par endroits, semblait durcie, striée de veinures sombres qui rappelaient l’écorce.  

Il serrait contre lui un petit pantin de bois : un criquet coiffé d’un haut de forme minuscule, finement sculpté, presque délicat.  

L’objet était mignon... et pourtant, quelque chose, dans sa présence, mettait Romane mal à l’aise.  

Comme une sensation qu’on ne parvient pas à nommer.  

Geppetto parla beaucoup, ce soir-là.  

D’une voix simple, sans chercher à se plaindre.  

Il expliqua que l’enfant s’appelait Giuseppe.  

Qu’il l’avait trouvé alors qu’il n’était encore qu’un nourrisson.  

Que sa peau c’était mise à changer très tôt, comme si le bois l’avait choisi avant même qu’il n’ouvre les yeux.  

Il parla de la peur des villageois.  

Du rejet.  

Des regards, des murmures et des enfants cruels.  

-Ils l’ont surnommé Pinocchio... à cause des pins, tout autour. Ce n’est pas très gentil... mais c’est resté.  

Puis, Geppetto évoqua sa femme.  

Morte en couche.  

La maison trop grande, le vide.  

-Le destin est étrange il n’avait personne... Moi non plus. Alors...  

Conclut-il. 

Le repas fut simple, nourrissant, trop peut-être.  

La fatigue s’installa sans prévenir, lourde, écrasante.  

Les paroles se firent plus rares.  

Les paupières plus lourdes.  

Franck s’endormit le premier, la tête presque dans son assiette.  

Puis Justine, affaissée sur le dossier de sa chaise.  

Romane ne tarda pas à suivre.  

Elle tenta de résister.  

Lutta contre le sommeil, les dents serrées, le cœur battant trop vite.  

Ce n’était pas normal.  

Elle le sentait, cette torpeur n’avait rien de naturel.  

Sa vision se brouillait, les sons se mélangeaient.  

Elle tenta de se lever, mais son corps refusa d’obéir.  

Alors, juste avant de sombrer, elle entendit des voix.  

Celle de Geppetto.  

Celle de l’enfant.  

Et une troisième.  

Une voix qu’elle ne connaissait pas.  

Elle n’en comprit pas les mots. 

Seulement la présence.  

Puis tout s’éteignit.  

Un rayon de soleil traversa la pièce et vint caresser le visage encore endormi de Justine. Elle plissa les yeux avant de les ouvrir, gênée par le faisceau de lumière. 

A présent, elle se trouvait dans un gros fauteuil, couverte jusqu’à la taille par une couverture en laine blanche et jaune.  

Romane elle aussi, dormait non loin, allongée sur un petit sofa et sur le sol, Franck, lui ressemblait à un gros chat enroulé sur lui-même au pied de la table basse sur le tapis épais.  

-Merde ! Réveillez-vous! 

Vociféra-t- elle dans un sursaut.  

D’un bond, tous se redressèrent rapidement.  

Les paupières et la tête encore alourdit par le sommeil qui c’était emparé d’eux sans prévenir.  

-On s’est endormi ?  

Demanda Franck, le pli de sa manche encore visible le long de sa joue. 

-J’y crois pas une seconde...   

-On verra ça après.  

Justine interrompit Romane.  

Elle venait d’apercevoir Geppetto dehors au travers de la fenêtre.  

D’un mouvement de tête elle désigna le vieil homme qui déjà s’afférait au jardin.  

Ils allèrent à sa rencontre.  

-Ah ! Vous voilà ! Vous deviez être épuisé par votre voyage. Vous vous êtes endormis si vite... 

Dit il.  

Toujours souriant.  

Toujours aimable.  

Romane força un léger rire.  

-Oui... c’est vrai. Nous devions en avoir besoin.  

Justine acquiesça.  

-Nous n’avons même pas vu la nuit passer.  

Geppetto hocha la tête, satisfait.  

-Le soleil est un cadeau précieux. 

Il y eut un silence.  

Romane inspira.  

-D’ailleurs... nous nous demandions... serait-il possible de rester une nuit de plus ?  

Le vieil homme les observa.  

Une seconde.  

Deux seconde.  

Puis son sourire s’élargit.  

-Bien sûr.  

-En contrepartie nous pourrions peut-être faire quelques corvées ? Ou vous apportez notre aide pour quelques choses ?  

Le vieil secoua doucement la tête.  

-J’ai toute l’aide qu’il me faut vous savez... mon petit Giuseppe est un bon petit... mais si vous le souhaitez... aujourd’hui c’est le jour de marché... vous pourrez trouver tout ce dont vous avez besoin pour nous préparer un bon repas. 

Ils acceptèrent et prirent la route pour se rendre au marché. 

Le village apparut lentement entre les troncs, comme s’il hésitait à se montrer.  

Le marché se tenait bien, comme Geppetto l’avait dit. 

Des étals de bois, des tissus grossiers, des cageots de fruits, des pains encore chauds. 

Tout semblait normal.  

Et pourtant... 

Personne ne parlait fort.  

Les voix étaient basses.  

Etouffées.  

