VIRELLIA - Livre 1

Chapitre 13 : Ce Qui Dort Sous La Pierre

2377 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 10/04/2026 20:44

Le ciel s’est enfin dégagé, d'un bleu d'acier cruel et sans profondeur, mais l’air demeure d'une lourdeur insupportable, comme s'il était saturé de limaille de fer. Chaque inspiration donne l'impression d'avaler de la poussière de verre.


L’équipe longe une crête effilée, une véritable colonne vertébrale rocheuse qui surplombe la vallée d’Orren Tal. Là-bas, tout en contrebas, un pan entier de la montagne s’est affaissé dans un râle de pierre, révélant une plaie ouverte dans le flanc du monde : un flanc de pierre ancien, couvert d'inscriptions effacées par le temps. Des colonnes brisées gisent comme des fémurs de géants, et une arche magistrale se dresse, béante, telle une mâchoire prête à se refermer sur l'imprudent.


Quelque chose, dans cette géométrie désaxée, insulte l'instinct. C'est une beauté inversée, une symétrie malade qui imite les lieux saints de Kael’Mar pour mieux en pervertir la fonction. Ils s’arrêtent sur la crête. Seyla retire sa capuche, libérant ses cheveux sombres, et plisse ses yeux vairons pour percer le voile de brume qui stagne au fond du ravin.


— On dirait un vieux site du culte de Kael’Mar… mais tordu par un cauchemar, souffle-t-elle.


Talyor hoche la tête, les mains croisées derrière sa nuque pour étirer ses muscles ankylosés. Son souffle forme des panaches blancs qui s'évaporent aussitôt dans l'air sec.


— Regardez les piliers. Les inscriptions sacrées sont scellées, mais elles ont l’air d’avoir fondu. Ou d’avoir été rongées par de l'acide spirituel.


Ilharan s’avance, pose une main nue au sol. Il ferme les yeux. Ses doigts tremblent très légèrement.


— L’énergie ici est comme… coincée. Elle pulse de travers. C’est une arythmie spirituelle. La montagne retient son souffle pour ne pas hurler, et le silence a un goût de métal.


Talyor lève les yeux au ciel, réajustant son écharpe avec une grimace.


— "La montagne retient son souffle"... Mais c'est pas possible de sortir des phrases normales ? Un sujet, un verbe, et un truc que je peux comprendre sans avoir besoin de trois ans de méditation transcendantale ? C'est trop demander ?


Seyla ignore le râle de Talyor et se tourne vers Vaelran, plus bas, immobile devant les premières marches du sanctuaire. Il observe les lieux, impassible, bras croisés dans son grand manteau noir.


— C’est ça notre mission, alors ? Un tombeau à moitié déterré dans un coin perdu ?


— Pas un tombeau, répond-il doucement sans se retourner. Un verrou.


Sa voix ne porte aucune emphase héroïque. C'est une fatigue millénaire. Comme s’il avait déjà vu trop de serrures rouillées céder sans bruit dans le noir. Il pivote vers eux, ses yeux verts brillant d'un éclat froid.


— Ce site n’a pas été révélé par un simple accident géologique. Il a été réveillé. Quelque chose en dessous voulait respirer de nouveau. Et il a poussé la pierre pour voir le jour.


Talyor fronce les sourcils, la main crispée sur la garde de son sabre d'air.


— Et on est censés faire quoi ? Y entrer et lui dire de se rendormir gentiment ?


— Les infos sont les suivantes… Reconnexions anormales de flux. Manifestations de faëls de rang C dans la région. Interventions locales inefficaces. On enquête, on sécurise. On n’ouvre rien sans que je donne le feu vert.


Il marque une pause, son regard se faisant plus perçant.


— Et si jamais ça se met à parler dans vos têtes… vous me regardez. Pas vous-mêmes. Pas vos mains. Moi.


Seyla le fixe. Une pulsation sourde lui traverse la tempe. Elle ne sait pas ce qu’elle déteste le plus : la certitude qu’il dit vrai… ou l’idée que lui, il s’y attend. Elle rengaine sa dague courte à l’éclat mat.


— Parce que c’est le genre d’endroit où les ruines murmurent, c’est ça ?


— Non, répond Ilharan, le regard dans le vide. C’est le genre d’endroit où ce n'est pas les ruines qui murmurent. C'est l'absence qui essaie de devenir une voix.


Talyor lâche un soupir bruyant qui s'évapore dans le froid.


— Voilà, super. On y est. L'absence qui devient une voix. On peut y aller maintenant ? Je préfère affronter un démon millénaire qu'une autre métaphore de ce genre, j'ai les oreilles qui saignent.


Ils s’enfoncent dans les ruines. Le silence n’est pas plat ; il a des replis, des reliefs. Par endroits, l’air semble plus lourd, comme suspendu au-dessus d’un souffle retenu. Ils marchent dans un ventre, pas un couloir.


