VIRELLIA - Livre 1

Chapitre 31 : Le Nom du Silence

2070 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 16/05/2026 19:45

La lumière déclinante traverse les hautes verrières du temple, jetant des lances d'or froid sur le marbre. Un calme étrange s’est installé, une lourdeur minérale, comme si la pierre elle-même retenait sa respiration avant le crépuscule.


Assis en demi-cercle dans l’un des patios, Talyor, Seyla et Ilharan grignotent des fruits secs. Leurs bottes sont encore crottées de la sève noire de Velmara, et leurs épaules s'affaissent sous le poids des dernières heures.


— Il est bizarre, notre mentor, finit par lâcher Talyor, les yeux plissés par la méfiance. C'est pas une critique, c'est un diagnostic.


— C’est le mot poli, ça, répond Seyla en triturant une amande. Il a l’air de piloter un navire de guerre, mais il nous fait croire qu'on est sur un pédalo. Il cache tout. Absolument tout.


— Même son identité racine, souffle Ilharan. J’ai profité du trajet pour consulter mentalement les registres ouverts. Le nom "Solhen" ne renvoie à aucune lignée officielle. Aucune terre, aucun blason, aucune archive de naissance. C'est un nom qui n'existe pas.... Ou plus...


Seyla fronce les sourcils, une lueur d'agacement dans le regard :


— J’ai vécu sous sa tutelle pendant quatre ans. Quatre ans à le voir tous les jours. Il n'a jamais mentionné un cousin, un oncle, ou même le village où il a appris à marcher. À chaque fois que je creusais, il changeait de sujet avec une pirouette ou une blague nulle.


— Donc tu confirmes : mec louche, passé gommé, avenir incertain, résume Talyor avec un soupir.


Ilharan lève un doigt, l'air absent :


— Et statistiquement dangereux. Un homme sans passé est un homme qui n'a rien à perdre.


Un silence s'étire. Les ombres s'allongent sur le patio.


— On va aux archives, tranche Seyla en se levant. Je veux savoir qui il est. Je déteste qu’on me balade, et encore plus quand c'est mon propre mentor qui tient la laisse.




Archives du Temple – Aile Est


Le couloir grince sous leurs pas. Les torches bleues crépitent dans leur écrin de verre, projetant une lumière de morgue sur la porte ancienne en bois noir. Ils entrent dans un labyrinthe de rayonnages tordus, saturé par l'odeur de la poussière et du vieux papier.


Au centre de la pièce, perché sur une pile de grimoires si instable qu'elle semble défier la gravité, repose un corbeau empaillé. Il porte une écharpe tricotée main autour du cou et trône sur un coussin de velours violet.


— Par les racines d’Anétheris, murmure Talyor. C’est quoi ce temple ? On est chez un taxidermiste mystique ?


— Il nous regarde, dit Ilharan, dont les pupilles se rétractent. Ses orbites de verre captent 40% de plus de lumière que nécessaire.


— Il est toujours là, affirme une voix chantante derrière eux.


Un homme surgit d’une trappe dissimulée sous un tapis. Chevelure en bataille, manteau trois fois trop grand, regard pétillant d'une démence joyeuse : Frère Ingel. L'homme qui, quelques jours plus tôt, hurlait à la fin du monde une cloche sous le bras.


— Il s’appelle Maître Corbillat, dit-il avec un sérieux mortel. Il préside nos réunions d’inventaire et arbitre nos votes d’âme collective. Il est très strict sur les retours de livres.


— …pardon ? balbutie Talyor.


Un autre homme émerge de derrière une étagère, l'air d'avoir été sculpté dans du granit. Lunettes rectangulaires, montre à gousset, registre serré contre son torse comme un bouclier.


— Ignorez-le. Frère Ingel souffre d'un trouble de la personnalité documenté. Et ce spécimen aviaire est une violation flagrante du règlement archivistique 12-5 sur les matières organiques inflammables.


— Ce corbeau a fait sa révérence rituelle à l’Oracle, rétorque Ingel avec panache. Il est archiviste honoraire. C'est son titre, Cyrus, ne sois pas si étroit d'esprit !


Cyrus ferme les yeux, une veine battant sur sa tempe :


— Je m'appelle Frère Cyrus. Et il est 20h25. Ma patience a expiré à 18h précises. En quoi puis-je vous aider avant que je ne consigne votre intrusion pour non-respect des horaires de consultation ?