Quelqu’un pleurait.  

Pas discrètement.  

Pas dignement.  

Non. 

Quelqu’un pleurait quelque chose qui c’était brisé pour toujours. 

Ils échangèrent un regard.  

-T’entends ?  

Ils firent leurs achats malgré tout.  

Du pain, des légumes, un morceau de viande.  

Tout ce qu’il leurs fallait pour continuer à faire semblant, comme si tout allait bien. 

Mais en passant devant une vieille femme, ils virent ses mains trembler.  

-Excusez-moi... qu’est ce qu’il se passe ?  

La femme leva vers eux des yeux rouges.  

-Ils l’ont retrouvé ce matin... 

Sa voix se brisa.  

-Le petit Thomas... dans la forêt.  

Plus personne ne respirait.  

Puis elle murmura. 

-Il n’avait plus d’yeux.  

Le monde sembla basculer. 

-... quoi ?  

-On les lui a pris.  

Elle serra son tablier.  

-Et ce n’est pas le premier... non. C’est le huitième... 

 

Un frisson d’effroi leurs parcourut la colonne vertébrale.  

-Les sept autres avant lui... ils leurs manquaient tous quelque chose à eux aussi... c’est l’œuvre d’un monstre... un de ceux qui emporte les petits... 

Personne ne parla.  

Ils quittèrent le village plus vite qu’ils n’étaient venus.  

La forêt les repris. 

Elle s’était refermée derrière eux sans bruit, comme si elle n’avait jamais toléré leur présence et cherchait désormais à l’effacer.  

Romane marchait en tête, mais elle ne regardait rien.  

Ses yeux traversaient les troncs sans les voir.  

Les mots qu’ils venaient d’entendre continuaient de résonner en elle, avec cette insistance obscène des vérités qu’on refuse. 

Des enfants. 

Elle n’arrivait pas à leur donner un visage.  

Franck suivait, les mains dans les poches, le dos voûté.  

Il fixait le sol, comme s’il espérait y trouver une explication, une trace, quelque chose de rationnel auquel se raccrocher.  

Justine, elle, marchait plus lentement.  

Elle avait froid.  

Pas le froid de la nuit... celui-ci, elle le connaissait.  

C’était autre chose, un froid intérieur, installé quelque part entre sa groge et sa poitrine, et qui refusait de partir.  

-Pourquoi des enfants... 

Murmura-t- elle finalement.  

Sa voix se perdit presque aussitôt dans l’épaisseur des bois.  

Franck releva légèrement la tête.  

-Parce que c’est facile.  

Personne ne répondit.  

Le silence qui suivit n’était pas un silence vide.  

C’était un silence plein de ce qu’ils n’osaient plus dire. 

-Quel genre de monstre s’en prend aux enfants ?  

Le mot resta suspendu entre eux. 

Monstre. 

Il en existait tant de forme dans cette histoire.  

Ici les morts restaient endormis à tout jamais.  

Ici, il n’y avait pas la mer, aucun appel ne remontait des abysses.  

Ici, dans l’ombre de la forêt un prédateur chassait des proies bien trop frêle pour avoir le moindre espoir de lui survivre.   

Franck s’apprêtait à répondre lorsqu’un courant d’air traversa la forêt.  

Ce ne fut pas une rafale.  

Ce fut un passage.  

Un souffle glacial, précis, qui les traversa sans déplacer une seule feuille.  

Justin s’arrêta net. 

Elle porta une main à sa poitrine.  

-Vous sentez ça ? 

Romane n’eut pas besoin de répondre.  

Elle l’avait senti.  

Quelque chose venait de les toucher.  

Ou de les reconnaitre.  

C’est alors qu’ils entendirent la musique.  

Une note, d’abord.  

Puis une autre.  

Une mélodie hésitante, presque timide, comme si elle cherchait à se souvenir d’elle-même.  

Puis vinrent les rires.  

Des rires d’enfants.  

des rires d’adultes... des applaudissements.  

Une voix lointaine, déformée par la distance.  

La fête.  

Justine fronça les sourcils.  

-On dirait... un cirque ? 

Franck et Romane restèrent silencieux.  

La musique venait de quelque part, devant eux.  

Non loin. 

Alors ils avancèrent. 

La végétation devenait plus dense à mesure qu’ils progressaient.  

Les ronces s’accrochaient à leurs vêtements, les branches basses leurs barraient le passage.  

La forêt semblait lutter.  

Comme si elle tentait de dissimuler ce qui se trouvai derrière.  

Ou de les empêcher d’y accéder.  

Ils durent écarter les branches à deux mains.  

Se frayer un chemin.  

Et soudain...  

Ils débouchèrent.  

La musique s’arrêta.  

Le silence fut immédiat.  

Brutal.  

Devant eux, le cirque se dressait.  

Ou plutôt ce qu’il en restait.   

Ils demeurèrent immobile quelques secondes, incapables d’avancer d’avantage, comme si franchir cette distance revenait à accepter ce qu’ils voyaient. 

Les roulottes formaient encore un cercle irrégulier, mais aucune n’avaient survécu intacte. 

