VIRELLIA - Livre 1

Chapitre 10 : Premiers Pas, Premiers Fracas

1653 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 04/04/2026 19:29

Le vent ne siffle plus sur les hauteurs de Kael’Mar ; il hurle, une plainte continue qui semble arrachée à la gorge même de la montagne. Au-delà du temple, les contreforts du mont Selevan se dressent comme des arêtes glacées, hérissées de pins tordus par les tempêtes et pétrifiés par un silence que seule la météo ose briser. La neige ne tombe pas, elle danse en spirales imprévisibles, mêlée à une brume laiteuse qui efface les repères et étouffe les sons, transformant le monde en un néant blanc.

C’est là, sur un chemin étroit sculpté à même la roche vive, que l’équipe de Vaelran progresse. Lentement. En file indienne. Et pas tout à fait ensemble.


Seyla ouvre la marche. Sa silhouette mince est une ligne de tension, sa capuche rabattue masquant son visage pâle, ses épaules contractées contre les assauts des rafales. Derrière elle, Talyor râle à demi-mot, ses bottes heurtant la pierre avec une régularité trop stricte pour être naturelle, luttant pour garder sa dignité malgré le givre qui commence à alourdir sa tunique.


Ilharan, en queue de groupe, suit sans un bruit. Les mains croisées dans son dos, il semble glisser sur la neige, les yeux mi-clos mais le regard spirituel aux aguets du moindre frémissement magique dans cette brume instable.


Le vent leur fouette le visage, l’air sent le silex et la glace pilée. Les pans de leurs manteaux claquent comme des coups de fouet. Chaque pas est une négociation entre l'équilibre et la chute sur ces pierres glissantes.


— Tu crois qu’il nous mène à quoi, exactement ? souffle Talyor, sa voix hachée par l'effort. Une mission capitale ? Un piège mortel ? Ou une énième retraite spirituelle glaciale pour "trouver notre centre" ?


— À la mort lente par ironie mentorale, répond Ilharan sans même hausser la voix, son ton aussi calme qu’une eau stagnante.


Seyla ne réagit pas. Elle avance, le pas sec, les poings enfoncés dans ses poches.


— J’regrette presque la taverne d'Enven, lâche-t-elle brusquement. Les tonneaux au moins avaient le bon goût de rester là où on les posait et de ne jamais donner leur avis.


Talyor s'arrête une seconde, manquant de glisser.


— Tu parles de moi, Vorenth ? demande-t-il, faussement blessé.


— Je ne te parle même pas encore, prince du brushing. J’économise mon oxygène. Épargne-moi l’échauffement.


— Charmant, marmonne-t-il en reprenant sa marche. Toujours cette hospitalité de ruelle. Et ne m'appelle pas comme ça...


— Vous avez remarqué qu’on a fait à peine trois cents mètres et que vous cherchez déjà à vous étriper ? glisse Ilharan. C’est presque encourageant. C’est le premier signe de cohésion : une haine partagée.


— Trois cents mètres de trop, grogne Talyor. Je suis mage d'air, je suis censé planer au-dessus de cette misère, pas m'enfoncer jusqu'aux genoux dans la poudreuse.


— T’as surtout l’air de planer dans tes délires de grandeur, ouais, commente Seyla sans même se retourner.


Devant eux, Vaelran s’arrête net. Il se retourne, sa cape noire flottant autour de lui comme une aile d'encre. Il tient un fruit sec à moitié mâché dans une main, l’autre enfoncée négligemment dans sa poche, l'air de se promener dans un jardin au printemps.


— Vous êtes adorables, dit-il en les observant. Si on devait vous résumer en un mot, ce serait… cacophonie. Une magnifique, bruyante et désespérante cacophonie.


Personne ne répond. Talyor se redresse, tentant de masquer son essoufflement. Seyla croise les bras, ses yeux vairons brillant de défi sous sa capuche. Ilharan attend, le visage neutre. Vaelran les fixe un à un, son sourire s’éteignant pour laisser place à une gravité inhabituelle.


— C’est ici qu’on s’arrête. Pas pour camper. Pour écouter.


Un souffle passe, plus froid que les précédents. La neige tombe désormais en flocons si fins qu'ils ressemblent à de la poussière d'étoile.


— Ce que vous avez devant vous, ce ne sont pas des “missions”. Ce sont des épreuves. Contrôlées, certes, mais volontairement risquées.


— Génial, marmonne Talyor. Donc c’est bien un piège. On est les rats de laboratoire du mois.


— C’est un entraînement, corrige Vaelran. Du terrain instable. Des anomalies spirituelles. Des flux perturbés qui vont mettre vos nerfs en pelote. Ce que vous ferez ici déterminera si vous êtes capables de tenir ensemble dans une vraie situation de crise, ou si vous allez vous effondrer au premier choc.


Seyla lève un sourcil, sceptique.


— Donc on est un cobaye à trois têtes, c’est ça ?


— Non. Vous êtes trois têtes… pour l’instant. Mon but, c’est que vous deveniez un seul corps. Un seul mouvement. Une équipe réelle, pas juste trois égos coincés sur le même sentier.


