VIRELLIA - Livre 1
Dortoir des disciples — Nuit profonde
Dans le dortoir, les lumières sont tamisées, réduites à quelques lueurs d’ambre suspendues au plafond comme des fragments de veilleuses agonisantes. L'air y est plus doux que dans la cour, mais il porte encore l'odeur du fer et du bois brûlé que les disciples ramènent dans leurs bagages. Chaque alcôve est une bulle d'intimité précaire, isolée par un rideau de laine épaisse qui étouffe les respirations.
Tout est propre, sobre et fonctionnel. Un décor qui ne laisse aucune place aux souvenirs, seulement au repos des guerriers.
Dans l’alcôve la plus au fond, Seyla est allongée sur le côté, le corps tendu comme une corde d'arc, le dos tourné vers la pièce. Les draps sont encore froids sous son poids. Elle ne dort pas, ses yeux fixent les motifs invisibles de la paroi dans le noir. Elle sait que le sommeil est une épreuve qu'elle ne gagnera pas cette nuit.
De l’autre côté de la cloison mince, Nilwen est assise en tailleur sur sa couche. Ses cheveux noirs retombent en cascades d'encre autour d'elle, masquant presque son visage de porcelaine. Son carnet est ouvert sur ses genoux, mais sa plume reste suspendue, immobile, une goutte d'encre séchant à sa pointe. Elle ne bouge pas, seuls ses yeux pâles, sont posés sur la silhouette immobile de sa condisciple de la forge des ombres.
Un long moment passe, rythmé par le silence pesant du temple. Puis, sans se retourner, la voix de Seyla s'élève, basse et écaillée :
— Tu ne dors pas non plus.
Ce n'est pas une question, c'est un constat de parenté dans l'insomnie. Nilwen ne répond pas par la voix, elle ne le fait jamais, mais le froissement très léger du papier qu'on referme et le clic du stylet posé sur le bois suffisent à confirmer sa veille.
Seyla soupire, un son lourd qui semble vider sa poitrine. Elle continue de parler au mur, les mots sortant d'elle comme une confidence forcée :
— Tout à l’heure, avec lui… Vaelran…
Elle marque une pause, sa gorge se serrant au souvenir de la salle d'entraînement.
— Il a dit qu’il était le dernier de son nom. Qu'on l'avait effacé.
Elle ferme les yeux, son front se plissant sous l'effort de contenir une rage ancienne.
— J’ai rien dit. Je suis restée là, plantée comme une idiote à le regarder faire ses pirouettes. Mais à l’intérieur… à l’intérieur, ça hurlait si fort que j'ai cru que mes os allaient se fendre.
Elle se redresse un peu, s'appuyant sur un coude, mais refuse toujours de croiser le regard de Nilwen.
— Moi… J’avais six ans quand le monde s'est arrêté. Ma mère est morte dans une attaque de Fléaux, au nord du Pays de Nareth. On n'a pas eu de funérailles, pas de stèle, rien. Elle était tout mon univers. Je ne sais pas qui est mon père, je n'ai pas de cousinage, pas de racines. Je suis née d'un chaos et j'ai grandi dans un autre.
Le silence retombe. Un silence dense, cette fois, chargé de l'amertume de la survie.
— Après les orphelinats où on te traite comme du bétail défectueux… c’était la rue. De dix à quatorze ans. Quatre années entières à ne pas dormir plus de deux heures d'affilée. À fuir les dresseurs de Fange qui voulaient nous vendre, les chasseurs de ruines, les pilleurs d’enfants qui cherchent de la main-d'œuvre jetable. J'ai appris à ne faire confiance à personne, Nilwen. Jamais.
Elle déglutit péniblement, ses poings se serrant sur la couverture rêche au point d'en faire blanchir ses jointures.
— Alors ouais… quand il a dit qu’il était le dernier… j’ai compris. J’ai pris le coup en plein ventre. Je sais ce que ça fait, le vide absolu. L’absence de sol sous les pieds, le silence que tu dois porter comme une armure pour que personne ne voie que tu es creuse.
Le rideau de l'alcôve glisse sur sa tringle avec un bruissement discret. Nilwen est debout. Fine, droite, une ombre calme dans la pénombre. Elle traverse l'espace d'un pas spectral et s’agenouille près du lit de Seyla. Elle s’installe sans un bruit, son carnet tendu vers la lumière mourante d'une veilleuse.
Quelques mots y sont tracés d’une écriture fine, élégante, presque fragile :
> Tu l’as compris pour lui. Moi, je l’ai compris pour toi il y a longtemps.
Seyla baisse les yeux sur le papier. Elle reste un instant suspendue à ces lignes simples, sa respiration se calquant sur celle, quasi imperceptible, de la jeune fille muette. Puis elle souffle, un rire amer et bref s'échappant de ses lèvres :
— J’ai jamais été douée pour ça... Dire les choses, ce que je ressens… c'est comme un moteur qui s'emballe et que je dois brider de force.
Nilwen hoche lentement la tête. Ses yeux pâles ne jugent pas ; ils accueillent. Elle n’écrit rien d'autre, elle sait que Seyla a besoin de vider son sac, pas d'être interrompue par de la rhétorique. Un instant passe, plus doux.
— T’as toujours été là, en fait, reprend Seyla d'une voix plus tendre. Discrète, comme une ombre qui ne juge pas mes colères.
Elle hésite, ses doigts effleurant le bord du carnet, puis elle murmure avec un sourire fragile, presque enfantin :
— J’crois que je t’ai toujours vue comme une petite sœur. Et que j’me suis jamais permis de te le dire, de peur que ça devienne une faiblesse, pour nous deux.
Nilwen lève les yeux vers elle, une étincelle de surprise éclairant son regard d'ordinaire si neutre. Puis elle esquisse un micro-sourire, une rareté absolue. Elle reprend son carnet et griffonne rapidement :
> J’ai toujours su. Tu n’avais pas besoin de mots. Tes actes parlent assez fort pour nous deux.
Un rire discret, cette fois plus franc, secoue la gorge de Seyla. Elle passe une main sur son visage, dégageant ses cheveux de son front, se sentant soudain allégée d'un poids millénaire.
— Tu ne dis pas grand-chose, mais à chaque fois que ta plume touche le papier, ça tombe pile là où ça fait du bien. T’as jamais songé à devenir oracle ? Avec ton talent pour lire les gens, tu ferais fortune.
Nilwen lève les yeux au ciel d’un air exagérément lassé. Elle mime l’explosion d’une rune de feu dans la paume de sa main, puis lui tend une nouvelle note :
> Je ferais exploser les piliers du temple en moins d’un mois par pur agacement.
Seyla étouffe un rire, se redressant davantage, les coudes sur les genoux, mais le rire meurt doucement pour laisser place à une gravité nouvelle. Elle murmure, le regard ancré dans celui de Nilwen :
— Je ne veux pas te perdre. Ni toi, ni les autres... Pas maintenant qu'on commence à ressembler à quelque chose.
Nilwen ne répond pas par écrit. Elle tend simplement la main, sa paume, fraîche et légère, vient se poser brièvement sur l’avant-bras de Seyla. C’est un contact simple, sans artifice, mais il porte le poids d'un pacte de sang. Un serment silencieux. Puis, comme elle est venue, elle se relève. Elle regagne son lit avec la grâce d'une fumée qui se dissipe. Le rideau se referme doucement derrière elle, rétablissant la frontière physique.
Seyla se rallonge, seule dans son alcôve, et ferme les yeux. Pour la première fois depuis des années, le silence autour d'elle ne lui semble plus vide. Il est habité.
La suite vendredi entre 19h30 et 22h...