VIRELLIA - Livre 1
Temple — Cloître Sud — Fin de journée
Le soleil décline derrière les pics dentelés des montagnes brunes. Il n’y a pas de chaleur, pas de lumière dorée pour célébrer la fin du jour. Seulement un ciel gris, pesant, tendu comme une toile de cendre au-dessus du Temple de Kael'mar. La lumière se traîne sur les pierres du cloître, pâle et anémique, glissant sur les bas-reliefs sans jamais parvenir à les réchauffer.
L’air est chargé d’une humidité froide qui sature l’odeur de la poussière ancienne, du métal poli et de la résine des torches éteintes. Les ombres s’allongent sur les dalles avec une lenteur de prédateur, maigres et froides, s’étirant jusqu’à s’entrelacer sous les arches ogivales. Dans ce crépuscule morne, le Temple semble retenir son souffle, comme s'il craignait que le moindre bruit ne provoque un nouvel effondrement de la réalité.
Seyla serre son glyphe-lien. La pierre pulse d’une vibration sourde, une fréquence qui n'est ni claire, ni tout à fait obscure. Ce n'est pas une lumière qu'elle perçoit, ni même un son, mais un frémissement électrique dans ses nerfs, une percussion interne, comme si quelque chose frappait contre les parois du monde pour demander à entrer. Un écho, un appel qui résonne jusque dans sa moelle.
Elle lève les yeux. Talyor et Ilharan, postés à quelques pas, sont pétrifiés. Leurs propres glyphes frémissent d’un battement identique, une arythmie sauvage qui synchronise leurs cœurs malgré eux. Le silence qui s'installe alors les relie plus sûrement qu'un serment de sang.
— C’est lui, murmure Seyla, sa voix ne dépassant pas le souffle du vent.
Talyor relève brusquement la tête. Ses pupilles dilatées accrochent un dernier éclat de cuivre dans la lumière mourante. Son visage est une carte de fatigue et de nervosité.
— Lui ?
Sa voix est rauque, striée de tension.
— Tu veux dire Vaelran ? Le type qui nous a ordonné d'oublier qu'il pouvait nier l'espace ?
Ilharan incline lentement la tête, les mains croisées dans ses manches amples. Son regard est à demi baissé, ses paupières battant au rythme du glyphe. On dirait qu’il écoute une mélodie jouée sous le vent de la vallée.
— La signature est… indéniablement familière, dit-il.
Il marque une pause, laissant le silence amplifier ses mots.
— Mais elle n'est plus conforme aux protocoles. C'est comme un message chuchoté par quelqu’un qui n’a plus le droit de parler, ou qui n'en a plus la force.
Talyor les regarde tour à tour puis explose, ses mains tranchant l'air froid.
— Vous êtes sérieux, là ?! Me dites pas que vous avez l’intention de répondre ?!
Sa voix heurte la pierre des voûtes, revient plus grave, plus oppressante. Un corbeau s’envole brusquement du rebord du cloître dans un froissement d'ailes sinistre.
— On vient de voir un mentor effacer une rue entière comme on souffle sur une bougie ! Il nous a menacés de mort d'un simple regard ! Et vous voulez répondre à un appel clandestin de ce gars-là ?!
Le son de ses mots s’effiloche dans l’air glacial. Talyor baisse aussitôt le ton, réalisant le danger de ses éclats. Il est essoufflé, ses tempes battent.
— Si le Conseil savait… si Kaelis ou Lynara apprenaient ce qu’on a vu, on ne serait même pas des cadavres, on serait des souvenirs interdits. Vous le comprenez, ça ?!
Seyla tourne lentement vers lui un regard si froid qu'il semble geler la brume ambiante. Ses doigts crispés sur son poignet blanchissent sous l'effort.
— Justement, Talyor. Personne ne doit savoir, et surtout pas le Conseil.
