VIRELLIA - Livre 1
Le Grand Hall de Kael’Mar — Fin de journée
Le portail crépite une dernière fois, crachant des étincelles de noirceur qui s'évaporent au contact de l'air purifié du Temple, puis s’éteint dans un murmure de vide aspiré. Le sol du sanctuaire est froid, mais stable. Les lumières spirituelles du hall de Kael’Mar baignent les pierres d’une clarté diffuse, presque apaisante, sauf pour ceux qui rentrent couverts de givre, de boue, et de silences non résolus.
Vaelran passe le premier. Toujours aussi nonchalant, il ajuste son manteau comme s'il revenait d'une simple promenade de santé. Il balaie l’assemblée des mentors d'un regard distrait, puis lève une main désinvolte.
— Personne n’est mort ? Bon, alors on va dire que c’est un succès éclatant pour la pédagogie moderne.
Lynara, postée sur les marches de l'estrade, croise les bras sur sa poitrine. Son regard pourrait couper le vent des cimes.
— Tu as dépassé ton temps imparti de presque une journée, Solhen. On commençait à parier sur quel monstre t'avait enfin digéré.
— T’as compté les heures, Lynara ? J’ignorais que t’étais devenue une horloge de précision. On dirait que je t’ai manqué ?
Elle claque la langue. Vaelran lui adresse un clin d’œil agaçant et file vers les étages sans demander son reste. Kaelis, plus en retrait, observe sans intervenir. Son regard s’attarde brièvement sur Seyla.
La jeune femme franchit le seuil, épuisée mais droite. Sur les marches à l'écart, Nilwen est assise seule, une ombre parmi les ombres. Leurs regards se croisent un bref instant. Nilwen incline à peine la tête, un salut muet entre deux solitudes qui se reconnaissent. Seyla répond d'un battement de paupières lent et un petit sourire doux avant de continuer sa route.
Derrière elle, Talyor s’étire avec un grognement, sa mâchoire craquant bruyamment. Sa cape, autrefois impeccable, est déchirée sur tout le flanc. Ilharan referme la marche avec sa sérénité habituelle, les mains croisées dans le dos, arborant une petite entaille soignée au front comme un ornement de guerre.
Tout pourrait s’arrêter là. Mais évidemment, il est là. Kelvar. Adossé à une colonne massive, les bras croisés, il a l’air de celui qui attend depuis bien trop longtemps avec bien trop de pensées amères en travers de la gorge. Ses cheveux bruns sont parfaitement lissés, contrastant avec l'état sauvage des nouveaux arrivants. Il se lève lentement, ses yeux bleus rivés sur Seyla comme deux pointes de dague.
— Alors. Tu fais officiellement partie de l’élite, hein. L’équipe de Vaelran. Le cirque des parias.
Seyla ne ralentit même pas, ses bottes laissant des traces de neige fondue sur le marbre.
— T’as envie qu’on discute, ou t’as juste besoin de mordre parce que ton propre mentor t'a laissé au chenil ?
— J’me demande surtout ce que t’as que j’ai pas, lâche-t-il, sa voix tremblante d'une rage contenue.
Talyor fait mine de siffler entre ses dents. Ilharan lève discrètement la main pour l’arrêter. Ce n’est pas leur combat. Seyla s'arrête et se tourne vers Kelvar, enfin. Lentement. La fatigue semble s'évaporer pour laisser place à une froideur tranchante.
— Tu veux la version polie, celle qu'on apprend dans tes manuels de noblesse, ou la vraie ?
— Disons… la vraie, souffle-t-il en s'approchant d'un pas.
Seyla réduit la distance, entrant dans son espace vital.
— J’ai pas attendu qu’on me dise quoi faire, Kelvar. J’ai pas passé mon mois d'exil à espérer qu’un prof me repère par pitié. J’ai bougé, frappé, échoué, et j'ai recommencé dans la boue. Et surtout… j’ai pas passé mon temps à jalouser l'ombre des autres.
Un silence court. Douloureux. Kelvar ricane, un son sans humour qui trahit sa blessure.
— T’as surtout eu Solhen sur toi depuis le début. Faut croire que t’étais son type de "projet" favori.
Talyor grimace et recule d'un pas, sentant le vent tourner. Ilharan ferme les yeux, comme pour se protéger de la violence des mots. Seyla, elle, ne bronche pas.
— Dis encore un truc comme ça, Kelvar. Et on verra si t’as appris autre chose à la Forge que de simples illusions de grandeur.
Kelvar s’approche encore. Pas trop. Mais assez pour que l’air sature d'électricité entre eux.
— J’aurais dû être à ta place. C'était mon rôle. Ma lignée.
— Mais t’y es pas. Et c’est pas moi que ça regarde. C’est lui. T'as échoué à le convaincre, pas moi.
— T’étais pas prête, Seyla. Tu es instable.
— Et toi, t’étais pas choisi. Et c’est ça qui te fout la haine. Tu préfères m'insulter plutôt que d'admettre que tu es prévisible.
