Entre les vies
1, Changement
Par un beau jour du mois d’août.
Un jeune homme ouvrit péniblement les yeux, comme s’il remontait d’un rêve des contrées féeriques. Contre son dos endolori, il ressentit un moelleux matelas. Il chercha un appui pour se redresser et sa main glissa sur un barreau de métal froid qu’il tenait fermement. Ses yeux clairs s'agrandirent et il relâcha sa prise, fixant le plafond blanc. Il tendit l’oreille, aucun son, sauf celui de sa respiration saccadée et des bips réguliers des moniteurs.
— À l’hôpital ? râla-t-il.
Un haut-le-cœur souleva sa poitrine.
— Comment ? Pourquoi ai-je quitté cette beauté lumineuse ? Uniquement parce qu’une voix familière me l’a ordonnée. Je dois comprendre, mais quoi ?
Allongé, la tête sur l'oreiller, il soupira. Le souvenir de l’accident lui revint à la mémoire.
Il sortit de sa maison pour acheter chez le fleuriste non loin du restaurant un bouquet de roses et de lilas pour son épouse à l’occasion de leur dixième année de mariage. Fébrile, il traversa la rue avec précaution. Au milieu de celle-ci, un courant d’air froid le traversa, laissant une sensation glaciale dans son cœur et le long de sa colonne vertébrale. Une oppression très vague remplit son être, une sensation qu’il avait déjà connue plusieurs années plus tôt. Il ignora cette impression et se dépêcha de se rendre chez le fleuriste. Il acheta le bouquet de fleurs souhaité. Une fois la transaction effectuée, il sentit dans le dos comme un regard le scrutant. Il se retourna par instinct, mais ne remarqua personne. Il sortit de la boutique et s’immobilisa sur le trottoir, plissant les yeux pour mieux discerner un individu suspect dans la foule, mais en vain.
Il traversa la rue. Des freins crissèrent sur la route. Un choc violent dans les jambes. Une chute, puis un froid contact avec l’asphalte brûlant. Il était allongé au sol, impuissant de faire le moindre mouvement. Les cris de panique qui l’entouraient ne l’atteignaient pas, contrairement à la voix qu’il avait déjà entendue plus tôt, celle d’un homme qui lui murmurait calmement :
— Celui qui ignore qu’il sait !
Le néant le privant de ses sens, il ne parvint même pas à relever la tête pour voir son interlocuteur dont il perçut la froide présence à ses côtés avec certitude.
***
Il revint à la réalité en sentant la présence chaleureuse à ses côtés, celle de son épouse :
— Slavik, comment vas-tu ? l’interrogea-t-elle d’une voix tremblante.
L’interpellé se redressa et sourit en remarquant leurs deux enfants, un garçon de sept ans et une fille de neuf ans, aux côtés de sa femme.
— Je vais mieux, Sveta. Je suis sorti du cauchemar.
— Non, tu dormais.
— Je suis revenu.
Les yeux agrandis et les traits figés du délicat visage de son épouse le forcèrent à arquer ses sourcils d’étonnement :
— Quoi ?
— Tu es trop pâle… Tu…
Elle éclata en sanglots.
— Depuis combien de jours suis-je ici ?
— Trois ! Déjà trois jours !
Un souvenir désagréable revint à l’esprit de Bogoslav, lui arrachant une grimace. Le regard éteint, il fixa le vide et une image se forma devant ses yeux puis se dissipa.
— Slavik ! hurla Svetlana. Non !
Elle le secoua dans un geste désespéré, des larmes coulèrent sur ses joues. L’interpellé cligna plusieurs fois des yeux et murmura :
— Sveta…
Il observa leurs enfants à côté de sa femme, un peu en retrait.
— Pourquoi autant d’agitation ? Je vais mieux. Je suis frais et dispos. Je rentre bientôt à la maison ?
— Tu demandes pourquoi ? ! Hier, tu étais mort ! Mort ! Et tu demandes encore pourquoi ?
Quelque chose dans sa voix alarma son mari.
— Calme-toi, mon amour ! Je suis là et c’est tout ce qui compte ! Bien vivant !
Son cœur se serra, un sentiment d’une angoisse diffuse qui se propagea dans tout son être. Il chassa sa crainte d’un geste de la main droite, puis enlaça fermement son épouse.
— Madame Bogatyrev(1), laissez-moi procéder à une dernière vérification.
