VIRELLIA - Livre 1
Chapitre 5 : Celle qu’il n’aurait jamais dû renvoyer
1260 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 25/03/2026 19:51
Le soleil descend sur les forêts de Khar’ra. Les arbres noirs projettent des ombres allongées. La brume rampe au ras du sol, caresse les racines noueuses comme si la terre respirait. Les sons sont avalés, étouffés. Ce monde semble fait pour disparaître.
Vaelran Solhen marche seul, capuche rabattue. Il a quitté Kael’Mar dès la fin de l’entrevue royale. Pas un mot, pas un sourire. Pas cette fois. Son pas est rapide, précis. Il sait où aller. Et surtout, il sait qu’elle ne l’attendra pas.
Le village d’Enven dort à la lisière des terres des Marcheurs du Voile. Bois sombre, lanternes bleutées, regards baissés. Ici, on survit. Les étrangers n’y sont jamais vraiment les bienvenus. Encore moins quand ils portent les fantômes d’une école d’où l’on s’est fait bannir. Dans l’arrière-cour d’une taverne, Seyla Vorenth pousse une caisse contre le mur. Bras nus, veste jetée sur un tonneau, cheveux sombres noués à la hâte. Elle souffle, lasse. Ses yeux vairons se perdent un instant vers la lisière de la forêt.
Puis elle le voit. Vaelran. Adossé à un poteau, comme s’il avait toujours été là. Silencieux. Trop silencieux. Ses yeux verts luisent sous la capuche. Seyla ne bouge pas.
— T’as oublié de me jeter un caillou pour prévenir ?
Son sourire en coin est fatigué. Il rabat la capuche.
— J’ai pensé que tu préférerais voir ma sale tête en grand format.
— Parfait. Comme ça, je vais pouvoir t’en coller une sans effort.
Elle s’approche, bras croisés.
— Qu’est-ce que tu viens faire ici, Vaelran ? Me virer une deuxième fois ?
Il encaisse. Ses lèvres restent closes une seconde de trop.
— Je ne suis pas venu pour ça.
— Ah. Alors pour boire un coup ? Je suis serveuse, maintenant. Les bons comédiens sont bien payés ici. Mais pas moi. Moi, je fais la vaisselle.
Sa voix ne crache pas de rage. C’est pire : elle distille la déception.
Vaelran avance enfin, lentement.
— Je t’ai virée parce que je refusais de te voir sombrer. Tu foutais tout en l’air. Toi d’abord. Tu crois que c’était facile, pour moi ?
Elle rit, sec, sans humour.
— Toi ? Tout est un jeu. Les règles changent quand ça t’arrange. Et les autres encaissent. Bravo, le mentor.
Ses mots frappent juste. Il ferme les yeux une seconde.
— Le roi Silas convoque les trois académies. Chaque Haut Mentor doit choisir trois disciples. Les plus prometteurs. Ceux qu’on enverra là où le monde commence à pourrir.
Seyla le fixe, impitoyable.
— Tu veux un fantôme ? Redonner un uniforme à la fille que t’as jetée comme une merde ?
— Non. Je viens chercher la seule qui aurait pu briser Tatsuma à mains nues… si elle l’avait décidé.
Un silence. Seyla baisse les yeux, frissonne malgré elle. Mais son menton se relève aussitôt.
— Et qu’est-ce qui me dit que tu me vireras pas une deuxième fois si j’te déplais ?
Son sourire est triste.
— Tu crois que j’ai encore le luxe de me passer de toi ?
Un souffle passe. Les lanternes tremblent dans le vent. Seyla détourne les yeux.
— J’ai plus rien à perdre, de toute façon. T’as gagné. Mais je fixe mes conditions.
— Je m’en doutais. Tu les as déjà griffonnées sur une serviette, ou on improvise ?
Elle attrape sa veste, passe devant lui.
— Suis-moi. Je vais te montrer ce que t’as failli louper.
Elle disparaît dans la brume. Vaelran sourit, infime, en la suivant.
—Elle est de retour.