Seyla s’avance, ignorant le corbeau écharpé :


— On cherche des informations sur Vaelran Solhen. Ses origines, son dossier de recrutement. N'importe quoi.


Les deux archivistes se figent. Ingel cligne lentement des yeux, son sourire s'étirant d'une manière presque triste. Cyrus, lui, ajuste nerveusement ses lunettes.


— Oh… lui.


Cyrus consulte fébrilement son registre :


— Sujet classé semi-restreint. Dossier lacunaire. Accès interdit sans autorisation de l'Oracle...


— Ou avec une offrande substantielle, coupe Ingel en tendant une main fébrile. Par exemple… une pomme. Une très rouge. Maître Corbillat adore le rouge, ça lui rappelle le sang des poètes.


Seyla sort une pomme de sa poche


— un reste du patio et la lui tend. Ingel l’examine sous tous les angles, la lance en l’air, puis la dépose devant l'oiseau de paille.


— Accepté. Le savoir est à vous, petits curieux.


Le frère Cyrus soupire mais ne dit rien.




Salle Annexe – Peu après


Talyor écarte un vieux registre dont le cuir craque comme un os sec. Ilharan lit à voix basse, ses doigts glissant sur les lignes effacées :


— “Clan Solhen : disparu officiellement il y a quatorze ans. Cause : non consignée. Traces : systématiquement purgées par décret royal. Membres enregistrés : un seul survivant connu. Prénom... illisible.”


— Il s’est rayé lui-même, murmure Seyla, les yeux fixés sur la rature.


— Ou quelqu’un a voulu s’assurer que personne ne puisse l'appeler par son vrai nom, ajoute Ilharan.


Ingel réapparaît, en équilibre précaire sur le haut d'une échelle coulissante.


— Vous savez, il venait souvent s'asseoir ici, votre mentor. Il prétendait chercher des dossiers sur des artefacts perdus… mais en réalité, il passait des nuits entières à déplacer des grimoires pour les ranger par ordre alphabétique inversé.


— Pourquoi ? demande Ilharan, perplexe. Un rituel d'inversion ?


— Non, répond Ingel en croquant dans la pomme. Juste parce que ça rendait Cyrus absolument fou. Il aimait le bruit que faisait mon collègue quand il découvrait le désordre. C’était son petit plaisir solitaire.


Soudain, Maître Corbillat bascule de son coussin et tombe lourdement au sol. Personne ne l’a touché. Le silence qui suit est glacial. Talyor recule d'un pas, la main sur son arme.


— …Il est vraiment bizarre, ce temple, souffle ce dernier.


— Terriblement, conclut Ingel en remettant l'oiseau en place avec une tendresse infinie. Il a juste boudé à cause du motif du tapis. Il déteste les losanges, ça lui rappelle les filets.


Ils continuent leur recherche dans les sections les plus sombres, là où les étiquettes sont écrites dans des langues mortes qui semblent ramper sur le papier.


— Pourquoi on fait ça ? râle Talyor. On va finir par réveiller un truc qui va nous hanter jusqu'à la retraite.


— Parce que je veux savoir qui je suis en train de suivre, réplique Seyla. Parce que je sens que si on ne trouve pas la clé, on va finir par servir de verrou.


Soudain, un meuble ancien sur leur gauche se met à vibrer. Un tiroir glisse, se décroche avec un bruit sourd et vomit un énorme registre relié de cuir au milieu du couloir. Seyla se penche. Un nom brille sur la couverture, incrusté au fer rouge :

TRIADES OFFICIELLES — CYCLE 650 à 860.


Talyor arque un sourcil :


— C’est pas exactement ce qu’on cherchait, mais c’est l'époque de Vaelran, non ?


Un pas résonne... Calme, régulier. Une silhouette apparaît dans l'encadrement de la porte, coupée en deux par l'ombre des rayons. Vaelran. Son regard tombe immédiatement sur le livre ouvert au sol. Il ne sourit pas. Il n'a pas de répartie.


Il s'avance. Chaque pas semble peser une tonne. Seyla sursaute :


— C’est juste un vieux registre sur les Triades, Vaelran. On ne faisait que...


Vaelran ne l'écoute pas. Ses yeux sont rivés sur la page ouverte. Un nom y est gravé à l’encre mouvante, refusant de s'effacer malgré les siècles :


AZIRIS F — Triade, Cycle 845 à 860.