Le vent siffle entre les colonnes, emportant un voile de sable qui crisse sur les dalles et retombe dans les interstices des pierres. Les lampes suspendues tintent doucement contre leurs chaînes de bronze. Talyor serre son propre poignet à s’en marquer les jointures.
— Alors quoi ? On le rejoint, comme ça ? En plein jour ? Après le carnage d'Elarion ?
Ilharan esquisse un sourire mélancolique, presque rêveur.
— Le suicide n’est pas recommandé avant le coucher du soleil, la lumière est trop crue pour les adieux.
Il marque un temps, ses yeux dorés se fixant sur l'horizon dévasté.
— Mais la curiosité, elle, est une maladie qui ne connaît pas de rémission.
Seyla ne cille pas. Elle sent encore la faille battre, quelque part au-delà des sommets, par-delà les Montagnes Brunes. Elle ne l’entend pas avec ses oreilles, mais avec sa cage thoracique, dans la structure même de ses os. Vaelran est là-bas, acculé ou triomphant, elle l'ignore, mais il les attend au bord de l'abîme.
— Il nous appelle, répète-t-elle. Et si on n’y va pas… on restera avec cette image de lui. Un étranger qui manipule le néant.
Talyor secoue la tête, incrédule, un rire nerveux s'échappant de ses lèvres.
— Toi, tu veux des réponses pour nourrir tes mystères. Moi, je veux juste rester vivant assez longtemps pour voir demain. Devine qui a le plan le plus rationnel ?
Seyla fait un pas vers lui, le fixant droit dans les yeux.
— Tu crois que je n’ai pas peur ? Tu crois que ça ne me ronge pas ? Je le connais depuis quatre ans, Talyor. J’ai appris à me battre, à respirer, à penser par lui. Et en une nuit, j'ai réalisé que j'avais côtoyé un inconnu.
Elle marque une pause, sa voix se brisant légèrement.
— S’il nous fait signe maintenant, après avoir fui le Conseil, ça veut dire qu’il va enfin parler. Ou qu'il a besoin de nous pour ne pas sombrer tout à fait.
Ilharan ferme les yeux, son ton s'écoulant comme une litanie funèbre.
— Ou bien qu’il va enfin se taire, définitivement. Et qu'il veut des témoins pour son dernier acte.
Talyor le fusille du regard, mais son opposition faiblit. Seyla a déjà tourné les talons. Sa cape noire racle les dalles, traçant une ligne dans la poussière grise. Ilharan lui emboite le pas, toujours les mains dans les manches.
— Pas maintenant, lance-t-elle sans se retourner. Pas sous les yeux des gardes et des autres mentores. On attend que la lune soit haute. On attend que le Temple s'endorme.
Talyor reste figé, la bouche entrouverte, regardant le dos de ses compagnons. Il finit par lâcher un soupir qui ressemble à un râle.
— J’y crois pas. On est vraiment en train de planifier un rendez-vous nocturne avec un homme qui déchire le tissu de la réalité. C'est pas une équipe, c'est un culte du suicide.
Ilharan sourit sans se retourner, un éclat d’ironie au coin des lèvres alors qu'il s'avance avec sa grâce habituelle.
— Les disciples fidèles suivent toujours leurs maîtres dans les pires décisions. C’est ce qui rend les tragédies si poétiques, Talyor. On ne meurt pas par erreur, on meurt par esthétisme.
Talyor finit par les suivre, la mâchoire si contractée qu'elle lui fait mal.
— On est déjà morts. Je le sens dans mes articulations.
Dans le cloître, la lumière finit de se faner. Le gris devient plomb, puis encre. Les glyphes-liens, eux, ne cessent pas leur manège. Ils continuent de pulser, synchrones et sourds, comme s’ils battaient au rythme d’un cœur noir tapi quelque part, dans les replis de la montagne. Un cœur que, désormais, ils sont les seuls à entendre appeler.
La suite lundi entre 20h30 et 22h30....