Le Sang des Valgard
Chapitre 3 :
Le Jardin des Soupirs Gelés était un paradoxe vivant au cœur du Palais des Brumes. Conçu par un roi mélancolique d’une époque révolue, il capturait la lumière du pâle soleil hivernal dans un dédale de haies de houx taillées au cordeau, de bassins de pierre noire où nageaient des carpes argentées, et d’allées de gravier blanc crissant sous le pas. L’air y était plus calme, presque doux, protégé des bourrasques qui hurlaient contre les remparts extérieurs. Un lieu de repos, de réflexion. Un lieu parfait pour dissimuler l’agitation la plus calculée.
Assise sur le bord d’un banc de marbre veiné de gris, Eldrid Gunnulf était à elle seule une déclaration de défi aux convenances de la cour.
Vêtue d’un simple pantalon de cuir souple, d’un noir profond, qui épousait chaque courbe de ses jambes avec une indécence princière, elle semblait insouciante du froid qui glaçait la pierre. Ses pieds nus, aux arcs délicats mais aux callosités discrètes de cavalière, étaient posés avec désinvolture sur la table de marbre devant elle, croisés à la cheville. Chaque muscle de ses mollets et de ses cuisses se dessinait sous la peau hâlée, une anatomie de force et de grâce qui faisait tourner les têtes et sècher les bouches des gardes comme des courtisans – un spectacle interdit, qu’ils se reprochaient de convoiter tout en étant incapables d’en détourner les yeux. Ce n’était pas la mollesse des dames de la cour, mais la sculpture vivante d’une chasseresse.
Sa beauté était une arme à part entière. Ses cheveux, d’un blond de blé mûr frappé par le soleil, tombaient en vagues épaisses et libres sur ses épaules, capturant la lumière faible pour en faire une auréole dorée. Son visage était un ovale parfait, avec des pommettes hautes et ciselées, un nez droit et fier, et des lèvres pleines, d’un rose naturel qui semblait défier le carmin des dames. Mais c’étaient ses yeux qui retenaient le regard, même au milieu de cette insolente exhibition : d’un gris clair, presque argenté, comme un lac de montagne par temps de brume. Ils brillaient d’une intelligence aiguë, cynique, et d’une froideur qui glaçait toute ardeur née de sa simple apparence.
Dans sa main droite, elle faisait tournoyer avec une désinvolture mortelle le poignard que le marquis Katal lui avait offert. Morte-Lente. La lame noire décrivait des cercles hypnotiques dans l’air, captant et avalant la lumière, son sifflement à peine audible se mêlant au murmure du vent dans les houx. Chaque rotation était parfaite, contrôlée, le geste d’une personne intimement familière du poids et de l’équilibre d’une lame, et de la manière de l’utiliser.
Elle ne regardait pas le poignard. Ses yeux gris étaient perdus au-delà des murs du jardin, fixant un point invisible à l’horizon, là où les montagnes mordaient le ciel. Un léger sourire jouait sur ses lèvres, mais il n’avait rien de joyeux. C’était le sourire de quelqu’un qui évalue les pièces sur un échiquier, qui savoure l’avance prise, et qui anticipe déjà le prochain mouvement – et le sang qu’il pourrait faire couler.
À ses pieds, presque caché dans l’ombre du banc, un parchemin soigneusement roulé était à moitié enfoui sous une poignée de gravier blanc. Un message arrivé par une voie qui n’était pas celle des hérauts. L’émissaire de son père, le duc Armand, avait été bref et discret. Les choses avançaient à Hiverval. Le roi convoquait, les ducs manœuvraient, et l’ombre de Koros s’allongeait.
Eldrid Gunnulf, les pieds nus sur le marbre royal, le poignard assassin tournoyant entre ses doigts, était bien plus qu’une beauté oisive dans un jardin. Elle était un piège tendu, une épée suspendue, et l’héritière d’une ambition qui ne voyait dans le trône de glace qu’une étape vers quelque chose de plus vaste, de plus personnel. Le jeu, pour elle, venait juste de devenir intéressant.
