Expériences narratives : Ne pas nourrir l’auteur après minuit
Histoire écrite en réponse au Défi Nocteller de Ikaen : Oh un nouveau tueur en série
Le Dernier Echo
On dit souvent que la colère finit par passer. Ils mentent. Elle ne passe jamais. Elle change simplement d'endroit.
Pendant des années, j'ai observé les gens. Dans les rames de métro saturées de l'hiver, là où l’air empeste la laine mouillée et la sueur, je regardais les reflets de ces visages fatigués contre les vitres noires des tunnels. Au travail, sous les néons blafards qui faisaient ressortir les cernes violacés de mes collègues, ou dans les cafés bruyants au comptoir poisseux. Partout, le même spectacle. Ils baissaient les yeux, serraient leurs mâchoires d'un mouvement mécanique, encaissaient encore et encore. Une humiliation de plus, infligée par un supérieur au ton condescendant. Une injustice de plus, dissimulée derrière un jargon bureaucratique. Un sourire forcé, figé comme un masque de cire. Une excuse avalée tout rond, qui laissait un goût de bile.
Ils rentraient chez eux, pliés en deux sous le vent de banlieue, avec cette boule brûlante au creux de la poitrine. Puis ils recommençaient le lendemain, dès que le réveil brisait l'aube.
On appelle ça vivre. Moi, j'appelle ça mourir lentement.
Je ne suis pas né monstre. Je suis né comme vous. Avec des rêves de gosse qui sentent l'herbe coupée et les étés sans fin. Une famille ordinaire, une mère aux mains douces qui sentaient la lavande, un père au rire franc. Des amis avec qui je partageais des secrets sur les bancs d'école en bois écaillé. Et cette étrange conviction, presque naïve, que le bien finit toujours par gagner.
Puis j'ai grandi. Les angles nets de la réalité ont poli mes illusions. J'ai vu ceux qui trichaient, des hommes aux costumes trop bien taillés et aux sourires carnassiers, grimper les échelons du succès. J'ai vu ceux qui faisaient souffrir les autres, les petits tyrans de bureau, recevoir des promotions sous les applaudissements hypocrites de la galerie. J'ai vu les victimes, le dos voûté et le regard éteint, apprendre à se taire pendant que leurs bourreaux devenaient des notables respectables, décorés et salués bien bas dans les vernissages.
Alors j'ai cessé d'attendre.
Le jour où j'ai compris que le monde ne changerait pas, quelque chose s'est brisé. Pas mon cœur, non, il battait encore trop fort. Ma peur.
À partir de là, tout est devenu incroyablement silencieux. Le silence est une drôle de chose. Il est dense, presque palpable. Il avale les remords. Il étouffe les questions nocturnes. Il fait disparaître les hésitations qui font trembler les mains. Je n'étais plus en colère. J'étais vide. Un gouffre sans fond.
Et le vide est beaucoup plus dangereux que la rage.
Les journaux ont commencé à parler d'un inconnu. Les chaînes d'information en continu, avec leurs bandeaux rouges clignotants et leurs studios aux lumières bleues artificielles, lui ont donné des surnoms grandiloquents. Sur les réseaux sociaux, derrière l'anonymat des écrans rétroéclairés, les gens inventaient des histoires, des profils, des légendes urbaines.
Ils cherchaient un visage. Une cicatrice, un regard fou, un trait asymétrique. Une raison médicale. Une folie pure et quantifiable. Ils ne comprenaient rien. Ils pensaient chercher une personne en chair et en os, un homme qu'on peut jeter au sol et menotter.
Ils auraient dû chercher une idée. Une idée ne laisse pas d'empreintes de pas sur le parquet. Une idée ne saigne pas sous les coups. Une idée voyage sur le souffle du vent, d'un esprit à un autre.
Les enquêteurs ont fouillé mon appartement. Un modeste deux-pièces au troisième étage d'un immeuble de briques grises, où l'odeur du vieux parquet ciré luttait avec celle de la pluie sur le zinc du toit.
Ils ont passé leurs gants de latex sur mes étagères. Ils ont trouvé des livres aux tranches usées par le temps, de la philosophie, quelques vieux romans policiers. Des plantes, un lierre suspendu qui dépérissait lentement sur le bord de la fenêtre. Des factures d'électricité réglées au jour près. Une cafetière en inox encore tiède.