Le bois, noirci par le temps, avait éclaté en longues fissures béantes.  

Certaines s’étaient affaissées sur leurs propres roues, d’autres s’étaient ouvertes comme des carcasses, leurs entrailles livrées à l’air libre.  

Les portes pendaient de travers, retenues par un seul gond, grinçant parfois sous l’effet d’un vent qu’ils ne sentaient pas.  

Les cages étaient ouvertes.  

Toutes.  

Le métal était tordu, forcé vers l’extérieur, comme si ce qui se trouvait à l ‘intérieur n’avait ps cherché à sortir... 

Mais que quelque chose avait cherché à entrer.  

Romane fit un pas.  

Le sol était jonché de débris.  

Des morceaux d’affiches, des éclats de bois, des tissu décolorés. 

On distinguait encore des couleurs autrefois vives, des rouges et des ors désormais mangés par la moississure.  

Et pourtant... 

Elle l’entendit.  

Un rire.  

Juste derrière elle.  

Elle se retourna brusquement.  

Il n’y avait rien.  

Seulement Franck et Justine, figés eux aussi.  

-T’as... 

Commença Justine.  

Elle ne termina pas.  

Un souffle passa à nouveau entre eux.  

Précis.  

Rapide.  

Comme quelqu’un qui courait.  

Puis, plu loin, un hurlement.  

Un cri bref.  

Arraché.  

Romane sentit son estomac se contracter.  

Ce lieu n’était plus un cirque. 

Il n’était pas abandonné.  

Ce lieu était un cimetière.  

Il était mort.  

D’une blessure ouverte.  

Ils avancèrent malgré eux.  

Chaque pas leurs donnait la sensation de profaner quelque chose.  

Ils passèrent devant une roulotte dont la façade avait été arrachée.  

A l’intérieur, un berceau.  

Petit.  

De bois blanc.  

Renversé.  

Une des barrières pendait, brisée.  

Justin s’arrêta.  

Elle ne le toucha pas.  

Elle n’en eut pas la force.  

Mais elle comprit. 

Un froid plus profond encore s’installa en elle.  

Ils continuèrent.  

Autour d’eux, le cirque se dressait comme un tombeau ancien.  

Des pancartes penchaient encore sur leurs piquets, leurs lettres effacée mais lisibles.  

LA FEMME A BARBE 

L’HOMME LE PLUS FORT DU MONDE 

L’ENFANT ARBRE 

LA PLUS PETITE FEMME VIVANTE 

Des promesse d’ermerveillement.  

Devenues des épitaphes.  

Et toujours, par moments... un mouvement du coin de l’œil.  

Une ombre qui n’existait pas.  

Une lueur qui disparaissait lorsqu’ils la regardaient.  

Les pleurs d’un enfants.  

Puis plus rien.  

Enfin, ils le virent.  

Au fond.  

Le grand chapiteau.  

Il dominait les ruines.  

Contrairement au reste, il tenait encore debout.  

Sa toile, usée et sale, flottait lentement dans l’air notcturne, comme un respiration lente.  

Et surtout... il y’avait de la lumière.  

Une leur faible.  

Jaune.  

Vivante.  

Elle s’échappait de l’entrée entrouverte.  

Le rideau frémissait doucement.  

Comme une invitation.  

Ou un avertissement.  

Romane s’arrêta à quelque pas.  

Elle sentit que les autres s’étaient arrêtés aussi.  

Personne ne parlait.  

Parce qu’ils savaient tous les trois...  

Que quoi que ce soit qui vivait encore ici... 

Se trouvait derrière ce rideau. 

Le tissu du chapiteau respirait.  

Pas vraiment. 

Mais il en donnait l’impression.  

Soulevé par un vent qui n’existait pas, le lourd rideau rouge et blanc ondulait lentement, comme la poitrine d’un animal endormi.  

Romane fut la première à tendre la main.  

Le tissu était froid.  

Plus froid que l’air.  

Elle écarta le pan. 

Il se dressait là.  

Pas immense.  

Pas infini. 

Mais assez grand pour que le sommet de sa ramure vienne mourir contre la toile du chapiteau, la déformant en une bosse tendue vers le ciel invisible.  

Son tronc était blanc.  

Pas le blanc pur de la neige.  

Un blanc malade.  

Un blanc d’os ancien.  

Sa surface était crevassée, ouverte par endroits comme une chaire trop longtemps exposée.  

Dans certaines fissures, le bois avait noirci, pourri, creusé de cavités sombres... et pourtant... 

Il vivait.  

Ils le voyaient.  

Ils le sentaient.  

Trois racines énormes émergeaient de sa base, épaisses comme des colonnes.  

Elles disparaissaient dans le sol de sciure, soulevant la terre comme si quelque chose, dessous, cherchait encore à respirer.  

Le silence était religieux.  

Ou coupable.  

Romane leva les yeux.  

Et c’est là qu’elle vit les peintures.  

Tout autour d’eux, sur la toile intérieure du chapiteau, le cirque avait disparu. 

A la place, des fresques anciennes, presque effacés, recouvraient le tissu.  

