VIRELLIA - livre 2

Chapitre 2 : Le Retour

1758 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 24/06/2026 19:08

Le matin n’adoucit rien. La lumière de Kael’Mar est une lame blanche, froide, qui glisse sur les arêtes tranchantes du temple sans parvenir à en chasser la tension électrique. C’est pourtant ici, au cœur des sanctuaires, que le palais a été déménagé depuis les événements d’Elarion pour assurer la sécurité du Roi Silas IV. 


Dans les hautes galeries, les glyphes gravés dans la pierre pulsent d'un éclat anémique, une respiration de mourant, beaucoup trop lente pour offrir le moindre réconfort.


Le Conseil s’est dispersé quelques heures plus tôt, laissant derrière lui une odeur d’encens rance, de cire fondue et de parchemins froissés dans l'urgence. L’air vibre encore des rapports de dommages et des prières désespérées pour les disparus d’Elarion.


Dans la grande salle des mentors, Lynara Velsen est une statue de tension. Elle n’a pas dormi depuis que les premières secousses ont dévasté la capitale. Bras croisés, regard fixé sur l’entrée monumentale, elle semble porter tout le poids des voûtes sur ses épaules.


— Toujours rien, lâche-t-elle, et sa voix claque comme un fouet contre le marbre.


Kaelis, en retrait dans l’ombre portée d’un pilier, observe les vitraux où la poussière danse dans les rayons blafards.


— Il reviendra.


— Évidemment qu’il va revenir. C’est justement ça le problème. Sa présence est souvent plus dévastatrice que son absence. Surtout aujourd'hui.


Lynara se tourne vers Kaelis, l'éclat moribond des glyphes soulignant les cernes violacés sous ses yeux.


— Tu as vu l'état des colonnes ? L'effondrement d'Elarion n'était pas qu'une secousse de la terre. C'était un avertissement. Si les sceaux de la Prison Inférieure lâchent, si Tatsuma s'éveille à cause de cette instabilité... ce ne sera plus une question de reconstruction. Ce sera une oraison funèbre.


— Il cherchait sans doute Nilwen, murmure doucement Kaelis.


— On la cherche tous ! Elle fait partie de mon groupe ! Elle a disparu sous mes yeux pendant l'attaque de la cité ! Mais on ne sacrifie pas la sécurité du monde pour un seul disciple, même si c'est elle. Pas quand on est un des Hauts mentors de la Triade !


Un souffle traverse soudain la salle. Ce n'est pas du vent, mais une chute brutale de température. Les glyphes sur les murs frémissent, virant au violet sombre, presque noir. Les grandes portes de bronze s’ouvrent dans un gémissement de métal supplicié.


Quatre silhouettes se découpent. Seyla avance la première, ou du moins, elle essaie. Ses doigts sont si étroitement crispés sur sa tunique noire que le tissu menace de se déchirer. Elle ne voit pas la majesté du temple ; elle ne voit que les lignes de force qui s'agitent sous les dalles. Pour elle, le sol n'est plus une certitude, c'est une membrane prête à craquer. Elle sent le regard de Lynara peser sur elle comme un jugement, mais c'est le silence de Vaelran, juste derrière, qui l'étouffe.


Talyor tente de garder une contenance de soldat malgré ses bottes boueuses. Ilharan, lui, entre d'un pas feutré, mains dans les manches, un sourire serein aux lèvres comme s’il revenait d’une promenade dominicale. Et enfin… Vaelran.


Le silence qui tombe n'est pas celui de la paix. C'est le silence de la lame avant qu'elle ne tranche. Lynara s'avance, son armure cliquetant lourdement dans le vide sonore.


— Tu reviens, dit-elle.


C’est plat. Sans éclat. Une sentence de mort aurait eu plus de chaleur. Vaelran incline légèrement la tête, son visage est un masque de fatigue et de secrets.


— Bonjour, Lynara.


— Ton siège était vide, Vaelran. Le Conseil s’est réuni d’urgence juste après l'effondrement d'Elarion. Les sceaux de Tatsuma ont vibré si fort que les novices en ont perdu la vue, et toi, Haut mentor, tu étais introuvable. Tu as laissé la sécurité du temple pour... quoi, exactement ?


Vaelran ne cille pas. Son regard est une forteresse. Personne ne sait pour Aziris. Personne ne sait pour le sang qui lie désormais son destin à celui de Seyla. La jeune femme sent ce secret brûler dans ses veines, une pulsation étrangère qui répond aux glyphes du temple. Elle a l'impression d'être une intruse, une bombe à retardement au milieu de ces mentors sacrés.


— Pour Nilwen, répond-il simplement. J'ai suivi sa trace.


Lynara se fige, un éclair de douleur pure traversant son visage avant d'être étouffé par une rage froide.


— Elle a disparu pendant l'assaut, Vaelran ! On l'a cherchée dans les décombres de la cité, pierre par pierre ! Toi, tu as déserté ton rôle pour une intuition ? Pour une traque solitaire alors que le Fléau menace de briser ses chaînes ?


— Le verrou ne servira à rien si la porte elle-même se dissout, Lynara. L'Envers a respiré. C'est là qu'elle est. Elarion n'est que le début.


Seyla baisse les yeux. Elle a vu cette porte. Elle a entendu la voix. Elle sent que Lynara la regarde maintenant, cherchant sur son visage les traces de cette "respiration".


