Vétérans
Chapitre 2 : Le fruit de leurs entrailles
2932 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 08/08/2026 12:02
Dorian se sentait nerveux.
Depuis des mois, il avait préparé cette soirée dans sa tête.
Il ne pouvait reculer.
Pour l'occasion, il leur avait servi un verre posé sur la table qu'il avait déjà dressée pour le repas.
Dans la cuisine rien n'était prêt.
Il n'avait pu penser à rien d'autre qu'à ce qu'il s'apprêtait à dire.
Il avait retourné chaque phrase dans son esprit, pesé chaque mot, conscient qu'il ne s'agissait pas d'un simple discours.
C'était une vérité qu'il allait déposer entre eux, une de celles qui peuvent changer irrémédiablement un regard et dont on ne reprend jamais les mots.
Et ce qui l'effrayait le plus dans tout ça... c'est que le regard en question était celui de son père.
La serrure de la porte céda sous la clé dans un bruit familier qui n'avait encore jamais suscité chez lui autant de stress auparavant.
Lorsque Richard arriva dans la pièce il remarqua immédiatement son air nerveux.
Il balaya le salon du regard, comme s'il cherchait quelque chose.
— T'es tout seul ?
Dorian eut brusquement l'air surpris.
— ...Oui. Avec qui veux-tu que je sois ?
Son père sourit, avant d'ajouter.
— J'en sais rien... comme tu m'as dit que c'était un truc important... j'ai cru que...
Dorian fronça légèrement les sourcils.
— Que ?
— Bah... j'ai cru que tu voulais me présenter quelqu'un... tu sais... comme on présente sa copine à ses parents quoi !
— ... Ah ouais... ok... bah non, c'est pas ça... c'est pas ça mais... c'est un peu dans le thème... assieds-toi.
Richard fronça légèrement les sourcils à son tour.
Il vint s'asseoir face à Dorian et attendit qu'il reprenne intrigué.
— Voilà... Comme on en a déjà parlé... Je vais aller vivre chez maman, dès que j'aurai passé mon bac.
Son père acquiesça d'un signe de tête.
— Ça va être nouveau pour moi là-bas... et je vais commencer une nouvelle vie. Peut-être faire de nouvelles rencontres.
Son père eut un léger sourire à nouveau.
— En fait... ce que j'essaie de te dire c'est que je serai content de faire de nouvelles rencontres, de connaître de nouvelles personnes... le truc qu'il faut que tu saches.... c'est que ces personnes ne sont peut-être pas celles auxquelles tu t'attends à me voir rencontrer.
— Putain... je comprends rien à ce que tu racontes.
Plaisanta Richard, amusé par l'air gêné de son fils.
— Ça me dit rien de rencontrer une fille papa.
Son visage se vida de ses expressions, il resta silencieux, comme incapable de parler subitement.
Dorian attendit quelques secondes de plus, puis il ajouta.
— Je préférerais rencontrer un garçon.
Son regard était braqué sur lui, à l'affût de la moindre réaction.
Pourtant, Richard demeurait impassible.
Comme muré dans un silence imbrisable.
Il voulait parler, il le souhaitait de toutes ses forces mais les mots restaient bloqués dans sa gorge.
Dorian, lui, était au bord des larmes, devant ce père à présent de marbre.
— T'as rien à me dire ?
Lança-t-il d'une voix tremblante et encore pleine d'espoir.
— Je suis censé dire quoi ?
Rétorqua-t-il maladroitement presque malgré lui et à l'instant où il s'entendit prononcer ces mots, il sut que le calme allait être brisé.
Dorian entra dans une rage légitime.
Dans son esprit, ce n'était pas la réaction de son père qui venait de se matérialiser sous ses yeux, c'était celle du monde, celle qu'il avait fait semblant d'ignorer toute sa vie.
Ces moqueries à l'encontre d'autres camarades jugés trop faibles ou trop efféminés, ces insultes incomprises, balancées pour amuser sans être jamais vraiment drôle.
Une vie entière à supporter la bêtise des esprits étroits.
Il ne cherchait pas à s'insurger contre son père, il menait une rébellion contre ce qu'il n'accepterait plus jamais désormais.
Richard de son côté faisait face à sa propre tempête.
Les émotions se déchaînaient en lui.
Avant la colère, avant les regrets, il y avait cette marque vive et profonde qu'il portait en lui.
Une idée implantée à la racine même de son esprit qui venait d'être ébranlée.
Toute sa vie, on lui avait appris qu'un père se respectait, quoi qu'il arrive.
Jamais il n'aurait imaginé voir son propre fils lui hurler dessus de cette façon.
Une part de lui savait qu'il avait commis une erreur et s'en voulait déjà.
Mais face à cette colère qui ne lui laissait ni répit ni possibilité de s'expliquer, son propre sang ne fit qu'un tour.
Pour la première fois de sa vie, il cessa d'être le père qui encaissait.
Il hurla à son tour.
Rapidement, les mots dépassèrent les pensées.
