Entre les vies

Chapitre 2 : Retour

4090 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 27/02/2026 12:53

2, Retour




Bogoslav se tourna vers la lumière qui ne réchauffait pas, mais qui l’aveugla. Une silhouette imposante s’y détacha. Il s’approcha d’elle et remarqua que son environnement changeait. Le salon de sa demeure où son corps gisait, s’évanouissait, s’effaçant dans une brume morceau par morceau, il se retrouva à un endroit inconnu. Au loin, était visible, une berge verdoyante et une rivière aux eaux sombres et calmes enjambée par un pont enflammé. Un feu sans fumée et brillant des nuances écarlates, tel un appel magnétique. Autour de lui, personne, ni vivant, ni mort, ni connu, ni inconnu, sauf cette forme humaine qui maintenant devint plus nette et prit l’apparence d’un homme aux cheveux blancs presque argentés qui encadraient une tête ovale où seuls des yeux bleu-gris contrastaient avec son apparence angélique, lui donnant un aspect énigmatique. Il scruta l’homme qui lui avait dit ces mystérieuses paroles : « Tout ne fait que commencer. Et tu comprendras lorsqu’il sera trop tard. Une seconde chance t’est accordée. » L’entité fantomatique s’avança vers Bogoslav, son ample manteau brodé or aux motifs slaves s’agitait comme sous le souffle d’un vent invisible.

— Me reconnais-tu, mon descendant ?

Un sourire détendit les traits sérieux du trentenaire. Son cœur battait la chamade, refusant de formuler à voix haute l’identité du fantôme. Il se sentit redevenir un enfant : un gamin de dix ans tout au plus.

— Grand-père… Grand-père Jara ?

Il approuva d’un signe imperceptible.

— Tu n’as pas encore fini. Au contraire, ta mission ne fait que commencer. 

Il leva sa main droite sur laquelle une alliance d’or scintilla d’une lumière irréelle.

— Retrouve l’artefact familial.

— Lequel ?

Un sourire énigmatique s’afficha sur le visage du fantôme.

— Tu le sauras ! Ma fille Irina, ne t’a-t-elle pas passé le mot ?

Bogoslav ouvrit la bouche pour répondre, mais aucun son ne sortit.

— Mais avant, mon petit garnement, continua son grand-père, regagne ton corps avant qu’il ne soit trop tard. 

Son petit-fils tourna le regard vers la rive et le pont. Il avança d’un pas vers la berge.

— Ne traverse surtout pas le fleuve.

Il se retourna.

— Comment se nomme-t-il ?

— Tu es plus fin connaisseur que moi, lui répliqua Jaroslav en croisant ses bras sous la poitrine.

Bogoslav fixa le pont qui brillait encore plus, l’appelant.

— La Smorodina, alias le Styx Slave ?

— Exactement. Mais déguerpit d’ici, Slavik, maintenant !

— Je n’aurais jamais pensé que nos Anciens avaient raison, murmura le petit-fils de Jaroslav pour lui-même.

Et Bogoslav, au moment où il fit un pas vers son grand-père, se sentit tirer par une force inexplicable vers l’arrière, le forçant à fermer les yeux pour ne pas voir son environnement se dissiper à une vitesse insoutenable pour l’homme.


