VIRELLIA - Livre 1
Montagnes Brunes — Faille du Nord
Les montagnes brunes s’étirent comme une plaie figée, un paysage de roche tourmentée qui semble hurler sous un ciel de plomb. La brume s’accroche aux pins, épaisse, gluante, formant des cages de vapeur entre les troncs tordus qui ressemblent à des membres suppliciés. L’air a cette odeur d’orage trop ancien, saturé d’ozone et de cendre, une atmosphère lourde qui pèse sur les poumons comme un linceul humide.
Vaelran avance péniblement. Sa cape, lacérée aux bords et marquée par la poussière d'Elarion, traîne sur la pierre humide en laissant derrière elle une trace sombre, semblable à une traînée de sang séché. Ses bottes s’enfoncent dans la mousse gorgée d’eau, et chaque pas s’écrase avec un bruit mou, étouffé, qui résonne dans le vide des sommets. Son poignet gauche bat trop vite, un rythme désaccordé, comme si son propre sang luttait contre une force qui tente de le corrompre de l'intérieur.
Nilwen est là, il le sait. Elle n'est pas visible, pas accessible, mais son absence est un cri silencieux qui pulse à l’horizon. Entre deux pics abrupts, la fissure luit. Pas d'un rouge vif, mais d'une lueur malade, un clignement du monde où des racines d’ombre se tordent lentement, comme si la montagne pourrissait de l’intérieur. Les pierres suintent une sève noire, visqueuse, et les oiseaux se sont tus, laissant place à un silence de mort qui semble dévorer jusqu'au son de sa respiration. Vaelran s’arrête net, le vent bascule soudain, apportant une odeur de fer et de terre brûlée qui lui soulève le cœur.
— … Aziris
La silhouette sort de la faille, haute, droite, trop nette pour ce paysage de cauchemar. Pendant une seconde, le Mirage est parfait : l'érudit, la démarche familière du mentor d'autrefois, la rigueur d'un maître qui exigeait tout sans jamais hausser la voix. Puis, la peau se fend. Des veines bleues sombres serpentent sous la chair comme des vers affamés. Les yeux s’ouvrent, rouges, sans pupille, fixant Vaelran avec une intensité insoutenable. Les dents s’étirent, fines et translucides comme du verre. Le monstre sourit. C’est bien lui : Aziris devenu Fléau, arborant une cruauté tranquille et absolue.
— Tu as fini par l’ouvrir, souffle-t-il d'une voix qui semble glisser sur l'âme. L’Œil... Même à moitié.
Le vent se fige, comme si la nature elle-même retenait son souffle. Vaelran se raidit, sa gorge se contractant.
— …Tu n’es plus humain.
Un sourire large, trop large, découpe le visage d'Aziris, révélant une gorge qui semble faite de ténèbres liquides.
— Je n’ai plus besoin de l’être. L'humanité n'est qu'une cage dont je me suis libéré pour embrasser la seule vérité qui soit : l'Envers.
Le silence retombe, dense, épais. Les deux hommes se font face, leurs ombres se rejoignant entre les pierres comme deux prédateurs se jaugeant avant la mise à mort.
— Elarion… tu l’as massacrée juste pour ça, crache Vaelran, la main serrée sur sa dague jusqu'à en blanchir ses articulations.
— Massacrée ? Non. Je t’ai offert un choix, et tu as choisi exactement ce que je voulais. Tu as sacrifié ton secret pour sauver une fourmilière qui ne te remerciera jamais. Tu as vendu ton âme pour un sursis, disciple.
Les doigts de Vaelran tremblent sous sa cape.
— Tu ne voulais pas la ville. Tu voulais me briser.
Le rire d’Aziris éclate, sec, fêlé. Un son qui n’a plus rien d’organique, comme des os que l'on broie.
— Tu es toujours le même, Vaelran. Noble, prévisible, faible. Tu te caches derrière des répliques et des doubles parce que tu as peur de ta propre immensité. Tu as peur du vide qui t'habite.
Dans l’œil gauche de Vaelran, une fissure d’ombre pulse, comme un cœur mal enterré qui cherche à déchirer la peau.
— Où est Nilwen ? C'est toi qui l'a prise n'est-ce pas ?
Aziris ricane, son souffle grince comme du verre contre du métal.
— Tu parles comme si elle t’appartenait, comme si elle était ton élève à toi seul. Nilwen n’est pas à toi, Vaelran.
