VIRELLIA - Livre 1
Chapitre 32 : Les Noms qu’on ne dit pas
2048 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 18/05/2026 21:15
Cour Est du Temple — nuit tombée
Le ciel est un dôme d’encre profonde, piqué de braises d’étoiles lointaines. Dans la cour vide, l’air mord : c'est un froid sec, presque métallique, qui râpe les poumons à chaque inspiration. Les dalles de marbre exhalent une buée ténue, mémoire d'une chaleur de jour trop vite oubliée par la pierre.
Seyla descend les marches à pas lents, ses bottes heurtant le sol avec une régularité sourde. Capuche basse, souffle contenu, elle n’a pas prévu de croiser qui que ce soit. Elle voulait juste frapper quelque chose. User ses muscles jusqu’à l’épuisement pour que la tête décroche enfin. Évacuer ce nom, Aziris, qui tourne en boucle comme un poison. La porte de la salle d’entraînement grince, un cri de métal contre métal qui sonne comme un avertissement.
Il est là. Vaelran. Seul au centre du cercle de pierre. Sa silhouette se découpe avec une netteté brutale dans la lueur sourde des pierres d’Essence. Les ombres de sa cape se froissent et se déchirent à chaque pivot, comme si elles étaient vivantes. Il enchaîne les mouvements avec une fluidité effrayante, pas pour apprendre, ni pour parfaire une technique. Il frappe pour tenir debout. Pour ne pas s'effondrer sous le poids de ce qu'il cache.
Seyla reste un instant sur le seuil, happée par la précision mécanique de ses gestes, puis, sa voix claque, sèche :
— Tu te caches ici, maintenant ?
Il ne s’arrête pas. Son corps pivote, une jambe balaye l'air.
— Je m’entraîne. Toi, tu me suis. On a tous nos manières de survivre au silence.
Elle s’approche, bras croisés, le pas qui claque sur la pierre froide.
— Tu ne veux pas expliquer ce qui s’est passé tout à l’heure ? Ce nom, ton visage.
— C’est rien.
— T’as pâli comme si un fantôme t’avait soufflé sur la nuque, Vaelran.
Il s’immobilise brusquement. Un silence court, net, s'installe entre eux.
— Le passé fait ça, parfois. Il a l'haleine froide.
— Aziris. Tu le connaissais ?
Le silence s’épaissit, l’air paraît soudain plus lourd, saturé d'une tension invisible, comme si la pièce elle-même retenait sa respiration pour mieux entendre la réponse.
— On ne le trouve pas dans les archives publiques, continue Seyla. Pas de portrait; pesque aucune mention, mais toi… toi, tu l’as regardé comme si le papier te brûlait les yeux.
Il ne se retourne toujours pas, mais sa voix tombe d'un cran. Elle est plus grave, râpeuse, dépourvue de son habituelle légèreté :
— Ce nom… n’aurait jamais dû être lu par vous... Et encore moins dit à haute voix dans ce temple.
Seyla avance encore, plus lentement. Elle sent, très distinctement, le fil tendu entre ses mots et les nerfs de son mentor. Elle sait qu'elle touche une plaie ouverte.
— C’était un ancien de la Triade. Toi, t’étais même pas adulte à cette époque. Comment tu peux être lié à un fantôme d'État ?
Un rictus traverse le profil de Vaelran.
— Tu poses les bonnes questions, gamine. C'est ton plus grand défaut.
— Alors donne une vraie réponse.
Il se tourne enfin. Pas de sourire moqueur, pas d’élan charmeur, pas de masque de "maître cool". Seulement un regard… immensément vieux et las. Dans ses pupilles, une fatigue millénaire détonne sur la peau tendue de son insolence habituelle.
— Le monde ne tourne pas sur une seule ligne, Seyla. Et les noms qu’on s’efforce d’effacer… trouvent toujours un moyen de ramper vers la surface. C’est tout ce que je peux dire, tout ce que je dirai.
Seyla reste droite. Elle décroise lentement les bras, les laisse pendre le long du corps : c'est une posture d’écoute, pas de reddition.