*** 


Lorsqu’il les rouvrit, le psychologue se trouvait dans un sombre réduit. Par le bruit du moteur qu’il entendait, il comprit que c’était le coffre d’une voiture qui roulait vers une destination inconnue. Bogoslav refusait de faire tout mouvement qui pourrait trahir qu’il avait repris conscience, bien que ses bras et jambes lui soient douloureux à en hurler et à vouloir changer de position. Il demeurait appuyé contre le froid métal du coffre pendant ce qui lui semblait une éternité sous le ronronnement du moteur, secoué par les arrêts brusques et les tressautements sur des nids-de-poule de l’automobile, mouvements qui arrachaient des réponses tout aussi désordonnées de son corps. Sans oublier, à intervalles aussi réguliers, il entendait les jurons les plus colorés tantôt en français, tantôt en russe, tantôt en anglais et même en allemand du conducteur. Soudain, la voiture cahotante s’arrêta, le projetant violemment à l’autre bout du coffre. Une porte claqua, une autre s’ouvrit. Des rayons solaires essayèrent de s’infiltrer sous ses paupières closes, mais il les gardait obstinément fermées. Les mains gantées de l’homme lui tinrent fermement la taille dans un étau glacial. L'assassin le jeta brutalement au sol, puis le traîna par les jambes jusqu'aux herbes hautes. Il l’y abandonna et ses pas s’éloignèrent. Bogoslav attendit une minute, deux  minutes, cinq, plusieurs minutes, voire plusieurs heures, avant d’ouvrir les yeux, de bouger ses bras et ses jambes meurtris durant le trajet. Il se releva en s’appuyant sur ses coudes. Le cerveau encore embrumé, le psychologue prit quelques secondes avant de remarquer ce qui l’entourait. Il était dans une forêt au milieu de nulle part avec, pour seul vêtement, un pantalon bleu marine et une chemise blanche. Son bras droit entaillé lui arracha un cri muet de douleur. Se redressant sur ses jambes vacillantes, il scruta son environnement. Des arbres millénaires l’environnaient, un vent agitait leurs branches et le silence n’était rompu que par le chant des oiseaux. Ses bras et ses jambes le lancinaient à chaque pas. Il déchira un bout de sa chemise qu’il enroula autour de son bras droit blessé, puis se traîna ainsi pendant quelques mètres dans une chaleur étouffante. Soudain, la voix de son grand-père se fit entendre dans le sifflement des oiseaux : 

— N’oublie pas ! N’oublie pas la raison de ton retour ! 

Bogoslav s’arrêta, la main appuyée contre le tronc d’arbre le plus proche.

— Non, murmura-t-il en levant la tête au ciel qu’il ne pût voir à travers les branches. Je ne l’oublierai pas ! Je te le promets, grand-père ! Je n’oublierai pas !

Il marcha et traîna encore longtemps avant de s’endormir, épuisé et affamé. Il ne se réveilla que tard le lendemain matin. Il marcha en titubant, percevant dans les coins de son champ de vision des formes humaines vaporeuses. Il les ignora, guère désireux de les contempler de plus près. Il continua à avancer pour trouver la sortie de la forêt et rejoindre le monde civilisé. Il s’écrasa lourdement au bord d’un sentier pour reprendre des forces, manger quelques pousses de pissenlits et but le peu de rosée que le soleil n’avait pas encore évaporée. 

« Je ne peux pas rester… Je dois continuer… Je n’abandonne pas malgré ce corps qui me trahit ! »

Malgré son épuisement, il continua sa marche.


***


Bogoslav arriva ainsi en bordure d’une autoroute. 

« J’ignore où je suis, mais je dois me rendre dans un lieu civilisé et potentiellement connu… Je dois prendre ce risque… Pas le choix ! »

Dans un effort surhumain, il fit un signe au camion qui s'approchait. Le véhicule s’arrêta. Le conducteur, un solide homme à la peau hâlé par le soleil, ouvrit la porte et demanda : 

— Où allez-vous, jeune homme ?

— Jusqu’à la ville la plus proche.

— Montez, je vous amène au moins jusqu’à la première station-service.

— Parfait ! Merci !

Et Bogoslav embarqua aux côtés du conducteur. 

— Ne me dites pas que vous venez de la forêt ? l’interrogea le camionneur d’un ton effaré.

— Oui, pourquoi ?

Il détourna son regard de Bogoslav et se raidit. Il se concentra sur la route et bredouilla :

— Euh ! Rien ! Rien ! Allons-y ! J’accepte de vous emmener, mais pas plus, compris !

Bogoslav approuva et ils gardèrent le silence le plus complet jusqu’à ce qu’ils arrivent à destination.


***


Il déambulait dans une rue, près d’un parc quand une voix masculine l’interpella : 

— Vous êtes là ! Venez ! Je vous cherche !

Bogoslav se figea net dans son mouvement, l’air devint lourd. Il se retourna avec précaution. 

— Qui êtes-vous ? parvint-il à articuler, la gorge nouée.

Son interlocuteur, un homme musclé d’une taille moyenne fronça des sourcils.