Vaelran se rapproche, plantant son regard vert dans celui de chacun, une intrusion mentale qu'ils sentent physiquement.


— Talyor, t’es brillant, rapide, totalement imprévisible, mais tu bosses comme si t’étais seul au monde. Dans une vraie mêlée, tu te feras descendre parce que personne ne saura couvrir tes arrières.


— Super, souffle Talyor, redressant son col avec une fierté froissée. Merci pour le diagnostic.


— Seyla, tu vois tout ce qui est devant toi avec une précision chirurgicale. Mais tu ne vois rien sur les côtés. Ni derrière. Tu fonces, tu réagis à l'instinct. Tu oublies que d’autres existent autour de toi et qu'ils ont besoin de savoir où tu frappes.


Elle serre les mâchoires jusqu'à ce qu'elles craquent, mais ne baisse pas les yeux.


— Ilharan…


— Je suis trop parfait pour ce monde ? tente le guérisseur avec un sourire paisible.


Vaelran incline légèrement la tête, sans sourire.


— T’es patient. Trop. Tu attends toujours “le bon moment”, celui où tout sera aligné. Et parfois, Ilharan, il n’y a pas de bon moment. Il n'y a que l'action, aussi imparfaite soit-elle.


Un silence pesant s’installe, brisé seulement par le sifflement du vent. Vaelran s’éloigne de quelques pas, sa cape traînant dans la neige vierge.


— Dans deux jours, vous aurez vu des choses qui bougent même sans vie. Vous aurez affronté le froid, la fatigue, et surtout vos propres limites. Et peut-être… peut-être que vous commencerez à comprendre ce que veut dire “compter les uns sur les autres”.


Il sort une petite boussole noire de sa ceinture. Sous le verre, l’aiguille tourne follement, sans jamais se fixer sur le nord.


— En attendant, on marche.


Talyor lâche un soupir théâtral.


— Un portail. Juste un. Ça aurait été si simple. Si moderne. Tellement moins… humide.


— Tu crois sérieusement qu’il ne connaît pas les portails ? glisse Ilharan en reprenant sa marche. Il veut juste nous voir souffrir. C'est pédagogique.


— Correction, dit Vaelran sans se retourner. Je veux que vous méritiez d’arriver. La destination n'est rien sans l'usure des bottes.


— Tu crois qu’il écoute tout ce qu’on dit même quand il nous tourne le dos ? murmure Talyor à l'adresse de Seyla.


Elle répond du tac au tac, le regard fixé sur les talons du mentor.


— Il nous écoute même quand on pense, Talyor. C’est sa grande spécialité : l’intrusion passive. On est en direct dans son crâne vingt-quatre heures sur vingt-quatre.


Ils reprennent la montée. Le froid mord plus fort, le vent les pousse vers le précipice. Mais étrangement, leurs pas s’alignent un peu mieux. La cadence devient collective. Après une longue montée silencieuse, Talyor rompt à nouveau le calme, l'air épuisé :


— Non mais sérieusement… un tout petit portail ? Miniature ? Modèle réduit ? Je prends même un modèle de poche avec abonnement.


— Un modèle de poche, répète Ilharan, amusé. Pourquoi pas un portail pliable que tu sortirais de ta manche ?


Seyla secoue la tête, ses cheveux au carré fouettant ses joues.


— Il est capable de nous fabriquer un portail qui nous ramènerait au point de départ à chaque fois qu’on râle. Un truc cruel et poétique. C'est son style.


Vaelran s’arrête, à nouveau. Les trois élèves s'immobilisent, un bref espoir brillant dans leurs yeux. Le mentor trace un signe complexe dans l’air. Un cercle de ténèbres, noir, gracieux et vibrant, s’ouvre dans le vide. De la taille d’une paume de main.


— Voilà, annonce-t-il. Votre portail.


Ils s’approchent, intrigués. Le cercle pulse légèrement. À l’intérieur, ils ne voient pas de paysage lointain, mais leur propre reflet, distordu par l'ombre. Leurs visages y apparaissent déformés par le froid, la fatigue, et une pointe d'échec.


— Quand vous serez à bout de forces, dit Vaelran d’une voix devenue soudainement glaciale, vous le regarderez. Et vous vous souviendrez que je suis bien pire que ce froid.


Silence total.


— C’est sadique, souffle Talyor.


— C’est tout lui, commente Seyla.


— Et c’est diablement efficace, conclut Ilharan.


Vaelran sourit. Un grand sourire moqueur, mais étrangement sincère.


— Continuez à marcher. J’ai hâte de voir combien de kilomètres il vous faudra pour commencer à ressembler à une équipe et plus à une garderie en sortie scolaire.


Et il repart. Tranquille. Les mains croisées dans le dos. Il siffle doucement un air inconnu, une mélodie ancienne qui semble se moquer de la tempête. Derrière lui, les trois élèves reprennent la montée. Le vent redouble de violence, mais cette fois, aucun d’eux ne traîne. Ils marchent, poussés par une rage commune contre l'homme qui les précède.

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