Le Sang des Valgard

Chapitre 9 : Une Guerre d'Occupation

2456 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 04/04/2026 11:46

Extrait de La Griffe et le Givre : Annales de la Dynastie des Loups, par l'Archiviste Maester Thorne (an 224 du Nouveau Calendrier).

« … De toutes les figures qui hantent les chroniques de l’Âge de Sang, nulle n’est aussi ambiguë qu’Eldrid Gunnulf, celle que les bardes, tremblants, finirent par nommer la Reine du Givre – ou la Louve d’Argent. Si les fresques de l’époque célèbrent encore sa beauté d’argent et d’ambre, les parchemins de justice, eux, sont maculés du sang de ceux qui osèrent la défier, elle ou son roi. On disait d’elle qu’elle possédait un cœur de glace, aussi prompt à se lasser des plaisirs qu’à dévorer ses adversaires. Inaccessible, elle était un mystère que nul n’osait percer, et que beaucoup payèrent de leur vie pour avoir tenté d’effleurer.

Pourtant, une des rumeurs terribles qui circulaient à Tudor au sujet de la reine : disait qu’elle s’était nourrie de chair humaine au cours d’une cérémonie initiatique du culte de Malakir, le Gardien du Seuil Noir. On voyait dans ses yeux immenses, pleins de ténèbres, tant de violence et de haine, que personne n’aurait douté de cette rumeur terrible. Cependant, ce qui glaçait le plus les courtisans n'était pas seulement sa supposée dévotion aux Dieux de l'Abîme, mais l'ombre qu'elle jetait sur le Roi Loup.

Lors des banquets, on la voyait à peine toucher aux mets. Immobile, presque spectrale, ses yeux d’argent ne quittaient jamais le profil de Valcan. Elle le regardait avec une possessivité si dévorante, si absolue, que les émissaires étrangers en perdaient le fil de leurs discours et que les conseillers baissaient les yeux, soudain conscients d’être des intrus dans un territoire interdit.

Le message, pourtant, était clair pour quiconque savait lire les silences : le Roi appartenait à la Reine du Givre. Et quiconque cherchait à s’immiscer entre le Loup et sa compagne d’ombre ne risquait pas seulement la mort par l’épée ou le poison. Non, il risquait de disparaître, dévoré par les ténèbres mêmes que Malakir avait, disait-on, déposées au plus profond du regard d’Eldrid – ces ténèbres qui, depuis la nuit où elle avait franchi les portes du Palais des Brumes, semblaient désormais veiller sur le trône autant que sur le cœur du roi. »

 

Eldrid descendit du carrosse qui l’avait ramenée au manoir, s'enroulant plus étroitement dans sa cape de velours comme pour se protéger d’un froid intérieur. D'un geste machinal, elle repoussa une mèche dorée sur son front tout en gravissant les marches du perron. Ce manoir était l’un des domaines privés des Gunnulf à Hiverval, la capitale ; un refuge de pierre et de soie où son père résidait lorsqu'il quittait le Palais des Camélias pour ses séances avec le roi, avant de repartir vers ses terres du Nord.

En franchissant le seuil, elle laissa tomber sa cape comme une peau morte et fit voler ses sandales à talons hauts. Les serviteurs se précipitèrent pour les ramasser comme si leur vie en dépendait, habitués aux humeurs de la jeune femme. Eldrid monta les premières marches de l'escalier intérieur sans jeter un regard en arrière, jetant simplement par-dessus son épaule :

— Qu’on me prépare un bain, bien chaud !

Elle bifurqua vers le salon. Se dirigeant droit vers une carafe de cristal, elle versa le liquide rouge dans une coupe qu’elle vida d’un trait. Elle grimaça. Décidément, le Sang de Glace du roi était bien plus corsé que cette pisse.

Soudain, une porte latérale s’entrouvrit. Une jeune femme en sortit, le visage rouge et les yeux obstinément baissés. Elle se glissa furtivement devant le regard d'acier d'Eldrid, ouvrit la porte principale et disparut dans la nuit.

Armand Gunnulf apparut alors, une bouteille de vin et un verre à la main. Il s’installa lourdement sur le grand canapé de cuir, vida son verre et s’en servit aussitôt un deuxième.

— Viens t’asseoir avec moi, dit-il en désignant d'un geste du menton le fauteuil d’en face. À moins que tu n’aies décidé, cette fois, d’écumer Hiverval pour rendre fou tout ce que tu croises.

Eldrid resta debout, le surplombant de toute sa hauteur. Elle observa son père avec une gravité qui effaçait toute trace de la femme sensuelle de la veille. Il y avait désormais davantage de fils d’argent dans l’or de sa chevelure, mais Armand Gunnulf restait un homme impressionnant, large d’épaules, avec le regard gris et calculateur qu’elle avait hérité. Il fit une grimace en buvant son vin rouge, puis, d'un air dégoûté, décida d’opter pour le blanc.

