Vétérans

Chapitre 1 : La fin

2974 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 07/08/2026 22:17

Dans ce coin de Paris, du côté de Porte de la Chapelle, il ne restait plus grand-chose. 

Quelques mètres carrés de nature oubliée, où gisait une ruine qui n'était pas parvenue à dompter les quelques friches alentours. 

Partout autour de la carcasse, étaient accrochées de grandes bâches en plastique blanches. 

Des murs bien trop fragiles pour ce que ce lieu venait d'engendrer. 

Un peu partout sous les bâches, des silhouettes reposaient étendues à même le sol, emmitouflées dans la misère. 

Le matin était doux et ensoleillé mais aucun de ces corps ne semblait suffisamment reposé pour en profiter. 

Dans ce silence pollué par le bruit de la ville tout autour, quelque chose s'était éveillé. 

Doucement, un corps s'était étiré et une première silhouette avait commencé à se mouvoir. 

Les autres toujours endormis n'avaient rien entendu. 

Laura, elle, l'avait senti. 

Une douleur vive, brutale et inattendue.  

Qui l'avait arrachée au sommeil dans un bruit humide.  

Des dents étaient plantées dans son épaule, et la chair avait cédé. 

Elle avait hurlé, dans la panique elle était parvenue à repousser son agresseur et à s'enfuir en emportant le sac à dos sur lequel elle dormait.  

Dans ce sac, elle y avait toutes ses affaires, en soi, pas grand-chose, mais elle avait dû apprendre à vivre léger. 

Pas par conviction... non, depuis les années, elle avait fini par comprendre. 

L'addiction finissait toujours par gagner. 

Ici, elle était arrivée avec César, ça n'avait jamais été une bonne idée mais aucun d'entre eux n'avait trouvé un autre endroit où passer la nuit. 

Ils avaient dû s'y résoudre et après quelques heures là-bas, l'endroit n'avait plus d'importance. 

Le shoot les avait emportés bien loin de cette ruine. 

Parmi eux, certains avaient réussi à dégotter la toute nouvelle drogue que s'arracherait bientôt l'ensemble des junkies parisiens. 

Laura ne pouvait pas se l'offrir. 

César non plus. 

Du moins elle le croyait. 

Avec le temps, César et elle étaient devenus inséparables.  

Une amitié qui lui avait permis d'affronter bien des tempêtes et qui l'avait parfois sortie de sacrés pétrins. 

Elle avait confiance en lui, comme chacun a confiance en un véritable ami. 

L'addiction ne connaît pas l'amitié. 

Laura s'approcha de César, toujours endormi, tandis que son agresseur se redressait doucement. 

Elle le secoua par l'épaule. 

— César... Réveille-toi... faut qu'on bouge. 

César ouvrit les yeux, des yeux blancs sans pupilles. 

Sa bouche s'ouvrit légèrement et un fin filet de bave s'en échappa, alors, un souffle rauque remonta de sa gorge, comme un long gémissement d'agonie. 

Il tendit le bras vers elle. 

Plus loin, l'autre avançait à nouveau, elle regarda ses yeux, blancs eux aussi, avant de prendre la fuite. 

 

Amiens était en fleurs, le printemps avait habillé la ville de mille couleurs de quoi inspirer Dorian. 

Dorian était un artiste, un jeune homme qui savait voir la beauté là où d'autres l'ignoraient. 

Il avait ce don de transformer les couleurs en scènes vivantes et bouleversantes, depuis toujours il aimait peindre et dessiner. 

Encore au lycée, il passait ses journées à griffonner dans son carnet à chaque pause, chaque interclasse.  

C'était un garçon simple, qui ne courait pas après les futilités qui pouvaient plaire aux autres garçons de son âge, il n'avait même jamais semblé s'intéresser aux choses de l'amour.  

Pourtant, il avait un secret. 

Un secret qu'il partageait avec sa mère depuis déjà de nombreuses années.  

Il aurait préféré que ça n'en soit pas un, mais le monde tout autour lui avait fait ressentir qu'il valait mieux garder ça pour lui, du moins, jusqu'à aujourd'hui. 

Ce mois de mai s'annonçait radieux, l'examen du BAC approchait à grands pas, pourtant, Dorian se voulait confiant.  

Une fois le diplôme obtenu, il prévoyait de partir s'installer chez sa mère afin d'intégrer une école d'art.  