Trois cerfs aux bois immenses.  

Un dragon dont la gueule ouverte dévorait des racines noueuses.  

Un aigle perché au sommet d’un arbre impossible.  

Et, entre ses branches, un petit écureuil figé dans une course éternelle.  

Leurs couleurs étaient passées.  

Mais leurs regards...  

Leurs regards semblaient vivants.  

-Putain...  

La voix de Franck trembla.  

-Putain, j’suis dégoûté que Zulma soit pas là...  

Les filles tournèrent la tête vers lui.  

Il fixait l’arbre avec une intensité presque douloureuse.  

-J’ai peut-être eut l’air d’un con avec Flamini... mais cet arbre-là... je le connais ! 

Personne ne répondit.  

-J’vous le jure ! Je l’ai déjà vu... 

Il chercha leurs regards.  

-Dans des jeux vidéo...  

Il avala sa salive.  

-C’est Yggdrasil... enfin en petit... 

Justine fronça les sourcils.  

-Yggdrasil ?  

-Ouai ! On dirait une petite réplique de cet arbre-là ! L'arbre du monde, celui qui relie tout !  

Il eut un rire nerveux.  

-Je sais que... j’suis pas un puit de savoir mais là... les filles... Enfin, vous me connaissez ? J’ai toujours été un geek... j’ai des milliers d’heures de quêtes en tout genre au compteur et je peux vous dire que j’en ai bouffé des mythologies... j’suis sûr de moi... cet arbre c’est un mini-Yggdrasil... tout y est... c’est lui... 

Il désigna l’arbre.  

-La preuve.  

Romane s’était approchée.  

Quelque chose descendait doucement.  

Une liane fine, pâle.  

Elle oscillait doucement.  

Et à son extrémité... 

Une clé.  

Faite du même bois blanc que le tronc.  

Elle tournait lentement sur elle-même.  

Comme si elle attendait.  

Romane tendit la main.  

Derrière elle, Justine retint son souffle.  

Franck ne bougeait plus.  

Ses doigts se refermèrent sur le bois.  

Et au moment précis où elle la toucha... 

CRAC. 

Le bruit fut sec.  

Net.  

A leurs pieds, une petite racine, fine et tordue, venait de se briser.  

Elle gisait là.  

Inerte.  

Ils la regardèrent.  

Puis se regardèrent.  

-... On devrait partir.  

Dit Romane, sa voix était basse.  

-Il faut qu’on retourne chez Geppetto.  

Personne ne discuta.  

Il se tournèrent.  

Firent un pas, puis deux.  

Justine s’arrêta.  

Elle regarda derrière elle.  

La racine brisée était toujours là.  

Ridicule.  

Sans importance.  

Et pourtant... 

Sans vraiment savoir pourquoi, elle se pencha.  

La ramassa.  

Le bois était tiède.  

Elle la glissa dans sa poche.  

Et sans un mot, elle quitta le chapiteau.  

Derrière eux, l’arbre continua de respirer.  

 

Le soleil glissait derrière la lisière des bois lorsque la maison apparut.  

Sa silhouette noire découpait sur un ciel orange sale, comme une dent cariée plantée dans la chaire du monde.  

Les fleurs belles et ouvertes le matin même étaient à présent fanées et mourantes.  

Le charme se fissurait.  

Ils le savaient.  

Personne ne parlait.  

Ils s’arrêtèrent devant la porte.  

Romane sortit la première sa fiole.  

Le verre, minuscule, contenait à peinte quelques gouttes d’un liquide claire, presque invisible.  

-C’est maintenant ou jamais.  

Mumura Justine.  

Ils acquiescèrent.  

Un à un, ils portèrent la fiole à leurs lèvres.  

Une seule goutte.  

Sur la langue.  

Le goût était étrange.  

Ni bon.  

Ni mauvais.  

Absent.  

Puis ils rangèrent leurs fioles.  

Romane posa sa main sur la poignée.  

Et ils entrèrent.  

Le repas fut identique à la veille.  

Même table.  

Même lumière tremblante.  

Même odeur de bois humide.  

Geppetto parlait.  

Pinocchio non.  

Ses yeux pâles glissaient parfois sur eux, trop longtemps.  

Comme s’il attendait quelque chose.  

Ils mangèrent.  

Ils attendirent.  

Et, au moment exact ou cela s’était produit la veille... 

Romane laissa sa tête basculer sur le côté.  

Justine l’imita.  

Franck aussi.  

Le silence retomba.  

Ils restèrent immobiles.  

Respirant lentement.  

Les yeux clos.  

Le cœur battant trop vite.  

Des pas.  

Une chaise qu’on pousse.  

Une voix.  

-Ils dorment.  

Geppetto.  

Plus bas.  

Plus loin.  

Une autre voix.  

Celle qu’ils avaient entendue.  

C’elle qui n’existait pas dans leurs souvenirs. 

-T’en es sûr ?  

Un murmure.  

Froid.  

-Oui.  

Un silence... puis... 

-C’est la derniere fois. 

Le sang de Justine se glaça.  

-S’ils sont encore là demain... il faudra s’en débarasser définitivement.  

