Détective Kisaragi
CHAPITRE 3
Je n’avais presque pas dormi. À peine deux heures.
Le reste de la nuit, j’étais resté allongé, incapable de fermer les yeux, à fixer le plafond de ma chambre dans l’obscurité.
Le matin s’était déjà installé sur Tokyo. Dehors, le ciel était clair, d’un bleu uniforme.
La ville avançait comme toujours.
Sur les trottoirs, les passants se croisaient sans se regarder. Certains marchaient vite, le regard fixé droit devant eux. D’autres ralentissaient devant les vitrines ou restaient absorbés par l’écran de leur téléphone. Les voitures défilaient sans interruption. Les feux rouges rythmaient les carrefours. Les passages piétons se remplissaient puis se vidaient en quelques secondes.
J’étais assis dans mon fauteuil, une tasse de café posée devant moi sur la table.
Pendant que moi, je restais là, le monde continuait sans attendre.
À l’extérieur, les rues de Tokyo étaient déjà pleines. Les employés sortaient des immeubles pour leur pause, les restaurants ouvraient leurs portes, et les premières files commençaient à se former.
La télévision tournait en fond.
Je ne l’écoutais qu’à moitié.
Jusqu’à ce qu’une phrase attire mon attention.
- Dix personnes retrouvées mortes dans différents quartiers de Tokyo cette nuit. Les autorités évoquent une série de décès inhabituels avant d’indiquer qu’il s’agirait, selon les premières conclusions, de suicides.
Mon regard se releva lentement vers l’écran.
Je ne bougeai plus.
Puis je reposai ma tasse de café.
Quand soudain, mon téléphone vibra sur la table.
Mon regard resta fixé sur l'écran.
Les images continuaient de défiler.
Je tendis finalement la main.
Numéro inconnu.
J'hésitai une seconde avant de décrocher.
- Kisaragi.
Une voix.
- C’est Matsuda.
Je me figeai une fraction de seconde.
Je ne m’attendais pas du tout à cet appel.
Je me redressai légèrement dans mon fauteuil.
- Inspecteur Matsuda ?
- Oui.
- Vous avez vu les informations ?
Je tournai légèrement la tête vers la télévision.
Tokyo était encore à l’écran. Un montage d'images s'enchaînait : une rue bloquée, une ambulance arrêtée de travers, des policiers qui entraient et sortaient d’un immeuble. Tout semblait précipité, désorganisé.
- Oui.
Un silence.
Puis :
- On a commencé à recevoir les rapports, dit-il enfin.
Je ne répondis pas.
J’attendais.
Il souffla légèrement.
- Au début… on a classé ça comme des cas isolés. Rien d’inhabituel. Sauf que ça ne tient plus.
Je fronçai légèrement les sourcils.
- Pourquoi ?
Un bruit de papier froissé.
Comme s’il avait un dossier ouvert devant lui.
- Sur les dix cas… six ont des éléments presque identiques.
Je me redressai un peu plus.
- Quels éléments ?
- La scène. Le corps. L’absence de lutte.
Il s’interrompit brièvement.
- Et la façon dont tout est parfait.
Je restai immobile.
Le café sur la table était froid.
- Parfait ? répétai-je.
- Oui.
Sa réponse fut immédiate, sèche.
- Comme si quelqu’un avait soigneusement construit une scène de suicide.
Un silence.
Plus lourd.
Puis il reprit.
- Et il y a autre chose.
Je ne dis rien.
- Trois de ces scènes… ont un point commun avec Nakamura.
Le nom tomba, simple, net.
Je me redressai complètement.
- Vous êtes en train de me dire qu’il y a un lien ?
- Je ne suis pas en train de le dire.
Sa réponse fut rapide.
Trop rapide.
Comme s’il refusait de s’engager.
Puis, plus honnêtement :
- Mais je commence à me poser la question.
Silence.
Il reprit :
- Et je préfère en parler en face.
Je restai immobile.
- Maintenant ?
- Aujourd’hui.
- Et aussi, pas au commissariat.
Je fronçai légèrement les sourcils.
- Où alors ?
- Dans un café à Shinjuku.
Il donna le nom sans détail inutile.
- Je vous y attends.
Un silence.
Puis :
- Venez seul.
- D'accord... à tout à l'heure.
L’appel se coupa.
Je restai là un moment, sans bouger.
Le regard perdu sur la tasse de café froide devant moi.
Le temps passa.
Quelques heures.
Je n’avais presque pas quitté mon fauteuil.
La télévision tournait encore en fond.
Les informations repassaient les mêmes images.
Les mêmes immeubles.
Les mêmes corps.
Puis mon téléphone vibra.
Numéro inconnu.
Je décrochai.
Après celui-là, un autre arriva.
Puis un autre.
Pas sans arrêt.
Mais assez pour que ça commence à peser.
Au début, je répondais.
Des familles.