Il effleure son propre torse. Une coulée d’encre glisse sous sa peau, comme une veine vivante.
— Son sang m’appartient déjà. Elle est de ma lignée, elle est ce que toi, tu n’as jamais été : un instrument parfait.
Vaelran vacille. Son souffle se coupe, puis revient haché.
— Tu… mens.
Aziris incline la tête, le sourire s’étirant jusqu’à la déchirure de la peau.
— Ton clan n'existe plus, Vaelran. Tu n'es qu'une anomalie, une erreur qui persiste dans les marges de l'histoire. Mais elle… elle est mon héritage. Son masque n’est pas un fétiche, Vaelran, c’est une serrure. Et moi seul possède la clé pour libérer ce qu'elle cache.
Un silence meurtrier s’abat. Le vent siffle entre les roches comme une lame. Vaelran lève les yeux, ses prunelles vertes s’allument d’un éclat froid, presque luminescent.
— …Tu m’as forcé à l’ouvrir une fois pour Elarion. Mais je te jure, Aziris… si je dois l’ouvrir encore, ce sera pour t’arracher définitivement à ce monde.
Aziris éclate de rire, un rire brisé, trop tranchant.
— Tu crois encore que c’est toi qui décides ?
La température chute, les nuages se referment sur les sommets. Vaelran lève la main, son ombre se condense, s’étire, se sculpte. Une lame noire naît dans sa paume, translucide, vibrant d’un battement intérieur terrifiant.
— Tu m’as façonné. Mais tu n’auras pas ma fin.
Aziris sourit, les crocs découpant l’air.
— Alors viens ! Prouve-moi que tu existes encore au-delà de mes enseignements.
L'impact secoue la montagne, lame contre griffe, pierre contre chair. La roche éclate, la brume se déchire, et le silence revient, tranchant comme un rasoir. Les deux silhouettes s’immobilisent, souffle contre souffle, les yeux verrouillés.
— Tu n’as pas changé, disciple, ricane Aziris. Toujours incapable de comprendre que tu n’es qu’un fragment de ce que j’ai façonné de mes propres mains.
Vaelran recule d’un pas. Trois silhouettes se détachent aussitôt de lui : ses doubles d’ombre. Semi-conscients, mouvants, des échos en négatif qui encerclent la créature. Aziris tend la main, ses doigts s’enfoncent dans l’air comme dans une chair invisible. Les ombres hurlent aussitôt : des cris humains, déformés, chargés d’une douleur volée.
— Tes illusions sont vides, Vaelran. Moi, je leur donne un contenu.
Vaelran claque des doigts. Le décor se brouille, le sol se fend, le ciel devient noir. La faille disparaît un instant sous l'effet de sa volonté.
— Alors trouve-moi, si tu peux !
Mais déjà, la voix d’Aziris revient, de partout à la fois, et derrière Vaelran, une scène s’impose : lui, adolescent, à genoux dans des ruines, au milieu des corps carbonisés, devant lui, Aziris encore humain. Un souvenir arraché, réinjecté dans le réel pour le briser.
— Tu vois ? Tu es encore là. À ma merci. Tu ne t’es jamais libéré de tes chaînes.
Un frisson glacial traverse la colonne de Vaelran. Son souffle se bloque. Puis il redresse la tête, un sourire éclatant aux lèvres, défiant :
— Si tu crois que je vais laisser mes souvenirs te servir d’armes… tu me connais encore moins que tu ne le penses.
Il lève la main et l’illusion s’effondre. Tout devient noir, la mer d’ombres s’abat et le combat recommence, brutal, viscéral. La faille bat au rythme d'un tambour de guerre. Aziris s’étire, silhouette fendue entre deux formes, ses crocs luisant sous la brume rouge.
— Tu crois encore que tes ombres t’appartiennent ? souffle-t-il. Mais elles viennent toutes de moi.
Vaelran ne répond pas, son regard brûle d’un vert de givre. Aziris frappe, son corps se dissout et se reforme derrière Vaelran, griffes jaillissant. Mais la silhouette qu’il transperce explose en cendres : un clone.
— Prévisible, ricane Vaelran, qui surgit dans son dos, lame levée.
Leurs armes se heurtent encore. Griffe contre ombre, les impacts éclatent la roche en pluie de fragments. Le duel devient une danse de téléportations dans les ténèbres et de fractales d’ombres. L’espace se déforme, chaque coup laisse derrière lui un écho noir qui se disperse comme de la fumée consciente. Aziris plante une griffe dans le sol. Des visages jaillissent des pierres : les morts du clan de Vaelran, disparus depuis quatorze ans.
