VIRELLIA - Livre 1

Chapitre 15 : Un Écho dans la brume

1611 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 14/04/2026 19:21

La brume a fini par envahir totalement les hauteurs de Kael’Mar. Ce n’est pas un brouillard ordinaire ; c’est une nappe laiteuse, dense et humide, qui s’accroche aux flèches d’argent des tours comme un linceul mal ajusté. Elle glisse avec une lenteur de prédateur entre les arches de pierre blanche, dévorant les lanternes spirituelles une à une, ne laissant derrière elle qu’un halo spectral, une lueur mourante qui peine à percer l’obscurité.


Sur la terrasse nord, celle qui surplombe la vallée d’Orren Tal désormais endormie sous un dôme de nuages, Vaelran est immobile, ses mèches blanches bougent légèrement avec la brise nocturne. Il est penché sur la rambarde de pierre ciselée, ses avant-bras posés sur le rebord gelé. Le vent siffle entre les créneaux, un cri aigu qui semble vouloir lui arracher la peau. Mais il ne frissonne pas. Le froid, le vrai, celui qui engourdit les membres et cristallise le sang, ne le touche plus depuis bien longtemps. Il en a fait son allié, ou peut-être son propre reflet.


Seule une lueur inquiète, une sorte de fièvre sourde au fond de ses pupilles vertes, trahit qu’il n’est pas tout à fait seul. Pas dans l'enceinte de son propre crâne.


Une voix perce soudain le silence derrière lui. Une voix familière, piquée d’une ironie qui agit comme un désinfectant sur une plaie ouverte :


— Wow. Tu me fais presque peur, Solhen. Tu tiens encore debout sans gesticuler ou débiter une énormité ? C’est grave ? On doit appeler les guérisseurs ou préparer l'oraison funèbre ?


Il ne se retourne pas. Ses épaules ne bougent pas d'un millimètre. Seul un ricanement sans chaleur s'échappe de sa gorge, vite emporté par la bourrasque.


— Et toi, t’as perdu à un pari stupide ? Ou tu t’es enfin décidée à avouer que tu m’aimes secrètement ?


Il tourne lentement la tête, révélant un visage dont le masque de désinvolture est dangereusement effrité.


— Parce qu’il faut quand même un sacré motif pour que Lynara Velsen grimpe jusqu’ici, seule, en pleine nuit, bravant le givre… sans un ordre royal pour lui botter le train.


Elle s’approche, ses bottes claquant sèchement sur les dalles givrées. Elle a les bras croisés, sa cape bleue sombre battant derrière elle comme un avertissement orageux.


— J’te rassure tout de suite : je venais voir le panorama. J’avais besoin d’air pur, pas de contempler le drame ambulant accoudé à la balustrade.


— Ah. Donc j’étais une surprise désagréable. Une de plus dans ta collection. Comme toujours.


— Exactement. Une tache d'encre sur un paysage de neige.


Un silence s’installe. Il n'est pas pesant, il est presque complice, comme celui qui lie deux vieux soldats qui n'ont plus besoin de se mentir. Lynara se poste à ses côtés, gardant une distance respectueuse de quelques coudées. Elle jette un œil à la vallée. En contrebas, les lanternes du temple vacillent comme des étoiles fatiguées, des balises dérisoires contre l'immensité de la nuit. La ville dort. Le monde retient son souffle, suspendu entre deux époques.


— T’es sorti du conseil sans clamer à tout le monde combien t’étais brillant ce soir, reprend-elle d'un ton plus bas, presque murmuré. Pas de réplique cinglante, pas de sortie théâtrale, pas de claquement de cape. C’est louche, Vaelran. C'est même franchement suspect.


— J’ai déjà crié ma supériorité avant de partir en mission, répond-il en fixant le vide. Faut savoir doser son génie, sinon les petites gens comme toi finissent par s'habituer. On appelle ça de la gestion d'image.


Elle le regarde de biais, plissant ses yeux sombres. Elle scrute ce profil qu'elle connaît par cœur : la ligne de la mâchoire trop tendue, les doigts qui tapotent la pierre selon un rythme erratique, nerveux.


— T’as quitté brusquement le conseil. T’as fui la cour et ses flatteries. T’as même pas cherché à me chambrer plus de deux phrases lors du retour des équipes. Moi j’dis, c’est plus que suspect… c'est une anomalie spirituelle majeure.


Vaelran hausse les épaules, un mouvement faussement détaché qui ne trompe personne.


— J’ai peut-être juste réalisé que j’aimais pas les gens. Et que je t’aimais encore moins, toi, avec tes questions de juge d'instruction.


— Bonne nouvelle. Je t’aime pas non plus. Toujours un plaisir, ces petites synchronicités entre nous. Ça prouve que l'univers a encore un sens de l'humour.


