VIRELLIA - Livre 1
Le vent chante une mélodie funèbre autour des arches du Temple de Kael’Mar, perché comme un nid d’aigle au sommet d’Elarion. L’air y est saturé d’effluves d’encens spirituel et du bruissement métallique des lanternes suspendues qui s'entrechoquent. Un silence presque sacré, épais comme du velours, recouvre la grande salle circulaire taillée dans une pierre translucide veinée de bleu céleste. Les runes gravées à même la roche palpitent d’un éclat mourant, comme si le sanctuaire lui-même luttait pour ne pas sombrer dans l'inconscience.
Au centre, sur le trône d’onyx qui semble absorber la moindre lueur, le roi Silas IV siège avec la rigidité d'une statue de marbre. Sous sa cape violette brodée de fils d’or, sa noblesse naturelle impose un calme de plomb. Ses yeux argentés, voilés par la vigilance, scrutent l'invisible. Il ne parle pas ; il attend, figure de proue d'un navire s'apprêtant à percuter le récif.
À sa droite, Lynara Velsen incarne une tension pure. Malgré sa petite taille, elle semble occuper tout l'espace par sa seule autorité. Ses bras sont croisés sur sa robe-veston d'un bleu d'acier, et sa chevelure rousse flambe comme un brasier sous la lumière des vitraux. Sa peau, d'une pâleur de porcelaine, la rend glaciale, presque irréelle. Elle fixe les portes massives, la mâchoire si serrée qu'un muscle tressaute sur sa tempe.
— Toujours en retard. On aurait eu le temps de sceller un démon de rang supérieur pendant qu’il finissait de se coiffer, grommelle-t-elle, sa voix cinglante comme un coup de fouet.
À gauche, Kaelis Thenara est appuyée contre une colonne, immobile. Sa peau mate irradie une chaleur tranquille, contrastant avec la nervosité de Lynara. Ses gestes ont la fluidité de l'eau ; ses cheveux noirs, relevés en un demi-chignon d'ébène, dégagent son visage serein. Sa robe nacrée semble couler sur ses épaules comme du lait. Elle dégage cette sagesse millénaire qui voit au-delà de l'agacement immédiat.
— Il viendra, dit-elle d’une voix dont la douceur apaise l'air. Il possède ce besoin puéril de transformer chaque entrée en événement.
Et comme pour lui donner raison, les lourdes portes de bois se fracassent contre les murs. Une bourrasque de brume s’engouffre dans la salle, apportant avec elle l'odeur de la pluie et de l'insolence.
— Mesdames. Roi Silas. Veuillez excuser ce léger contretemps. Il paraît que les illusions créent des embouteillages monstrueux dans les couloirs de l’âme ces jours-ci.
Vaelran Solhen avance avec un panache qui frise l'insulte. Grand, athlétique, il déambule avec la nonchalance d'un chat. Sa chevelure argentée tombe sur sa nuque dans un désordre savamment étudié. Une barbe de trois jours souligne une mâchoire qu'on dirait sculptée dans le silex. Ses yeux verts, d'une clarté déconcertante, brillent d'un éclat joueur, trop vif pour ne pas être suspect.
Son manteau noir, dont les reflets bleutés ondulent comme une ombre vivante, glisse sur le sol. Il garde les mains dans ses poches, un demi-sourire arrogant accroché aux lèvres.
— Ma présence vous manquait-elle à ce point ? J’en serais flatté, si ce n'était pas si prévisible.
— Ce qui nous manque, c’est ton sens élémentaire des responsabilités, réplique Lynara sans lui accorder un regard. Tu pourrais au moins faire semblant de prendre l'apocalypse au sérieux.
— Mais je le fais, sourit-il, s'arrêtant juste devant le trône. J'ai même mis mon plus beau manteau pour l'occasion. C'est ma façon créative de m'excuser. C’est encore mieux que des remords, non ?
Kaelis détourne les yeux, un léger sourire aux lèvres. Elle seule perçoit, sous la provocation, la tension qui fait vibrer l'ombre de Vaelran. Silas, lui, reste de pierre. Il se redresse, et sa voix de baryton écrase les badinages :
— Les sceaux cèdent. Le premier est déjà tombé dans le Désert des Cendres. Un fragment de Tatsuma est libre. Le vide est de retour, et il a faim.
Le silence s’abat, brutal, lourd comme un couperet. Même Vaelran perd son sourire. L’éclat joueur de ses yeux verts s'éteint, laissant place à une profondeur abyssale. L’air de la salle semble s'épaissir, saturé par le poids de cette annonce.
Lynara rompt le mutisme, sa voix plus basse, chargée d'une urgence contenue :
— Nous devons chacun choisir trois de nos disciples. Pas pour les envoyer au massacre, mais pour en faire un rempart. Ensemble, ils devront apprendre à lier leurs forces contre le chaos.
Vaelran reste muet, fixant un point invisible au sol. Ses yeux émeraude se troublent. Il sait. Au fond de ses tripes, il le sait depuis que le vent a tourné. Il sait que sa sélection sera incomplète, qu'il manquera la pièce maîtresse pour que l'engrenage fonctionne.
« Pas sans elle. Pas sans la gamine que j'ai jetée dans la boue. »
Mais il garde cette pensée enfermée derrière ses remparts mentaux.
Silas s’avance d’un pas, sa silhouette se découpant contre les vitraux.
— Vous pouvez prendre congé. Réfléchissez avec votre sang, pas seulement avec votre raison. Le destin de Virellia ne pardonnera aucune erreur de jugement.
Vaelran fait un demi-tour théâtral, sa cape noire fouettant l'air. Son insolence est revenue, mais son regard reste ancré dans l'ombre. L'heure des jeux est terminée.