VIRELLIA - livre 2

Chapitre 3 : L’Audience des Échos

2190 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 26/06/2026 18:31

Les grandes portes de bronze de la Salle des Confluences maintenant déménagée au Temple, pivotent dans un gémissement de métal supplicié. Le silence qui régnait à l'intérieur, un silence de complot et d'attente, se déchire sous les pas du groupe.


Vaelran entre le premier. Son pas est lourd, délibéré, mais Seyla perçoit la raideur anormale de ses épaules. Derrière lui, elle avance avec la sensation d'être une intruse. Elle sent beaucoup de regards peser sur elle, mais c'est celui du Roi Silas IV qui l'immobilise presque.


Silas est désormais assis. Il a quitté sa tenue de combat pour une tunique de cérémonie sombre, brodée de fils d'argent. Il est propre, impeccable, mais l'écharpe de soie blanche qui soutient son bras blessé rappelle la violence de la veille. Son visage, bien que rasé, reste marqué par une fatigue que le prestige du trône ne parvient pas à masquer.


— Vous êtes revenu, dit Silas. Sa voix est un grondement sourd. Votre siège est resté vide pendant que les Fléaux déchiraient ma ville, Vaelran. Les sceaux de Tatsuma ont failli tous rompre. Où étiez-vous ?


Vaelran s'arrête devant la table à douze pans. Il ne cille pas devant la stature retrouvée du Roi. Personne ici ne sait pour Aziris. Personne ne sait que l'ancien mentor de Vaelran est celui qui a guidé les Fléaux à travers les brèches, tout cela pour forcer son ancien élève à libérer ce pouvoir dévastateur qu'il s'est juré d'étouffer.


— J’étais là où le danger prenait racine, répond Vaelran. J’ai suivi Nilwen. Elle a été enlevée, Silas. Pas par un accident de la faille, mais par une... volonté.


— Une volonté ? siffle Lynara en se levant. Tu abandonnes la sécurité du Temple et de la cité pour un seul soldat alors que la capitale s'effondre ? Les rapports disent que d’autres sceaux mineurs ont lâché sous la pression des failles !


— Les sceaux n'ont pas lâché, Lynara. On les a forcés.


Vaelran ne prononce pas le nom d'Aziris. Il ne peut pas. Admettre l'existence de son ancien maître, c'est admettre que le mal vient de l'intérieur, de leur propre histoire commune.


En retrait, Ilharan reste immobile, les mains enfoncées dans ses manches. Il ne dit pas un mot, son regard perdu vers les fresques du plafond comme s'il lisait un futur que personne d'autre ne perçoit. Sa présence est une absence ; il semble flotter au-dessus de la fureur du Roi, déconnecté de l'urgence humaine.


Silas se détourne de Vaelran pour fixer Seyla. Elle, en revanche, porte encore la poussière de la montagne et l'odeur de la cendre. Elle se sent pour la première fois depuis longtemps, petite, vulnérable, mais le lien de sang avec son mentor pulse dans ses veines comme une alerte. Elle n'a pas vu Aziris, mais elle connaît ce nom. Elle sait qu'il est l'ombre qui hante Vaelran. Elle sent que son aura répond à la noirceur qui rampe sous le temple.


— Et elle ? Pourquoi cette gamine porte-t-elle le poids de la faille sur son visage ? demande le Roi.


Kaelis, assise en retrait, pose son regard de mentore sur Seyla.


— Elle ne porte pas le poids, Sire. Elle porte le témoignage.


— Un témoignage de quoi ? grogne Silas.


Seyla redresse la tête. Elle sent le regard de Vaelran dans son dos, une injonction muette au silence. Elle sait qu'Aziris est derrière tout cela, mais elle doit taire ce nom de déicide sous peine de tout briser.


— Elarion n'était qu'un appât, Sire, dit-elle, sa voix plus assurée qu'elle ne l'aurait cru. Les Fléaux n'étaient pas là pour la ville. Ils étaient là pour nous forcer à ouvrir une porte que nous ne pourrons jamais refermer.


Soudain, une vibration sourde remonte du sol. Ce n'est pas un choc brutal, mais un frisson profond qui fait tinter les coupes sur le guéridon et osciller les flammes des torches. Les dalles de pierre semblent gémir sous une pression invisible. Ce tremblement ne vient pas du ciel, ni d'un séisme naturel ; il naît des fondations mêmes du temple. C’est une signature. Une réponse à l'évocation de cette porte.