Un homme aux cheveux grisonnants vêtu d’une blouse blanche s’avança vers Bogoslav. Il l’ausculta en déplaçant le stéthoscope sur son torse, écouta le cœur et les poumons, puis griffonna quelques mots dans un calepin et affirma sérieusement :
— Vous êtes sortant dans une semaine, si les examens complémentaires ne montrent rien d'anormal. Puis, deux jours après votre retour, une infirmière libérale, Lucie DelForge, passera vous voir à domicile pour surveiller votre état clinique.
— C’est beaucoup trop long, j’en vois pas l’utilité ! Je dois rentrer, j’ai une famille à nourrir ! Je suis prêt à signer une décharge !
— Écoutez-moi, collègue, avant de décider quoi que ce soit ! Comprenez-vous qu’en sortant trop tôt, contre avis médical vous encourez le risque de vous effondrer à tout moment sans être en mesure de se relever, pouvant aggraver votre cas déjà fragile. Il vous faut du repos.
Bogoslav ferma les yeux et soupira. Après quelques minutes de réflexion, il maugréa :
— Très bien ! Je reste, une semaine, pas plus !
Il entendit les pas feutrés du médecin qui quittait sa chambre, puis, peu après, et ceux de sa famille.
— Slavik, murmura son épouse avant de franchir le seuil, sache que je t’aime beaucoup.
Bogoslav s’endormit pour se réveiller le soir.
Neuf jours plus tard, presque complètement remis, il regagna son domicile.
***
Quelques heures plus tard, dans leur maison, une fois les enfants partis dormir.
Le trentenaire, immobile sur le canapé, affichait une mine pensive, le regard dans le vide. Son épouse l'interrogea :
— Qu’est-ce qui préoccupe ton esprit ?
Elle s’assit à ses côtés.
— Sveta, je crains… C’est vraiment stupide… L’accident…
— Comment ?
— Ce qui vient de m’arriver n’en est pas un.
Les yeux noisette de son épouse s'agrandirent d'effroi.
— Quelqu’un me traque, conclut-il.
— En es-tu si certain ?
— J’en suis bizarrement convaincu, bien que rationnellement, je n’aie pas de raison d’y croire, chuchota Bogoslav pour lui-même.
Svetlana se raidit et se leva du fauteuil sur lequel elle était assise.
— Slavik, allons dormir ! Tu dois être très exténué !
— Oui, peut-être que ça ira mieux après une nuit de sommeil…
Mais il ne put fermer l’œil jusqu’à tard en soirée, ne cessant de s’agiter en tous sens. La nuit fut peuplée de cauchemars pour Bogoslav.
***
Deux jours plus tard.
Bogoslav demeurait immobile, lisant son calepin de notes. Tenant sa tête entre ses mains, il ruminait les mêmes pensées. Sa femme l’observait silencieusement en retenant un soupir. Il prit son déjeuner que Svetlana lui servit. Puis, il se leva lentement pour se préparer — valise remplie de dossiers de ses patients, uniforme et manteau. Il partit au travail en murmurant avant de franchir le seuil de la maison :
— Ces rêves reviennent encore et encore, trois nuits, le même cauchemar !
— Slavik, arrête de te faire du souci pour des fantaisies.
Il approuva faiblement, n’ayant même plus la volonté de se justifier. Il ferma doucement la porte.
***
Habituellement, dès qu’il pénétrait dans son cabinet, il laissait tous ses soucis familiaux et personnels à la porte, étant gagné par le calme professionnel de la sobre pièce, mais pas maintenant. Un souvenir revint à son esprit lorsqu’il ouvrit un immense livre en maroquin vert olive orné des lettres dorées où il consignait toutes les rencontres et toutes les prescriptions.
Il attendait un patient assis sur le fauteuil dans son cabinet. Le téléphone sonna, il décrocha le combiné, avant même qu’il ne dise un mot, une voix masculine calme l’avertit :
— Le cas que vous traitez, Bogoslav Petrovitch Bogatyrev !
— Lequel ?
— Tu sais très bien.
— Je ne sais franchement pas lequel.
— N’insiste pas.
Bogoslav raccrocha le combiné, la main tremblante et la respiration courte. Il froissa nerveusement le bord de son vêtement. Puis il se leva et fit les cent pas dans le bureau, vacillant à chaque pas, taraudé par les paroles mystérieuses. Il ne cessait de se répéter :
— Impossible ? Je ne peux y croire !
Il sortit de sa rêverie par l’arrivée de sa première patiente, une femme de trente, trente-cinq ans, aux cheveux marron cascadant librement dans son dos et aux yeux bruns dans lesquels se lisaient en permanence une mélancolie et un mystère. Elle tournait constamment la tête, effrayée. Bogoslav se leva et s’exclama avec un sourire qui ne parvint à camoufler son état d’âme :
— Marie D’Angelo, entrez, je vous prie ! Sans crainte ! Prenez-vous place et racontez-moi ce qui vous amène aujourd’hui !