La voix d'Eldrid, basse et mélodieuse, brisa enfin le silence, murmurant les mots dans l'air froid comme une incantation secrète :
« À Tudor, on ne monte pas sur le trône par les marches, on y grimpe sur les corps de ceux qui ont cru que le sommet leur appartenait. »
La maxime de sa maison résonna avec une ironie mordante dans le jardin paisible. Un sourire plus franc, presque carnassier, étira ses lèvres. Elle arrêta net la rotation de Morte-Lente, saisissant fermement le manche aux dents de dragon. La pointe de la lame se fixa, immobile et menaçante, pointée vers le cœur symbolique du palais, là où siégeait le Trône de Givre.
Son regard gris-argent perdit sa distraction. Il était maintenant acéré, déterminé, plein d'une froide résolution. La réflexion était terminée. Les pièces étaient en place. Le conseil secret s’était tenu, son père manœuvrait dans l'ombre des intrigues, et l'épée du roi pesait ses options.
L'action, sa part de l'action, pouvait commencer.
Elle rabattit ses pieds du marbre avec une grâce de félin, laissant sur la pierre polie l'empreinte fugace de sa chaleur. Le parchemin fut ramassé d'un geste vif et glissé dans la ceinture de son pantalon. Morte-Lente disparut dans un fourreau discret fixé à sa cuisse, la lame sinistre cachée mais prête.
Elle se leva, s'étirant avec une nonchalance étudiée qui faisait encore jouer les muscles de son dos et de ses bras sous la fine tunique de lin qu'elle portait. Puis, sans un regard en arrière, elle s'engagea dans l'allée de gravier, ses pas nus ne faisant aucun bruit. Elle ne se dirigeait pas vers les quartiers des invités, mais vers les parties plus anciennes du palais, celles où les couloirs étaient moins fréquentés, les tapisseries plus épaisses, et les murs, disait-on, plus susceptibles de garder les secrets.
Le jardin des Soupirs Gelés retrouva son calme illusoire. Seul le fantôme de sa présence et l'écho de la maxime des Gunnulf flottaient dans l'air, présage sinistre des corps sur lesquels il faudrait peut-être bientôt grimper pour atteindre le sommet.
Et c’est alors qu’elle le vit de loin. Valcan Valgard, Troisième du Nom. Roi de Tudor et des Pictes Libres, Souverain des Marches Glacées et Protecteur des Cols. Grand Maître de l’Ordre des Loups Albâtres. Gardien du Nord jusqu’aux confins des Contrées de l’Éternel Hiver. Seigneur du Palais des Brumes et des Hortensias d’Argent. Celui que la Main d’Acier, le légendaire maître d’armes Émile Zatopek en personne, avait certifié être le plus fin et redoutable guerrier de sa génération.
Il marchait d'un pas souverain sur une terrasse supérieure, sa silhouette se découpant contre la lumière laiteuse du ciel, plus monumentale et réelle que toutes les statues du jardin.
Sans hésiter, elle se dirigea pour se porter à sa rencontre avec son déhanché de panthère qui damnait tout le monde, toujours pied nue et cachant sa dague, elle arriva pendant qu’il descendait les marches des jardins, ce dernier l’aperçut et Eldrid lui fit une révérence puis lui adressa un sourire. Un de ses meilleurs – rapide et étincelant, qui signifiait : « Moi aussi, je m’ennuie. Je suis une âme sœur. »
— Majesté ! murmura-t-elle avec une voix très douce. Permettez-moi de vous dire que vous illuminez toujours ce palais par votre présence.
— Dame Eldrid, dit-il simplement, en guise de salut. Le jardin vous plaît-il autant que pour en négliger les chaussures ?
Sa voix était le grésil du givre sous la botte, l’accent rocailleux du Nord qui sculptait chaque mot. Elle y perçut non un reproche, mais une constatation, et peut-être une infime pointe de curiosité.
— Il plaît à mes pieds, Majesté, répondit-elle, son propre timbre volontairement plus doux, une caresse contre la rudesse de sa voix. Ils préfèrent sentir la vérité de la pierre plutôt que le mensonge du cuir. Tout comme mon esprit préfère la vérité des hommes à l’hypocrisie des couronnes.
Un silence, lourd de ce qu’elle venait de sous-entendre. Valcan ne sourcilla pas. Son regard descendit lentement, parcourant la ligne de ses jambes gainées de cuir, remontant vers son visage où flottait un sourire énigmatique.
