VIRELLIA - Livre 1

Chapitre 42 : Ceux qui taisent

1540 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 07/06/2026 20:46

Cloître Sud — Nuit grise


Le Conseil s’est dispersé, laissant derrière lui une atmosphère chargée, comme l'électricité avant l'orage. Dans les galeries de l'aile Sud, le silence pèse sur les pierres millénaires. Les dalles de granit ont gardé une fraction de la chaleur du jour, un souffle mourant qui s'élève en filets tièdes au ras du sol.


Pendant un temps, le cloître bruisse encore d’ordres murmurés et de pas précipités. Les capes froissent l'air, les anneaux des messagers cliquètent contre des étuis de parchemin. Une porte lourde bat deux fois au loin, puis se cale. Et peu à peu, tout retombe. Les bruits s’effilochent, l’écho s’éloigne vers les hauteurs, et le Temple se referme sur sa propre respiration, lente et oppressante.

Seyla n’arrive pas à dormir. La laine de sa couverture lui a griffé la peau sans jamais la réchauffer. Chaque fois qu'elle ferme les yeux, elle revoit la ruelle s'effacer... Pas détruite, pas brûlée : effacée. Une gomme invisible passée sur une phrase trop vraie. Elle sent encore dans sa mémoire cette absence d’air, la façon dont le néant de Vaelran avait aspiré la lumière et le son.


Elle quitte le dortoir, sa cape serrée autour des épaules, la capuche rabattue sur ses yeux vairons. Sous ses semelles, les joints des dalles accrochent le cuir de ses bottes, marquant sa marche d'un rythme sec. Les colonnes exhalent l'odeur froide de la pierre humide. Les lanternes de cuivre diffusent une lueur vacillante qui fait trembler les arches. L’air sent la cendre refroidie et la résine, un mélange d’encens sacré et de brasier trop vite éteint. Dans le bassin central, la surface de l'eau est terne, lourde ; une feuille morte y tourne sans bruit, mue par un courant invisible.


Elle n’est pas seule, une silhouette avance à l’autre bout de la galerie. Une cape bleue d'Ethea mal ajustée, un souffle court… on entend ce petit sifflement de gorge propre aux gens qui bouillonnent intérieurement en faisant semblant d’être calmes. C'est Talyor, il relève la tête en la voyant. Sous la lumière laiteuse, ses cernes tracent deux ombres trop franches sur son visage fatigué.


— Toi aussi, tu n’arrives pas à faire semblant ? demande-t-il d’une voix basse, tendue.


Seyla serre les lèvres. Son menton se soulève d’un millimètre, défiant le vide. Elle n'a pas besoin de répondre, un froissement résonne soudain, propre, comme une plume de tissu que le vent soulève avant de la reposer. Une troisième silhouette surgit entre les arches de l'ombre. Ilharan. Pas pressé, pas surpris, ses mains sont croisées dans ses manches, sa nuque est droite. Il marche comme on glisse, sans peser sur les dalles. Son regard doré brille comme s’il assistait à une pièce invisible dont il connaît déjà la fin tragique. Une légère senteur de thé au jasmin s'accroche une seconde à l'air froid sur son passage.


— Je savais que vous seriez là, dit-il simplement. Les gens qui portent le même poids finissent toujours par se croiser dans l'obscurité.


Talyor lâche un rire sec, sans joie.


— Vous croyez qu’on va se dire quoi ? “Bonne nuit, à demain” ? Après ce qu’on a vu ?


Il s’arrête net en voyant sa camarade le fixer. Sa voix tremble légèrement.


— Il a effacé une rue, Seyla. Une putain de rue entière. Comme si elle n’avait jamais existé. Vous voulez vraiment qu’on garde ça pour nous ? Qu'on fasse comme si notre mentor n'était pas un monstre capable de nier la création ?


Seyla soutient son regard, implacable.


— Oui.


— Quoi ?! Pourquoi ?!


— Parce que si on en parle, Talyor, ça ne restera pas entre nous trois, et tu sais très bien ce qui arrivera si le Conseil apprend qu'un membre de la Triade possède ce genre de pouvoir.


Ilharan incline la tête, placide. Son ton ne monte pas, mais la résonance de la pierre rend ses mots plus nets.


— Une exécution rapide pour trahison de serment. Spectaculaire, exemplaire. Pour "protéger le Voile".


Talyor serre les poings ; le cuir de ses gants crisse.


— Alors on doit juste… se taire ? Avaler ce qu'on a vu comme si c'était normal ?


Il fait un pas vers Seyla, furieux. Sa cape frotte la dalle, un bruit sec dans le silence.


— Et toi, t’as pas peur ?!


