VIRELLIA - livre 2

Chapitre 32 : Les Murmures du Temple

2762 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 23/08/2026 18:18

Le silence des Souterrains est bien plus terrifiant que le rugissement chaotique des Veines de Résonance. Ici, sous la maçonnerie millénaire de Kael’Mar, l'air ne circule pas. Il pèse sur les poitrines comme un linceul de plomb, saturé par la poussière séculaire, l'encens rance et le froid minéral de la Nécropole.


Seyla se redresse avec une lenteur maîtrisée, la paume à plat contre une muraille de granit à peine équarrie. Ses vêtements sont encore alourdis par le mercure d'ébène de la Cuve, mais la pellicule magique s'évapore à vue d'œil sous l'effet de l'atmosphère sèche, abandonnant sur sa peau une sensation de brûlure glacée. Autour d'elle, le paysage du Sous-Sol Sacré s'étire à perte de vue, forêt de piliers cyclopéens éclairée par la lueur agonisante de quelques cristaux de garde à moitié éteints.


— Tout le monde est entier ? chuchote Vaelran.


Sa voix, bien que retenue au niveau d'un souffle, ricoche d'une niche à l'autre contre les urnes funéraires qui tapissent les parois. Kelvar lâche un grognement d'assentiment en agrippant le bras de Talyor pour l'aider à se redresser. Le disciple d'Ethea est d'une pâleur cadavérique, ses doigts tremblant frénétiquement contre ses brassards gravitationnels qui grésillement.


— "Entier" est un mot bien généreux, siffle Talyor en portant une mains à sa cage thoracique, l'air au bord de la nausée. J'ai la sensation très nette que mes organes ont été mélangés durant la traversée. On est réellement... sous le Temple de Kael'Mar ?


— Nous sommes dans ses cryptes oubliées, répond Ilharan d'un ton monocorde, effleurant du bout des doigts la poussière d'une urne de cristal. Là où les Hauts Mentors enfouissent leurs échecs depuis des siècles. Vous ne le sentez pas ? La pierre ne vibre plus. Elle retient son souffle. Elle a peur.


Vaelran ne prend pas la peine de relever. Il s'avance vers une grille monumentale en bronze oxydé, chaque mouvement ajusté avec une précision chirurgicale. Il pose sa main nue sur le verrou magique. En temps normal, un tel sceau de protection calcinerait les chairs de n'importe quel intrus en une fraction de seconde, mais le Mentor de la Forge murmure une séquence de fréquences qu'il a gardée en mémoire de par sa place dans la Triade. Le mécanisme gémit sous la contrainte, puis cède dans un déclic lourd et métallique.


Il marque un temps d'arrêt, prêt à s'engager dans la galerie suivante. Mais avant qu'il ne franchisse le seuil, une main hâlée et dénouée de toute tension se pose fermement sur sa cape. C'est Ilharan. Le jeune homme de l'Académie d'Aegis garde les yeux dorés fixés sur le vide, sa voix n'étant plus qu'un fil de soie ténu :


— Mentor... Je sens la présence du Bréviaire de Lumière... Celui que tu as dérobé dans les Archives Interdites.


La déclaration s'abat sur le groupe avec le poids d'un couperet. Seyla sursaute, son regard filant instinctivement vers la sacoche de cuir brun coincée au flanc de Vaelran. Le grimoire, celui-là même qui renfermait la mèche de Nilwen. Dans la frénésie de l'exil de son mentor, de leur fuite et de la traversée, elle l'avait presque occulté, mais le souvenir du "douzième battement" et de la lueur violette qui traversait le cuir lui revient avec une clarté brutale.


Kelvar fronce les sourcils, se redressant de toute sa haute stature. Il n'était pas avec eux lors de la première infiltration.


— De quoi il parle ? interroge le forgeur d'une voix brusque, son regard allant de l'un à l'autre. C'est quoi cette histoire de Bréviaire ? Vaelran, tu as embarqué un artefact du Temple sans nous le dire ?


Vaelran pivote d'un bloc, saisissant l'avant-bras d'Ilharan d'une prise à broyer les os. Ses yeux verts se réduisent à deux fentes de verre sombre où brûle une menace sans équivoque.


