Maglev
Les six hommes sont allongés sur leur couchette, une voix se fait alors entendre :
- Ici le général Lemas, vous m’entendez les gars ?
- Affirmatif mon général, répond Éric.
- Je vais vous présenter votre nouvel appartement pour les deux jours à venir. Tout d’abord le dortoir, je ne vous dirai pas quoi y faire vous le savez mieux que moi. Maintenant levez-vous et allez à côté.
Les six hommes obéissent et se lèvent, un peu à regret.
- Vous êtes à présent au réfectoire, vous pourrez y manger quand vous voudrez mais n’oubliez pas de penser aux autres, les réserves ça s‘épuise ! Avant d’aller plus loin je vais vous parler de ce que vous ne voyez pas. Sur les côtés de chaque compartiment se trouve un système de surveillance électronique, nous pouvons voir tout ce que vous faites, alors pas de bêtises les enfants.
- Ça veut dire que quand j’irais chier le spectacle sera suivi par une centaine de personnes, génial !
- Si vous n’êtes pas content caporal vous pouvez dégager tout de suite je ne vous retiens pas.
- Non, merci.
- A présent levez les yeux, vous ne voyez rien là non plus, et pourtant entre ce plafond et le toit se trouvent six rangées de batterie anti-aériennes déployables en trois secondes et dirigées à distance grâce au programme informatique, donc par nous. Vous pourrez chier en toute sécurité Caporal.
- C’est une véritable forteresse ce truc, dit Matéi.
- Je n’ai jamais dit que c’était un train.
- Vous êtes maintenant dans la salle d’entraînement conçue spécialement pour que vous ne perdiez rien de votre formation militaire.
- Je ne vois aucun punching-ball, dit Rigoulet.
- Nous avons mieux.
Les parois de la salle se soulèvent et des robots en sortent. Des squelettes de métal, un tas de câbles électroniques enfermé dans une armure grise aussi légère que brillante. Leur visage est affublé de deux lumières d’un bleu électrique impressionnant mais sans expression véritable.
- Je vous conseillerai de ne pas trop attendre capitaine, dit la voix du général.
Les quatre robots se mettent à faire feu de leurs mitraillettes en visant Éric.
- Bon Dieu !
Éric brandit son pistolet et tire, il touche deux robots qui se désactivent alors, la lumière du compartiment s’éteint brusquement.
- Tous vos sens doivent être mis à contribution capitaine.
Éric ne bouge plus, il écoute, cherche le moindre son parasite, et le trouve.
Il se retourne et vide son chargeur, un bruit lourd percute le sol, la lumière se rallume.
Il est alors soulevé du sol par le dernier robot qui le jette ensuite comme un projectile une dizaine de mètres plus loin. Les autres soldats ouvrent le feu, le robot esquive et répond, ses balles atteignent Matéi et Rigoulet et les paralysent sans les tuer.
- Vous avez échoué messieurs, dit la voix de Lemas.
Le robot est alors détruit par une dizaine de balles tirées depuis le sol par Éric.
- Il a encore beaucoup à apprendre votre droïde.
Le compartiment que vous découvrez maintenant contient tout le fret de la mission, à savoir la nourriture et les marchandises à livrer.
- Mais comment avez vous fait entrer tout ça ? La seule entrée est par le dortoir.
- Les parois de ce compartiment sont moins renforcées que les autres, elles coulissent pour permettre l’accès aux engins de transport de marchandises.
- C’est un point faible alors ?
- Il y a suffisamment de défenses pour dissuader toute attaque.
- Mais si jamais…
- Alors oui, ce serait le point le plus vulnérable.
- Il a intérêt à assurer votre joujou.
- Il a coûté plus de trente millions d’euros à la Défense, aucun civil ne connaît son existence tant la crise serait immense si ils l’apprenaient, il doit prouver ses capacités, il doit prouver qu’il est l’engin de transport le plus fiable et le mieux conçu de toute l’histoire, grâce à l’Europe.
- Elle aura au moins fait ça de bien, dit Rigoulet.
- Contentez-vous de faire votre travail au lieu de poser des questions.
- C’est la seule chose à faire ici mon Général.
- Le compartiment suivant ne s’ouvre que depuis le centre de contrôle, vous devez entrer un code uniquement connu du capitaine Montel et de moi-même.
Éric entre la combinaison, une lumière verte s’allume sur le panneau du digicode et la porte du compartiment s’ouvre par le haut.
- Bienvenue dans la salle des missiles.
- Il n’y a rien, dit Matéi.
- Pour le moment, dit le Général.
- Quel type de missiles seront transportés à bord ?
- Nucléaire.
Tous les regards se glacent.
- Vous comptez transporter des missiles nucléaires à bord de cet engin ?
- Parfaitement, c’est le moyen le plus fiable et le plus rapide capitaine.
- Vous avez pensé aux civils ? Si il y avait un déraillement ?
- Le Maglev ne peut pas dérailler.
- A vous entendre votre Maglev est parfait, mais vous semblez oublier une chose : toute technologie a ses failles.
- Nous maîtrisons tout à la perfection, aucune erreur n’est possible, en plus je vous rappelle que le Maglev circule sur une voie qui se trouve à l’écart de toute activité humaine.
- En êtes vous sûr ?
- Vous faites de l’insubordination soldat.
- En êtes vous sûr ?
- Bien sûr que oui.
La dernière porte de compartiment se soulève sur un cockpit allongé grouillant de câbles et de circuits.
- Tout est dirigé depuis ici et relayé par satellite jusqu’au centre d’opérations. Votre position est relevée par GPS. En cas de problème, le Maglev s’arrêtera et ne redémarrera que lorsque la panne aura été identifiée et résolue.
- Il roule à quel carburant ce train ? Demande Rigoulet.