Elle marcha à petits pas jusqu’à la chaise et examina attentivement l’homme en face d’elle avant de tourner la tête vers la fenêtre. Elle froissa entre ses doigts le bord de sa longue robe et son visage, ovale et délicat, devint très pâle.
— Docteur Bogatyrev, elle, l’informa-t-elle, le regard vide.
L’interpellé fronça des sourcils, suspendant dans l’air la plume qu’il tenait à la main se préparant à prendre des notes. Son autre main serra convulsivement le papier, le déchirant presque par endroits.
— De qui parlez-vous ?
Ses muscles se tendirent, son cœur battit la chamade, il scruta attentivement sa patiente pour essayer de détecter un soupçon d’hésitation ou de mensonge, en vain.
— Vous savez qui…
Marie baissa la tête et termina d’une voix étranglée.
— Elle… Elle le voit.
Il ferma les yeux pour ne pas voir la réalité chavirer avant de les rouvrir, la respiration plus lourde qu’avant. Bogoslav, dans un souffle, demanda :
— Sur quoi vous vous basez pour dire cela ? C’est… c’est absurde.
Marie se leva et se plaça devant la fenêtre qu’elle continuait à fixer.
— Un pressentiment… bredouilla-t-elle.
— Quoi ?
Un silence plana.
— Vous commencez à vous souvenir, continua Marie d’une voix brisée en se tournant vers Bogoslav et en lui lançant un regard suppliant… Et je prends un immense risque…
Il serra les poings jusqu’à blanchir les jointures.
— Mais qu’est-ce que vous racontez, Madame D’Angelo…
— Un signe ? le coupa-t-elle en se retournant vers lui.
Déconcerté par la question, il soupira et sa colère se fissura. Mais le doute qui s’installa en son âme l'ébranla jusqu’aux tréfonds de son être, comme si un tremblement de terre venait d’arriver sans préavis.
— De quoi parlez-vous ? Rien, niet, néant !
Il se tut et rouspéta pour lui-même :
— Je n’ai fait que des rêves étranges, c’est tout. Et de plus cela ne vous concerne pas.
Il se leva et fit les cent pas rapides dans son bureau, tel un fauve dans une cage trop petite. Il s’arrêta à son fauteuil, serra les poings, inspira et expira plusieurs fois en fermant les yeux. Une image s’imposa sur ses paupières closes — le salon de sa maison dans lequel son épouse discutait avec un homme en noir. Il capta des bribes de conversation : « Médicaments… Mort certaine… Danger… Vertige… Ivan et Anastasia… »
Bogoslav ouvrit brutalement les yeux, s'arrachant de l’horrible vision, la gorge sèche. Il haleta :
— Je…
Il se laissa tomber dans le fauteuil, sortant une feuille de papier et une plume, les mains moites et tremblantes.
— J’ai vu… C’est impossible !
Son regard tomba sur son alliance en or.
— Pas Sveta… Voulez-vous, je vous prie, vous asseoir, Madame D’Angelo ?
L’interpellée, les bras croisés, resta obstinément debout.
— C’est vous qui devriez m’aider, non ?
— Je vous propose de reporter notre rencontre à une autre journée… Je ne suis pas prêt à travailler avec vous.
Son regard s’abaissa à nouveau sur son alliance. Cette dernière était fissurée à quatre endroits. Des sueurs froides coulèrent dans son dos et sa tête bourdonnait des centaines de pensées qui y voltigeaient.
— Ne rapportez pas la séance ! s’alarma-t-elle en levant ses mains en un geste de supplication. Je veux que vous fassiez le bon choix !
Mine pensive, son psychologue ne détecta aucune duplicité sur son visage, seule une tristesse habitait dans son regard.
— Je ne change pas d’avis ! Je dois vérifier !
Bogoslav sortit son agenda et griffonna une date.
— Je vous propose dans cinq jours, à la même heure, cela vous convient ?
Marie approuva silencieusement. Le psychologue vérifia les autres rendez-vous de la journée, qu’il les annula en informant d’un appel téléphonique les concernés. Puis, il se leva, accompagnant sa patiente à l’extérieur. Il ferma la porte en claquant et courut jusqu’à sa demeure. Il ne remarqua aucunement les passants nonchalants tellement il était pressé. Ses pas de plus en plus lourds à chaque instant ne l’empêchèrent pas de parvenir à sa destination.