— Tais-toi. Immédiatement. Silas a bâti sa légitimité et la paix de ce royaume sur le massacre de ma lignée. Je ne suis pas descendu dans ce trou pour faire de la poésie, mais pour lui arracher la vérité du gosier.


— Oh, mais Kelvar, reprend Ilharan sans la moindre once de crainte, tournant son visage vers le disciple de la Forge avec un sourire lunaire et serein, vous devriez pourtant le savoir depuis le temps... On ne voyage pas à travers les ténèbres sans emporter la lampe qui vous brûle les paumes.


Kelvar darde un regard assassin sur le Mentor, puis fixe la sacoche qui pulse d'une vibration imperceptible, à peine plus forte qu'un battement de cœur au repos.


— Ilharan, pour la centième fois, arrête avec tes énigmes et explique-toi clairement ! grogne Kelvar, les poings fermés sur sa tunique. C'est quoi cette "lampe" ? Vaelran, on est déjà recherchés par toute la garde du royaume, si tu te promènes avec une bombe magique sous le bras, j'aimerais autant être mis au courant avant qu'elle ne nous explose au visage !


— Ce grimoire fait un bruit assourdissant, vous ne trouvez pas ? poursuit Ilharan, imperturbable, la tête légèrement inclinée comme s'il écoutait un opéra invisible. Il ne supporte pas la masse des dalles au-dessus de lui. Les filaments de lumière noire scellés à l'intérieur... ils grattent le cuir. Ils cherchent à rejoindre le vide d'Aziris.


Talyor laisse échapper un sifflement hystérique en se prenant la tête à deux mains.


— Oh non, pitié... Il nous refait une crise mystique. Vaelran, fais-le taire ou trouve un moyen de couper le son, on va se faire cueillir comme des débutants !


Mais Vaelran reste muet, son regard ancré dans celui du disciple d'Aegis avec une intensité terrifiante. Il sait pertinemment que le gamin dit vrai : contre sa hanche, le grimoire vibre avec une régularité fiévreuse, une pulsation qui répond en écho à une force tapie dans les fondations.


Seyla fait alors un pas de côté pour se placer dans le champ de vision de Kelvar. Son ton est neutre, coupant net les métaphores d'Ilharan :


— C'est un livre qu'on a trouvé lors de notre première descente vers les Paliers, Kelvar. Rien de plus.


Kelvar reporte aussitôt son attention sur elle, les yeux légèrement écarquillés par la surprise et une pointe d'agacement restraint.


— Un livre des Paliers ? lâche-t-il entre ses dents. Et vous avez jugé bon de vous promener avec un truc pareil scellé sur vous sans penser à m'en toucher deux mots ?


— On n'avait pas vraiment le temps de faire un inventaire, réplique Seyla sèchement, le regard rivé sur la sacoche de Vaelran. Et ce n'est pas le moment d'en débattre. J'en avais même oublié son existence.


— Le Bréviaire reste à sa place, finit par trancher le Mentor d'une voix glacée à l'adresse de Kelvar. C'est notre unique boussole pour localiser la signature de Nilwen. Nous avançons, mais nous maintenons le cap sur le bas de la structure. Pas d'approche directe du chœur du Temple pour l'instant.


Ils s'engagent en file indienne dans un couloir voûté dont les parois de pierre sont recouvertes de bas-reliefs célébrant la gloire de la Triade originelle. Mais à mesure qu'ils s'enfoncent dans le réseau, Seyla remarque les stigmates de la dégradation. Des fissures profondes zèbrent les visages sculptés des anciens Hauts Mentors, et une mince vapeur aux reflets violets rampe au ras des dalles, s'infiltrant par les joints de la maçonnerie.


Vaelran s'arrête devant l'effigie brisée d'un gardien de cristal. Sa mâchoire se contracte sous la tension. On devine sans peine l'épreuve que représente pour lui le retour dans ce lieu qu'il a arpenté pendant cinq ans en tant que pilier de l'ordre.


— La Garde Royale effectue ses rondes juste au-dessus de nos têtes, murmure-t-il. Je dois atteindre les appartements de Silas... comprendre jusqu'où va sa complicité avec Aziris. S'il a sciemment bradé le sang des miens, je réduirai ce sanctuaire en cendres avec lui à l'intérieur.