— Alors ? demanda Armand en fixant sa fille avec un sourire étrange, presque indéchiffrable. Comment était ta soirée ?

— On commence par jaser ? répliqua Eldrid, ses yeux fixant le sol avec une soudaine lourdeur. Après la parade ?

— On dit que le roi est fou amoureux de toi, maintenant, reprit Armand, un brin amusé. Qui ne le serait pas après avoir partagé la couche de la redoutable Eldrid Gunnulf ?

— Valcan Valgard n’est pas amoureux de moi, déclara-t-elle d'une voix neutre. C’est un homme d’une certaine… solidité, je dirais.

— Je ne doute pas que tu puisses fissurer cette solidité-là ! Voir une Gunnulf comme reine de Tudor serait un honneur qui hisserait notre maison au sommet.

— Allons, père ! dit Eldrid avec un sourire en biais, teinté d'une amertume glaciale. Personne parmi la noblesse n’accepterait de me voir assise sur le trône. La comtesse Weilew elle-même s’y opposerait, sans parler du comte Haltaf aussi cul serré qu’un puit bouché de pierre, ou du duc Blaine, qui boude parce que sa fille a été délaissée par Radu pour une autre.

— De ce côté-là, ne t’en fais pas, assura Armand d’une voix où pointait l'autorité du chef de guerre. Je peux convaincre le roi d'oublier les jappements de ces culs-serrés. Je lui ferai comprendre que l’union des maisons Gunnulf et Valgard est dans son intérêt, autant que dans celui de Tudor.

Eldrid posa son verre, le cristal touchant le marbre avec un claquement sec. Son regard s'ancra dans celui de son père sans plus le lâcher.

— Le beau-père du Loup... murmura-t-elle, comme si elle goûtait la saveur du pouvoir. Le conseiller indispensable. L’épée dans l’ombre. Le pouvoir derrière le trône. C’est ce que vous convoitez depuis toujours, n’est-ce pas ? Pas une fille sur le trône, mais un levier sur le roi.

L'air se raréfia dans le salon, comme si on en avait brusquement pompé l'oxygène. Armand Gunnulf reposa lentement son verre, le cristal tintant contre la table avec une netteté chirurgicale. Il ne s'offusqua pas du ton de sa fille ; chez les Gunnulf, l'ambition n'était pas un vice qu'on cachait, c'était une monnaie d'échange et un héritage.

— Le pouvoir derrière le trône ? répéta-t-il, une lueur d'acier dans le regard. C’est un terme de poète, Eldrid. Je préfère parler de stabilité. Valcan est un grand guerrier, mais il gouverne comme on mène une charge de cavalerie : avec une droiture qui finira par le briser contre les murs de l'intrigue. Il a besoin d'un ancrage. Il a besoin du poids et de la sagesse d’une maison qui est la plus puissante de Tudor après les Valgard. N’oublie pas la devise de notre maison.

— Nos marches sont des corps, récita-t-elle d’une voix grave, sans intonation. Comptez-vous appliquer cette devise sur tous les duchés, père ? Parce que si c’est le cas, il ne restera plus personne à gouverner, seulement des tombes.

— Bien sûr que non, dit Armand avec un geste vague de la main. Tu as vu la fille ?

— Oui.

— Elle est jolie, mais sans intérêt, continua-t-il, son regard se perdant un instant. À une époque, les femmes étaient toutes des créatures de feu et de passion. Maintenant, elles me disent : « Oui, grand-duc, comme vous voulez. Aimeriez-vous que j’aboie comme un chien ? » Pourquoi, à ton avis ?

Eldrid le contempla un long moment, analysant le vieux lion dans son antre. Puis elle répondit d’une voix limpide et sans pitié :

— Autrefois, les filles faisaient l’amour à Armand, le beau jeune homme. Maintenant, elles servent Armand, le duc libidineux et redouté. Elles ne désirent pas, elles obéissent. Ai-je raison ?

Le duc éclata d’un rire court et sans joie, secouant la tête en regardant cette créature qu’il avait engendrée. Les dieux l’avaient créée parfaite, et il avait parachevé leur œuvre. Elle était plus forte à l’épée qu’un chevalier du Tigre Blanc, plus guerrière qu’un Loup Albâtre, savait monter à cheval comme un cavalier des steppes, parlait plusieurs langues et connaissait la poésie et les arts mieux qu’un barde de cour. Elle avait été formée par une matrone de bordel à plier un homme ou une femme dans le creux de sa main, et initiée aux arts occultes mieux qu’un augure. Et le pire… c’était que le duc lui-même frissonnait parfois à l’idée de la voir devenir reine. Mais il l’aimait quand même, d’un amour mêlé de crainte, et était immensément fier d’elle.