— D’accord. T’as pas envie de parler d’Aziris. Mais… tu peux au moins me dire quelque chose de toi ? Quelque chose de vrai.
Il penche la tête, à peine, un tic d’acteur curieux, sauf que là, ce n’est pas un rôle. Ses yeux cherchent une faille dans le regard hétérochrome de la jeune femme.
— Quelque chose… de moi ?
— Ton nom. Solhen. C’est vraiment le tien ?
Un soupir court s'échappe de ses lèvres, sans drame, presque une reddition.
— Oui. Et je suis le dernier.
Elle ne dit rien. Elle encaisse le choc de cette confession.
— Mon clan a été rayé du continent et des registres il y a quatorze ans. Un effacement propre, chirurgical. Sans héritier, officiellement. Sauf que j’étais encore en vie, une erreur dans leur calcul, j'imagine... Et ils ont dû faire avec.
— Une purge ?
— Un sacrifice nécessaire pour certains. Une lâcheté bien ficelée pour les autres. Personne n’a voulu nommer ce que c’était, alors ils ont enterré l’histoire sous des tonnes de marbre. Et moi avec.
Un long silence s'installe : vivant, pas vide. Le vent siffle contre les vitraux de la salle.
— Et depuis, tu portes ton nom comme un manteau invisible.
Il sourit. C'est un sourire fatigué. Un pli amer à la commissure des lèvres, presque tendre avec lui-même.
— En silence, en blagues foireuses, en capes trop longues. On choisit ce qui reste quand il n’y a plus rien pour nous définir.
Seyla relève les yeux vers lui. Dans sa voix, il y a moins d’angles, moins de dureté :
— T’aurais pu nous le dire.
— Et vous m’auriez regardé comme une relique tragique. Ou pire : avec pitié. Je préfère vos moqueries, Seyla. Ça me garde dans le monde des vivants.
Un temps passe. Elle incline un peu la tête, un sourire en coin, pas une concession, juste un constat d'humanité partagée.
— Va falloir que tu assumes maintenant. Parce que si Talyor l'apprend, il va te cuisiner pendant des semaines. Il adore les mystères autant que les plaintes.
— Génial. J'ai hâte.
Ils échangent un regard, pour la première fois… ni défi, ni façade, juste une trêve, fragile. Mais là. Seyla pivote vers la sortie, sa cape claquant contre ses jambes.
— Repose-toi, Solhen. C'est un ordre.
— Menace ou conseil ?
— T’as le choix, je te laisse la salle. J’me défoulerai sur un sac plus tard.
Elle sort. La porte siffle et retombe. Le froid de la cour l’avale instantanément. Vaelran reste seul. Il ferme les yeux. Son épaule descend d’un cran, la tension le quittant une fraction de seconde. Puis il reprend ses gestes. Plus lents. Plus lourds. Comme s’il fallait les répéter jusqu'à l'épuisement pour ne pas s’effacer tout à fait.
Les minutes s’étirent, régulières, mesurées par ses pas et la respiration de la pierre. Vaelran est toujours là, rature élégante sur un parchemin immaculé. Ses gestes ont changé de nouveau : rapides, secs, précis. Pas pour s’améliorer, pour s'anesthésier.
La porte claque doucement derrière lui.
— Tu étais censé faire ton rapport avant la tombée du jour.
Lynara. Elle est là, raide comme une sentence, bras croisés, le regard qui mord plus fort que le gel extérieur. Le froid rentre avec elle, ou bien c’est elle qui l'exhale. Vaelran n’interrompt pas son enchaînement. Il achève une vrille complexe, s’essuie le front du revers du poignet.
— Je pensais que ça pouvait attendre, tu sais, pour maintenir une certaine tension dramatique. C'est mon côté d'artiste.
— Tu joues au fantôme avec tes disciples, tu ne te pointes pas aux briefings, tu disparais dès le retour de mission sans un mot pour le Conseil… Tu déposes un fragment instable auprès du roi comme on jette une poubelle. Et tu m’écris… quoi ? Trois lignes ?
