Entre les vies
Chapitre 4 : Voyage sous les yeux noirs
2539 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 25/03/2026 10:37
4, Voyage sous les yeux noirs
Le canari Bogoslav vola longtemps dans les airs. Le vent glissait avec grâce sur ses ailes, ébouriffant quelques plumes et le portant encore plus rapidement au sud-est. Il observait les rues et traversait les parcs; les maisons de la ville défilaient à une vitesse effroyablement rapide.
« Un rêve ? Un cauchemar ? Une dissociation de la conscience ? Je ne peux croire ce que je vis ! » pensa-t-il.
Malgré toutes ses interrogations, il devait se rendre à l’évidence prosaïque : il volait. Les hommes en bas lui semblaient être si ridicules à marcher ou à courir, à enfourcher une bicyclette ou à conduire une voiture, alors que lui était dans les airs, libre, porté par le vent. Ses ailes lui faisaient mal à force de battre des ailes, mais il se sentait libre des contraintes de la gravité qui affligeaient les êtres terrestres.
Quelques mètres plus loin, un groupe de moineaux qui pépiaient joyeusement s’approcha de lui. L’un d’eux lui demanda d’une voix cristalline :
— L’ami, où vas-tu ?
Une lueur d’étonnement traversa les yeux de Bogoslav.
— Je… Nous pouvons… communiquer ?
— Oui, tu es devenu assez subtil pour comprendre notre langue, lui répondit l’oiseau.
— Ah ! Intéressant ! J’ignorais que ce soit possible ! Sinon, pourquoi vouloir m’aider ?
Un gargouillis de son ventre se fit entendre.
— Mais tu as faim, l’ami !
Son interlocuteur pencha la tête vers lui.
— On ne voyage pas le ventre vide !
— Qu’est-ce que je peux manger ?
— Viens avec nous ! lui enjoignit l’une des créatures ailées, le regard pétillant. Il y a un joli coin dans la ville voisine !
Clignant des yeux, Bogoslav soupira.
— J’accepte, je n’ai pas le choix ! Mais vous, vous êtes des oiseaux ou des hommes ?
— Des oiseaux… Par contre, nous connaissons d’autres oiseaux qui sont des hommes… Des hommes métamorphosés bien entendu. Il y a une différence que nous détectons… Et que vous aussi le verrez assez rapidement si vous rencontrez un tel oiseau ! Et les hommes, comme toi, ne peuvent tenir longtemps…
« Je m’en doutais… Des oiseaux au langage humain ? Mais des hommes-oiseaux ? C’est effrayant ! » pensa-t-il. « Je commencerais à percevoir autrement les animaux… Peut-être que certains oiseaux m'espionnent… Cela expliquerait pourquoi il m’a retrouvé malgré mon changement d’identité et mon déménagement dans une autre ville ! »
Bogoslav approuva d’un signe de tête. Le petit groupe continua leur vol jusqu’à la ville.
Se perchant sur une branche d’un chêne centenaire dans un parc, l’homme-oiseau remarqua un garçon de sept ans qui jetait des miettes de pain aux colombes et aux moineaux sous le regard attentif de sa mère.
« Hum… Intéressant ! C’est plus simple de manger des miettes que des vers crus ! Je n’aime pas le tartare ! Et ce garçon a le même âge que Vanya… Il a l’air gentil ! »
— L’ami, bon appétit ! s’exclama l’un de ses guides ailés. Sache que nous serons toujours là pour t’aider… Mais sois prudent !
— Merci, je note votre conseil ! chuchota Bogoslav en atterrissant au sol.
Les moineaux quittèrent le parc après un festin de vers de terre et de graines de tournesol, s’envolant pour leurs affaires en ville. Bogoslav mangea des miettes de pain bien secs et essaya quelques vers de terre.
« Bien que le pain soit rude dans la gorge, c’est moins mauvais que d’autres nourritures ! » songea le canari à conscience humaine.
Le garçon s’éloigna de lui de quelques mètres. Il rejoignit sa mère, assise sur un banc près d’un immense chêne, en retrait de la voie principale.
— Maman ! s’extasia le gamin, tu as vu le canari ! On peut l’adopter ?
— Non, Paul ! C’est non ! J’ignore qui a laisser s’échapper son canari de la cage, mais nous n’allons pas le garder à la maison !
— Maman, la supplia le garçon en écarquillant ses grands yeux bruns. Il peut être mangé par des chats…
Paul s’éloigna de sa mère et s’approcha de Bogoslav qui ne bougea pas de sa position, fixant le gosse.
— …Le canari n’a pas peur de moi ! Maman, tu as vu !
Il effleura de sa main les plumes du dos de l’homme-oiseau.
« C’est une étrange sensation… D’être touché par un enfant » pensa Bogoslav. « Et encore plus d’être considéré comme un animal de compagnie ! Dois-je fuir ou non ? »
La mère du garçon se leva, les plis de sa longue robe vert forêt ondulaient à chacun de ses pas, son visage ovale encadré par des boucles sombres lui conférait l’apparence d’une Vénus émergeant des flots, avec un calme olympien qui arracha un sourire au trentenaire. Elle prit son fils par la main et l’amena près du banc. Le psychothérapeute recula et partit se percher sur un arbre. Il scrutait le parc depuis son promontoire.