Après la séparation de ses parents, il était resté vivre avec son père afin de terminer sa scolarité. 

Depuis de nombreuses années déjà, Dorian avait évoqué l'idée de partir faire une école d'art à Paris. 

Son père avait acquiescé, heureux de voir son fils réaliser son rêve malgré le vide qu'allait provoquer son départ. 

Ce soir, pourtant, il ne souhaitait pas parler des examens, il ne souhaitait pas parler de son départ. 

Il avait prévu de dire quelque chose qu'il gardait en lui depuis bien longtemps. 

— T'es sûr que tu ne préfères pas attendre d'avoir passé le Bac ? Enfin... je veux dire... tu connais ton père...il n'est pas méchant, quand on le connaît... mais... il peut avoir des mots... des réactions... il ne sait pas s'y prendre avec... 

Dorian baissa les yeux vers le trottoir. 

Bien sûr qu'il connaissait son père. 

Il connaissait ses blagues lancées sans réfléchir devant la télévision, ses remarques sur certains garçons croisés dans la rue, les rires qu'il attendait parfois de lui et auxquels Dorian avait fini par répondre mécaniquement. 

Il avait appris à sourire quand il aurait voulu se taire, à hausser les épaules quand quelque chose le blessait.  

À ne jamais laisser son regard s'attarder trop longtemps au mauvais endroit. 

Pendant toutes ces années, il avait en quelque sorte joué ce rôle à la perfection. 

Ne rien dire ne changeait presque rien à sa vie. 

Presque. 

— Je sais, maman. 

Il hésita. 

— Mais justement... j'en ai marre de savoir à l'avance ce que je peux dire devant lui et ce que je dois garder pour moi. J'en ai marre de réfléchir avant chaque phrase pour être sûr de pas... de pas laisser passer un truc. 

Sa mère ne répondit pas. 

Dorian resserra légèrement sa prise autour de son téléphone. 

— Et puis je vais bientôt partir. Si j'attends le Bac après ça sera l'école, après je serai à Paris... et après ce sera autre chose... Y'a toujours une raison d'attendre. 

Il inspira profondément. 

— Je veux juste qu'il me connaisse vraiment avant que je parte. 

Il resta silencieux quelques secondes. 

— Même si ça ne plaît pas. 

Une voiture passa à toute vitesse, manquant de le renverser. 

Dorian resta figé, le teint blême. 

Son regard glissa sur le feu, un petit bonhomme rouge lui faisait signe de s'arrêter. 

Il ne l'avait pas vu, trop occupé à argumenter avec cette soif de liberté et d'émancipation qu'ont les jeunes gens de son âge.  

Cette fougue qui lui en avait fait oublier le code de la route. 

Son regard se tourna vers le véhicule plus loin dans le carrefour, il leva doucement la main dans sa direction pour s'excuser mais déjà le conducteur sortit son bras par la vitre et lui fit un doigt d'honneur. 

Dorian ne répliqua pas. 

— Allô ?? 

Hurla la voix de sa mère dans le téléphone, comme pour le ramener à la réalité. 

— Oui... c'est rien... un mec a failli traverser... les gens font pas gaffe. Bon, je te laisse, je te raconterai. 

Dorian raccrocha, puis glissa le smartphone dans la poche avant de son sac à dos.  

Le bonhomme devint vert, il s'engagea sur le passage piéton, sur le trottoir d'en face se dressait un gigantesque bâtiment. 

Ici se trouvait l'appartement où il avait grandi. 

 

Laura était parvenue à rejoindre le chemin de la civilisation.  

Lorsqu'elle arriva enfin dans la rue marchande de Châtelet, elle scruta la foule rapidement autour d'elle.  

Malgré l'heure encore matinale, les beaux jours avaient déjà fait sortir les passants. 

Les allées étaient pleines et de chaque côté des gens se promenaient. 

— S'il vous plaît... 

Tenta-t-elle timidement. 

Tout autour, la foule l'ignora. 

La jeune femme ôta doucement sa capuche, elle ne devait pas avoir plus de vingt ans. 

Ses traits étaient encore ceux d'une adolescente, délicats, presque doux. 

Pourtant, la maigreur avait déjà commencé à leur voler leur fraîcheur. 