Pendant que la tension monte, Ilharan s'est approché d'un guéridon où traînent quelques coupes de vin oubliées par les mentors. Il en soulève une, examine la robe du liquide avec une satisfaction évidente avant de s'adresser à une statue de marbre sans tête :


— C'est fascinant, cette propension humaine à s'inquiéter pour des démons en cage alors que la cage elle-même est en train de devenir une idée abstraite. Tatsuma est une vieille histoire, un mythe que l'on raconte pour s'effrayer le soir... L'Envers, lui, est une conversation en cours. Très bruyante, d'ailleurs. Talyor, ce vin a un bouquet de fin du monde, c'est exquis. Un peu terreux, comme une tombe fraîche.


Talyor lui donne un coup de coude discret, le visage écarlate de honte et d'agacement.


— Ilharan, par pitié, bois et tais-toi. On est à deux doigts de l'exécution.


— Mais le vin est la seule chose qui rend l'exécution supportable, Talyor. D'ailleurs, Lynara, vous devriez essayer... Votre aura est d'un gris très... poussiéreux. C'est mauvais pour le teint et pour la clarté de l'âme.


Il lui adresse un sourire d'une paix absolue, presque insultante. Lynara revient à Vaelran, ignorant superbement le disciple, franchissant la dernière limite de son espace personnel jusqu'à ce que leurs plastrons se frôlent.


— Tu vas venir avec moi au Conseil. Immédiatement. Tu vas expliquer au Roi pourquoi tu as risqué la fracture des sceaux pour une quête personnelle.


— Je comptais rester, de toute façon. L'hospitalité ici est tellement... légendaire.


— Ce n’était pas une proposition, Vaelran. Ton siège t'attend. Et si les sceaux cèdent parce que tu n'étais pas présent, je m'assurerai que tu sois le premier que le démon déchire.


Elle se détourne déjà, sa cape claquant sur les dalles comme un dernier avertissement.


Kaelis, qui est restée silencieuse, s'approche alors de Seyla. Son regard de mentor est différent : il ne cherche pas la faute, il cherche la blessure. Elle pose une main légère sur l'épaule de la jeune femme.


— Il voit le vent, murmure Kaelis pour Seyla seule. Et les autres ne voient que les feuilles qui tombent. Ne crains pas tes secrets, petite. C'est dans l'ombre que l'on apprend à mieux voir la lumière.


Seyla frissonne. Kaelis emboîte le pas à Lynara, sa démarche de pilier de la Triade contrastant avec la hâte guerrière de sa collègue.


Alors qu'ils s'éloignent vers la salle du Trône, la voix d'Ilharan s'élève encore, feutrée :


— Les chaises ont une mémoire étonnante, vous ne trouvez pas ? Celle de Vaelran doit être particulièrement hantée par la forme de son absence. Dommage qu'on y soit si mal assis pour mourir.


Talyor pousse le disciple vers l'escalier.


— Je vais te jeter dans l’Envers moi-même si tu ne te tais pas.


Vaelran ne répond pas. Ses yeux glissent vers Seyla, une fraction de seconde, un rappel muet de leur lien interdit. Le grattage continue, profond, sous leurs pas.


Seyla inspire lentement. Elle sait que l'audience qui l'attend n'est que le début d'une guerre où elle ne sera plus seulement une spectatrice, mais la cible.


Le claquement des bottes de Lynara s’estompe déjà dans le couloir, entraînant Vaelran et ses disciples vers un jugement qui n’a de sacré que le nom.


Kaelis marche légèrement en arrière. Vaelran ment, elle le sent à la raideur de ses épaules. Ses silences sont trop architecturés pour être honnêtes. Mais dans sa sagesse, Kaelis comprend que certains mensonges sont des remparts nécessaires avant que l'esprit ne soit prêt à affronter la vérité.


— L'Envers...


Elle prononce le mot à voix basse, comme on teste la solidité d'une glace fine sous ses pas. Devant elle, Ilharan se retourne un instant, son sourire paisible s'élargissant en voyant Kaelis les rejoindre. Il lui adresse un signe de tête complice, comme si tous deux partageaient une plaisanterie privée dont le reste du monde est la chute.


— On ne répare pas un miroir qui a décidé de ne plus réfléchir, Vaelran, continue Kaelis d'une voix qui porte juste assez pour atteindre le Haut mentor. On apprend à vivre dans les éclats.


Vaelran ne se retourne pas, mais ses muscles se tendent davantage. Les glyphes sur les murs s'éteignent à leur passage, comme s'ils retenaient leur souffle devant cette procession de secrets. Kaelis perçoit le grattage lointain, celui qui vient des profondeurs. Elle ne craint pas le bruit ; elle craint le moment où il s'arrêtera. Car le silence, dans le monde qui vient, sera le signe que tout a déjà été consommé.


D'un pas calme, elle s'insère complètement dans le cortège. Elle n'est pas là pour juger, mais pour être la seule lumière capable de supporter l'ombre que Vaelran ramène dans ses bagages.


Les portes de la salle du Conseil se profilent, massives. Le Roi attend. Et derrière lui, l'ombre d'une couronne qui pèse soudain bien trop lourd.




La suite vendredi entre 18h30 et 21h30...


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