Un frisson parcourut son corps.  

Mais elle ne bougea pas.  

Ne respira presque plus.  

Un autre silence.  

Puis des mains.  

On les souleva.  

On les traîna.  

On les déposa.  

Exactement comme la veille.  

Le salon.  

Le canapé.  

Le sol.  

Ils entendirent la porte.  

Puis des pas.  

Qui s’éloignaient.  

Longtemps.  

Puis... 

Plus rien.  

Romane ouvrit les yeux.  

Les autres aussi.  

Ils échangèrent un regard.  

Personne ne parla.  

Ils se levèrent et s’approchèrent de la fenêtre.  

Dehors.  

Trois silhouettes.  

Geppetto. 

Giuseppe. 

Et une troisième.  

Indistincte.  

Floue.  

Comme mangé par l’ombre.  

-Dépêche-toi.  

Dit Geppetto.  

Sa voix portait dans la nuit.  

-Je vous attendrais en bas...  

Pinocchio acquiesça.  

La troisième silhouette aussi.  

Puis ils se séparèrent.  

L’enfant partit en courant vers les bois.  

Une lanterne oscillait dans sa main.  

La lumière dansait entre les troncs.  

Romane ouvrit la porte.  

-Maintenant ! 

Ils coururent.  

Le froid mordit leurs poumons.  

La terre craquait sous leurs pas.  

Devant eux, la lumière.  

Toujours.  

Ils le suivaient.  

Sans savoir s’il les entendait.  

Sans savoir s’il les attendait.  

Puis les lanternes du village apparurent.  

Guiseppe s’y engouffra.  

Ils accélérèrent.  

Entrèrent à leur tour.  

Deux rues. 

Pas plus.  

Le silence.  

Puis... 

Un cri.  

Aigu.  

Déchirant.  

Humain.  

Ils se figèrent.  

Puis coururent vers les bois.  

Vers le cri. 

Ils le trouvèrent.  

Le petit garçon était étendu sur le dos.  

Les yeux ouverts.  

Figés.  

Sa bouche tordue dans un hurlement qui n’existait plus.  

Et ses mains... 

Il n’avait plus de mains.  

Seulement deux moignons rouges.  

La terre autour de lui était noire de sang.  

Franck recula.  

-Putain... 

Justine ne reprisait plus.  

Romane regardait.  

Incapable de détourner les yeux.  

Un buisson bougea.  

Là-bas.  

Quelque chose fuyait.  

Petite.  

Rapide.  

Pinocchio.  

Ils échangèrent un regard.  

Et repartirent.  

Coururent.  

Encore.  

Jusqu’à la maison.  

La porte était ouverte ;  

Elle grinça doucement.  

Ils entrèrent.  

Personne.  

Puis, un fracas.  

Violent.  

Sourd.  

Ils se figèrent.  

Un autre coup.  

Puis un cri.  

Un cri d’enfant.  

-Non... Pitié. 

Romane blêmit.  

-le petit... 

Sa voix venait d’en dessous.  

Un choc.  

Du bois brisé.  

Quelque chose qu’on traine.  

-Je vous en prie !  

Franck se précipita dans le couloir.  

-Ça vient de la cave !  

Ils cherchèrent.  

Une trappe.  

Une porte.  

N’importe quoi.  

Il n’y avait rien.  

Seulement le plancher.  

Et les cris.  

Justine tourna sur elle-même, paniquée.  

-Y’a pas d’accès ! 

Un hurlement.  

Plus aigu.  

Plus faible.  

Ils sortirent en courant.  

Contournèrent la maison.  

Et c’est là qu’ils la virent.  

La butte.  

Une masse de terre sombre, collée aux fondations.  

-Elle était pas là... 

Murmura Franck.  

Ils n’hésitèrent pas.  

Ils creusèrent.  

A mains nues.  

La terre était froide.  

Compacte.  

Elle s’infiltrait sous leurs ongles.  

Ils creusaient.  

Creusaient.  

Encore.  

Les cris continuaient.  

Etouffés.  

-Dépêchez-vous ! 

La voix n’était plus qu’un souffle.  

Franck frappa le sol.  

-On va jamais y arriver ! 

Romane tremblait.  

Ses mains fouillaient sa poche.  

Sans réfléchir.  

Elle sortit la clé.  

Le bois blanc semblait plus pâle encore dans la nuit.  

Elle la serra.  

Pourquoi ?  

Elle n’en savait rien.  

Mais elle ne l’avait pas prise pour rien.  

La terre vibra.  

A peine.  

Elle la regarda.  

Puis regarda la butte.  

Et elle comprit.  

Pas avec sa tête.  

Avec autre chose.  

Elle planta la clé dans la terre.  

Le sol hurla.  

Un craquement monstrueux déchira la nuit.  

La terre s’ouvrit.  

Comme une bouche.  

Devant eux, l’obscurité.  

Ils n’hésitèrent pas.  

Le trou béant s’ouvrait sou leurs pieds, avalant la lumière.  

Un escalier.  

Pas construit.  

Formé.  

