VIRELLIA - Livre 1
Parc du Temple de Kael’Mar — Fin d'après-midi
Le froid pique, il mord même, s'insinuant à travers les couches de laine et de cuir. Dans le Parc du Temple, les dalles blanches, autrefois éclatantes de pureté, disparaissent désormais sous un manteau fragile et irrégulier de neige. Les arbres figés, tels des sentinelles pétrifiées, dressent leurs branches noircies vers un ciel d’hiver pâle, un dôme de plomb traversé par des nuages filandreux. L’air sent le givre, la pierre froide et la résine de pin, comme si chaque inspiration arrachait une part du silence sacré de ce lieu.
Quelques novices traversent les allées au loin, têtes basses et épaules rentrées, mais personne n’ose s’attarder. On fuit l’air coupant qui vous siffle aux oreilles. On fuit ce parc trop vaste, où même le craquement d'une branche ou l'écho d'un pas résonnent avec une indécence métallique.
Seyla avance, les mains enfoncées profondément dans ses poches, sa capuche rabattue sur son carré noir. Elle ne marche pas pour réfléchir, encore moins pour prier. Elle marche pour s’arracher, ne serait-ce que quelques instants, à l’agitation étouffante du sanctuaire, à ce bourdonnement constant de voix, de complots et d’attentes qui l'oppressent depuis son retour.
Et c’est là qu’elle l’aperçoit, au détour d'un bosquet de houx givré. Assis sur un muret de pierre, le dos appuyé contre une fontaine dont les eaux sont figées en cascades de cristal, se tient une silhouette reconnaissable entre toutes : Vaelran Solhen. Il est seul. Son manteau noir est grand ouvert malgré le froid polaire, révélant une posture inhabituellement lasse. Sa tête est légèrement inclinée, ses cheveux argentés retombant légèrement devant ses yeux. Entre ses doigts agiles, il fait danser une sphère d’ombre compacte, de la taille d'une orange, qui pulse d’une lueur pourpre et sourde. Pas de théâtre. Pas de cabotinage pour un public invisible. C'est un calme presque inquiétant, une absence totale de masque qui rend l'air autour de lui plus dense.
Seyla s’arrête à quelques pas. Elle le regarde sans bouger, observant les filaments argentés dans ses propres cheveux qui semblent s'accorder au givre environnant.
— T’étais pas censé disparaître près avoir fait ton grand retour théâtral ? T’avais pas une mission urgente pour le Roi, ou une illusion à peaufiner ?
Vaelran ne lève pas les yeux. La sphère continue de tourner, de pulser entre ses phalanges, comme un cœur arraché qui battrait encore au ralenti.
— J’ai droit à une pause moi aussi, Seyla. Même les illusionnistes doivent respirer l'air réel de temps en temps.
Elle s’avance, posément, et vient s’appuyer contre le rebord de pierre, juste à côté de lui. Elle reste debout, rigide, comme une lame plantée dans la neige. Un silence s'installe, long, tendu comme une corde d'arc qu'aucun d'eux n'ose briser de peur de tout rompre.
Puis, sa voix tombe, tranchante :
— Je sais que t’étais là. À Enven. Au "Repos des Brumes". Pendant que je lavais le sol crasseux et que je portais des fûts plus gros que moi pour trois pièces de cuivre.
La sphère d'ombre cesse instantanément de tourner. Vaelran la fait disparaître d'une simple pression du pouce, comme on referme un secret devenu trop lourd à porter. Enfin, il relève les yeux vers elle. Son regard vert est délavé par le froid, dénué de sa malice habituelle.
— Pas tous les jours, murmure-t-il.
— Mais assez pour que je sente ce regard. Je connais ta signature énergétique, Vaelran. Je la sens même quand tu te caches derrière un mur de brume.
Elle marque une pause, le souffle court.
— Pourquoi tu ne t’es pas montré ? Pourquoi m'avoir laissée là-bas comme une moins-que-rien ?
Il soutient son regard. Il est calme. Trop calme.
— Parce que je ne savais pas si j’en avais encore le droit. Ou même si j'en avais le courage.
Seyla serre les dents, ses mâchoires craquent. Le froid rosit ses pommettes pâles. Ou est-ce la colère ? Ou bien cette brûlure d'abandon qu’elle refuse de nommer.
