VIRELLIA - Livre 1
Le réfectoire du temple bruisse de voix, de rires étouffés et de couverts heurtant des bols en pierre. Des murets d’herbe luminescente séparent les longues tables circulaires, et un encens doux flotte dans l’air. Des orbes de lumière planent au-dessus des convives, projetant une clarté diffuse sur les visages jeunes… ou faussement calmes.
Seyla s’installe sans cérémonie aux côtés de Talyor et Ilharan. Elle plante sa cuillère dans son assiette comme si elle déclarait la guerre à la soupe. Le geste résonne sec sur le bois, tranchant dans l’ambiance encore feutrée. Plus loin, Kelvar la fixe d’un œil glacial. Une fixité qui coupe l’air comme une lame invisible. À sa droite, Nilwen mastique lentement, regard perdu, presque ailleurs, mais son ombre s’étire par instants comme si elle réagissait à la tension ambiante. Kaelren, à l’autre table, balance nonchalamment une cuisse de poulet rôti entre ses doigts, sourire narquois au coin des lèvres, prête à parier sur la moindre étincelle.
Ilharan rompt le silence de leur table. Sa voix est basse, presque méditative.
— C’est plus calme que ce à quoi je m’attendais.
— T’inquiète, ça va pas durer, marmonne Talyor, sans lever les yeux.
Seyla, sourire en coin :
— Tiens, regarde là-bas… le "petit miroir" me lance encore un regard de travers.
Talyor pivote à peine :
— Tu parles de l’autre prince de l’Ombre ?
— Kelvar, ouais. On a grandi ensemble dans les mêmes murs. Mais visiblement, j’ai pas suivi le bon manuel de "comment être un bon soldat de l’ombre".
Ilharan rit doucement, un son clair dans la lourdeur de la pièce.
— Il a surtout pas digéré que Vaelran t’ait reprise dans l’équipe.
Seyla hausse les épaules, fausse désinvolture.
— Pas mon problème. Il avait qu’à être un peu plus vivant.
Plus loin, justement, l’air change. Le murmure des conversations s’affaiblit, happé par une tension qui monte d’un cran. Kelvar s’est levé, lentement. Son siège raclant le sol de pierre résonne comme un signal. Il traverse l’espace entre les tables d’un pas mesuré, mains croisées dans le dos, port altier. Chaque pas semble volontaire, étudié, comme s’il marchait déjà sur le champ de bataille. Arrivé devant Seyla, il la domine d’une ombre froide.
— Tu fais beaucoup de bruit pour quelqu’un qui a été virée il y a un mois, Vorenth.
Seyla ne bouge pas. Son sourire, pourtant, s’élargit, tranchant.
— Et toi, beaucoup de vent pour quelqu’un que personne n’a choisi.
Les chaises grincent discrètement : plusieurs élèves se sont redressés, prêts à voir éclater l’affrontement. Kelvar ne cille pas. Il s’avance encore, son regard bleu dur fixé sur elle comme une dague.
— Tu penses que c’est un jeu ? Tu crois qu’on est ici pour balancer des piques et jouer aux rebelles ?
— Non. Je suis ici pour bosser. Mais si j’ai envie de t’en coller une au passage, ça me dérange pas.
Talyor pousse sa chaise en arrière avec un soupir blasé.
— Bon… on s’éloigne ou on lance les paris ?
Kaelren, depuis sa table, se penche avec avidité :
— Vingt cristaux sur la brune incendiaire.
— Cinquante sur l’égo blessé, réplique Nerion, carnassier.
— Ils vont se tuer… marmonne Yhessa, sans lever les yeux de son assiette, sa voix douce tranchant avec le décor.
Kelvar se penche encore. Sa stature s’impose comme un mur.
— T’as peut-être berné Vaelran. Mais moi, je vois clair dans ton petit cirque.
Seyla se lève, lentement. Ses doigts se crispent, ses épaules roulent, son souffle se fait plus court mais plus fort. Plus petite, oui, mais ses yeux vairons brillent d’une insolence brute.
— Tu vois rien du tout. Et surtout pas que t’as besoin d’une claque pour te décoincer.
Un frisson parcourt la salle. Nilwen tourne la tête vers eux. Elle ne dit rien, mais son ombre s’allonge sous les tables, comme une marée noire qui attend un signal.
C’est Kaelis Thenara qui surgit la première d’un coin du réfectoire. Son pas est fluide, sa présence seule suffit à imposer silence.
— C’est suffisant, dit-elle d’une voix douce mais implacable.
Un claquement de doigts. Une onde d’apaisement se diffuse aussitôt, caressant les esprits. Même les orbes de lumière vacillent, adoucissant leur éclat comme si le temple lui-même retenait son souffle. Kelvar inspire, crispé, puis recule d’un pas, mâchoires serrées. Seyla grogne, frustrée.
— J’avais même pas sorti les griffes.
— Oh, mais j’aurais adoré voir ça !
La voix vient de derrière elle. Vaelran, apparu on ne sait d’où, termine une gorgée d’hydromel, accoudé nonchalamment. Lynara, bras croisés, secoue la tête, le ton sec :
— Tu pourrais au moins faire semblant de les tenir.
— Je les tiens, répond-il avec un sourire en coin… juste assez pour qu’ils apprennent quelque chose.
Il désigne les deux adversaires.
— À commencer par ne pas se jeter à la gorge dès le déjeuner.
Un silence gêné s’abat, chargé d’électricité. Ilharan, d’une voix tranquille :
— On aura des missions séparées, mais je sens que ça va pas nous empêcher de vivre… des "interactions".
— Des clashs, corrige Talyor.
— Des bastons, soupire Kaelren.
— Des traumatismes, murmure Eshan, presque amusé.
— Et des amitiés peut-être, propose Yhessa, d’un ton clair.
Vaelran s’appuie contre la table, ses yeux verts pétillant d’un éclat ironique.
— Ouais. Ou peut-être juste une bonne guerre.
Rires. Soupirs. Et comme un souffle léger, la tension se relâche. Mais les regards, eux, restent acérés, comme des lames rangées trop vite dans leurs fourreaux.
La suite jeudi entre 19h30 et 21h...