— Vous n’avez pas l’air bien ! Je ne suis pas médecin, mais soudeur. Par contre, j’ai un oncle dans le domaine de la santé. Il pourra peut-être vous aider.

Le psychologue recula, méfiant.

— Docteur, ne fuyez pas !

Bogoslav se raidit et recula.

— Je n’ai pas besoin de votre aide ! Je rentre chez moi !

— Je suis Dante D’Angelo, se présenta-t-il.

« Un rapport avec Marie D’Angelo ? Son mari ? » pensa immédiatement Bogoslav. « Comment connaît-il mon métier ?  »

— Je ne suis plus médecin ! lui répliqua Bogoslav avec amertume.

La phrase fut accueillie par un silence oppressant.

— Comment… bafouilla le psychologue. Comment êtes-vous parvenu à moi ? Un soudeur…

— Venez et dépêchez-vous avant que des badauds, curieux, ne vous harcèlent ! Je vous expliquerai tout plus tard.

« Pas le choix, je suis à bout de forces ! Et quelqu’un qui veut m’aider… À ne pas refuser… Prudence… Mes jambes ne me porteront plus très loin ! »

Le psychologue, jaugeant l’honnêteté et les bonnes intentions de son interlocuteur, confirma en soupirant. Les deux hommes marchèrent pendant plusieurs minutes avant d’atteindre la limite de la ville, s’éloignant du monde connu du psychologue.


Dante s’arrêta devant une automobile grise et expliqua à Bogoslav : 

— Si je suis venu dans ce parc, il faut remercier ma femme. Habituellement, je ne passe jamais par là… 

Observant son environnement, le psychologue demanda : 

— Quel est son nom ?

— De quoi ?

— De la forêt la plus proche…

Le soudeur blêmit et murmura :

— La forêt Zabveniya… Les rumeurs les plus effrayantes courent sur cet endroit.

Les yeux agrandis de confusion, Bogoslav bredouilla : 

— La forêt de l’Oubli ? Je ne la connais pas, dans quel pays sommes-nous ? 

— Désolé, c’est le nom que le peuple lui donne… Son nom officiel est… je pense… la forêt de Nezville.

— À cent kilomètres de notre ville ! s’étonna-t-il. Je ne l’aurais jamais deviné. Mais je ne peux pas retourner là-bas !… Je suis… officiellement… plus parmi les vivants !

Il baissa son regard sur son annulaire vierge d’alliance.

— Et même si je suis considéré comme vivant, ce dont je doute, j’ai divorcé !

Ce dernier mot résonna puissamment dans son esprit. Il ne parvenait toujours pas à l’appréhender. Son sang se mit à bouillir dans ses veines à ce constat qui le frappa de plein fouet.

— Venez chez moi, lui proposa doucement Dante. Je peux vous héberger.

Bogoslav soupira.

— Très bien, je vous suis !

Et les deux hommes s’installèrent dans la voiture. Allongé sur le siège arrière, Bogoslav trouvait le trajet interminable et ne prêtait aucune attention au changement de paysage : les rares arbres décharnés cédaient progressivement la place aux maisons de pierres multicolores, puis aux arbres forts et majestueux. Son regard s’arrêta sur un aigle royal qui volait d’arbre en arbre, suivant la voiture.

— Voilà ! Nous y sommes ! s’exclama Dante. Venez !

Le soudeur aida Bogoslav à s’extirper de l’engin. Dès que le psychologue mit le pied au sol, il remarqua que l'oiseau majestueux se posa avec grâce sur le tilleul millénaire qui jetait son ombre bienfaitrice sur la demeure de Dante. Malgré la distance, le regard du messager du ciel lui semblait humain. Un frisson parcourut son échine. Après avoir jeté un dernier regard à Bogoslav, la créature ailée s’éleva dans les airs, regagnant sa demeure céleste. 

« Je te suivrais, mon descendant ! » résonna dans la tête du psychologue la voix de Jaroslav. « Je veille sur toi et tes enfants ! »

Ému, il retint ses larmes. Il suivit Dante qui embrassa sa femme qui était nulle autre que Marie sur les joues, la patiente de Blagoslav. Dante lui dit d’un ton bourru : 

— J’ai fait comme tu m’as dit ! J’ai retrouvé ton psy !