Un choc métallique, net et régulier, résonne soudain au bout de la galerie. Deux Gardes Royaux en armure d'apparat descendent l'escalier de pierre, leurs lanternes balayant la pénombre de faisceaux d'un blanc cru.


— À couvert, ordonne Vaelran en poussant brusquement ses disciples derrière les socles massifs des urnes funéraires.


La patrouille approche à pas lourds. L'un des soldats s'immobilise soudain, la main posée sur le garde-corps, intrigué par un bourdonnement à haute fréquence émanant de la sacoche du Mentor.


Kelvar retient son souffle, les muscles bandés, prêt à utiliser sa maîtrise pour densifier la roche et étouffer leur présence aux yeux des gardiens. Il jette un coup d'œil en biais vers Ilharan, dont le sourire calme n'a pas varié d'un millimètre.


— Kelvar, chuchote Ilharan d'un ton de confidence alors que le soldat n'est plus qu'à trois pas de leur cachette, l'écorce ne devrait jamais chercher à mesurer la profondeur du gouffre. C’est une erreur de perspective.


— Ferme-la... siffle Kelvar entre ses dents.


Le garde lève sa main gantée de métal pour écarter l'urne qui lui obstrue la vue.


— Intrus ! hurle-t-il en dégainant sa lame de cérémonie.


Kelvar jaillit du renfoncement. Il ne frappe pas : il déploie son Voile Miroir pour déformer la lumière et dissimuler la position exacte du groupe sous une distorsion optique. Mais Vaelran est déjà sorti de l'ombre opposée. Il ne se déplace plus comme un homme, mais comme une déchirure vivante dans la réalité. D'un revers de poignet, il projette une Spire d'Ombre qui s'enroule autour du col du premier soldat, étouffant sa sommation dans son gosier. Le second garde tente frénétiquement de porter son sifflet d'alerte à ses lèvres, mais le Mentor lève son autre main, scellant l'air autour de sa tête dans une bulle de vide absolu.


En l'espace de deux secondes, les deux patrouilleurs sont neutralisés, suspendus à quelques centimètres du sol par des chaînes de ténèbres sous pression. Kelvar dissipe son voile et contemple la scène, le visage fermé, déstabilisé par la froideur expéditive de son maître. Il échange un regard lourd avec Seyla : le Vaelran qui se tient devant eux n'a plus rien du Mentor sarcastique de la Forge.


— Où se trouve Silas ? exige Vaelran, sa voix résonnant directement dans le crâne du premier garde sous forme d'une onde mentale.


— Le... le Roi ne quitte plus ses appartements privés, balbutie le soldat, les yeux révulsés par la terreur. Il ne reçoit plus aucun conseiller... Il reste prostré sur son trône avec l'épée de cérémonie sur les genoux. Il ne dort plus. Il émet des décrets incohérents... la cité est verrouillée, mais il refuse de prêter oreille aux rapports de la Garde. Les autres Mentores ont fui avec les derniers disciples... Il n'y a plus de commandement ! Même nous... nous redoutons de franchir le seuil de ses appartements. Il est... Comme possédé.


Vaelran échange un regard sombre avec Seyla. Le Roi n'est plus en train de gouverner : il se consume. Et la fuite de Lynara et Kaelis confirme l'effondrement définitif de la Triade.


— Et Aziris ?


— ... Lui... Personne ne l'a aperçu dans les couloirs, râle le second gardien, étouffé par l'ombre. Mais l'Oracle... Seraphis est plongée dans une transe ininterrompue. Elle est enfermée... Elle hurle que Silas n'est plus le seul maître de sa volonté.


Vaelran accentue la pression de son emprise, plongeant simultanément les deux hommes dans un coma artificiel. Les deux corps s'effondrent sur les dalles sans un bruit.


— Nous avons ce que nous venions chercher, déclare le Mentor en se tournant vers le groupe. Silas a perdu le contrôle. Il est vulnérable, ou pire, il s'est transformé en je ne sais quoi. Nous gagnons les étages supérieurs par les tunnels de service.