— Ce n'est pas Tatsuma qui s'éveille, Silas, complète Vaelran alors que la vibration s'apaise en un écho menaçant. C'est l'invitation qu'on nous a lancée. Et elle est écrite avec le sang de Nilwen.


Talyor se tient en retrait, juste derrière Seyla. Il est l'ombre de sa propre peur. Contrairement à Ilharan qui semble flotter au-dessus de la scène, Talyor est cloué au sol par la réalité brutale des faits. Ses mains tremblent légèrement, dissimulées derrière son dos. Ses bottes boueuses jurent avec la blancheur du marbre, et chaque mot de Vaelran sur "l'invitation au sang de Nilwen" semble lui couper un peu plus le souffle.


Seraphis, l'Oracle, est installée dans son renfoncement habituel, là où la lumière des verrières ne l'atteint pas tout à fait. Ses yeux troubles sont fixés sur Seyla depuis son entrée. Elle seule perçoit que cette secousse n'est pas seulement dans la pierre, mais dans la trame même de ce qu'elle appelle "le fil du temps". Elle sent l'empreinte d'Aziris se resserrer autour de la gorge de la Triade.


Silas qui jusque-là tentait de rester calme, se lève brusquement, le mouvement faisant tinter les boucles d'argent de sa tunique de cérémonie. Le tremblement du sol n'a pas entamé sa détermination ; il l'a simplement canalisée vers la seule menace qu'il juge digne de son rang.


— L'invitation est reçue, Vaelran, tranche le Roi d'une voix qui ne souffre aucune réplique. Mais je ne laisserai pas mon royaume se vider de son sang pendant que vous jouez aux devinettes avec des fantômes.


Il balaie la salle du regard, la main crispée sur le pommeau de son épée, ignorant la vibration qui meurt encore sous ses bottes de cuir souple. Pour lui, ce n'est que le grondement d'un fauve en cage.


— Plusieurs sceaux ont cédé à travers le pays. Si la Prison Inférieure vacille ici, elle vacille partout. Je veux que chaque unité disponible, chaque garde, chaque disciple valide soit dépêché sur les sites des sceaux majeurs. On va fortifier les verrous de Tatsuma jusqu'à ce que la terre elle-même sature de notre protection.


— Sire, c'est une erreur de débutant, intervient Vaelran.


Il ne crie pas. Il reste immobile, les mains lâchement jointes derrière le dos, une jambe légèrement fléchie dans une posture d'une décontraction totale. Son regard passe de Silas aux verrières avec une lassitude presque polie.


— Vous envoyez des hommes surveiller des portes dont les murs n'existent déjà plus. Tatsuma est une relique, un épouvantail. Le vrai prédateur est déjà dans la pièce, et il se moque bien de vos verrous de fer.


— Assez ! rugit Silas, dont la patience s'évapore. Vous avez déserté une fois pour Nilwen. Je ne vous laisserai pas disperser nos forces pour vos théories sur "l'Envers". Le danger, c'est le Démon. C'est lui qui a ébranlé Elarion, et c'est lui qu'on enfermera à nouveau.


Vaelran laisse échapper un petit rire, un son bref et cristallin qui fige l'assemblée. Il incline la tête, un sourire énigmatique aux lèvres, ses yeux émeraude semblant comme voir à travers les murs du Temple.


— Vous êtes tellement attaché à votre couronne, Silas, que vous n'avez pas remarqué qu'elle commence à peser plus lourd que votre tête. Vous déplacez des pions sur un échiquier qui a déjà brûlé.


Talyor manque de s'étouffer en entendant un tel mépris du protocole, même enrobé de vouvoiement. Lynara, livide, fait un pas en avant, mais Vaelran ne bouge pas, enveloppé dans une assurance si absolue qu'elle en devient effrayante.


Seyla, entre les deux hommes, sent la terre gratter à nouveau. Elle regarde Kaelis. La mentore observe le Roi avec une tristesse profonde, puis son regard glisse vers Vaelran. Elle ne sait rien du retour d'Aziris, ni de l'ombre qui tire les fils, mais elle voit la cicatrice invisible que son collègue porte sur l'âme. Elle comprend que Silas, dans son déni militaire, vient de donner à l'ennemi exactement ce qu'il voulait : un Temple vidé de ses meilleurs éléments.


— Mentore Velsen, ordonne le Roi sans plus accorder un regard à Vaelran. Préparez les troupes. On part pour les Sceaux de l'Ouest à l'aube. Solhen... puisque vous aimez tant l'absence, vous resterez ici avec votre groupe. Sous surveillance stricte.