La Forge des Ombres – bureau de Vaelran Solhen (quelques heures plus tard)
La pièce est noyée d’ombre et d’encens. Les murs de roche noire, veinés de pourpre, semblent respirer à la lumière des lanternes suspendues. L’air pèse, chargé d’énergie contenue.
Devant le bureau de pierre brute, Kelvar Draen, dix-neuf ans, se tient droit, presque aussi grand que son mentor. Tunique sombre impeccablement boutonnée, cheveux sombres tirés en arrière, regard bleu acier qui tranche. Il attend. Il juge.
Plus loin, adossée au mur, Nilwen Fasir. Fine au point de sembler irréelle, drapée d’une chasuble noire aux reflets mauves. Ses cheveux bleu-noir tombent jusqu’à sa taille. Son masque brisé pend à sa ceinture, relique muette d’un ancien rituel peut-être ou une relique (personne ne sait). Son regard pâle, presque laiteux, fixe le vide.
Trois coups secs résonnent à la porte. Elle s’ouvre aussitôt. Seyla entre. Tunique noire froissée, bottes poussiéreuses, cheveux sombres aux mèches d'agent encadrant un visage dur. Son œil vert et son œil bleu luisent dans la pénombre. Elle ne s’excuse pas. Elle est là. C’est suffisant.
Kelvar ricane.
— On recrute à l’arrière-boutique, maintenant ?
Seyla pivote lentement vers lui, sourire insolent.
— Toujours obsédé par la devanture, Draen ? Faudra penser à dépoussiérer l’intérieur, un jour.
Un frémissement traverse le visage de Nilwen : un sourire discret.
Vaelran observe, amusé.
— On dirait que rien n’a changé. Parfait.
Le silence s’installe, seulement troublé par le vent contre les murs de brume. Vaelran se lève, son regard vert passant d’un élève à l’autre.
— Bon, mes trois anomalies préférées… devinez quoi ?
Pas de réponse. Kelvar garde le menton haut. Seyla arque un sourcil. Nilwen reste impassible. Vaelran déplie un parchemin froissé.
— Le roi Silas nous convoque. Trois représentants par académie. Mission d’envergure. Temple de Kael’Mar. Vous savez, ce charmant endroit plein de prêtres et de moines poussiéreux.
Il sourit, mi-blasé, mi-sérieux.
— Ils veulent les meilleurs. Les plus solides. Les plus brillants. Bref, des clichés.
Seyla lève une main.
— J’ai été virée, non ?
— Détails administratifs, souffle Vaelran. Tu es la seule capable de faire avaler un mirage à un exorciste de rang S sans qu’il s’en rende compte. Et surtout… tu n’as rien à perdre. C’est exactement ce qu’il nous faut.
Kelvar grince des dents.
— Après ce qu’elle a fait ? Vous la reprenez ?
Vaelran penche la tête, sourire mince.
— Tu devrais savoir, Draen : ne sous-estime jamais ceux qui ont quelque chose à prouver. Ou à brûler.
Nilwen incline légèrement la tête vers Seyla. Un signe muet. Seyla reste bras croisés.
— Et cette mission ? C’est quoi ? Une tournée d’excuses pour les prêtres ?
Vaelran perd son ton léger.
— Non. Un sceau ancien s’est brisé. Il y a eu des morts. Des anomalies. Le Temple tremble. Et quand le Temple a peur… c’est mauvais signe.
Un frisson parcourt la pièce.
— Tatsuma ? murmure Kelvar.
Vaelran garde le silence une seconde.
— Pas entier. Mais un fragment, peut-être. En tout cas, assez pour que les trois écoles doivent unir leurs élèves. Ou tout ce qu’on connaît finira en cendres.
Il s’appuie au dossier de son siège.
— Départ demain à l’aube. Préparez-vous. Kael’Mar n’attend pas les retardataires.
Son regard accroche celui de Seyla.
— Et essaie de ne pas frapper de prêtres. Ils sont pas faits pour ça.
Un sourire fend la bouche de Seyla.
— Je promets rien.
La suite vendredi entre 19h30 et 21h...