Comme si la terre avait été creusé pour eux.  

Ils descendirent.  

Et le sol disparut sous leurs pieds. 

La pièce s’ouvrit devant eux.  

L’atelier.  

Et l’horreur.  

Geppetto était là, penché sur la table.  

Ses mains serrées autour du cou de Pinocchio.  

Le petit corps convulsait.  

Son visage, déjà déformé par les excroissances de bois, virait au bleu. 

Des plaques d’écorce craquaient sous la pression.  

Ses doigts griffaient les poignets de son père, inutiles, faible.  

Il suffoquait.  

Geppetto bavait.  

Une mousse blanche coulait au coin de ses lèvres.  

Son visage n’avait plus rien d’humain.  

Seulement la haine.  

-Non ! 

Franck se jeta sur lui.  

-DERRIERE TOI ! 

La voix claqua.  

Franck se retourna trop tad.  

Quelque chose le percuta.  

Petit.  

Dur.  

Il seffondra.  

Pinocchio roula de l’autre côté de la table.  

Ils levèrent les yeux.  

Et le virent.  

Le criquet.  

Le petit pantin de bois se tenait debout sur l’établi.  

Ses yeux peints fixés sur eux.  

Vivants.  

-Vous n’auriez pas dû venir.  

Sa voix grinçait.  

Geppetto se redressa lentement. 

Il ramassa un couteau.  

Un long couteau à bois.  

Sa lame reflétait la lanterne.  

-C’est une affaire de famille. 

Il sourit.  

Un sourire brisé.  

-Une famille... qui n’est pas encore terminée. 

Pinocchio pleurait.  

-Papa... ?  

Geppetto ne le regarda pas.  

-On m’a tout pris.  

Sa voix tremblait.  

Pas de faiblesse.  

De rage.  

-Ma femme. 

Il sera le couteau.  

-Elle est morte en lui donnant la vie.  

Il désigna le vide.  

-Il est mort avec elle.  

Son regard brûlait.  

-Je n’avais rien fait pour mériter ça.  

Personne ne parla.  

-Alors j’ai compris.  

Il sourit.  

-Le cirque est arrivé.  

Son regard glissa vers Pinocchio.  

-Et avec lui... toi. 

Pinocchio secoua la tête.  

-Non...  

-un enfant de bois.  

Sa voix devint douce.  

-Un signe... alors... je les ai tous tués.  

Le silence explosa.  

-Je t’ai pris.  

Pinocchio pleurait.  

-Je t’ai élevé... je t’ai préparé.  

Il designa l’atelier.  

Dans l’ombre, un forme se dessinait, un corps, un enfant.  

-J’ai déjà créé la vie.  

Le criquet inclina la tête.  

-Jiminy.  

Sa petite voix sifflait.  

-C’était si facile d’attirer les autres.  

Pinocchio tremblait.  

-Non... 

-Leurs yeux... leurs jambes... leurs mains... 

Franck recula.  

-Il ne manque plus que les pièces maitresses... 

Il regarda Pinocchio.  

-Un esprit docile d’un garçon bien sage et obéissant... Un cœur pur... Toi mon tout petit Giuseppe.  

Pinocchio comprit.  

Son visage s’effondra.  

-Tu... tu disais que tu m’avais choisi pour être ton fils...tu disais... que tu m’aimais.  

Geppetto ne répondit pas.  

Il leva le couteau.  

-Ce sera bientôt vrai... tu es la dernière pièce... celle qui me manque pour donner vie a mon fils... celui que je méritais... celui qu’on m’a volé.  

Pinocchio tomba à genoux.  

-J’ai tué... tu avais promis... 

Sa voix se brisa.  

-Je suis un monstre... 

Ses larmes tombèrent sur le bois de ses mains.  

-Je voulais juste être... comme eux... un vrai garçon... 

Le criquet éclata de rire.  

Un rire aigu.  

Il bondit.  

Directement vers Romane.  

Au même instant, Geppetto leva son couteau et se jeta sur eux.  

Franck l’attrapa.  

Ses mains se refermèrent sur ses bras.  

-LACHE CA !  

Mais le vieil homme était fort.  

Terriblement fort.  

Ses muscles noueux tremblaient sous l’effort.  

La lame descandait.  

Lentement.  

Inexorablement.  

Romane pivota.  

Et frappa.  

Son pied heurta le criquet.  

Le petit corps de bois traversa la pièce et alla s’écraser contre le mur dans un bruit sec.  

Il retomba.  

Immobile.  

Une seconde.  

Puis ses doigts bougèrent déjà.  

Justine se jeta sur Geppetto.  

De tout son poids. 

Elle s’accrocha à son bras.  

-Franck ! 

L’impact fit trembler la table.  

Une cruche bascula.  

Se renversa.  

L’eau se répandit.  

Sur le sol.  

Sur leurs pieds.  

Sur la racine.  

La racine.  

Elle avait glissé hors de la poche de Justine au moment de son assaut.  

Elle était tombée sur le sol et l’eau c’était rependue sur toute sa longueur.  

Geppetto la vit.  

Son visage changea.  

-Non.  