***
Bogoslav posa la main sur la poignée de la porte en fer. Il hésitait à franchir le seuil de cette maison en pierres blanches au toit gris perle et aux fenêtres fermées. La demeure était charmante, entourée d'un jardin peuplé d'arbustes et de plantes. Un sentier fait de dalles et recouvert de feuilles mortes serpentait à travers le jardin. L'air lui sembla plus lourd que d’habitude. Il secoua sa tête pour chasser les sombres pensées qui le poursuivaient. Il entra d’un pas décidé en refermant la porte sans bruit. Une chaleur monta dans sa poitrine quand il entendit les voix de Svetlana et d’un homme depuis le salon. Les mains moites et le sang battant fort dans ses tempes, Bogoslav, à pas de loup pénétra dans la pièce, se cacha derrière le rideau pour ne pas être vu par eux. Il entendit une partie de la conversation :
— Ce médicament a un effet immédiat.
Un silence lourd s’installa.
— Immédiat ? l’interrogea la voix tremblante de sa femme.
— Oui, approuva d’un ton calme l’homme.
Bogoslav retint son souffle, ses doigts se crispèrent sur le rideau. Son cœur rata un battement. Un froid glacial glissa sur son dos et remonta sa colonne vertébrale.
— Et après ? demanda Svetlana.
— Après ? Appelez-moi.
L’air devint lourd et sa vue se brouilla. Bogoslav vacilla et se retint au rideau de sa main porteuse d’alliance. La bague s’accrocha à la corde et tomba. Un tintement clair résonna à ses pieds. Bruit irrévocable, plus violent qu’un cri. Il baissa son regard et remarqua que son alliance, défiant toutes les lois de la physique, se brisa en tombant sur le sol. Une partie était à quelques pas de lui et l’autre roula jusqu’aux pieds de son épouse. Bogoslav retint sa respiration et la conversation se tut. Svetlana se figea.
— Mon mari est là, murmura-t-elle, la voix éteinte, en ramassant le bout de l’alliance.
L’interlocuteur de Svetlana balaya la pièce de ses yeux verts et fixa la cachette du mari.
— Derrière ce rideau, précisa froidement l’homme en noir.
Bogoslav, ignorant son intuition qui lui criait de déguerpir, tira les rideaux d’un geste sec pour dévoiler sa présence.
— Sveta, pourquoi ? parvint-il à articuler malgré sa gorge nouée. Pourquoi ?
L’interpellée blêmit. Ses lèvres tremblèrent et sa bouche s’ouvrit lentement, mais aucun son n’en sortit.
— Le divorce est un fait accompli par la bague brisée, déclara posément le sombre homme. Svetlana Sergueïevna Orlova ne vous appartient plus.
Le psychologue le regarda : un homme à la carrure imposante, vêtu de noir de la tête aux pieds, quant à son visage, il demeurait dans l’ombre. L’aura de glace et de terreur qui l’entourait arracha des frissons à Bogoslav. Ses mots résonnaient dans sa tête en lui brisant le cœur. Le sol se déroba sous ses pieds.
— Pourquoi, Sveta ? répéta-t-il
La jeune femme blêmit en évitant le regard inquisiteur de son mari.
— Les enfants ? souffla-t-il.
— Ivan et Anastasia, précisa froidement l’interlocuteur énigmatique de Svetlana en durcissant son regard qui devint encore plus inhumain.
Une menace. Svetlana se tut et recula. Ses cheveux en désordre, les pupilles dilatées, elle porta sa main à son front. Bogoslav fit un pas en arrière.
— Sveta, dis-moi que ce n’est pas vrai ! la supplia son mari en scrutant minutieusement son regard dans lequel se lisaient l’incompréhension et la frayeur.
Silencieuse, elle détourna son regard de lui. Dans ses yeux brillaient des larmes qu’elle essayait de retenir et s’éloigna des deux hommes. L’homme en noir, d’un geste professionnel, fruit de nombreuses années d’exercice, dégaina un poignard à courte lame en obsidienne scintillante et fit un vif geste vers Bogoslav. Il sentit une brûlure dans son bras droit. Avant qu’il ne tombe face contre terre, une lumière douce l’enveloppa. D’elle émergea une voix qu’il connaissait :
— Tout ne fait que commencer. Et tu comprendras lorsqu’il sera trop tard. Une seconde chance t’est accordée.
Le psychologue retint son souffle et murmura :
— Je n’ai pas le choix !
Cet instant d’infini dura une éternité, suspendu hors du temps.
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(1) La forme féminine exacte en russe est Bogatyreva, mais dans le monde occidental, les noms de famille ne respectent pas les déclinaisons.