— Si tu étais un autre fils, j’aurais pleuré de joie devant ton esprit acéré, dit-il, la voix soudain chargée d’une émotion rare et brute.

— Ceawlin occupe déjà ce rôle, père, répliqua-t-elle en faisant quelques pas vers la sortie, sa silhouette se découpant dans l’embrasure de la porte. Et avant que vous ne me disiez qu’il n’est rien face à moi, ou d’autres fadaises de ce genre, sachez qu’il est ce qu’il est par vos défaillances de père, et non par les fautes d’un fils.

— Ta langue est aussi coupante qu’une épée, fit remarquer le duc, un sourire fendu aux lèvres.

Eldrid s’arrêta sur le pas de la porte et, sans se retourner, répondit d’une voix qui fit passer un frisson dans le dos d’Armand :

— C’est parce que je n’ai pas d’épée, père.

Elle disparut dans l’escalier, laissant derrière elle un silence lourd.

Armand resta seul dans l'immensité du salon, le rire encore gravé sur ses lèvres, mais le regard perdu dans le vin blanc de sa coupe. Il savait qu'elle avait raison pour Ceawlin, comme elle avait raison pour lui. Il l'avait forgée pour être une reine, une pièce maîtresse sur l'échiquier du pouvoir. Mais il avait oublié, ou négligé, qu'une reine forgée dans le givre et le sang ne se contente pas de porter une couronne décorative : elle finit toujours par s'emparer du sceptre, et souvent, par forger son propre royaume.

À l'étage, Eldrid s'enferma dans ses appartements. La vapeur d'eau chaude s'échappait déjà de la baignoire en forme de griffon qu’elle avait commandé des cités marchandes, créant un brouillard artificiel qui rappelait étrangement les brumes enveloppant le Palais des Brumes.

Elle se débarrassa de sa robe avec une hâte nerveuse, le tissu glissant sur sa peau comme un souvenir. En se glissant dans l'eau brûlante, elle ferma les yeux, laissant la chaleur mordante attaquer sa fatigue. Mais elle ne parvenait pas à effacer les sensations : la pression des mains de Valcan sur ses hanches, la marque de ses dents sur sa gorge, le poids de ce secret qu'il lui avait confié dans un murmure rauque.

« Elle était la douceur dans un monde qui n'en a aucune... »

La phrase tournait dans sa tête, obsédante, plus tenace que la fatigue. Eldrid plongea soudain la tête sous l'eau, comme pour noyer ces mots, cette image d'une femme qu'elle ne serait jamais et ne voudrait jamais être. Elle ne désirait pas être une douceur. Elle préférait être le poison dans la coupe, la lame cachée dans la manche, le monstre du Seuil Noir que l'on chuchotait à la cour. C’était une armure plus sûre.

Mais alors que le silence liquide submergeait ses oreilles, une question insidieuse l'assaillit, plus brûlante que l’eau du bain : si elle devenait Reine, si elle scellait ce pacte de pouvoir et de chair avec Valcan, continuerait-il de chercher cette douceur perdue, ce fantôme de soleil, dans les yeux d'une autre ? Ou finirait-il par se perdre définitivement, volontairement, dans le givre qu'elle lui offrait – un givre qui brûlait, qui coupait, mais qui était vrai ?

Elle remonta à la surface, haletante, les yeux brûlants d’autre chose que de la vapeur. Une détermination froide se cristallisait en elle, plus dure que la glace des montagnes du nord.

Non.

Elle ne permettrait à aucune autre femme de lui offrir ce calme, cette paix qu'il avait goûté un instant entre ses bras et dont il semblait avoir soif. Elle serait son tout : son alliée la plus loyale et sa plus dangereuse adversaire, sa proie consentante et son bourreau passionné, sa damnation et son seul salut. Elle emploierait toute la gamme de ses armes – le feu de leur lit, la glace de sa ruse, le poison des intrigues – pour qu’il n’ait plus besoin, plus envie, de regarder ailleurs.

Le bain avait refroidi. Eldrid en sortit, l’eau dégoulinant sur son corps comme une seconde peau qu’elle rejetait. Elle s’enveloppa dans un peignoir de soie et s’approcha de la haute fenêtre, contemplant les lumières tremblotantes d’Hiverval qui perçaient la nuit.

La partie qui commençait était bien plus complexe qu’une simple conquête amoureuse ou un mariage politique. C’était une guerre d’occupation pour un territoire nommé Valcan Valgard. Et Eldrid Gunnulf n’avait jamais perdu une guerre.

Un sourire, lent et prédateur, étira ses lèvres. La Louve d’Argent venait de rentrer dans sa tanière. Mais ce n’était que pour mieux préparer sa prochaine sortie.


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