VIRELLIA - Livre 1
L’aube n’est pas encore levée sur Virellia, mais le monde semble déjà avoir renoncé au jour.
Un vent sans direction, erratique et glacial, souffle sur les hauteurs d’Elarion. Il descend d’un ciel voilé comme un murmure brisé, s’enroulant autour des tours vertigineuses de la capitale avec une plainte de spectre. Il glisse entre les arches du Palais royal, s’immisce dans les fissures du marbre et fait vaciller les flammes bleues du Temple de Kael’Mar. Même les runes millénaires, enfouies dans les fondations de la cité, vibrent d’un frisson que la pierre n’aurait jamais dû connaître.
Dans la salle des Échos, le silence n’est pas un manque de bruit, mais une présence physique. Les gardes de la porte, statues de fer et de cuir, retiennent leur souffle, les yeux fixés sur le fond de la pièce. Silas IV, souverain de Virellia et Gardien du Pacte Spirituel, est incliné sur un pupitre d'ébène. Il dégage cette aura naturelle des lions fatigués mais invaincus : une force tranquille, une stature imposante qui semble stabiliser la pièce par sa seule présence. Il lit à voix basse les derniers vers des Chroniques d’Aos, sa voix de baryton résonnant comme un glas. Mais les mots s’éteignent avant la fin.
Sous ses yeux, les lettres d’encre noire se tordent comme des vers sur un brasier. Une larme d’humidité perle sur le parchemin séculaire, diluant les prophéties. Les mots pleurent. Silas redresse sa large carrure, ses mains massives agrippant le bord du bois. Ses traits, habituellement sculptés dans une bienveillance protectrice, sont marqués par une tension nouvelle. Quelque chose d’ancien vient de reprendre son souffle.
— Majesté.
Un garde franchit le seuil sans y être invité, brisant le protocole dans un élan d'urgence manifeste. Silas ne se retourne pas ; il n'a pas besoin de voir le visage blême du soldat pour savoir que le monde vient de basculer.
— L’Oracle descend du Temple, sire. Elle exige une audience immédiate. Elle ne passera pas par les antichambres.
Silas referme les Chroniques d’un geste lent, solennel. Son visage est aussi pâle que les cendres d’un rituel terminé trop tôt, mais ses yeux gardent cet éclat de commandement qui a maintenu la paix pendant trente trois ans.
Les lourdes doubles portes de la salle pivotent sans qu'aucun valet n'y touche. Seraphis s’avance, sa silhouette éthérée fendant la pénombre. Son voile de soie noire accroche les ombres comme des souvenirs oubliés, traînant derrière elle un froid d'outre-tombe. Elle ne s’incline pas devant la couronne. Elle est au-delà des révérences.
— Il est brisé, Silas, lâche-t-elle, sa voix perçant le silence comme une aiguille de glace.
Le Roi s'ancre sur ses jambes, sa main trouvant instinctivement le pommeau de son épée de cérémonie.
— Quel sceau ? demande-t-il, la voix creuse mais ferme.
Seraphis garde le silence un instant, ses yeux voilés fixant un point invisible derrière le souverain.
— Le premier. Le fondement. Celui que les Sceleurs ont verrouillé au prix de leur âme dans le Désert des Cendres. Celui dont le nom n’existe que dans les cauchemars des morts que l'on n'ose plus invoquer.
Elle marque un temps, et le mot tombe, lourd de siècles de terreur :
— Tatsuma.
Le nom semble absorber la lumière des flambeaux. Silas se fige. Son regard monte vers la tapisserie du Serment Spirituel qui surplombe le trône. Les fils d’or et d’argent y frémissent, animés d'une vie propre, comme traversés par un soupir de l’autre monde.
— Des preuves ? Des faits, Seraphis, pas des augures, gronde doucement le Roi, cherchant à stabiliser son propre cœur.
— Trois Veilleurs d’Âme se sont consumés dans leur sommeil, leurs corps réduits en poussière d'obsidienne avant le premier cri. Une éclipse sans lune a dévoré le ciel à l’Est. Les eaux du lac de Soldrin bouillonnent sous la glace… et les possédés du quartier bas ont commencé à parler d'une seule voix. Dans une langue que la chair humaine n'est pas censée articuler.
Le Roi reste immobile, tel un roc face à la marée. Puis, avec une solennité qui pèse sur l'air de la salle, il s’avance vers l’Autel de Verre. Sa main brise le sceau de cire dorée d’un coffret noir dissimulé sous un voile de velours. À l’intérieur repose un cristal d’annonce, une gemme de sang vibrant d'une lueur interne. Silas le saisit. Le Gardien vient de se muer en Chef de Guerre.
— Je convoque la Triade, déclare-t-il, et sa voix porte l'autorité d'une montagne. Ils devront chacun désigner trois disciples issus de leur académie. Pas les plus sages, Seraphis. Pas les plus dociles, ni même les plus loyaux. Je veux les plus puissants. Ceux qui portent l'étincelle sauvage. Même s’ils ne sont pas prêts. Surtout s'ils ne le sont pas.
L’Oracle plisse le front, ses doigts fins se tordant dans ses voiles.
— Sauront-ils faire les bons choix ? La Triade est rongée par ses propres ambitions.
Silas répond sans croiser son regard, les yeux fixés sur le cristal qui s'échauffe dans sa paume :
— Ce sera leur dernière chance de prouver qu’ils méritent de porter la flamme. S'ils échouent dans leur sélection, ils périront avec leurs secrets.
L’Oracle se retire, sa silhouette se fondant dans l'obscurité des piliers. Le Roi reste seul dans l'immensité de la salle des Échos. Il regarde ses mains, ces mains qui ont construit et protégé, et il sent le poids de la couronne devenir une chape de plomb. Une seule pensée traverse son esprit, sombre et inéluctable :
Si Tatsuma s’élève… ce monde ne pourra survivre qu’en le regardant droit dans les yeux, sans ciller. Et je crains que nous ayons oublié comment ne pas baisser le regard.