— C’est pour ça que je t’ai pas encore poussée dans le vide, Lynara. La magie des liens forts, la fraternité d'armes, tout ce bordel romantique... tu vois le genre.


Elle esquisse un sourire en coin, un éclair de compréhension passant sur son visage sévère. Elle s’appuie à son tour contre la rambarde, observant la brume se tordre en contrebas comme des serpents d'argent.


— Tu veux que je dise quoi, Vaelran ? Que je t’écoute ? Que je compatis à tes mystérieuses douleurs de génie incompris ? Que je te tienne la main pendant que tu regardes l'abîme ?


Il la fixe un instant. Son expression se ferme, ses traits se durcissant sous la lueur des orbes.


— Non. Je veux juste que tu retournes entraîner ta future équipe de clones dociles, que tu leur apprennes à marcher au pas et à saluer bien droit, et que tu me laisses ruminer mes illusions en paix. Le silence est la seule chose que je supporte ce soir.


Elle soupire, mais ne bouge pas d'un pouce. Sa présence est une ancre, même s'il ne veut pas l'admettre.


— T’as toujours su faire semblant de rien, Solhen. Tu es le meilleur acteur que ce pays ait jamais porté. Mais là, tu le fais mal. Tu sonnes faux. Même tes silences sont désaccordés.


Un long silence retombe. Le vent semble s'être calmé, rendant le froid plus statique, plus mordant. Il répond enfin, la voix basse, presque caverneuse :


— Et toi, t’as toujours su sentir quand il fallait la fermer, Lynara. Tu devrais te fier à ton instinct, pour une fois. Ce soir, le spectacle est terminé.


Elle hausse les sourcils. Elle n'est pas choquée par sa rudesse ; elle a l'habitude de ses épines. Elle est juste... un brin touchée par la faille qu'elle devine sous l'armure d'arrogance. Mais elle rit, un petit rire sec qui ne dépasse pas ses lèvres.


— Il va falloir bien mieux que ça pour me faire fuir, Vaelran. Mais t'inquiète, je ne suis pas venue pour te réparer. Je n'ai ni le temps, ni la trousse à outils nécessaire pour un chantier pareil.


Il hoche lentement la tête, ses cheveux blancs flottant comme de la fumée.


— Tant mieux. J’suis cassé exprès. Ça permet aux démons de mieux respirer.


Elle se redresse, ajustant sa cape rouge sur ses épaules. Elle sait qu'elle n'obtiendra rien de plus, pas ce soir.


— Bon, j’vais quand même redescendre avant qu’un de tes démons intérieurs ne décide que je ressemble à un casse-croûte.


— Ils t’aiment bien, tu sais. Ils pensent que t’es pire qu’eux. C'est presque un compliment dans leur langage.


— Sage bête, alors. Qu'ils restent à leur place.


Elle s’éloigne vers l'arche menant aux escaliers, s’arrêtant une seconde avant que le brouillard ne l'engloutisse totalement.


— La prochaine fois que tu décides de jouer ton drama king silencieux, sois au moins drôle. Le tragique pur, ça ne te va pas au teint.


Il répond sans se retourner, sa voix flottant dans l'humidité ambiante :


— Promis. La prochaine fois, je te ferai une entrée en fanfare. Cape qui claque, flammes d'ombres, chœurs de spectres et tout le bordel habituel.


Elle sourit, on le devine à la nuance plus légère de sa voix, avant qu'elle ne disparaisse.


— Là, oui. Ce serait toi. Le vrai Vaelran.


Et puis, elle n'est plus là. Son parfum de cèdre et de fer s'évapore, laissant le champ libre à l'odeur de la pierre froide. Le silence revient, trop vite, trop lourd. Il s'abat sur la terrasse comme une chape de plomb.


Vaelran baisse les yeux vers ses bottes, là où la brume semble se tordre de façon anormale, s’élevant dans le vent contre toute logique physique. Une ombre s’étire à ses pieds. Elle ne vient d'aucune source de lumière environnante. Elle est plus sombre que la nuit, plus dense que la matière. Elle semble... vivante, animée d'une volonté propre. Il ferme les yeux, serrant les dents à s'en briser les mâchoires. Mais la voix passe quand même. Elle ne résonne pas dans ses oreilles, elle naît directement dans ses entrailles, à l'endroit même où la magie s'enracine, douce, moqueuse, venimeuse comme une morsure de serpent.


« Toi aussi, tu te fissures, mon cher disciple… »



Le souffle s’éteint, laissant une traînée de givre sur son esprit. Vaelran rouvre les yeux. Ils sont verts, mais d'un vert terne, presque gris, vides de cette étincelle de vie qui faisait sa légende. Et pour la première fois depuis des années, il ne répond pas. Pas de pique, pas de sarcasme, pas de déni. Il reste juste là, à écouter le bruit de son propre monde qui commence à s'effondrer.

Laisser un commentaire ?