Un souffle.  

La racine trembla.  

Puis s’enfonça dans le bois, dans la terre... 

Comme si elle respirait.  

Franck et Justine guidés par l’instinct firent un bond en arrière.  

Geppetto lui aussi, tenta de reculer.  

Trop tard.  

La racine jaillit.  

Elle s’enroula autour de sa cheville.  

Il cria.  

Tomba.  

Une deuxième vrilla, puis une troisième, monta le long de sa jambe.  

Se serra.  

L’immobilisa.  

Le criquet bondit à son secours, mais la racine le trouva aussi.  

Elle l’attrapa en plein vol.  

Ses membres minuscules se débattaient inutilement avec rage.  

Il hurla.  

Pinocchio lui, n’avait toujours pas bougé.  

Il se tenait là, immobile derrière la table.  

Toujours vivant.  

Toujours libre.  

Jiminy se débattait furieusement.  

Ses membres de bois tiraient contre l’étreinte de la racine.  

-NON ! PAS ENCORE !  

Sa voix grinçait, déformée par la panique.  

-PAS ENCORE ! TU M’ENTENDS VIEIL INCAPABLE ?  

Il tourna sa tête peinte vers Geppetto.  

-T’AS PROMIS !  

Geppetto ne répondait pas.  

La racine lui enserrait la jambe jusqu’à la hanche.  

Ses doigts glissaient le sol.  

Son regard, lui, était fixé ailleurs.  

Sur Pinocchio.  

Pinocchio tremblait.  

Ses yeux passaient de la racine au criquet, à Geppetto, à ses mains.  

Ses mains de bois.  

Le criquet éclata d’un rire sec.  

-Tu vois ?!  

Il cracha presque les mots.  

-Je te l’avais dit ! Ça recommence toujours ! 

Ses yeux revinrent sur Geppetto.  

-C’est encore à cause de lui ! 

Pinocchio recula d’un pas.  

Ses mains tremblaient.  

-Je... je l’ai fait pour vous... 

Sa voix se brisa.  

-Vous m’aviez dit que... que je pouvais changer... 

Le criquet éclata.  

-FERME LA ! 

Son petit corps articulé se tordait toujours sous la colère.  

-Sale traître ! Sale petit traître ! 

Pinocchio secoua la tête, les larmes coulait sur ses joues librement.  

-Non... non... moi je... je vous croyais... 

Le criquet pouffa d’un rire sans joie.  

-Tu nous croyais ?  

Sa voix devint glaciale.  

-Mais tu crois qu’ils étaient quoi, ces enfants ?  

Silence.  

Pinocchio n’osa par répondre.  

-Des monstres ?  

Le mot claqua.  

-Non... c’était des gosses... de sacrés petits connards mais... juste des gosses.  

Chaque mot s’enfonçait en lui comme un clou.  

-Ils étaient méchants, cruel, parfois... 

Il se pencha malgré l’étreinte.  

-Comme tous les enfants.  

Le criquet souffla.  

-Mais ils n’étaient pas des monstres.  

Pinocchio tremblait.  

-Et toi... 

Il le fixa.  

-Toi, tu les as tués.  

Pinocchio secoua la tête.  

-Non... on m’a dit que... 

-ON T’A DIT ! 

Le criquet hurla.  

-Et tu as obéi !  

Le silence tomba.  

Puis, plus bas, il reprit.  

-Parce que tu voulais devenir un vrai garçon...ou parce que tu voulais te venger d’eux...  

Pinocchio cessa de respirer.  

-Tu voulait ta vie.  

Il murmura.  

-Alors tu as pris la leur.  

Les jambes de Pinocchio cédèrent.  

Il tomba à genoux.  

-Je... je ne voulais pas... 

Le criquet cracha :  

-Tu avait le choix... et tu as choisis. 

L’enfant regarda ses mains recouvertes par le bois.  

Il ne voyait plus sur elles que le sang.  

Son esprit était hanté par les cris et les regards.  

-La malédiction ne fait pas de toi un monstre.  

Le pantin prit une profonde inspiration.  

-Le bois ne fait pas de toi un monstre.  

Il murmura à nouveau :  

-C’est ce que tu as choisis de faire... tu es devenu un monstre... 

Il planta ses yeux dans les siens.  

-Le jour où tu as accepté.  

Justine hurla.  

-CA SUFFIT !  

Le mot claqua dans la pièce.  

Tout le monde se figea.  

Sa poitrine se soulevait violemment, ses mains tremblaient. 

-Vous n’avez pas le droit... 

Sa voix se brisa.  

-Vous n’avez pas le droit de lui faire porter tout ça.  

Elle s’avança et se plaça devant Pinocchio, comme un rempart.  

-C’est un enfant malade.  

Elle se tourna vers lui.  

Ses yeux s’adoucirent.  

-Ecoute moi... tu as été manipulé. 

Elle s’accroupit à sa hauteur. 

-tu n’as jamais été son fils... tu étais son outil.  

Le mot resta suspendu. 

L’enfant ne bougeait pas.  

-Il s’est servi de toi toute ta vie.  

