Voyages en Absurdistan
Ce chapitre contribue au Défi Mots sans être des maux de moi-même (les mots imposés sont Miroir, Rose, Lettre, Bonne, Lumière, Prix, Bureau)
Fandom Contes et légendes Russes
Baba Yaga
Baba Yaga se réveilla ce matin de fort mauvaise humeur. Allongée dans son lit spacieux, rejetant les draps à ses pieds, elle marmonna :
— Encore une journée !
Elle se leva. À l’extérieur, le ciel était aussi noir que l’encre et, à l’intérieur, l’air était électrifié de son amertume. La sorcière folklorique se contempla dans le grand miroir au cadre doré de sa chambre pour remarquer ses traits fatigués, ses cernes et ses cheveux en bataille, résultats de ses longues nuits sans sommeil.
— Où es-tu, ma fille chérie ? murmura-t-elle. Depuis trois jours et trois nuits, je ne t’ai pas vu !
Elle leva les mains dans les airs pour les descendre immédiatement, avant de répéter machinalement la formule consacrée. Depuis longtemps, elle n’employait plus la pomme dorée de la jeunesse, ni l’assiette d’argent — artefact traditionnel — pour connaître tout ce qui se passait dans les mondes.
— Miroir, mon beau miroir, montre-moi Maria, mon enfant !
L’objet poli ne changea pas de couleur, comme il le faisait d’habitude. Rien, néant ! Seul le reflet de son visage ridé lui était renvoyé avec entêtement.
« Ah ! Ma fille a utilisé un sort impossible à annuler qui efface toute trace de sa présence dans les mondes ! Elle me cache quoi au juste ? » songea en son for intérieur la vieille femme en ajustant son voile aussi blanc que la neige brodé de motifs traditionnels slaves.
Elle vola jusqu’à la fenêtre, sa robe de fin lin brodée de perles et cousue au fil d’or s’agita avec grâce au moindre mouvement. Elle remarqua une petite lumière au loin, un point blanc dans l’environnement sombre des arbres millénaires qui entouraient sa demeure.
— Un messager ?
Une lueur d’espoir étincela dans ses yeux clairs. Elle sortit de sa maison, ignorant les agitations des pattes de poule de sa maison qui se dodelinaient nerveusement. Lévitant rapidement à bord de son mortier géant, la sorcière distingua de plus en plus clairement la tache blanche. Une colombe au plumage scintillant, fidèle messagère de sa fille, vint à sa rencontre. La créature ailée tenait une feuille de papier plié en quatre entre les serres. Baba Yaga la lui prit et constata que c’était une lettre de Maria. Elle revint immédiatement à l’ombre d’un tilleul. Au pied de l’arbre, une table en chêne qui lui faisait office de bureau de consultation pour les séances de tarot et d’herboristerie trônait fièrement. Sur cette table en chêne reposait toujours une rose blanche dans un vase en cristal. Le végétal était magique — il servait de bonne à Yaga.
— Donne-moi ma tasse de thé et mon samovar ! lui ordonna de sa voix criarde la sorcière.
— Oui, votre altesse enchanteresse ! lui répondit la plante en se déplaçant dans les airs pour exécuter la demande.
« Et, comme toujours, il y a un prix pour chaque service ! » pensa la Russe. « Maintenant, que veux Rose ? Après un parfum de lilas sur ses pétales et de l’eau déminéralisée, je ne sais pas trop à quoi m’attendre ! Bon, que je revienne à ce mot de ma fille. »
Plus la vieille femme lisait, plus les rides s’effacèrent de son visage, comme si une main invisible ôtait le poids de l’âge. Elle sauta de joie, fit quelques pas de danse avant d’hurler :
— Ma fille s’est mariée ! Hourra !
— Ah bon ! commenta la servante en essuyant ses pétales contre le tablier. C’est effectivement une bonne nouvelle ! Moi qui pensais qu’elle resterait vieille fille. Qui est l’heureux élu ?
— Andreï le chasseur ! Et ma fille envoie son mari, c’est-à-dire mon gendre, chez moi afin que je l’aide dans une quête absurde que le tsar lui a ordonné ! Il viendra dans quatre jours. Je dois lui préparer un festin digne de ce nom !
— Sinon, votre altesse enchanteresse, intervint Rose, je désire prendre un congé pendant deux semaines. Je serais une rose ordinaire et vous aurez à vous occuper de moi !
— Pourquoi ?
L’air s’électrifia autour d’elle. La plante leva ses feuilles dans les airs et fit apparaître un contrat élimé et commenta :
— Je suis votre service depuis plus de cinq cent ans ! Et ce contrat stipule que je devrais avoir le droit à dix semaines de congés payés depuis un siècle au moins ! Donc je prends maintenant deux semaines, puis les huit autres, je les prendrai à chaque trois semaines !
La colère de Yaga retomba subitement. Elle soupira, fit apparaître des lunettes en un claquement des doigts pour les mettre sur le nez et lut attentivement le contrat. Après sa lecture, elle approuva d’un signe de tête et chuchota :
— Ouais, tu as raison, Rose ! J’accède à ta demande qui est légitime !
Baba Yaga prit le vase et le serra contre elle pour revenir dans son isba.
— Maintenant, je dois tout préparer par moi-même le buffet pour mon gendre ! En espérant qu’il soit sympathique, sinon, je le jette par la fenêtre et le donne à écraser aux fondements de ma maison !
Elle déposa la plante près de la fenêtre et vérifia qu’elle ait tous les ingrédients nécessaires aux pierogis et au bortsch.