Il se tourne enfin. Regard brillant d'une lueur fébrile, sourire en coin fatigué, mais présent : son bouclier préféré.
— Trois lignes manuscrites, cela dit ! Un effort calligraphique sans précédent de ma part. J’aurais pu envoyer mon double d’ombre avec un haïku, tu devrais apprécier l'effort.
Elle ne répond pas. Le silence retombe, opaque et glacial. Il le soutient un instant, puis ses épaules s'affaissent dans un soupir.
— Bon. Très bien. T’as pas aimé mon style. Mais c’était complet… je suis un peu déçu par ton manque d'enthousiasme.
— Ce que tu fais n’est jamais complet, Vaelran. Tu donnes juste assez d'os à ronger pour qu’on arrête de poser les vraies questions.
Il la fixe, et cette fois, il ne plaisante plus. La lueur moqueuse s'est éteinte.
— Et si je te disais que les vraies questions me font mal à entendre ? Que je n'ai plus la voix pour y répondre ?
— Tu m’as habituée à pire que tes silences, Vaelran.
Il baisse brièvement les yeux, le masque glisse. Il avance d’un pas vers elle, sa voix change : elle est plus lente, plus basse, presque rauque.
— Le fragment… ce n'est pas un simple débris de pierre, Lynara. Il m’a parlé. Pas avec des mots, non. Mais il m’a reconnu, et j’ai senti au fond de moi quelque chose que je croyais avoir enterré il y a une éternité.
Lynara serre la mâchoire, pas pour juger, mais pour tenir le choc. Elle attend, l’air semble vibrer entre eux, chargé de souvenirs qu'aucun registre n'a osé conserver.
— Il y a… une partie de moi que j’ai passé douze ans à égorger méthodiquement. Et ce bout de sceau… l’a réveillée en une seconde. J'ai eu peur, Lynara.
Un silence tendu, comme une corde prête à rompre. Vaelran relève soudain le menton, renfile son arrogance comme on remet une cape de gala, et lâche avec une désinvolture forcée :
— Bref ! J’ai pris peur comme un novice. J’ai couru voir le roi, je lui ai offert le fragment comme un cadeau piégé pour m'en débarrasser. Et maintenant, j’attends que tout me pète à la figure en espérant être loin quand ça arrivera !
Lynara s’avance, passe près de lui. Elle l’effleure presque sans le regarder, mais son parfum de menthe et de froid l'enveloppe. Sa voix n’est plus acérée, elle est juste droite, implacable :
— Et si tu veux éviter que ça explose, un jour, il faudra cesser de faire le pitre chaque fois que tu touches quelque chose de vrai. On ne guérit pas d'une plaie en riant de la cicatrice.
Il sourit, un rictus sans joie.
— Si je ne suis pas un pitre, Lynara, je suis quoi ? Un orphelin ? Un fantôme ? Un accident de l'histoire ? Une anomalie qui refuse de mourir ?
Elle s’arrête à la porte, elle ne se retourne qu’à moitié, son profil découpé par l'ombre.
— Peut-être… un homme. Mais tu préfères l’écho au mot, le masque au visage… Je ne comprends pas tout ce que tu caches, c'est vrai, mais je vois ce que tu fuis.
— Les échos et les masques… c’est plus joli dans les reflets. On n'y voit pas les rides.
— Et c'est bien plus lâche dans les silences.
Elle quitte la pièce. La porte se referme, et la pierre du temple reprend possession de l'espace. Vaelran reste seul, comme toujours. Il regarde ses mains, puis ses propres empreintes sur le sol poussiéreux, déjà prêtes à s’estomper sous le passage de la prochaine brise. Un sourire mince apparait, un rapiéçage dérisoire, étire ses lèvres.
— Hmm… J’vais devoir écrire quatre lignes, la prochaine fois… pour compenser.
Cape réajustée d'un geste sec, il souffle sur la lumière d’une pierre d’Essence du bout des doigts. L'obscurité l'avale instantanément. Il disparaît dans le couloir, redevenant une ombre parmi les ombres, là où personne ne peut voir si ses yeux sont encore ouverts.
La suite mercredi entre 21h et 22h30...