— Dieu soit loué, vous êtes vivant ! lui sourit poliment Marie. J’ai tellement eu peur !

— J’en suis très heureux, mais pourquoi autant de souci pour moi ?

— Un pressentiment. Mais avant, entrez chez moi ! l’invita-t-elle en reculant d’un pas et en s’inclinant avec solennité, comme si elle suivait un rituel. Entrez chez moi, partagez mon pain et mon sel !

Puis elle se redressa et ajouta d’un ton différent : 

— Et bien d’autres plats aussi, vous devez mourir de faim.

Et le trio s'installa au salon où  Marie s’empressa de servir le repas dans des tasses et des assiettes en porcelaine décorées d’arabesques dorées. Une fois que Bogoslav vida sa tasse et grignota un peu de pain avec du sel et vider son assiette, il murmura : 

— Je vous sais gré de m’aider ainsi ! Mais je ne vais pas pouvoir reprendre mon activité à mon cabinet, si, officiellement, je ne suis plus parmi les vivants... 

Un lourd silence s’installa entre eux avant qu’il continuât son monologue, les mains tenant fermement le calepin.

— Je dois faire une réorientation de carrière… Tout étrange et absurde que cela puisse paraître !

Son rythme cardiaque s'accéléra à ces paroles.

—  Et changer mon nom de famille ! Je garde fièrement mon prénom et mon patronyme… Pour le nom, je vais prendre celui de ma mère. Je tâcherais de trouver un emploi assez rapidement… Par contre, vous, Marie D’Angelo, resterez mon unique patiente. Notre prochain rendez-vous est toujours d’actualité… 

La jeune femme hocha la tête en buvant son thé parfumé qui répandait une odeur agréable dans toute la pièce.

— J’ai des préoccupations personnelles qui m’empêchent de faire mon travail comme il se doit, conclut-il. Je tâcherai de ne pas rester trop lentement chez vous… Je trouverai un appartement.

Il fouilla ses poches et sortit une poignée de billets froissés.

— J’en ai les moyens.

— Vous pouvez rester chez nous autant que vous le souhaitez, précisa Dante. Il n’y a pas lieu de se hâter. À l’étage, une chambre d’invité est vide.

— Sérieux ?

— Oui, répondit à l’unisson le couple.

Une larme dans le coin des yeux, Bogoslav sourit.

— C’est vraiment gentil ! Monsieur D’Angelo.

Le trentenaire se tut, pensif. Ses pensées confuses se dispersaient en tous sens, revenant sans cesse sur les événements récents. Ses mains se crispèrent convulsivement sur le bord de sa chemise.

— Connaissez-vous quelqu’un… qui pourra m’apprendre un métier qui n’a rien à voir avec ma spécialisation et qui pourra m’embaucher ? Parce qu'un CV fictif, ce n’est pas évident à faire passer…

— Avant de répondre à cette question, laissez mon oncle du côté paternel Eugène vous soigner ! D’ailleurs, je vais l’appeler à l’instant ! Et, petit conseil, ne mentionnez jamais votre patronyme, seulement votre prénom !

Le psychologue soupira. Dante s’éclipsa de la pièce. Bogoslav se confia à sa patiente qui buvait tranquillement son thé.

— Je me demande si c’est une bonne idée de quitter cette ville ? J’y suis connu, trop connu, mais j’ignore si je suis aussi connu là-bas !

Elle haussa les épaules.

— J’ignore, mais avant toute chose, il faut que vous soyez en forme. Pour le reste, vous verrez après !

Il relut une de ses notes et griffonna quelques mots. 

— Pourquoi la forêt de Nezville porte le nom de Zabveniya ? Provoquerait-elle l’oubli ?

Marie se tourna vers son médecin et le fixa :

— Quel est votre nom ? 

Étonné par la question, il répondit sans la moindre hésitation.

— Bogoslav Petrovitch Bogatyrev… Pourquoi cette question ?

— Votre profession, le nom de votre épouse et le diagnostic qui m’a amené à vous ?

— Je suis psychologue, mon épouse de laquelle j’ai récemment divorcé est Svetlana Sergueïevna Bogatyreva, née Orlova. Et vous, Marie D’Angelo, êtes venue à moi à la suite du diagnostic de mon collègue Martin Trencart de schizophrénie. Un diagnostic erroné ! Vous n’êtes qu’une âme très sensible qui peut percevoir et relier des aspects des plus inattendus avec une étrange justesse.