Statut : Effacé ? (Rature magique instable. Mentions scellées par décret royal.)


Vaelran se redresse. Ses traits sont figés, d'une pâleur de craie. Il referme le registre avec une violence sourde qui fait trembler les étagères.


— Pourquoi tu fais cette tête ? demande Talyor, soudain inquiet. C'est qui, Aziris ?


Vaelran ne répond pas. Son regard est vide, tourné vers un horizon qu’ils ne peuvent voir. Quelque chose, à cet instant, vient de se rompre définitivement dans son masque habituel. Sa voix tombe, basse, étrangère :


— Ce nom n’a plus de place ici. Et vous ne le lirez plus jamais. C'est un ordre.


Il range le registre sous sa cape et tourne les talons. Il ne fuit pas, il ne s'énerve pas. Il quitte simplement la pièce, laissant derrière lui un vide si glacant que même Ingel cesse de sourire. Cyrus, resté en retrait, note l'heure de départ dans son carnet, la main tremblante.


Le silence qui suit le claquement de la porte est plus oppressant que les murmures de la forêt de Kar'ra. Les trois disciples restent figés, leurs regards fixés sur l'endroit où Vaelran a disparu, là où l'air semble encore vibrer de sa colère froide.


Talyor est le premier à bouger. Il lâche le vieux registre qu'il tenait, le laissant retomber sur la table avec un bruit sourd. Il passe une main tremblante dans ses cheveux blonds, le visage décomposé par une grimace de pure incrédulité.


— Ok. On a officiellement cassé le jouet. Quelqu’un veut m’expliquer comment “Mister Sarcasme” a pu se transformer en spectre funéraire en trois secondes ? J'ai l'impression qu'on vient de marcher sur une mine et que c'est tout le temple qui va sauter.


Il se tourne vers les deux archivistes, cherchant désespérément un soutien cynique, mais même son ironie habituelle semble s'être évaporée.


Ilharan, lui, ne regarde pas la porte. Ses yeux sont rivés sur l'emplacement vide où se trouvait le registre des Triades. Il ne cligne plus des yeux, ses doigts pianotant un rythme effréné contre sa cuisse, signe d'une surcharge cognitive intense.


— Le nom "Aziris". Fréquence de résonance spirituelle élevée. Vaelran a manifesté un spasme micro-musculaire au niveau des mâchoires... c’est une réaction de deuil ou de terreur. Ou une combinaison des deux. Ce n'est pas une simple rature dans un livre, Seyla. C'est un effacement de réalité.


Seyla reste la plus calme en apparence, mais ses poings sont si serrés que ses phalanges blanchissent. Elle fixe le sol, là où le livre est tombé. Elle se sent trahie, non pas parce qu'il cache des secrets, mais parce qu'elle réalise qu'elle ne connaît absolument rien de l'homme à qui elle a confié sa vie.


— Il n'a pas seulement eu peur, murmure-t-elle, sa voix plus tranchante que jamais. Il a eu honte.


Elle relève la tête vers les archivistes, elle croise le regard de frère Ingel qui caresse pensivement les plumes de Maître Corbillat.


— Aziris... C’était qui ? Un traître ? Un héros ?


Cyrus, qui était resté blême dans son coin, s'empresse de refermer ses propres carnets d'un geste sec.


— C'est un nom qui ne doit pas être prononcé, point final ! Si Vaelran vous a dit d'oublier, c'est pour votre propre sécurité. Partez. Maintenant.


Ingel, lui, sourit tristement, son regard se perdant dans les hauteurs du plafond.


Seyla jette un dernier regard à la pièce, à ce corbeau ridicule et à ces papiers qui cachent des monstres.


— On s'en va, dit-elle d'un ton qui n'admet aucune réplique. Mais on n'a pas fini. Si ce nom peut faire pâlir un homme comme lui, c'est qu'il est la clé de tout ce qui arrive.


Elle tourne les talons, suivie de près par un Talyor nerveux et un Ilharan perdu dans ses calculs mentaux. Derrière eux, Ingel commence à fredonner une mélodie sans paroles, tandis que Cyrus éteint les torches, une à une, replongeant le passé de Vaelran dans l'obscurité.





La suite lundi entre 19h30 et 21h...

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