— La pierre est froide. La vérité aussi, souvent. On peut s’y brûler… ou s’y geler.
— Je ne crains ni l’un ni l’autre, rétorqua-t-elle en avançant d’un pas, réduisant la distance à une intimité presque provocante. Je suis née dans le gel et élevée aux braises. Peut-être pourrais-je même… réchauffer certaines vérités trop froides, si on me le permettait.
Elle le défiait ouvertement, jouant avec le feu de l’insinuation. Valcan laissa son regard errer sur les tours du palais, comme s’il pesait ses mots avec la même gravité que les décisions d’État.
— Les feux de forge sont utiles, dit-il enfin en reportant son attention sur elle. Ils trempent l’acier. Mais les feux de salon ne font que consumer et laisser des cendres. À quoi prétendez-vous, dame Gunnulf ?
Le défi était lancé, clair. Eldrid sentit un frisson d’excitation. Il ne l’esquivait pas ; il engageait le duel.
— À une conversation, Sire. Rien de plus pour l’instant. Peut-être autour d’un repas. Sans couronnes, sans étiquette. Où l’on pourrait parler… d’acier justement. De la trempe qu’il faut pour gouverner. De la force qu’il faut pour résister. Et de la chaleur qu’il faut pour ne pas se briser.
Elle avait abandonné la séduction grossière pour quelque chose de plus dangereux : une offre d’alliance intellectuelle, un appel à la reconnaissance entre deux forces de la nature.
Valcan la considéra un long moment, son visage impénétrable. Puis, à sa grande surprise, un coin de ses lèvres se souleva imperceptiblement. Ce n’était pas un sourire, mais l’ombre d’un intérêt.
— Les conversations sur l’acier ont souvent lieu dans la fumée des forges, dit-il. Pas sur la soie des banquets. Et elles laissent des marques.
— Toutes les conversations intéressantes laissent des marques, Majesté. Je ne suis pas effrayée par les cicatrices.
Il inclina légèrement la tête, un geste d’acquiescement aussi minime qu’un coup d’épée bien placé.
— Peut-être. Mais c’est à l’acier de choisir son forgeron, dame Eldrid. Pas l’inverse. Nous en reparlerons… quand le moment de la forge sera venu.
Sur ces mots, il lui fit un signe de tête plus formel et la contourna, reprenant sa descente. Il ne l’avait pas rejetée. Il avait reporté. Et il avait laissé entrevoir qu’il y aurait peut-être un « moment ».
Eldrid ne se retourna pas pour le regarder partir. Un vrai sourire, lent et victorieux, étira ses lèvres. Il n’avait pas mordu à l’hameçon de la courtisane, mais il avait flairé l’appât de la complice. C’était bien mieux. Elle avait planté une graine. Maintenant, il fallait la laisser germer dans l’esprit froid et calculateur du Loup Blanc. Le jeu venait de passer à un niveau supérieur.
La voix qui surgit derrière elle, grave et sans intonation, la fit sursauter, bien qu'aucun de ses muscles n'eût tressailli.
— Une approche directe avec un Valgard est comme une épée de bois contre de l'acier picte. Elle se brise sans laisser de trace.
Eldrid se retourna avec une lenteur exagérée, une main négligemment posée sur sa hanche. Son sourire était une lame à son tour, fine et coupante.
— Ah, la comtesse Weilew. Je me demandais combien de temps il vous faudrait pour sortir de l'ombre. Vous faites tellement partie du décor, on finit par vous confondre avec les statues. Vous preniez des notes pour vos mémoires ? Ou vous vous contentiez de vous branler en silence en nous regardant ?
Le visage de Weilew, adossé à un pilier de pierre, resta un masque de glace polie. Seul un infime frémissement de sa paupière gauche trahit qu'elle avait entendu.
— Je profite de l'air, aussi rare soit-il à côtoyer certaines odeurs. Tu as joué une scène de putain de bas étage. Et tu l'as ratée.
— Ratée ? ricana Eldrid en s'avançant d'un pas, ses pieds nus écrasant le gravier avec une insolence tranquille. Disons que j'ai testé la garde. Il est solide, je lui accorde ça. Mais même les meilleures armures ont des jointures. Des endroits chauds et tendres où glisser une dague... ou autre chose. Votre propre époux, le bon comte, m'a beaucoup appris sur ces faiblesses-là. Surtout quand il gémissait comme un chiot et me remplissait le cul de son foutre tiède, pendant que vous, vous deviez vous contenter de prières froides dans votre chambre vide. Ça doit vous ronger, non ?