Sa voix tremblait, mais elle continua :  

-Ce n’est pas ta faute... tu as fait ces choses parce que tu pensais qu’on pouvait te sauver.  

Ses yeux brillèrent. 

-Tu voulais qu’on t’aime.  

Pinocchio baissa les yeux.  

-Tu as mal agi... mais tu as été manipulé.  

Elle inspira. 

-Tu n’es pas un monstre.  

Le silence s’installa.  

Longtemps. 

Puis Pinocchio secoua lentement la tête.  

Non. 

Justine se figea.  

-Giuse... 

Il releva les yeux vers elle.  

Il était calme à présent.  

comme résigné.  

-Tu ne comprends pas... 

Sa voix était presque douce.  

-Même si... même si ce que tu dis est vrai... 

Il avala difficilement.  

-Ils ont raison... je les ai tués... et ca je ne peux pas l’effacer.  

Les mots tombèrent.  

Simple.  

Irreversibles.  

-J’ai choisi de le faire.  

Justine secoua la tête.  

-Non... 

-Si. 

Il regarda ses mains.  

-Je ne suis pas fait pour votre monde... personne ne m’a jamais accepté... 

Ses doigts se refermèrent lentement. 

-Et moi... Moi, je n’ai pas su l’accepter non plus.  

Un rire grinçant s’éleva derrière eux.  

Le criquet.  

-Tu vois ?  

Il souriait.  

-Il comprend, lui.  

Ses yeux brillaient de cruauté. 

-Ecoute-la, petit ! 

Il ricana.  

-Retourna avec eux... et quand ils découvriront que c’est toi...  

Il marque une pause avant de reprendre dans un murmure venimeux :  

-Toi, qui a tué leurs enfants... tu verras ce qu’ils font aux monstres.  

Il sourit.  

-Tu verras comment ils les pendent.  

Justine pâlit.  

Pinocchio ne réagit pas.  

Le criquet chuchotait toujours. 

-Aller... va... vis... et attends la corde.  

Pinocchio regarda Justine.  

et secoua la tête à nouveau.  

Non. 

-Ma place... est ici... avec eux... pour toujours.  

Les larmes coulaient toujours sans bruit sur son visage. 

-J’ai fait mon choix... et maintenant...  

Il ferma les yeux.  

-Je dois vivre avec... c’est ma punition.  

Ils remontèrent lentement, le cœur lourd, partagés entre l’envie absurde de sauver cet enfant et la certitude qu’il avait raison, qu’une part de lui avait choisi, et que sa résignation appelait désormais la leurs.  

Arrivé en haut, Justine se retourna une dernière fois, espérant encore un sursaut, mais seules les supplications hystériques du criquet montaient du gouffre... jamais la voix de Pinocchio... plus jamais celle de Geppetto. 

Le vieil homme demeurait à présent dans un silence faussement dine, attendant le sort qui serait le siens.  

Sous le regard grave de Romane, la clé tourna, l’escalier s’effondra, la terre se referma, et le monde ensevelit leur faute.  

Ils échangèrent un regard.  

Et sans un mot, il se dirigèrent vers la chaumière.  

Ils entrèrent et commencèrent à fouiller.  

Bientôt Franck s’écria.  

-C’est bon ! J'ai ! 

Il tenait un carnet entre ses mains.  

Vieux, relié de cuire.  

Ses pages étaient vierges.  

Romane prit le carnet.  

Ecrivit.  

Puis le tendit à Franck, qui écrvit à son tour avant de ne le passer à Justine.  

Quand elle eut terminé, elle referma le livre.  

Le serra contre elle une seconde.  

Puis ils partirent.  

 

Le chapiteau les attendait.  

Silencieux.  

L’arbre blanc respirait toujours.  

Romane leva la clé.  

Une liane descendit, l’attrapa, et la reprit.  

Comme si elle n’avait fait que l’emprunter.  

Justine tendit le livre. 

Une autre liane descendit, s’enroula autour du cuire et remonta.  

Le carnet disparu dans le tronc.  

Avalé. 

Gardé.  

Accepté.  

Ils restèrent là une seconde.  

Puis se détournèrent.  

La porte était là.  

Entre deux arbres.  

Ils la franchirent. 

Et retrouvèrent le salon de Zulma.  

Personne ne cria.  

Personne ne posa de question. 

Zulma les regarda, longtemps.  

Puis elle hocha la tête.  

-C’est fait.  

Ce n’était pas une question. 

Ils acquiescèrent pourtant.  

Le silence retomba.  

Lourd. 

-Reposez-vous... 

Dit-elle doucement.  

Elle marqua une pause.  

-De notre côté... nous allons préparer la suite.  

Personne ne demanda laquelle. 

Ils étaient bien trop épuisés, bien trop tristes et bien trop abattus pour se prêter à la curiosité.  

Ils partirent avec la certitude que demain déjà tout recommencerait.  

Un nouveau conte s’ouvrirait, et avant que cette nouvelle histoire ne les réclame, ils avaient besoin de laisser mourir en eux ce que la dernière avait brisé. 

 

 

Laisser un commentaire ?