— Un mois, Solhen. Trente jours dans cette taverne de merde à attendre que le monde s'écroule.
— Je sais.
— Tu pouvais parler. Tu aurais pu m'expliquer.
— Et dire quoi, Seyla ? Que le monde est injuste ? Tu le savais déjà.
Un silence s'abat, plus lourd que le vent qui commence à se lever.
— Tu m’as virée devant tout le monde, reprend-elle, la voix plus sourde. Comme si j’étais un parasite, une erreur de parcours. T’as même pas cillé quand tu m'as tourné le dos.
Vaelran baisse les yeux vers ses propres bottes. Il n'y a pas de honte sur son visage, mais une gravité qui semble lui peser sur les épaules comme une chape de plomb.
— C’était le seul moyen qu’ils m’ont laissé au Conseil de la Forge. Tu n’as pas idée de la pression qu’ils ont mise. C’était toi… ou moi. Mais en vérité, c’était nous deux. Si je résistais de front, ils t’écrasaient pour m'atteindre. Ils t'auraient brisée pour me donner une leçon.
Seyla s’écarte brusquement du rebord, ses bras croisés sur sa poitrine comme une armure invisible. Sa voix se fait plus dure, chaque mot tombant comme un coup de hache.
— T’aurais pu me le dire. On aurait trouvé une solution ensemble.
— Je voulais. Je t’assure que j'ai failli rebrousser chemin cent fois.
— Mais t’as rien dit.
Il hoche lentement la tête, les yeux fixés sur la neige qui tourbillonne.
— Parce que si j’avais ouvert la bouche, si j'avais croisé ton regard en t'expliquant pourquoi je faisais ça... je n’aurais jamais réussi à te laisser partir. J'aurais tout foutu en l'air. Et je savais que tu n'aurais jamais accepté de partir "pour ton bien". Il fallait que tu me détestes pour que tu t'en sortes.
Un silence retombe, aussi glacé que les flocons qui recommencent à tomber, plus denses. Ils se déposent sur son carré noir à elle, sur les épaules de son manteau de maître à lui. Leurs souffles s'élèvent en brumes courtes, s'évaporant dans le gris du ciel.
Seyla observe ses bottes marquées de sel et de givre, le regard perdu. Puis, d'un ton plus bas :
— Je t’ai détesté pour ça. Plus que tout. Je te voyais presque comme quelqu'un de ma famille... comme la seule ancre qui me restait.
— Je sais.
— Et t’as continué à venir me surveiller, comme un foutu fantôme, sans rien faire pour m'aider.
Un souffle chaud s’échappe des narines de Vaelran. C'est presque un ricanement, presque un soupir de soulagement.
— Et quand j’ai vu que tu cognais encore des brutes dans une ruelle derrière la taverne pour défendre une serveuse... j’ai su que tu tenais le coup. J'ai su que tu étais prête à revenir.
Elle le fixe, le jaugeant longuement. Il ne sourit pas. Il ne joue pas au mentor arrogant. Ses yeux verts sont d'une honnêteté brutale, sans la moindre étincelle de cabotinage. Elle finit par hausser une épaule, un geste de fausse indifférence pour masquer le tremblement infime de sa voix.
— Bon. T’as eu ton moment d’honnêteté annuelle, Solhen. C’est rare, alors profite de la sensation.
Elle pivote sur ses talons, fait deux pas dans la neige fraîche. Puis, sans se retourner, la capuche à nouveau droite :
— Tu me refais ça une deuxième fois, Solhen… et ce coup-ci, c’est moi qui te vire de ma vie. Définitivement.
Il répond aussitôt, un souffle amusé, presque tendre, qui réchauffe un instant l'air polaire :
— Ce serait amplement mérité.
Seyla esquisse un sourire infime, une ride imperceptible au coin des lèvres qu’elle masque en pressant le pas. Elle s’éloigne, les mains toujours enfoncées dans ses poches, silhouette fine et déterminée se fondant dans la brume du parc. Vaelran la suit du regard, immobile sur son muret, les doigts désormais vides de toute magie. Et pour la première fois depuis un mois, il sent qu'il n'a plus besoin de dissimuler son propre cœur.