Vaelran incline la tête avec une désinvolture totale, presque joyeuse.


— Comme vous voudrez, Majesté. Le vide est un endroit très confortable pour réfléchir, après tout.


Alors que le Conseil s'agite dans un brouhaha de préparatifs, Silas quitte la salle, la main verrouillée sur le pommeau de son épée, sa cape de cérémonie claquant contre ses talons. Seraphis, l'Oracle, murmure dans son ombre :


— On ne gagne pas une guerre contre le brouillard en y jetant des soldats...


Vaelran ne bouge pas. Il attend que la salle se vide, son visage redevenant un masque d'indifférence absolue. Mais Seyla, à ses côtés, sent le lien de sang pulser. Elle comprend que ce n'est pas de la désinvolture. C'est de la rage contenue.


Le tumulte des officiers et des conseillers qui quittent la salle s'étouffe rapidement dans les couloirs, laissant place à une atmosphère lourde, saturée par l'odeur de l'encens froid. Ils ne sont plus que quatre. La lumière de l'après-midi tombe en colonnes rigides depuis les hautes verrières, découpant la silhouette de Vaelran au milieu des poussières qui dansent.


Il ne bouge pas. Il reste fixé sur le siège vide du Roi, les mains toujours croisées derrière le dos. À ses côtés, Seyla sent le tumulte intérieur de son mentor, caché sous une surface de marbre.


— Il ne comprend pas, murmure-t-elle. Sa voix semble minuscule sous les voûtes immenses. Il envoie Lynara et les autres fortifier des mirages.


Vaelran tourne lentement la tête vers elle. Dans cette clarté aveuglante, ses yeux semblent dépourvus de toute émotion humaine.


— Silas fait ce qu'un Roi sait faire, Seyla. Il compte ses épées parce qu'il a peur de voir que le fourreau est vide. Aziris le sait. Il a toujours su que l'orgueil des hommes est la meilleure des serrures pour les portes qu'il veut ouvrir.


Il s'approche d'elle. Le mouvement est fluide, sans effort apparent, comme s'il glissait sur l'air.


— Pourquoi ne pas lui avoir dit son nom ? insiste-t-elle à voix basse. Si le Conseil savait que c'est lui, que ton ancien maître est derrière tout ça...


— Pour quoi faire ? Le condamner à mort une seconde fois ? Vaelran laisse échapper un rire sans joie, un son sec qui claque contre les murs. On ne tue pas ce qui n'appartient plus à ce monde, Seyla. Donner son nom à Silas, c'est donner une cible mouvante à un aveugle. Il ne ferait que précipiter la chute du Temple en cherchant un fantôme avec du fer.


En retrait, près d'un pilier, Ilharan est resté là. Il n'a pas bougé depuis la fin de l'audience. Il observe une traînée de lumière sur le sol comme s'il y lisait une prophétie. Ses mains sont toujours dans ses manches, sa posture est celle d'un touriste en vacances dans un pays en guerre.


— La cage est ouverte, mais les oiseaux croient encore aux barreaux, dit-il d'une voix absente. C'est fascinant. Tu parles de fantômes, mais ce sont les vivants qui font le plus de bruit en tombant.


Vaelran décoche un regard acéré au disciple, mais Ilharan ne semble même pas s'en apercevoir, perdu dans sa contemplation.


Talyor, lui, s'approche, le visage marqué par l'épuisement. Il jette un œil vers les grandes portes où les gardes royaux viennent de prendre position.


— On est consignés, lâche-t-il d'une voix rauque. On ne peut même plus quitter l'aile des disciples. Les troupes de Lynara partent à l'aube, et nous... on attend quoi ? Que les derniers sceaux lâchent les uns après les autres ?


Vaelran se tourne vers la ville d'Elarion, visible au loin à travers les vitraux. Sous le soleil de plomb, les ruines de la cité fument encore.


— Non, Talyor. On attend que l'ombre finisse de nous encercler. Silas veut des gardes devant les sceaux ? Qu'il les envoie. C'est seulement quand le Temple sera vide que nous pourrons enfin voir ce qu'Aziris a réelleme

nt laissé derrière lui.


Seyla frissonne. Elle sent que le grattage, sous ses pieds, s'est intensifié. Ce n'est plus une vibration, c'est un appel.




La suite dimanche entre 19h30 et 22h...

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