Elle cracha les mots comme du venin, cherchant à souiller la dignité immaculée de la comtesse, à la faire saigner d'une humiliation crue. Weilew ne bougea pas. Elle se contenta de décoller son épaule du pilier, et son immobilité devint alors une chose active, menaçante.
— Mon mari est un homme. Il a les appétits d'un homme, et l'intelligence souvent proportionnelle. Le fait qu'il ait trempé sa quenelle dans ta viande avariée m'indigne moins que la fierté puérile que tu en tires. Tu te crois victorieuse parce qu'un vieux bouc baveux est monté sur toi ? Tu n'es qu'un trou commode, Eldrid. Aussi vide que ton stratagème.
Les mâchoires d'Eldrid se serrèrent, mais son sourire ne faiblit pas. Weilew poursuivit, sa voix un murmure tranchant qui portait plus loin qu'un cri.
— Ta mère, Astride, savait ce qu'était le pouvoir. Le vrai. Pas celui qu'on agrippe entre deux cuisses mouillées. Elle aurait vomi de te voir ainsi, à jouer la catin prétentieuse devant un loup. Elle savait que pour un homme, il n'y a que deux langages : celui de la loyauté, forgée dans l'acier et le sang partagé. Ou celui de la mort. Il n'y a pas de place pour les geignements de petite fille qui veut qu'on lui caresse les cheveux en la baisant.
Le nom de sa mère frappa Eldrid en pleine poitrine, plus fort que n'importe quelle insulte. Une fêlure, brève et profonde, traversa son arrogance. Elle la referma d'un coup de volonté, la voix rauque.
— Ma mère est morte. Et elle est morte en serrant les dents, pas en ouvrant les cuisses. Peut-être que c'est pour ça qu'elle est morte, justement. Moi, je choisis de vivre. Et de prendre.
— Tu ne prends rien, tu mendies, corrigea Weilew avec un mépris si absolu qu'il en était presque paisible. Tu mendies une parcelle de sa puissance, une goutte de sa gloire, en espérant que ton con sera assez serré pour la retenir. Tu es une mendiante avec de beaux atours. Et il l'a vu.
— Et vous ? cracha Eldrid, sentant la rage monter, chaude et aveuglante. Vous, la femme de pierre, l'épouse stérile en tout sauf en jugements ? Vous savez ce que c'est que de sentir un homme vous *vouloir* au point d'en perdre le souffle ? De le faire hurler votre nom dans l'oreiller ? Ou votre lit est-il aussi froid et net que votre cœur ?
Pour la première fois, une lueur passa dans les yeux bleus de Weilew. Non de la colère. De la pitié.
— Tu confonds encore. Le plaisir, la possession, la domination... ce ne sont que des bruits. Le silence entre deux personnes qui se comprennent, *vraiment*, vaut mille nuits de cris idiots. Ta mère, et ton père le Duc, pouvaient se parler des heures sans un mot. Toi, tu ne sais que faire du bruit. Et le roi Valcan déteste le bruit.
La comtesse se détourna et se dirigea vers les escaliers. Une impulsion soudaine, née de cette blessure étrange, fit appeler Eldrid.
— Tu n'as pas beaucoup d'estime pour moi, n'est-ce pas ?
Weilew se retourna à moitié, son profil sévère découpé contre la lumière grise.
— Je t'estime assez pour te dire que tu es en train de marcher, pieds nus et arrogante, sur une glace trop mince pour supporter le vide qui est en toi. Et quand elle se brisera, ce ne sera pas lui qui tombera.
Weilew s'éloigna, son pas mesuré et silencieux contrastant avec le chaos qu'elle laissait derrière elle. Eldrid resta plantée là, les poings si serrés que ses ongles creusaient des demi-lunes sanglantes dans ses paumes. La honte qui lui brûlait le visage était mêlée d'une fureur noire, mais aussi, au plus profond, d'un doute glaçant. Un doute qui ressemblait étrangement à la vérité.