Des nuées de moineaux, d’étourneaux, de colombes et de corbeaux passaient par le parc. Chacun picorant les miettes données par le garçon, arrachant des vers de la terre ou avalant des petites baies des arbustes. Bogoslav arrêta son regard sur l’un des corbeaux. Son attitude le laissait perplexe : l’oiseau de malheur se percha sur la branche de l’arbre en face de celui de Bogoslav et s’agitait, se tournant à droite et à gauche, comme s’il cherchait quelqu’un. Lorsque leurs regards se croisèrent, malgré la distance qui les séparait, le psychothérapeute y lut une intelligence humaine. La créature noire ailée s’envola pour atterrir sur la même branche où était le canari-homme.
— Bogoslav Petrovitch, mon petit canari ! ironisa une voix masculine grave qui fit frissonner l’interpellé. Vous vous croyez bien malin ainsi sous forme animale ?
Le psychothérapeute battit des ailes et gonfla son plumage pour impressionner le corbeau.
— Qui êtes-vous ? l’interrogea-t-il, les pattes tremblantes et le cœur battant la chamade.
— C’est vous qui devez le savoir ! croassa le corbeau en le scrutant de ses sombres yeux dans lesquels brillait un feu.
Bogoslav quitta son promontoire pour atterrir au sol, non loin des miettes du pain que le garçon avait laissé. Le corbeau le suivit, rapide et vif, et piqua comme un kamikaze au sol sur l’oiseau-homme. Il le plaqua dans la poussière grise et une douleur aiguë traversa le dos du psychothérapeute qui le fit grimacer. Et non seulement une douleur physique, mais il eut aussi le sentiment très confus de déjà vécu.
Une brève vision s’esquissa devant ses yeux, comme une aquarelle qui s’effaçait un peu plus chaque seconde : un tangage, une pièce sombre, un coup dans le dos. Le canari, la respiration courte, agita ses pattes et ses ailes, puis se roula dans la poussière. Il se traînait au sol, alors que le corbeau lui arrachait des plumes du dos, le griffant au passage. Puis l’oiseau noir le lâcha avant de s’élever en un battement d’ailes pour bloquer la fuite à son adversaire. Bogoslav, face à son opposant, peinait à reprendre son souffle et riposta avec une fulgurante attaque au ventre, toutes serres sorties, forçant son opposant à reculer. Derrière le canari, une ombre gigantesque se profila. Une corneille, de son bec acéré, blessa au dos l’homme-oiseau. Ce dernier, allongé au sol, demeura immobile sous la douleur. Bogoslav se tourna sur le flanc droit pour éviter le coup de bec du corbeau qui s’avançait dangereusement vers lui par la gauche. Soudain, une nuée de moineaux, les griffes dehors, attaqua l’oiseau noir et la corneille. Les deux assaillants de Bogoslav prirent la fuite, blessés. Le psychothérapeute pensa en essayant de se redresser malgré la douleur :
« Et comment vais-je me soigner ? Puis-je reprendre ma forme humaine ? »
Il remua faiblement ses ailes et se leva sur ses pattes en chancelant, mais le moindre effort provoquait une souffrance insupportable. Paul qui s’était levé, prit le canari entre ses mains, lui caressant la tête. Il murmura :
— Petit canari, tu es blessé ! Maman va s’occuper de toi ! Je ne peux pas te laisser dans un tel état…
Il flatta délicatement la créature blessée et se tourna vers sa mère qui s’apprêtait à quitter le parc.
— Maman, s’alarma Paul, le pauvre canari ! Il est blessé ! Il faut le soigner !
Les yeux noirs de la mère se posèrent sur l’animal blessé. Elle approuva imperceptiblement. Elle prit l’oiseau des mains de son fils pour le porter dans sa demeure. Bogoslav ferma les yeux le temps du trajet. Chaque pas provoquait un lancement dans sa blessure au dos.
***
Bogoslav ouvrit les yeux. Une chaleur agréable l’entourait. Des couvertures étaient enroulées autour de son corps, le réchauffant agréablement. Il se trouvait dans une cage en métal avec un peu d’eau et de nourriture à portée du bec.
« Quoi ? Comment sortir ? » paniqua-t-il, les yeux écarquillés en agitant frénétiquement les pattes, malgré la difficulté à les mouvoir.
— Le canari s’est réveillé ! s’exclama une voix féminine mélodieuse. Je vais l’amener chez le vétérinaire demain, Paul.
— Et on le garde, maman ! la supplia le gamin avec des yeux éplorés. C’est comme s’il comprenait nos paroles et écoutait ce qu’on dit. Il est intelligent, l’oiseau !
— Je doute que nous puissions le garder, mon enfant !
