VIRELLIA - Livre 1

Chapitre 41 : Le siège vide

1444 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 05/06/2026 19:25

Palais d’Elarion – Salle des Confluences


La salle est vaste, circulaire, une prouesse architecturale bâtie de pierre blanche veinée d’or ancien qui semble luire de l'intérieur. La lumière des verrières, haute et froide, glisse le long des murs comme une eau figée, révélant la poussière qui danse dans l'air saturé de tension. Le dôme s’élève si haut qu’il semble aspirer les sons, ne laissant résonner que l’écho lourd des bottes et le sifflement des respirations courtes.


Au centre, la table à douze pans, un pour chaque faction des Veilleurs, impose sa masse de bois sombre. Mais ce sont les trois sièges surélevés qui capturent toute l'attention : le trône de la Triade. Aujourd’hui, l'équilibre est rompu. Deux sièges sont occupés, le troisième, celui du milieu, est désespérément vide.


Le roi Silas IV se tient debout devant son trône de chêne et d'acier. Il refuse de s'asseoir. Son épaule est bandée de blanc, mais le sang a déjà traversé les couches de lin. Son armure, griffée et brûlée, porte encore l'odeur âcre de la suie. L'entaille qui déchire sa cape dorée témoigne de la violence du corps-à-corps. La lame noire, cette arme sans nom qui dévore l'Essence, a disparu, sans doute mise au secret après le carnage. Son regard, dur comme le silex, pèse sur chaque visage présent.


— Deux failles ouvertes en plein cœur de ma cité. Une centaine de morts, et pas une seule alerte, tonne-t-il.


Il se tourne vers l'Oracle et les deux Mentors présentes. Sa voix n'est plus qu'un grondement sourd :


— Je veux des réponses. Pas des hypothèses d'étudiants.


Un silence de plomb lui répond. Les conseillers, d'ordinaire si prompts à la joute verbale, baissent les yeux. Seule l'Oracle Seraphis semble ailleurs. Elle ouvre lentement ses prunelles mauves pâles, troubles, deux perles laiteuses noyées dans la brume.


— Je n’ai pas vu… murmure-t-elle. Parce que ce qui est venu… ne vient pas du fil du temps.


Un frisson parcourt l'assemblée. Seraphis pose sa paume contre le sol froid, cherchant une pulsation qui semble lui échapper.


— Les fils s’emmêlent d'ordinaire. Certains se cassent, d’autres se croisent. Mais ce fil-là… n’en est pas un. C’est un nœud, une impasse, une torsion que mon regard ne peut pas suivre. Une négation. Ce n’était pas une vision qu’on m’a volée, Silas. C’était une mémoire… qui n’a jamais existé.


Le silence retombe, épais, granuleux. Même les flammes des torches semblent hésiter à vaciller, comme si l'oxygène lui-même craignait de faire du bruit. Le roi Silas hoche lentement la tête, ses traits sont creusés par une fatigue qui dépasse la simple nuit blanche. C'est alors que Lynara Velsen se lève. Malgré sa petite stature, elle dégage une aura de général de fer. Ses cheveux roux captent la lumière froide, et ses yeux bleus glaciers fixent le roi avec une intensité insoutenable.


— Les failles n’étaient pas naturelles, déclare-t-elle, sa voix vibrant d'une colère froidement calculée. Elles ont été provoquées, volontairement. Par une force qui connaît nos structures, nos Veilleurs et l'emplacement exact de nos Sceaux primaires et secondaires.


— Une invocation de l’intérieur ? s'alarme un conseiller en lissant sa robe de soie.


— Non, coupe Lynara. Une brèche ouverte depuis l’extérieur… mais guidée. Par quelqu’un qui parle notre langage.


Kaelis Thenara ne bouge pas. Ses cheveux noirs tombent en cascades sur ses épaules mate, et son regard d'ébène semble fixer un point au-delà des murs du palais.


— Une brèche… qui a cherché quelque chose, murmure-t-elle, ou quelqu’un.


Le roi Silas baisse la tête, son regard glissant vers le bandage de son bras.


— Et je suppose, dit-il d’une voix devenue caverneuse, que l’un de vos pairs a justement disparu ce matin. Aucun mot, aucun rapport de situation.