Il rajuste la sangle de sa sacoche, feignant d'ignorer le Bréviaire qui s'agite avec une vigueur accrue contre son flanc.


— Nous allons vérifier si son acier maudit est toujours capable de couper l'ombre.


Vaelran pivote et s'élance vers l'escalier dérobé des serviteurs, sa silhouette se fondant sans effort dans les recoins sombres de la maçonnerie. Mais derrière lui, le pas lourd de Kelvar et l'immobilité du reste du groupe le contraignent à s'arrêter au pied des marches.


— J'ai dit que nous avons nos réponses, répète Vaelran sans prendre la peine de se retourner, sa voix n'étant plus qu'un souffle distant. Silas est aux abois. C'est le moment de frapper. Bougez !


— C’est tout ce que ça te fait ? lâche brusquement Kelvar.


Le Mentor se fige sur la première marche, sa paume se crispant sur la main courante en fer forgé. Il se tourne lentement. Le disciple de la Forge se tient au centre du couloir, les poings serrés contre ses cuisses, les traits barrés par une incompréhension teintée de mépris.


— Ces hommes... reprend Kelvar en désignant d'un geste sec les deux corps évanouis sur les dalles. Ce ne sont pas des Fléaux. Ce ne sont pas des émissaires d'Aziris. Ce sont des soldats de garde qui effectuaient leur ronde. Tu les as presque balayés comme si leur vie ne pesait rien.


— Ils portent la livrée du boucher qui a exécuté mon clan, Kelvar, réplique Vaelran, ses yeux verts étincelant d'une lueur assassine. Ne te fais pas l'illusion que je vais m'apitoyer sur leur sort.


— Nous sommes venus chercher des réponses, pas reproduire ce que nous combattons, intervient Seyla, sa voix tremblante d'émotion mais soutenue par un sang-froid remarquable. Tu nous as répété pendant des années que la maîtrise de l'ombre exigeait le contrôle, pas la brutalité aveugle. Si tu te mets à étouffer le premier garde venu parce qu'il porte des couleurs royales, quelle est la différence fondamentale entre toi et Aziris ?


Vaelran esquisse un sourire amer qui ressemble à une balafre.


— La différence, Seyla, c’est que je suis encore debout pour écouter vos leçons de morale !


— Kelvar a vu juste, murmure Ilharan, immobile devant une statue décapitée dont il effleure le marbre froid. Tu ne cherches pas à comprendre, Mentor. Tu cherches une cible pour ta fureur. Tu sens le Bréviaire brûler contre ta hanche, et tu confonds sa faim avec ta propre justice. Le vide ne réclame pas qu'on répare une faute... il exige simplement de la matière pour se remplir.


— Vos considérations philosophiques vont nous faire repérer avant même d'avoir franchi le Premier étage, tranche Vaelran d'un ton sec, ignorant délibérément les remarques du disciple d'Aegis. Si votre conscience vous dicte de retourner vous terrer dans la Cuve en attendant que la Suture vous engloutisse, vous êtes libres de partir. Mais si vous entendez sauver ce qu'il reste de ce royaume... ou au moins régler nos comptes... taisez-vous et emboîtez-moi le pas.


Talyor ajuste nerveusement ses brassards, jetant des coups d'œil inquiets vers le haut de la cage d'escalier où les vibrations de la garnison se font de plus en plus perceptibles.


— Il devient terrifiant... chuchote-t-il à l'adresse de Kelvar. J'ai l'impression qu'il n'est plus vraiment avec nous. Dans sa tête, il est déjà au niveau du trône, les mains sur la gorge du Roi.


Kelvar ne répond pas. Il échange un regard lourd de sous-entendus avec Seyla. L'évidence s'impose à eux : ils n'ont d'autre choix que d'emboîter le pas au Mentor, mais la confiance indéfectible qu'ils lui vouaient vient de se fissurer, aussi sûrement que la roche du temple sous la pression de l'Envers.


Ils s'engagent à sa suite dans le conduit étroit, entamant une ascension silencieuse et étouffante vers les étages supérieurs, où seule la respiration saccadée des disciples vient rompre le calme de mort du sanctuaire.




La suite mardi entre 18h30 et 21h...

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