VIRELLIA - Livre 1
Chapitre 10 : Premiers Pas, Premiers Fracas
1094 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 04/04/2026 19:29
Le vent siffle sur les hauteurs de Kael’Mar. Au-delà du temple, les contreforts du mont Selevan se dressent comme des arêtes glacées, hérissées de pins tordus et de silence. La neige danse en spirales imprévisibles, mêlée à une brume laiteuse qui efface les repères et étouffe les bruits.
C’est là, sur un chemin étroit sculpté dans la roche, que l’équipe de Vaelran avance. Lentement. En file. Et pas tout à fait ensemble.
Seyla ouvre la marche, capuche rabattue, épaules contractées, le regard vissé à l’horizon. Derrière elle, Talyor râle à demi-mot, marchant avec une régularité trop stricte pour être naturelle. Ilharan, en queue de groupe, suit sans un bruit, les mains croisées dans son dos, les yeux mi-clos mais à l’affût du moindre frémissement magique. Le vent leur fouette le visage. Les pans de manteaux claquent. Chaque pas est une lutte contre les rafales et les pierres glissantes.
— Tu crois qu’il nous mène à quoi, exactement ? souffle Talyor. Une mission ? Un piège mortel ? Une retraite spirituelle glaciale ?
— À la mort lente par ironie mentorale, répond Ilharan sans hausser la voix.
Seyla ne réagit pas. Elle avance, le pas sec, les poings dans les poches.
— J’regrette presque la taverne, lâche-t-elle. Les tonneaux au moins avaient le bon goût de pas donner leur avis.
— Tu parles de moi ? demande Talyor, faussement blessé.
— Je te parle même pas encore. Épargne-moi l’échauffement.
— Charmant, marmonne-t-il.
— Vous avez remarqué qu’on a fait à peine trois cents mètres et que vous cherchez déjà à vous étriper ? glisse Ilharan, calme. C’est presque encourageant.
— Trois cents mètres de trop, grogne Talyor. Je suis pas censé marcher. Je suis censé planer.
— T’as l’air de planer, ouais, commente Seyla sans tourner la tête.
Devant eux, Vaelran s’arrête net. Il se retourne, cape noire flottant autour de lui, un fruit sec à moitié mâché dans une main. L’autre enfoncée dans sa poche. Il observe ses élèves avec un calme désarmant.
— Vous êtes adorables, dit-il. Si on devait vous résumer en un mot, ce serait… cacophonie.
Personne ne répond. Talyor se redresse à peine. Seyla croise les bras. Ilharan attend. Vaelran les fixe un à un, son sourire s’éteignant.
— C’est ici qu’on s’arrête. Pas pour camper. Pour écouter.
Un souffle passe. La neige tombe en flocons fins.
— Ce que vous avez devant vous, ce ne sont pas des “missions”. Ce sont des épreuves contrôlées, volontaires, risquées.
— Génial, marmonne Talyor. Donc c’est bien un piège.
— C’est un entraînement, corrige Vaelran. Du terrain instable, des anomalies spirituelles, des flux perturbés. Ce que vous ferez ici déterminera si vous êtes capables de tenir ensemble dans une vraie situation de crise.
Seyla lève un sourcil.
— Donc on est un cobaye triple tête, c’est ça ?
— Non. Vous êtes trois têtes… pour l’instant. Mon but, c’est que vous deveniez un seul corps, un seul mouvement, une équipe réelle.
Vaelran se rapproche, plantant son regard dans celui de chacun.
— Talyor, t’es brillant, rapide, imprévisible... mais tu bosses comme si t’étais seul au monde. Tu te feras tuer sans couverture.
— Super, souffle Talyor, faussement flatté.
— Seyla, tu vois tout ce qui est devant toi. Mais rien sur les côtés, ni derrière. Tu fonces, tu réagis. Tu oublies que d’autres existent autour.
Elle serre les mâchoires. Ne répond pas.
— Ilharan…
— Je suis trop parfait ? tente-t-il avec un sourire paisible.
Vaelran incline légèrement la tête.
— T’es patient. Trop. Tu attends toujours “le bon moment”, et parfois, il n’y en a pas.
Un silence s’installe.
Vaelran s’éloigne de quelques pas, sa cape traînant dans la neige.
— Dans deux jours, vous aurez vu des choses qui bougent même sans vie. Vous aurez affronté le froid, la fatigue, vos propres limites. Et peut-être… peut-être… que vous commencerez à comprendre ce que veut dire “compter les uns sur les autres”.
Il sort une petite boussole noire de sa ceinture. L’aiguille tourne lentement sans jamais se fixer.
— En attendant, on marche.
Talyor soupire très fort.
— Un portail... Ça aurait été si simple, si moderne.
— Tu crois qu’il ne connaît pas les portails ? glisse Ilharan. Il veut juste qu’on souffre.
— Correction, dit Vaelran sans se retourner. Je veux que vous méritiez d’arriver.
— Tu crois qu’il écoute tout ce qu’on dit même quand il nous tourne le dos ? murmure Talyor.
Seyla répond du tac au tac.
— Il nous écoute même quand on pense. C’est sa grande spécialité : l’intrusion passive.
Ils reprennent la marche. Le froid mord, le vent pousse. Mais leurs pas s’alignent un peu mieux qu’avant. Après une longue montée silencieuse, Talyor rompt le calme :
— Non mais sérieusement… un tout petit portail ? Miniature ? Compact ? Je prends même un modèle de poche.
— Un modèle de poche, répète Ilharan. Pourquoi pas un portail pliable ?
Seyla secoue la tête.
— Il est capable de te fabriquer un portail qui te ramène au point de départ chaque fois que tu l’utilises mal. Genre un truc cruel et poétique.
Vaelran s’arrête, à nouveau. Les élèves aussi... Un moment d’espoir. Il trace un signe dans l’air un cercle de ténèbres, noir et gracieux, s’ouvre dans le vide, de la taille d’une paume.
— Voilà, annonce-t-il. Votre portail.
Ils s’approchent. Le cercle pulse légèrement. À l’intérieur, leur propre reflet, distordu, déformé par le froid, la fatigue, l’échec.
— Quand vous serez à bout, dit Vaelran, vous le regarderez. Et vous vous souviendrez que je suis pire que ce froid.
Silence.
— C’est malsain, souffle Talyor.
— C’est lui, commente Seyla.
— Et c’est efficace, conclut Ilharan.
Vaelran sourit grand, moqueur, sincère.
— Continuez à marcher. J’ai hâte de voir combien de kilomètres il vous faudra pour commencer à ressembler à une équipe.
Et il repart. Tranquille. Les mains croisées dans le dos. Il siffle doucement. Un air inconnu, peut-être ancien. Et derrière lui, les trois élèves reprennent la montée. Le vent redouble, mais cette fois, aucun d’eux ne traîne.
La suite lundi entre 19h30 et 21h...