Le mot disparu reste suspendu dans l'air comme une sentence. Tous les regards, chargés de soupçons ou de crainte, glissent vers le troisième siège de la Triade, celui de Vaelran Solhen, vide. Ses cheveux argentés et son sourire provocateur manquent cruellement à ce décor de deuil.


— Est-ce que quelqu’un ici sait où se trouve le Haut-Mentor Solhen ? reprend Silas, chaque mot plus tranchant, ou s’il est encore… en vie ?


Le silence devient presque sonore. L’air pulse, personne ne parle, pas même Lynara, dont la mâchoire est si contractée qu'un muscle tressaute sur sa tempe. C’est Kaelis qui finit par rompre le charme, sans même tourner la tête vers le roi :


— Il est vivant, mais il a choisi de ne pas être ici.


— "Choisi" ? répète le roi, incrédule. Il déserte son poste en pleine crise ?


— C’est un acte de dissidence, intervient Lynara, les yeux fermés. Volontaire, et connaissant Vaelran, sans doute temporaire. Mais j'imagine qu'il refuse de rendre des comptes.


— Vous le couvrez ?


— Non, répond Kaelis, les dents serrées. Nous l’acceptons, c'est différent.


Un murmure de protestation secoue les gradins. Le roi Silas se détourne brusquement, ses pas résonnant longuement sur la pierre. Sa cape déchirée traîne derrière lui comme un linceul d'or.


— Qu’on le retrouve, discrètement. Je ne veux pas de rumeurs de trahison dans les couloirs de la Citadelle. S’il a quelque chose à dire, il le dira à moi, seul.


Il quitte la salle, escorté par sa garde d'acier. Lorsque les grandes portes de bronze se referment dans un fracas sourd, un autre silence s’installe, plus lourd, plus suspicieux. Les disciples sont restés en retrait, dans l'ombre des colonnes, ceux qui ont saigné cette nuit. Seyla garde la tête haute, ses mains crispées dans ses poches. À l’intérieur, le souvenir de la ruelle effacée par Vaelran hurle encore : Le néant. Cette absence totale de matière qu'elle seule semble avoir compris.


À ses côtés, Ilharan est resté droit, ses bras croisés dans ses manches amples. Son regard fixe semble traverser la pierre blanche du palais pour chercher une vérité dans l'invisible. Talyor, lui, a les yeux rivés au sol, sa respiration est courte, sa mâchoire serrée à s'en briser les dents. On sent chez lui une peur nouvelle : celle de savoir ce qui s'est réellement passé.


Dans un coin, Kelvar jette un coup d’œil furtif à Seyla. Leurs regards se croisent un bref instant, aucun mot n'est nécessaire. Dans cet échange, un serment de silence se reforme. Kaelren, se tient droite, ses boucles rousses encore souillées de cendre, son regard glissant nerveusement vers le siège vide. Nerion, impassible comme le roc qu'il manipule, garde sa posture de soldat, tandis qu'Eshan est assis, les mains tremblantes sur ses genoux, ses bracelets reflétant le vide de la salle. Yhessa, elle, n'est pas là, elle est au Temple, trop brisée par l'effort de la nuit.


Un conseiller, blême, ose enfin briser le silence :


— Est-ce que nous devons... interroger ses disciples ? Ils étaient avec lui lors de la seconde intervention... Il me semble.


Lynara le fusille d'un regard si glacial qu'il semble geler l'air entre eux.


— Non.


— Mais ils sont les seuls à avoir vu comment la faille se...


— Ils n’ont rien vu, coupe Kaelis, sa voix soudain métallique, et ils n’ont rien à dire. Ils respecteront leur serment de disciples. N’est-ce pas, Seyla ?


Seyla soutient le regard de la mentore. Son cœur bat la chamade, mais sa voix reste stable :


— Bien sûr. Nous n'avons rien vu d'autre que le chaos habituel des Fléaux.


Lynara hoche la tête. Le sujet est clos, officiellement, mais la rumeur a déjà pris racine dans les fissures des dalles. Sur le siège vide de Vaelran, un rai de lumière de l’aube s’étire lentement, glissant sur le cuir sombre. Dans le silence final, la voix de Seraphis s’élève une dernière fois, comme un souffle inaudible :


Si l’Œil de l’Éclipse a vraiment été ouvert pour refermer ces plaies... ce n’est pas une victoire... C’est un compte à rebours avant que l'ombre ne réclame son dû...




La suite dimanche entre 20h30 et 22h30...

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