L’entrée donne sur une galerie effondrée où la pierre semble rongée de l’intérieur. Partout, des symboles anciens, fracturés ou fondus comme de la cire. Un souffle d’air passe… mais il ne vient de nulle part. Ou de trop loin sous terre.


Seyla pose une main contre une paroi. Un fragment de sceau luisant pulse encore. L’instant d’après, sous ses doigts, il clignote… puis s’éteint dans un petit sifflement.


— Quelqu’un est déjà passé, murmure-t-elle.


— Ou quelque chose est en train de sortir, corrige Talyor en libérant un flux d'air autour de ses lames.


Soudain, un bruit. Léger. Un craquement. Un râle soufflé contre la roche. Trois formes glissent dans l’ombre d’un pilier effondré. Longues. Osseuses. Torses fendus d’un trait d’énergie violette. Des brumes légères s’échappent de leurs orbites.


Brumes-Hurlantes… modifiées, dit Ilharan à mi-voix. Elles sont malades. Leur fréquence est désaccordée par une main qui n'aime pas la vie.


Talyor décroche son arme, ses doigts effleurant la lame.


— J’en ai déjà vu à l'académie. Mais pas avec cette couleur de charogne.


— C'est parce qu'elles ne sont plus des esprits, Talyor, explique Ilharan sans détourner les yeux. Ce sont des souvenirs qu'on a forcés à pourrir. Rang 2 faible… peut-être instable.


Talyor serre les dents, l'air dégoûté.


— Des souvenirs qui pourrissent, d'accord... On peut juste les découper ou il faut que je leur demande leurs traumatismes d'enfance avant ?


Vaelran s’écarte dans l’ombre du mur, redevenant un simple spectateur. Talyor se tourne vers lui, exaspéré :


— T’interviens si on perd un bras, c’est ça ?


Un regard de biais, l’ombre d’un sourire.


— Deux bras. Pas avant.


Les trois élèves s’élancent. Seyla disparaît, son corps devenant un flou cinétique. Deux doubles d'ombre jaillissent vers l’avant, frappant simultanément deux entités dans des angles opposés. Leurs souffles sont perturbés, leur trajectoire déviée.


Talyor surgit de derrière un pilier, lame en main. Il invoque une Lame du Vent Tranché dans un sifflement brutal. L’énergie cisaillante coupe en deux un esprit déjà blessé. Il explose dans un éclat noir. Une fumée qui saigne.


Ilharan, calme, s’interpose devant Seyla. Une brume d’énergie claire se forme autour de sa main, et les fragments d’ombre résiduelle se dissipent.


— Tu t'accroches trop au sol, Seyla. Ton ombre est lourde. Laisse-la glisser comme l'eau sur le givre.


— Je gère mon ombre, Ilharan ! Laisse-moi mes problèmes de gravité ! hurle Seyla en plongeant sa dague dans la gorge d'une autre Brume.


Un quatrième esprit jaillit dans leur dos, surgissant de la brume comme un cri muet. Talyor pivote, tente une Gravité Inversée. Le sol tremble, mais le flux se désaxe. Trop tard. L’ennemi bondit sur lui. Mais Ilharan est déjà là. D’un pas glissé, il s'interpose entre Talyor et le fléau. Un cercle de purification s’ouvre sous ses bottes : lumière pâle, fluide, vivante. Le temps semble s'étirer. Le monstre est happé, projeté en arrière, figé dans un éclat doré avant d'être réduit en poussière silencieuse.


— Tu veux pas viser ailleurs que mes coudes ? J’y tiens, moi. C’est là que je plie mes sarcasmes, râle Talyor en reprenant son souffle.


Ilharan ne cille pas.


— Tes coudes sont des articulations inutiles si ton cœur cesse de battre, Talyor. Je privilégie l'essentiel.


Au bout de quelques minutes intenses, il ne reste que du silence. Vaelran sort de l’ombre.


— Premier palier franchi.


Talyor essuie sa lame, les bras tendus.


— Premier ? Sérieusement ?


Seyla range sa dague. Son regard glisse sur les couloirs devant eux.


— Et on est encore à l’entrée.


Vaelran s’arrête devant un symbole brisé sur un pilier. Il le touche du bout des doigts. Un frisson remonte le long de sa main.


— Ce n’est pas un sanctuaire.


Il se tourne vers eux.


— C’est un avertissement. Un cri de terreur pétrifié.


Seyla déglutit. Les flux vibrent comme des cordes d’un arc trop tendu.


— Y a quelqu’un d’autre qui sent que l’air… vibre ? demande Ilharan, voix basse.


— Les flux sont… inversés, murmure Seyla.


— La lumière tombe vers le sol comme une pierre, complète Ilharan. La terre a faim de notre éclat.


— C’est pas une inversion, c’est une distorsion, précise Talyor en activant par réflexe sa Voile de Bourrasque.