- Il lévite à l’air, Caporal.
- Vous plaisantez ?
- Pas du tout. Un carburant explose, pas l’air, et c’est écologique donc aucune pollution ni panne sèche, vous êtes dans le train du futur je vous rappelle !
- Et pourquoi ne pourrait il pas dérailler ? Demande Éric.
- Si l’écart entre le rail et le Maglev est anormal, le Maglev s’arrête. Aucun risque de dommage même en cas de collision à pleine vitesse. Et si il y a défaillance, un contrôle manuel est possible pour remettre tout le système à zéro, mais uniquement en cas de nécessité absolue.
- Pourquoi avoir crée un système manuel si ce train est parfait ? Demande Éric.
- On ne sait jamais.
- Voilà qui est rassurant.
Les six hommes se rassemblent au réfectoire pour dîner et apprendre à se connaître. Il est deux heures du matin.
- J’ai jamais bouffé à cette heure, dit Rigoulet.
- Tu pouvais manger avant, répond Matéi.
- Impossible, j’aurais gerbé !
Ils éclatent de rire.
- Les trois frères ne se joignent pas à nous ?
- Non ils doivent rester en salle des mach…circuits pour la maintenance et les vérifications, mais ils mangent et rigolent autant que nous.
- Même ici il y a des clans ! dis-moi Rigoulet, d’où tu viens ?
- Dordogne, caserne de Bergerac.
- Qu’est-ce que tu viens faire ici ?
- Je suis un bon stratège, et un bon médecin, selon les officiers.
- Nous n’avons tous absolument rien en commun alors.
- Si, nous sommes dans l’armée, et nous adorons le pâté, dit Matéi.
Ils éclatent de rire à nouveau.
- Et vous êtes d’où vous chef ? Demande Rigoulet.
- De Paris. Maintenant que tu m’y fait penser, je me demande pourquoi ils ont fait appel à un petit provincial comme toi.
- Pour la même raison que vous : je suis le meilleur dans mon boulot.
- Vous verrez qu’en rentrant ils auront déjà fait des jouets avec notre geule, dit Matéi.
- J’espère qu’ils me mettront un peu plus de biceps alors ! Dit Rigoulet.
Ils continuent de manger.
- C’est inquiétant ce silence vous ne trouvez pas ? Demande Matéi.
- Il faudra s’habituer, répond Éric.
- Ce Maglev est sacrément bien foutu mais je reste quand même persuadé que les officiers le surévalue, dit Rigoulet.
- Vous savez ce que ça me rappelle ? Dit Matéi. Le Titanic, ils le croyaient tous insubmersible et il a suffi d’un morceau de glace pour prouver le contraire.
- Sauf qu’ici il y a peu de chances de croiser un iceberg et encore moins Kate Winslet, réponds Rigoulet.
Ils rient encore.
- Vous êtes marié chef ? Demande Rigoulet.
- Oui, et j’ai deux enfants, une fille de quatre ans et un garçon de sept ans.
- Ils doivent vous manquer.
- Tu n’en a pas idée.
- Moi ma femme est partie il y a cinq mois, elle m’a dit de choisir et j’ai choisi. Maintenant ma femme c’est mon flingue, au moins lui il ne se barre pas.
- Ça doit être chiant ! Dit Matéi.
- Oh non, je me suis fait une pute avant de venir.
- Et alors c’était bien ?
- Pour elle oui, elle s’est faite 50 euros !
La nuit continue dans le dortoir, Matéi fume une cigarette tandis que Rigoulet vide une bouteille de vodka en regardant un magazine hard.
- Evite de te caresser pendant que je fais mon rapport o.k ?
- A vos ordres capitaine.
Éric sort du compartiment pour entrer dans le réfectoire.
- Capitaine Montel à central me recevez-vous ?
- Ici central, vous pouvez parler capitaine, répond la voix du général.
- Rapport de mission à trois heures. Aucun incident à déclarer, tout fonctionne à merveille, les techniciens se relayent toutes les demi-heures. Arrivée prévue dans une heure si notre vitesse reste constante.
- Excellent capitaine. Et comment vont nos gars ?
- Nous sommes un peu nerveux mais tout va bien.
- Reposez-vous un peu.
- Nous n’avons pas sommeil.
- Ne me dites pas que c’est à cause du bruit !
- Non, nous sommes excités c’est tout.
- Excités ? Moi qui pensais que sans femme vous ne prononceriez jamais ce mot !
- Je vous rappelle dans une heure mon général. Terminé.
- Vous faites du bon boulot, terminé.
- De rien mon Général.
Éric revient dans le dortoir.
- Eh chef ! Vous revenez juste à temps pour la fête !
Rigoulet allume sa radio lecteur cd, mais au lieu d’une musique joyeuse c’est un son strident extrêmement aigu et insupportable qui s’échappe des baffles.
- Coupe moi cette merde sur le champ ! Hurle Matéi.
Tout redevient calme.
- Ne recommence jamais ça, dit Éric.
- Je comprends pas elle est neuve !
Éric allume son portable pour appeler sa femme mais il ne capte rien, le signal semble brouillé, quelques secondes plus tard s’échappe du portable le même son insupportable.
- Putain !
- Vous fatiguez pas, dit Matéi, ça vient du train, le champ magnétique fout en l’air tous les appareils.
- Génial !
- Alors on fait quoi ? Demande Rigoulet.
- On fait une petite sieste, on en a tous besoin, et que je ne te prenne pas à te taper la quiche ! Dit Éric.
- Je fais ce que je veux.
- Pas sous mon commandement, petit !
Éric éteint la lumière. Dans le noir total il n’entend que le faible ronronnement magnétique du train. Lentement il ferme les yeux, espérant trouver un peu d’apaisement dans cette tranquillité angoissante.