Rien d'autre. Pas de manifestes sanglants scotchés aux murs, pas d'armes cachées sous le lit, pas de coupures de presse macabres. Ils sont repartis la tête basse, convaincus d'avoir échoué dans ce décor d'une banalité affligeante.
Ils avaient raison. Parce qu'ils cherchaient quelqu'un qui voulait être vu, un orgueilleux en quête de gloire. Moi, je n'existais déjà plus. J'avais appris à me fondre dans le décor, à devenir un courant d'air parmi la foule, bien avant qu'ils ne commencent à me poursuivre.
Les années ont passé. Les articles en première page se sont espacés, relégués aux faits divers en bas de page. Puis ils ont cessé tout à fait. Les gens ont oublié. Ils oublient toujours. C'est leur plus grande qualité pour survivre, et leur plus grande faiblesse.
Les enfants des parcs sont devenus des adultes cyniques à leur tour. Les policiers qui avaient juré ma perte ont pris leur retraite, trimbalant leurs regrets dans des pavillons de banlieue. Les journalistes aux dents longues ont changé de rubrique pour courir après d'autres scandales plus frais, plus vendeurs. Le monde continuait d'avancer, lourd et indifférent. Comme si rien ne s'était produit.
Ce matin, j'ai écarté le tissu rêche des rideaux de lin.
La rue en contrebas était exactement la même qu'il y a dix ans. Le même asphalte fêlé par le gel, les mêmes carrosseries de voitures gris métallisé garées pare-chocs contre pare-chocs. Les mêmes visages fatigués et terreux.
Une femme en manteau beige s'est fait brutalement bousculer à l'entrée du métro sans que le coupable ne daigne tourner la tête. Un homme au visage rougeaud s'est fait hurler dessus par son patron au téléphone, immobile sur le trottoir, le corps tendu par la honte. Un adolescent, le sac à dos entre les pieds, pleurait discrètement sur un banc public écaillé, ses larmes creusant des sillons propres sur ses joues sales, pendant que les passants le contournaient comme un vulgaire poteau.
Personne ne s'est arrêté. Pas un regard. Le monde n'avait pas changé d'un iota.
Alors j'ai souri. Un sourire léger, presque tendre, qui a étiré mes lèvres gercées. Parce que je savais une chose, avec une absolue certitude. La colère n'avait jamais disparu. Elle n'était pas morte sous les décombres du temps. Elle avait seulement changé de propriétaire. Elle coulait maintenant, brûlante et invisible, dans les veines de ces parias du quotidien.
Si vous lisez ces lignes imprimées sur ce papier ordinaire, c'est que ce document a été retrouvé dans un tiroir secret après mon arrestation. Ou après ma mort, quand mon corps aura été découvert dans le silence d'une pièce vide. Peut-être les deux.
Ils diront à la télévision que tout est terminé, que le monstre est hors d'état de nuire. Ils organiseront des conférences de presse derrière des pupitres en acajou, devant des micros brandis. Ils rangeront mon dossier médical et judiciaire dans une boîte en carton, scellée par un ruban adhésif, tout au fond d'un sous-sol d'archives poussiéreux. Ils seront soulagés. Ils dormiront mieux.
Ils auront tort.
Parce qu'ils continuent de croire, dans leur aveuglement institutionnel, qu'ils poursuivaient un homme. Alors qu'ils poursuivaient une émotion.
On ne met pas une émotion en prison. On ne passe pas les menottes à une idée. On ne fait pas disparaître la sainte colère du monde en fermant un dossier d'instruction. Elle attend. Toujours. Tapie dans l'ombre d'un couloir, logée sous la peau d'un opprimé, couvant sous le crâne d'un anonyme. Chez quelqu'un. Quelque part.
Et maintenant... pendant que vos yeux parcourent ces derniers mots et que le silence de votre pièce se fait plus lourd... Je me demande simplement...
Et si vous aussi, un jour, à force d'encaisser et de vous taire, vous étiez tellement en colère... que vous ne reconnaissiez plus votre propre reflet dans le miroir ?