« Que faire ? Quoi faire ? Comment ? »
Il mangea quelques graines et but un peu d’eau avant de fermer les yeux. Immédiatement, il fit un étrange rêve.
Il volait au-dessus des monts et des prairies puis atterrit sur un bateau au milieu d’une mer inconnue. Bogoslav reprit forme humaine et traversa d’un pas assuré la foule des matelots qu’il saluait d’un signe. Quand il descendait dans la cabine, l’un des marins lui cria derrière son dos :
— On t’aura ! Aucune échappatoire !
Des matelots s’avancèrent vers lui avec, à leur tête, un homme vêtu d’une large robe noire qui imitait les plumes d’un oiseau. Bogoslav recula vers une cabine. L’homme en noir longea le couloir et le rattrapa aussi rapidement qu’un vautour sa proie. Avant d’entrer dans la cabine, un coup douloureux aux genoux le projeta face contre terre, appuyé contre les planches, puis il reçut un coup encore plus puissant au dos.
Il se réveilla en sueur, ouvrant grand les yeux, haletant. Il agita ses ailes frénétiquement.
« Encore un oiseau ? » s’étonna Bogoslav. « Étrange rêve ? Comment le comprendre ? Une réincarnation ? Cet homme en noir a le même regard inhumain que le corbeau… Un homme-oiseau ? L’homme en noir de mes cauchemars qui me poursuit réellement ? Celui-là même qui m’a retrouvé… Là-bas ? Comment a-t-il pu ? Je vais y réfléchir plus tard. »
Il s’endormit à nouveau, cette fois-ci sans qu’aucun cauchemar ne vînt troubler son repos.
***
Le lendemain matin, après le petit-déjeuner,
La mère de Paul couvrit la cage et amena l’oiseau chez le vétérinaire. Le voyage ne fut qu’un long tressaillement désagréable pour le psychothérapeute qui raviva une brûlure déchirante dans son dos et ses ailes. Enfin la cage se stabilisa sur une surface plane, le voile se leva. Bogoslav cligna des yeux, aveuglé par la lumière blanche artificielle de la clinique. Une jeune femme de blanc vêtue l’ausculta comme l’aurait fait un médecin, puis informa la mère du garçon :
— Madame Beaumont, votre canari doit être au calme et suivre un régime pendant une semaine. Et cette pommade doit être appliquée sur le dos également durant une semaine.
Madame Beaumont récupéra une feuille où était inscrit la diète et un petit pot de l’onguent. Bogoslav secoua la tête en entendant le régime auquel il était soumis.
***
Une semaine plus tard,
Bogoslav, toujours sous forme animale, était pleinement rétabli, même la vétérinaire le confirma à la suite des tests. La jeune mère, suivie de son fils, se rendit au parc de la ville.
— Maman, maman, lui demanda Paul. Pourquoi on ne garde pas l’oiseau ?
— Mon enfant, je ne peux pas le garder, je ne l’ai pas acheté… Et j’ignore à qui il appartient ! Donc, je le ramène à la nature.
« J’appartiens à personne ! » pensa le psychothérapeute. « Même pas à mon ex-femme depuis notre divorce ! Je suis un solitaire ! »
Madame Beaumont ouvrit la cage et attendit que Bogoslav en sortît. Celui-ci demeurait au seuil, la tête tournée vers l’horizon. Il avança prudemment à l’extérieur, battit faiblement des ailes pour savourer sa liberté retrouvée et chanta. Il s’envola avec une seule pensée dans son esprit : « Que Dieu bénisse et protège cette femme et ce garçon de tous les maux et malheurs de ce monde ! Des grandes âmes qui sont rares dans ce monde ! Amen ! »
Il parcourut le ciel, traversant villes et prairies. L’adrénaline lui montait dans l’organisme à l’idée de se rapprocher un peu plus de sa destination ultime. Il tremblait d’excitation, battant plus puissamment les ailes. Le soir, il se cacha dans les branches d’un immense chêne centenaire qui bordait l’autoroute.
« Encore deux jours de voyage et j’arrive Jara ! Je retrouverai cette bague ! Promis ! »
Il ferma les yeux et s’endormit, bercé par la douce musique de la pluie estivale qui frappait le feuillage et l’asphalte.
***
Deux jours plus tard.
Bogoslav discerna au loin une immense demeure de pierres, semblable à un château des contes slaves. Il s’arrêta au sommet du tilleul qui agitait ses branches sous le vent violent qui précédait un orage. Puis il atterrit au sol.
— Voilà ! Je suis arrivé !
« Mais comment reprendre forme humaine ? Je le souhaiterais bien… »
À l’instant où cette pensée fut formulée, Bogoslav ressentit un changement en son être : les plumes des ailes se changèrent en bras, les pattes et les serres se métamorphosèrent en jambes. Il redevint un homme. Il tituba avant de chercher un appui contre l’arbre. Le monde semblait tourner autour de lui. Bogoslav ferma les yeux, en attendant que le vertige passât. Il se leva, s’approcha d’un pas assuré de l’immense porte de fer de la demeure qui avait appartenu à son grand-père et la poussa résolument.