Seyla ne bouge pas d'un pouce. Ses propres poings tremblent sous sa cape, mais sa voix claque, tranchante.


— Tu crois que je dors tranquille ? Tu crois que ça ne m’arrache pas les tripes de l'avoir vu faire ça ? De savoir qu'il peut nous rayer du monde d'un simple geste ? Il a été mon tuteur pendant quatre ans...


Un silence lourd s'abat. On entend goutter une rigole quelque part dans la cour, un métronome aqueux : trois, quatre, cinq fois.


— Mais si tu ouvres la bouche, Talyor… ce n’est pas lui qui nous fera taire, continue Seyla. C’est le Conseil, et on sera morts avant d’avoir pu finir notre phrase.


Ilharan reprend doucement, le regard perdu vers la cour intérieure où le vent passe entre deux cyprès comme un soupir de fantôme.


— Alors la vraie question n’est pas : “Faut-il se taire ?” mais : “Pourquoi nous taisons-nous ?”


Il ferme brièvement les yeux.


— Est-ce qu’on le fait par loyauté envers lui… ou par peur de ce qu'il est devenu ?


Talyor détourne le regard, la mâchoire si serrée que la commissure de ses lèvres en blanchit. Seyla serre les dents, ses épaules se haussent, luttant contre un frisson qu'elle refuse de s'avouer.

Soudain, le cloître frissonne. Ce n’est pas le vent, l’air se contracte, un souffle passe sur la nuque de Seyla, froid et humide. Sa peau se hérisse, c'est un murmure, faible, brisé, qui possède la couleur de la voix de Nilwen, mais sans son timbre.

Un seul mot, porté par un courant d'air impossible :


— « Envers… »


Seyla se retourne d’un bond, ses dagues surgies de ses manches. L’acier capte la lumière des lanternes et la renvoie en deux filets pâles. Rien. Les arches vides, le bassin immobile, une des lanternes vacille, faiblit, puis reprend son éclat comme un cœur qui rate un battement.


— Quoi ? demande Talyor, sa main trouvant instinctivement la garde de son sabre.


Seyla secoue la tête, les yeux écarquillés. Sa respiration revient trop vite.


— Rien… Un écho.


Ilharan la fixe longuement. Ses pupilles accrochent un reflet de flamme ; il esquisse un sourire mélancolique.


— Les ombres parlent beaucoup, ces temps-ci. Elles ont des choses à nous dire sur l'autre côté de la membrane.


Le cloître avale le son de leurs souffles. Talyor finit par cracher, d'une voix basse chargée de rage contenue :


— Tu crois qu’ils savent ?


Seyla tourne vers lui un regard de glace.


— Qui ?


— Le Conseil, Lynara, Kaelis. Tu crois qu’ils savent que Vaelran… qu’il possède ça ?


Il ne prononce pas le mot "néant". Il ne peut pas. Le concept accroche dans l’air comme une écharde. Ilharan incline la tête comme s’il pesait chaque syllabe sur une balance invisible.


— S’ils savaient… ils ne l’auraient jamais laissé approcher de la Triade. Ils l'auraient scellé ou banni bien avant.


Il marque une pause, ouvrant ses yeux très clairs.


— Donc non, ils ne savent pas. Ils craignent son insolence, pas sa capacité à nier l'espace.


Talyor ricane nerveusement.


— Ou alors ils savent… et ils ferment les yeux parce qu'ils ont besoin de son monstre pour gagner la guerre.


Seyla croise les bras, sa voix tombant, nette :


— Non. S’il leur avait montré ce qu’on a vu, ils n’auraient jamais accepté. C’est pour ça qu’il nous a interdit d’en parler, pour rester parmi les vivants.


Un silence plus lourd encore s’installe. Une chauve-souris traverse l’arche haute, ombre sur ombre.


— Alors nous savons quelque chose que le monde entier ignore, conclut Ilharan, presque rêveur.


Il baisse encore la voix.


— Et ça… c’est le genre de vérité qui finit par dévorer ceux qui la portent. Une vérité radioactive.


Talyor se détourne, sa cape battant l’air comme une aile brisée.


— Super. En plus d'être des cibles, on est maudits.


Seyla ne répond pas, ses poings tremblent de nouveau. Dans son esprit, elle revoit l’ombre béante, la ruelle avalée sans laisser de poussière. Elle sait que ce n’était pas seulement une défense désespérée, c’était un avertissement adressé à la réalité elle-même.

Seyla murmure, si bas que ses lèvres bougent à peine :


Je pensais le connaître… je crois que maintenant, il me fait peur.


Et dans le silence du cloître, l'écho de ce mot semble être la seule chose de vraie qui subsiste...





La suite mardi entre 19h30 et 21h30...

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