Ses pommettes ressortaient, ses yeux s'enfonçaient dans deux cernes violacés, et sa peau d'une pâleur presque grise semblait ne plus avoir vu le soleil depuis longtemps. 

Ses cheveux blonds retombaient en mèches ternes autour de son visage, elle avait cette beauté abîmée de ceux que la vie avait usés bien trop tôt. 

— J'ai besoin d'aide... s'il vous plaît. 

Une femme tourna la tête dans sa direction, Laura devina ses pensées à la grimace qui lui vint en l'apercevant. 

Elle tenta de ne pas y prêter attention. 

L'urgence encore trop vive dans son esprit. 

— Écoutez-moi... il se passe quelque chose. 

Un homme la bouscula. 

Laura s'écroula balayée d'un seul coup, l'homme lui lança un regard noir et méprisant. 

Personne ne l'écouterait... Pourtant, elle devait leur dire. 

Tandis que Laura cherchait désespérément à se faire entendre, César, lui aussi, avait fini par trouver le chemin de la civilisation.  

Par un heureux hasard, son corps abandonné par la vie était parvenu en un seul morceau jusqu'à l'arrêt de bus 38 qui passait par Porte de la Chapelle malgré son trajet sur l'autoroute. 

Lorsque le bus s'arrêta à sa hauteur, César entra dans le véhicule.  

Il ne cherchait pas à rejoindre un lieu quelconque, son esprit avait quitté son corps bien plus tôt dans la nuit. 

C'était le bruit du moteur qui l'avait attiré, les conversations mélangées des passagers, toute cette vie qui le faisait désormais saliver. 

Car César n'était plus. 

Il ne restait plus de lui qu'une dépouille animée par la faim. 

Lorsqu'il monta dans le bus, tous se turent, impressionnés par son allure. 

Son visage était maculé de sang, ses traits étaient à présent moribonds mais à cette époque où tout semblait faire le buzz au cœur de l'ère des vidéos virales... aucun des passagers ne réalisa ce qui venait de se produire. 

— Incroyable ! 

S'écria un jeune plus loin. 

César tourna doucement la tête dans sa direction, tandis que déjà les autres commençaient à le photographier, admiratifs. 

— C'est super bien fait... 

Il fit un premier pas, alors, le chauffeur reprit sa route. 

Il s'engagea presque trop vite dans le prochain rond-point et le bus fut subitement parcouru d'une vive secousse. 

Tous s'accrochèrent. 

Tous sauf César. 

Son corps fut violemment projeté contre la vitre du bus, lors de l'impact, son nez s'était brisé, aspergeant la vitre et le jeune homme debout, adossé contre la fenêtre qui avait tenté de se rendre à son premier entretien d'embauche. 

Tous l'ignoraient encore, mais le travail qu'il n'avait pas encore commencé avait fini par le tuer. 

Sa simple présence dans ce bus, cet accident de préparation, une fine coupure presque invisible qui, par la force des choses, venait d'être aspergée par le sang infecté du défunt César. 

Il essuya la plaie du revers de sa manche, mais déjà un cri retentit. 

Une vieille femme face à lui poussa un hurlement de douleur déchirant. 

Le jeune homme baissa la tête. 

À ses pieds, il vit alors César, la mâchoire fermement refermée sur son mollet.  

Autour d'eux, tous s'emparèrent de leurs smartphones, tandis que la pauvre femme suppliait toujours qu'on lui vienne en aide.  

Le chauffeur accourut et tenta de faire lâcher prise à l'assaillant. 

César céda, mais rapidement, il tenta de se retourner, ses dents claquaient au visage du chauffeur qui, finalement aidé par d'autres passagers, finit par le maîtriser. 

Non loin, dans une rue presque voisine de la capitale, une autre ancienne connaissance de Laura avait commencé à errer. 

L'homme ne savait plus où donner de la tête, partout autour de lui, les bruits de la rue bondée lui arrivaient. 

Un groupe de touristes japonais sortit alors d'une boulangerie, chacun tenant un petit paquet entre les mains, les yeux pétillants d'excitation. 

Leurs exclamations émerveillées l'attirèrent doucement, tellement doucement que lorsqu'il arriva à la porte, ils étaient déjà partis.  

À l'intérieur, la voix aimable de la boulangère lui parvint. 

Il entra, le pas traînant. 