Les yeux de sa patiente s'agrandirent d’effroi. Elle déposa sa tasse, la main tremblante, et balbutia : 

— La forêt n’a pas d’effet sur vous !

Elle recula, les mains devant en signe de protection.

— Que dit-on de cette forêt, dont j’ignore tout ? insista-t-il en fronçant les sourcils.

— Je vous l’expliquerais, mais pas aujourd’hui, conclut-elle d’un ton traînant.

Elle s’approcha un peu plus de son médecin.

— Vous devez vous reposer ! Mais je vous précise que c’est vous qui devez en savoir plus que moi ! Je ne suis qu’un petit rappel, une quatrième de couverture, et vous, vous avez la connaissance du livre. 

« Je dois prendre mon mal en patience ! Et quelle rumeur farfelue ! Une forêt qui engendre l’oubli ? » commenta en son for intérieur le psychologue.


***


Quelques heures plus tard.

Dante revint au salon suivi par un grand et maigre homme en complet blanc qui contrastait avec les cheveux noirs, une valise beige à la main.

— Voilà Eugène D’Angelo, mon oncle, il est médecin généraliste. Voici…

D’un geste de main, il montra le blessé.

— Bogoslav Rasputin, se présenta-t-il. Une lointaine connaissance de Marie d’Angelo.

— De toute façon, marmonna Eugène, tous les amis de Marie sont des Slaves… Je ne vois plus la différence ! Jovan Nemanjić, Ludmila Romanov ou Józef Sobieski, tous pareils !

Dante toussa.

— Veux-tu faire ton travail au lieu de discuter ? Je te donne dix litres de whisky en échange et le tour est joué !

— Allongez-vous, jeune homme et je vais vous ausculter ! ordonna d’une voix puissante le médecin.

Il sortit un stéthoscope, un thermomètre et un calepin de sa valise et procéda à l’examen.

— Votre cœur et vos poumons ne sont pas affectés. Seuls vos jambes et votre bras droit présentent des lésions importantes. Un peu de repos et d’exercices vous feront du bien… Et, en cas de douleur insoutenable et uniquement dans ce cas-là, prenez ces médicaments.

Il lui tendit une plaquette des comprimés, puis conclut : 

— Je reviendrai dans une semaine pour vérifier votre état.

Eugène rangea tous les instruments dans sa valise et sortit de la maison de son neveu, suivi par ce dernier.


***


Une semaine plus tard, au domicile des Angelo.

Bogoslav, complètement rétabli, annonça à Marie et Dante : 

— Je vous quitte bientôt ! Pour la ville voisine…

Il se tourna vers la femme.

— Et je viendrais pour continuer nos séances comme prévu.

— Très sage décision, commenta Marie.

— Attendez, s’insurgea Dante. Vous ne pouvez partir ainsi… 

Bogoslav ouvrit la bouche pour répliquer, mais aucun son n’en sortit.

— Je connais un cousin éloigné du côté maternel qui vit dans cette ville, continua l’Italien. Il est propriétaire d’un restaurant, mais dans le temps, il a suivi une formation de serveur. Je le contacterais pour qu’il vous forme.

— Je n’ai pas le choix que de vous écouter… Vous avez tellement raison…

— Alors j’appelle immédiatement Serge Klein.

Dante s’éclipsa dans la salle voisine. Bogoslav se leva et demanda à Marie : 

— Vous ne m’avez toujours pas répondu pourquoi la forêt de Nezville est surnommée Zabveniya.

— Voulez-vous vraiment le savoir ?

— Oui… Sinon je demanderais au premier venu lorsque j’arriverais en ville !

— Non, non, ne faites pas cela ! Cela peut sembler suspect ! 

— Alors expliquez-moi ce nom !

Un affrontement de regards, insoutenable et exténuant, au cours duquel Marie s’avoua vaincue.

— Je vais vous répondre, docteur insatiable de connaissances ! 

Elle baissa la tête, refusant d’affronter les yeux clairs de son interlocuteur.