— Reconnais-les ! Ce sont les tiens ! Tu n’es qu’un survivant vide, hurle Aziris. Et moi, je te remplis. Tu as grandi grâce à moi ! Nous pourrions faire de grandes choses !
Il rit. Un rire noir, cassé.
— Tu crois que je m’intéresse à Tatsuma ? Ce démon n’est qu’un bruit dans l’histoire. Ce que je veux, c’est toi, chaque sceau brisé, chaque faille ouverte… ce ne sont pas des guerres. Ce sont des appels, et tu as répondu. Mon disciple ! Enfin !
Vaelran vacille, grince des dents, puis claque ses paumes. Les silhouettes hurlantes éclatent en pluie noire.
— Tu ne contrôles pas mes morts, Aziris. Tu n’étais pas là, et je ne t’appartiens plus !
Il bondit, lame en travers, frappe. Aziris recule, le métal d’ombre entaillant son flanc, un sang rouge sombre s’en échappe, lourd, épais.
— Tu fais tellement de bruit qu’on en oublierait presque à quel point tu trembles, Aziris !
Le monstre rit encore. Sa plaie se referme aussitôt, il se dissout dans le brouillard qui se tord, et soudain, Vaelran est cerné par des dizaines de versions d’Aziris, allant du maître d'autrefois au monstre actuel ; ils avancent, silencieux. Vaelran redresse les épaules, son sourire insolent revenant malgré la fatigue.
— Ah, tu veux jouer à ça ? Très bien.
Il frappe du pied. Le sol s’ouvre et ses propres doubles jaillissent, armés d’ombres et de flammes. Des centaines d'illusions se percutent dans un vacarme de cris et de griffes. Au centre du chaos, les deux véritables corps se retrouvent. Vaelran plante son épée, Aziris pare. Ils disparaissent et réapparaissent plus haut, sur une arche brisée.
— Tu refuses encore l’Œil ? murmure Aziris, ses crocs brillant près de l'oreille de Vaelran. Sans lui, tu n'es qu'un insecte qui s'agite.
Vaelran essuie le sang à sa bouche.
— Alors il faudra que je gagne en tant qu'insecte. Et ça te tuera deux fois plus !
Ils replongent. Chaque coup arrache un pan de réalité, la montagne gémit. Vaelran halète, sa lame d’ombre se fissure.
— Tu fatigues. Tes ombres se dispersent, elles n’écoutent plus, souffle Aziris. Elles savent que je suis leur origine.
Il tend la main. L’air s’effondre, les doubles de Vaelran implosent un à un. Vaelran chancelle, une veine noire pulse sur sa tempe, l’Œil le réclame.
— Non… pas encore.
Aziris enfonce ses griffes dans l’épaule de Vaelran. La chair grésille, Vaelran hurle, recule, le souffle court.
— Je n’ai pas besoin de te tuer. Il me suffit d’attendre que tu t’effondres sous ta propre ombre !
Mais derrière la faille, un son. Faible, humain... Nilwen. C'est un murmure qui traverse la tempête de magie, un appel qui le ramène au bord de la raison. Vaelran relève brusquement la tête, ses yeux verts flambent. Il frappe du pied, déclenchant une onde d’ombre qui sature la montagne de silhouettes mouvantes, une légion de fantômes nés de sa pure volonté de protéger.
— Tu crois que tu peux fuir ? grogne Aziris, les yeux injectés de sang.
— Je ne fuis pas. Je choisis mon moment, répond Vaelran avec un sourire sanglant qui glace le sang.
Il plonge dans une ombre et disparaît, laissant derrière lui une détonation de silence. Le sourire d’Aziris s’élargit jusqu’à déchirer ses joues. Sa voix retentit, partout à la fois :
— Tu peux fuir, Vaelran… mais chaque battement de ton cœur t’ouvre un peu plus à moi. Le Néant ne se fuit pas, il se porte !
Il lève la main. Un œil sans pupille s’ouvre dans sa paume, projetant une lumière malade qui déforme les rochers. Puis, Aziris disparaît dans la faille. La montagne se referme, le silence reprend son règne, plus menaçant que jamais, comme une promesse de fin du monde.
La suite samedi entre 19h30 et 21h30....