Vaelran, en retrait, observe les lieux. Il n’a rien dit depuis l’arrivée. Il écoute.


— Cet endroit n’a pas été scellé, murmure-t-il enfin. Il a été... étouffé. Sous des millénaires de mensonges.


Ilharan approche lentement un sceau effrité.


— C’est une signature d’Aegis, ça. Vieux style. Trois couches d’ancrage. Mais l’énergie a été aspirée. Littéralement vidée. Quelque chose a mangé les protections de l'intérieur.


Talyor recule d’un pas.


— Et vous êtes sûrs que le roi veut juste un petit rapport d’observation ? Parce que là, on est en terrain de guerre occulte.

Seyla s’approche du couloir sombre qui descend vers le cœur du sanctuaire. Elle lève une main. Une ombre se tord contre la paroi. Ce n’est pas la sienne.


— … Quelque chose a bougé.


Un bruit, très lent. Comme du tissu qu’on frotte contre de la pierre. Puis un écho, très bas, qui fait vibrer leurs os.


— C’est pas un gardien, ça, souffle Ilharan. Ce n'est pas un habitant. C'est une pensée qui essaie de devenir de la chair.


Vaelran se redresse. Le regard froid. Concentré.


— Vous savez quoi faire.


Seyla dédouble ses ombres entre les piliers. Talyor dégaine ses lames d’air Ilharan claque son bâton au sol. Un réseau de flux commence à pulser.


— Y a du mouvement… là-dessous, indique-t-il. Une dissonance majeure.


Une dalle s’effondre. De la faille sort un hurlement sourd, organique. Puis des Brumes-Hurlantes, reliées entre elles. Un réseau de petites entités fusionnées en spectre nodal. Quelque chose de construit, pas né.


— C’est quoi cette horreur ?!


Seyla s’élance. Ses deux doubles foncent. La créature explose… en illusions. Mais l’original est encore là, prêt à fondre sur Talyor.


— À toi !


Il pivote, lame en avant, enchaîne Danse du Fil Invisible. Une salve d’air éclaté fend la créature. Mais ça ne suffit pas. Un cri mental jaillit : douleur, doute, peur mêlée. Ilharan se jette en avant, main sur le torse de Talyor. L’onde de sublimation annule la vague mentale.


— Ne l'écoute pas, Talyor. Ce n'est qu'un mensonge qui a peur de mourir. On recadre, maintenant !


Seyla fait un geste de la main. L’ombre au plafond se referme sur la créature comme une mâchoire. Elle hurle. Se tord. Et retombe. Inerte. Ils restent là, haletants. Vaelran s’avance. Il regarde la carcasse spirituelle. Puis le sceau effacé, rongé, griffé.


— Ce n’est pas une manifestation spontanée, murmure-t-il. Quelqu’un l’a... tissée.


Vaelran ne répond pas. Mais son regard glisse vers l’arche. Un symbole gravé là... Presque effacé, presque familier. Un œil sans pupille. Entouré de chaînes brisées.


Vaelran plisse les yeux. Pour un très bref instant, ses doigts se crispent. Puis :


— On fait un relevé. Prélèvements, traces, et ensuite, on repart. Immédiatement.


— C’est tout ? demande Seyla.


— On revient avec des mots précis. Mais pas un de trop.


Il ne le dit pas, mais ses traits se sont figés. Vaelran lève lentement la main droite. Trace dans l’air un arc d’ombre inversé, puis un cercle de rupture. L’énergie du sanctuaire se met à pulser… puis à s’étouffer. Les arches gémissent. Le sol tremble brièvement. Un grondement sourd, lointain. Puis : le silence. Un verrou illusoire vient d’être posé.


— Ça ne tiendra pas éternellement, souffle Ilharan. L'obscurité a horreur d'être muselée.


Vaelran hoche lentement la tête.


— Non. Mais ça suffira à ce que les bons menteurs puissent dire qu’ils ont “contenu” l’anomalie.


Il lève deux doigts. Un portail noir s’ouvre dans le vide, stable, froid. Talyor claque des dents.


— On n’est pas censés souffrir encore un peu pour “mériter le retour” ?


Vaelran lève un sourcil.


— Vous l’avez mérité. Ou alors j’ai décidé d’être magnanime. Ça arrive une fois tous les dix hivers.


Seyla arque un sourcil.


— Mais… on est en hiver, Solhen.


Vaelran cligne lentement des yeux.


— …Oui. C’est un fait. J’essaie l’humour de saison pour masquer mon inquiétude. C’est un échec social, mais je tente des choses.


Talyor éclate de rire. Ilharan sourit tranquillement.


— Allez, en route, lâche Vaelran. Avant que le silence ne décide de nous répondre. Je me fatigue moi-même, murmure-t-il en franchissant le seuil.


Ils franchissent le portail à sa suite. Et derrière eux, sous la pierre, quelque chose d'ancien attend encore. Une intention qui vient de se souvenir de leur nom.

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