Kelvar la fixe un long instant, les pupilles dilatées. Puis il secoue la tête et recule, comme si le contact visuel le brûlait.
— Tu crois que t’es différente maintenant. Mais t’es juste une autre ombre de plus.
Elle sourit. Un sourire froid, dénué de chaleur.
— Et toi, Kelvar, t’es un écho qui s’accroche désespérément au silence.
Elle marque une pause, laissant ses mots s'enfoncer.
— Bonne nuit, Kelvar. Essaie de dormir, si ton orgueil te le permet.
Elle passe à côté de lui sans le toucher, sans même un regard de biais. Kelvar ne la suit pas. Il reste là, figé contre sa colonne, seul avec ses regrets qui lui semblent soudainement bien lourd.
Aile ouest du Temple — Plus loin dans les couloirs
Vaelran marche seul, ses pas ne produisant aucun son sur la pierre. Brusquement, il s’arrête. Il ferme les yeux, inspirant lentement. Une onde d’énergie résiduelle, un écho de ce qu'ils ont croisé à Orren Tal, pulse contre la paroi du couloir. Un frisson ancien, trop familier, lui parcourt l'échine.
Il rouvre les yeux, le regard vide de sa malice habituelle.
— …Aziris.
Le nom reste suspendu dans l'air comme une menace. Mais il ne dit rien de plus et s'enfonce dans les ténèbres de ses quartiers.
Couloirs du Temple — Vers les dortoirs
Talyor et Ilharan avancent côte à côte. Leurs bottes laissent des traînées humides sur les dalles tiédies par les conduits de chaleur du Temple. Un silence flotte entre eux, plus léger qu'en montagne. Pas encore tout à fait complice, mais le respect a commencé à creuser son nid.
Talyor étire ses épaules endolories et grogne sans conviction :
— Bon… au moins, j’ai pas perdu d’orteil. C'est déjà une victoire sur le plan médical.
Ilharan jette un regard de biais, ses yeux sombres captant la lumière des cristaux.
— T’es pas censé être habitué au froid, dans ton école perchée au-dessus des nuages ?
— C’est du froid sec, chez nous ! Sain, éducatif, presque revigorant. Là, c’était du froid de l’âme, Ilharan. De la mauvaise humeur tombée du ciel en flocons.
Ilharan esquisse un demi-sourire, une rareté.
— Tu dramatises avec beaucoup de talent pour un homme qui n’a même pas frissonné une seule fois en haut de la crête.
— Ouais, mais si je me plains pas, qui le fera ? C'est mon rôle social.
Ils passent sous une arche de pierre blanche finement sculptée. Talyor reprend, sa voix baissant d'un ton :
— Kelvar… t’as senti comme il transpirait l’aigreur, là, dans le hall ? C'était presque physique.
— Ce n’était pas de l’aigreur, répond Ilharan avec sa sagesse habituelle. C’était de la fierté blessée. Et peut-être… une once de peur.
— Peur de Seyla ? Tu rigoles ?
— Peur de ce qu’elle devient, Talyor. Peur de la voir s'épanouir sans lui, loin de ce qu'il pensait être sa seule voie.
Talyor siffle doucement entre ses dents, pensif. Ils tournent dans le couloir étroit menant aux quartiers des garçons.
— Tu la cernes, toi ? Seyla ?
Ilharan prend un long instant avant de répondre.
— Non. Mais je reconnais ce genre de silence. Ceux qu’on construit couche après couche, comme une armure, quand les mots ont fini par nous trahir.
Talyor hausse une épaule, peu convaincu par la métaphore.
— Moi j’dirais que c’est comme essayer de lire un bouquin qui te gifle à chaque fois que tu tournes une page. Mais… ça donne bizarrement envie de lire la suite pour voir si elle finit par s'arrêter.
Un petit rire de gorge s'échappe d'Ilharan.
— Faut juste espérer qu’on ne soit pas dans le chapitre où tout le livre explose au visage du lecteur.
Ils arrivent devant la porte du dortoir. Talyor s’appuie un instant contre le chambranle, fatigué.
— Tu penses qu’elle viendra vers nous ? Un jour. Juste pour… je sais pas, parler normalement ?
Ilharan incline doucement la tête.
— Peut-être pas. Mais elle saura écouter, quand le monde commencera à hurler. Et c'est tout ce dont nous aurons besoin.
— Et c’est censé me rassurer, ça ?
— Non. Juste t’informer.
Talyor hoche la tête, résigné.
— Tu parles vraiment comme un moine centenaire. Ça va être long, cette cohabitation.
Ilharan ouvre la porte, un sourire en coin caché dans la pénombre.
— On a deux jours de retard, une mission accomplie et déjà un début de respect mutuel. C’est bien plus que ce que Vaelran espérait en nous jetant dans cette poudrière.
Ils entrent dans la pénombre tranquille du dortoir. La porte se referme dans un clic étouffé, laissant les tensions de la journée derrière eux.