 

Le soleil commençait à se coucher, partout, le ciel avait pris cette teinte orangée, pourtant, Laura n'avait toujours trouvé personne pour entendre ce qu'elle avait à dire. 

Le monde refusait de l'écouter. 

Elle, la marginale, la droguée, la seule témoin de ce qui s'apprêtait à leur arriver. 

Elle leva les yeux au ciel, comme pour supplier, bien qu'elle n'ait jamais cru en qui que ce soit, pas même en elle. 

Sa vue se brouilla, encombrée par les larmes. 

Elle ne s'était jamais sentie plus seule avant ce jour et, quelque part, elle comprenait ces passants qui tentaient de s'éloigner d'elle. 

À une autre époque, elle aurait certainement détourné la tête, elle aussi, en apercevant celle qu'elle était aujourd'hui. 

Pour eux, ce n'était rien de plus que les divagations d'une toxicomane et si elle n'avait pas enduré cette douleur lancinante et diffuse dans son épaule... elle en aurait douté elle-même. 

Pourtant, la brûlure était bien là, la marque saignait toujours sous son pull imposant à ses sens une certitude impossible à ignorer. 

La nouvelle drogue avait tué César et les autres avant de les ramener à la vie, transformant ce qui n'avait jamais été qu'un fantasme de fiction en réalité glaçante. 

Laura frissonna. 

Doucement, une main vint se poser sur son épaule.  

Elle sursauta, elle avait presque perdu l'habitude du contact humain. 

Derrière elle se tenait ce grand homme à la carrure imposante et au visage familier. 

C'était André, son grand-père, qui, une fois de plus, était venu la chercher. 

— Ça va aller, ma grande... je te ramène à la maison. 

Avait-il dit doucement, avant de la prendre affectueusement tout contre lui. 

Elle se sentit rassurée, pourtant, elle connaissait la véritable urgence. 

— Attends, papi, faut que tu m'écoutes... 

— Non. 

Son regard sévère glissa doucement sur elle, à nouveau, elle se sentit toute petite, comme une enfant sur le point de se faire réprimander. 

— C'est toi qui écoutes... Ta mère est dans tous ses états... tu... tu te détruits ici. Alors je ne veux rien entendre. Tu rentres avec moi et puis c'est tout. Cette fois, c'est moi qui vais m'occuper de toi. On ira voir ta mère quand t'iras mieux. 

Les mots tombèrent sans appel. 

Elle ne tenta pas d'argumenter. 

Rien ne pouvait l'excuser. 

Depuis un an déjà, elle avait laissé sa famille sans aucune nouvelle, bien trop honteuse de ce qu'elle aurait pu leur faire encore subir si elle avait continué de graviter autour d'eux. 

Sa dépendance, elle la traînait déjà depuis quelques années.  

Elle avait eu l'occasion d'observer au fond des yeux de sa mère cette meurtrissure qu'elle pouvait voir lorsqu'elle posait le regard sur elle. 

La déception de ce qu'elle aurait pu devenir et les regrets de celle qu'elle ne serait jamais plus. 

Lorsqu'elle vivait encore chez elle, elle la volait régulièrement, pas par plaisir, par nécessité. 

Alors, en dépit de l'amour, en dépit de la sécurité, elle avait volontairement choisi de s'éloigner.  

Car si, pour elle, il était évident qu'elle ne parviendrait plus à se sauver, elle pouvait encore protéger les siens de ce que sa présence leur infligeait. 

Elle avait mis les voiles, un soir, en direction de la capitale. 

Elle avait été retrouvée plusieurs fois, mais à chacune d'entre elles, elle était inlassablement revenue au même constat. 

Sa volonté ne serait jamais plus forte que l'appel de l'addiction et sa famille finirait toujours par souffrir de ce que celle-ci la poussait à faire pour se procurer sa dose. 

Lorsqu'elle arriva devant le vieil utilitaire de son grand-père, il ouvrit la large porte arrière. 

— J'ai mis de l'eau et un matelas si tu veux dormir sur la route... 

Elle acquiesça d'un signe de tête puis, sans un mot, elle vint s'asseoir sur le matelas, adossée contre la paroi de l'habitacle, tout au long de la journée, son épaule l'avait fait souffrir. 

Laura posa sa main sur son front, il était humide, elle se sentit chaude. 

André vint s'asseoir au volant et démarra. 

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