— Zabveniya, l’Oubli, hésita-t-elle, est le surnom de la forêt parce que plusieurs hommes… Vous tenez vraiment à le savoir ?

Extirpant un calepin de sa poche, il leva la tête et soupira en répondant :

— Oui, allez-y sans détour !

— Selon les Anciens, les humains qui passaient par cette forêt se retrouvaient avec une mémoire rongée,... une âme morcelée, changés à tout jamais…, voire, pour certains…

Sa voix s’éteignit aux derniers mots.

— … qu’ils sont devenus fous, possédés par des démons.

En évitant de regarder son psychologue et en se signant, elle recula vers la fenêtre.

— Et vous êtes immunisé contre son pouvoir ! 

Ses yeux devinrent aussi grands que ceux de la chouette.

— Du jamais vu !

Les dernières paroles de sa patiente le frappèrent plus durement que des hurlements.

— Quoi ?! s’insurgea le psychologue, le sang battant fort dans ses tempes. Comment être certain que ce n’est pas un mythe et un grand n’importe quoi ?

— Je suis plutôt convaincue du contraire, mais ne dites jamais à personne que vous avez été dans cette forêt.

— Pourquoi ?

Il rangea le calepin avec les affaires qu’il avait acheté le temps de son séjour.

— Pour votre sécurité !

Un souvenir émergea des profondeurs de l’âme de Bogoslav pour s’imposer devant lui, tel un écran qui cache la réalité, alors que son corps était parcouru d’un courant électrique.


Une porte richement décorée était devant lui. Il avança sa main bien manucurée, ornée de bagues et de bracelets vers la poignée dorée. Une main féminine lui retint le bras.

— Attendez, Señora ! Ne traversez pas cette porte ! Il vous attend ! Je crains pour vous.

— Laissez-moi ! Je sais ce que je fais !

— Croyez-moi ! le supplia-t-elle. Je l’ai vu entrer !

Il ouvrit la porte d’un mouvement brusque, puis la referma. Un homme en noir le fixait de ses yeux morts.


Il revint à la réalité, haletant de la vision. Il s’assit sur le canapé et nota d’une écriture tremblante l’étrange phénomène. 

« Cet homme, je l’ai vu dans mes rêves ces dernières nuits ! Et il a le même regard effrayant, froid et étrange que l’homme en noir qui… voulait me… tuer chez moi… »

Marie, aussi immobile qu’une statue, l’observait. Soudain, la porte d’entrée s’ouvrit en grand laissant entrer Dante, qui n'était pas venu seul. Il était accompagné par un petit homme obèse qui resta dans le vestibule, retirant son manteau. Dante donna à Bogoslav les journaux locaux. En lisant les titres, il blêmit et murmura : 

— Ce n’est pas vrai !

— Oui, répliqua amèrement Dante. Vous êtes recherché ! Raison de plus pour partir ! Les rumeurs affirment que vous êtes bien vivant !

Le psychologue déglutit et demeura silencieux.

— Sinon, Bogoslav… ?

— Rasputin répondit-il brièvement.

— Je vous présente mon cousin à je-ne-sais-plus quel degré du côté de ma mère, Serge Klein.

Le petit homme obèse en complet noir et chemise blanche salua Bogoslav et dit avec un fort accent : 

— J’ai entendu que vous êtes à la recherche d’un emploi. Je vous embauche dans mon restaurant comme garçon de service, puis je verrai. 

Ses yeux brillaient de malice.

— Ça vous convient ?

— Oui !

Serge et Bogoslav, avec deux valises, sortirent de la maison et s’installèrent dans la voiture, quittant définitivement la ville. Regardant par la fenêtre le paysage qui changeait, le psychologue pensait : 

« Nouvelle étape de ma vie ! Nouveau métier ! Nouvelle énigme ! Tout arrive trop rapidement ! Grand-père, je n’ai pas oublié l’objet si précieux que je dois récupérer… Quoi au juste ? Mais je dois gagner un peu de sous pour avoir les moyens de revenir dans mon coin natal où se cache cet objet… »

Personne ne remarqua sur la route un homme vêtu d’un complet et d’un manteau noir dans une voiture de même couleur, les yeux aussi brillants que des émeraudes rivés aux jumelles.

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