VIRELLIA - Livre 1
Le froid pique, mord même à travers les couches de laine. Dans le Parc du Temple, les dalles blanches disparaissent sous un manteau fragile de neige. Les arbres figés dressent leurs branches noircies vers un ciel d’hiver pâle, traversé par des nuages filandreux. L’air sent le givre et la résine, comme si chaque souffle arrachait une part du silence.
Quelques novices traversent les allées, les têtes basses, mais personne ne s’attarde. On fuit l’air coupant, on fuit ce lieu trop vaste, où même les pas résonnent trop fort. Seyla avance, mains enfoncées dans ses poches, capuche rabattue sur ses cheveux noir et argent.
Pas pour réfléchir, pas pour prier, juste pour s’arracher, quelques instants, à l’agitation du sanctuaire, à ce bourdonnement constant de voix et d’attentes.
Et c’est là qu’elle l’aperçoit. Assis sur un muret, dos appuyé contre une fontaine gelée, silhouette reconnaissable entre toutes : Vaelran Solhen. Il est seul, manteau ouvert malgré le froid, tête légèrement inclinée. Ses doigts jouent avec une sphère d’ombre compacte, qui pulse d’une lueur sourde. Pas de théâtre, pas de cabotinage, un calme presque inquiétant.
Seyla s’arrête à quelques pas, le regarde sans bouger.
— T’étais pas censé disparaître après avoir fait ton grand retour ? T’avais pas une mission ?
Vaelran ne lève pas les yeux. La sphère continue de tourner entre ses doigts, comme un cœur battant au ralenti.
— J’ai droit à une pause moi aussi. Même les illusionnistes doivent respirer.
Elle s’avance, posément, et vient s’appuyer contre le rebord de pierre à côté de lui, mais elle reste debout. Un silence, long, tendu comme une corde qu’aucun d’eux n’ose briser s'installe. Puis :
— Je sais que t’étais là à Enven, au "repos des brumes". Pendant que je lavais le sol et que je portais des fûts plus gros que moi.
La sphère cesse de tourner. Vaelran la fait disparaître du bout des doigts, comme on referme un secret trop lourd. Enfin, il relève les yeux vers elle.
— Pas tous les jours.
— Mais assez pour que je sente le regard.
(Pause.)
— Pourquoi tu t’es pas montré ?
Il soutient son regard, calme, trop calme.
— Parce que je savais pas si j’en avais le droit. Ou même le courage.
Elle serre les dents. Est-ce le froid rosit ses joues, ou est-ce la colère ? Ou bien autre chose qu’elle refuse de nommer.
— Un mois, Solhen.
— Je sais.
— Tu pouvais parler.
— Et dire quoi ?
Un silence plus lourd que le vent.
— Tu m’as virée devant tout le monde comme si j’étais un parasite. T’as même pas cillé.
Vaelran baisse les yeux. Pas de honte, mais une gravité qui lui alourdit les épaules.
— C’était le seul moyen qu’ils m’ont laissé. Tu n’as pas idée de la pression qu’ils ont mise. C’était toi… ou moi. Mais en vrai, c’était nous deux. Et si je résistais, ils t’écrasaient.
Seyla s’écarte un peu du rebord, ses bras croisés comme une armure invisible. Sa voix est plus dure, chaque mot comme un coup.
— T’aurais pu me le dire.
— Je voulais... Je t’assure.
— Mais t’as rien dit.
Il hoche lentement la tête.
— Parce que si j’avais ouvert la bouche, j’aurais pas réussi à te laisser partir.
(Pause.)
— Et je savais que t’aurais pas accepté de partir autrement.
Un silence retombe, aussi froid que la neige qui recommence à tomber. Les flocons se déposent sur ses cheveux à elle, sur les épaules de son manteau à lui. Leurs souffles s’élèvent en brumes courtes. Seyla baisse les yeux, observe ses bottes marquées de sel et de givre. Puis :
— Je t’ai détesté pour ça. Je te voyais presque comme quelqu'un de ma famille...
— Je sais.
— Et t’as continué à venir, comme un foutu fantôme, sans rien faire.
— Je voulais voir si tu tenais encore debout.
Un souffle chaud s’échappe de ses narines. Presque un ricanement, presque un soupir.
— Et quand j’ai vu que tu cognais encore des brutes dans une ruelle, j’ai su que t’étais prête.
Seyla le fixe. Il ne sourit pas, il ne joue pas. Ses yeux verts sont graves, sans la moindre étincelle de cabotinage. Elle finit par hausser une épaule, comme si tout ça ne comptait pas, mais sa voix tremble un peu.
— Bon. T’as eu ton moment d’honnêteté. C’est rare, alors profite.
Elle pivote, fait deux pas. Puis, sans se retourner :
— Tu me refais ça une deuxième fois, Solhen… et ce coup-ci, je te vire de ma vie.
Il répond aussitôt, un souffle amusé, presque tendre :
— Ce serait mérité.
Elle esquisse un sourire, infime, qu’elle masque en remontant sa capuche, puis elle s’éloigne, les mains toujours enfoncées dans ses poches. Vaelran la suit du regard, immobile, jusqu’à ce qu’elle disparaisse entre les arches blanches du parc enneigé. Il reste là, assis sur le muret, les doigts vides, et pour la première fois depuis un mois, il n’a plus besoin de la cacher.
La suite samedi entre 19h30 et 21h