Des proches.
Des gens que je ne connaissais pas.
Tous parlaient d’un suicide.
Tous refusaient d’y croire.
Les mêmes questions.
Les mêmes doutes.
Les mêmes voix brisées.
Au bout d’un moment, je finis par ne plus répondre.
Mais les appels continuaient.
À intervalles irréguliers.
Toujours.
Le téléphone vibrait.
Puis s’arrêtait.
Puis recommençait.
Je restai assis là, à le regarder.
Sans bouger.
Sans répondre.
Autrefois, la police prenait ce genre de choses au sérieux.
On regardait les détails.
On doutait.
On vérifiait.
Maintenant…
ce n'était plus le cas.
Un corps.
Un rapport.
Un suicide.
Dossier fermé.
Je serrai les dents.
Depuis quand c’était devenu aussi simple ?
Depuis quand on ne cherchait plus vraiment ?
Depuis quand une affaire pouvait être classée si vite, sans même être remise en question ?
Le téléphone vibra encore.
Je le regardai quelques secondes sans bouger.
Puis je détournai les yeux.
Le silence de la pièce semblait plus lourd qu'avant.
Je passai une main sur mon visage.
Je restai assis quelques secondes de plus.
Puis je regardai l'heure.
Je me levai.
Je pris ma veste.
Mes clés.
Et je sortis.
Dehors, l'air était plus froid.
La lumière avait changé.
Plus basse.
Plus orange.
Je montai dans ma voiture.
Le moteur démarra dans un bruit sec.
Les rues de Tokyo étaient chargées.
Plus que d’habitude.
Les feux s’enchaînaient.
Les voitures avançaient par à-coups.
Puis s’arrêtaient.
Encore.
Encore.
Je serrai légèrement le volant.
Sans rien dire.
Mais mon regard restait fixé sur la route.
Le café était presque vide quand j’arrivai.
Matsuda était déjà assis au fond.
Un dossier posé devant lui.
Une tasse de café à moitié vide.
Je m’assis en face de lui.
Il me regarda quelques secondes sans parler.
- Regardez.
Il poussa le dossier vers moi.
Je l’ouvris.
Photos.
Rapports.
Constats.
Six scènes.
Six morts.
Je tournai lentement les pages.
Mon regard s’arrêta sur une photo.
Puis une autre.
Puis encore une autre.
Toujours le même schéma.
Je relevai les yeux.
- C’est la même chose.
Matsuda hocha la tête.
- C’est ce que j’ai pensé.
Je feuilletai encore.
- Pas de lutte.
- Aucune.
- Toxicologie ?
Il hésita.
- On attend encore les résultats complets.
Je refermai légèrement le dossier.
Je fronçai les sourcils.
- Ça n’a aucun sens.
- Vous aviez raison pour Ryo Nakamura.
Je le regardai.
Il n'ajouta rien tout de suite.
Comme s'il regrettait déjà de l'avoir dit.
- Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis ? demandai-je.
Il passa une main sur son front.
Fatigué.
- Ce n'est pas Ryo Nakamura tout seul.
Une pause.
Il hésita.
- C'est... l'ensemble.
Je fronçai légèrement les sourcils.
- Expliquez.
- Parce que ça se répète.
Je fronçai les sourcils.
- Comment ça ?
Il ouvrit le dossier sans le retourner vers moi.
- Les scènes.
Il marqua une pause.
Comme s'il cherchait à organiser ses pensées.
- Ça revient toujours pareil.
Il tourna la page.
- La position des corps… les cordes… les chaises renversées.
Il s’interrompit.
- Même ordre. Même logique.
Il leva brièvement les yeux vers moi.
- Et surtout… tout est trop parfait.
Je fronçai légèrement les sourcils.
- Trop parfait ?
Il souffla.
- Pas de désordre. Pas de détail qui cloche. Tout est à sa place, comme si rien n’avait été laissé au hasard.
Il referma légèrement le dossier, sans le fermer complètement.
Puis :
- Officiellement, tout ça reste des suicides.
Je relevai les yeux.
- Officiellement.
Matsuda me fixa.
- Si je lance quelque chose sans preuve, on me retire l’affaire... ou pire je me fais virer.
Je compris immédiatement.
- Et vous n’avez personne de confiance.
Il ne répondit pas tout de suite.
Puis :
- Plus maintenant.
Je restai silencieux.
Il me regarda droit dans les yeux.
- Vous voyez ce que moi je ne vois pas.
Je croisai les bras.
- Et vous avez accès à ce que moi je ne peux pas toucher.
Matsuda hocha légèrement la tête.
- Alors on commence par quoi ?
Je regardai une dernière fois les photos.
Puis la liste des noms.
- On remonte au premier.
Matsuda referma le dossier complètement.
- D’accord.
Pas besoin d’en dire plus.
À partir de là…
il n’y avait plus de retour en arrière.