Dorian tourna les talons et claqua violemment la porte de sa chambre.
L'appartement trembla légèrement et Richard resta seul avec ses émotions.
Lorsqu'André arriva au village, l'ancien garde champêtre vint se mettre à sa fenêtre.
Il lui fit signe de la main, puis, il partit en direction de la vieille grange attenante à son logement et vint y stationner sa voiture.
Il coupa le moteur et jeta un œil par la petite ouverture qui donnait sur le coffre.
Derrière, Laura s'était endormie.
Un léger sourire étira ses lèvres, il était certain qu'il finirait par la retrouver mais il s'était imaginé bien plus de mal que ça.
Il ouvrit la porte doucement et tenta de la réveiller.
— On est arrivés, princesse !
Laura ouvrit les yeux, des yeux encore pleins mais fatigués.
— Papi... écoute-moi... Tu dois faire un truc pour moi... s'il te plaît.
Le grand-père s'immobilisa, il s'était juré de ne pas céder mais après tout que pouvait-elle vouloir qui puisse poser un problème ici, au Bec-Hellouin.
Il l'invita à poursuivre d'un mouvement de tête curieux.
— Je me sens pas très bien... je crois... je crois qu'il y a un problème... quelque chose de grave... promets-moi que tu vas faire ce que je te demande... au moins jusqu'à demain matin. Promets-le.
Il acquiesça doucement.
— Il faut... je vais rester là pour la nuit... Allume la télévision... regarde les chaînes d'infos... attends.
La fièvre l'avait tellement affaiblie qu'à présent parler constituait un effort.
— Demain matin... attends avant d'ouvrir la porte... si tu entends quoi que ce soit de bizarre à la télé... n'ouvre pas la porte. Promets-le-moi...
— C'est promis... mais qu'est-ce qui se passe Laura ?
— Demain matin papi... demain matin.
Laura se rallongea doucement sur sa place.
Elle posa sa tête contre son avant-bras et ferma les yeux.
Son grand-père l'observa un instant, puis, il referma doucement la porte de la Renault C15 avant de quitter la grange.
Depuis toujours, ses enfants comme ses petits-enfants avaient toujours pu compter sur sa parole.
Il rejoignit sa petite maison, accolée à la grange et vint s'asseoir devant son poste de télévision.
Richard avait du mal à se contenir.
Son sang battait dans ses tempes et faisait palpiter son cœur à tout rompre dans sa poitrine.
Il avait du mal à reprendre son souffle.
Richard était en colère.
Une colère brute.
Viscérale.
Une colère avant toute chose orientée contre lui-même.
Même à cet instant précis, il se sentit submergé, incapable de lutter contre la vague de rage qui tentait de déferler hors de lui.
Son corps tout entier était agité de secousses nerveuses presque imperceptibles mais qu'il ressentait à chacune d'elles.
Il mordillait nerveusement la lèvre inférieure de sa bouche en faisant les cent pas.
Il aurait voulu frapper.
Détruire.
Cette barrière invisible qui l'avait gardé loin des autres tout au long de sa vie.
Cette muselière du cœur qui l'empêchait de crier son amour aux gens qu'il aimait.
Sa mère lui avait été arrachée alors qu'il n'était encore qu'un enfant.
Il était alors si jeune, qu'il en avait fini par oublier sa douceur, remplacée par la rugueur des mains lourdes de son père.
L'homme l'avait élevé seul, comme on élève un garçon.
Dans l'éducation qu'il lui avait inculquée, il n'y avait jamais eu de place pour la tendresse.
Richard n'avait jamais appris.
Lorsqu'il avait rencontré Catherine, il l'avait tout de suite aimée.
Chez lui les sentiments ne passaient ni par les mots ni par les gestes, il croyait que son amour allait de soi.
Elle finit par croire qu'il n'existait plus, et peu à peu, leur histoire s'était essoufflée.
Malgré les années, Richard restait éperdument amoureux de Catherine et tristement incapable de lui faire savoir.
Depuis leur divorce, l'appartement n'avait pas changé.
C'étaient les mêmes meubles, le même linge de maison, les mêmes bibelots et autres décorations, tout ce décor qu'elle avait elle-même imaginé se dressait encore là, intact, des années après son départ.
Richard se redressa brusquement et fonça vers le buffet du salon.
Il sortit un verre ainsi qu'une bouteille de whisky puis il revint s'asseoir sur le canapé prêt à noyer son chagrin.
Les heures passèrent et le niveau de la bouteille continuait toujours de descendre.
Il était déjà bien trop ivre, pourtant, il vint se resservir une fois de trop.
Tandis qu'il buvait il scrutait sans cesse le cadre qui trônait sur le meuble télé, un portrait de Dorian souriant sur la plage.
Il ne devait pas avoir plus de douze ans.
Cette époque lui parut soudain lointaine, il inspira, tentant de s'en remémorer quelques souvenirs.
Et là, alors qu'il regardait toujours la photographie face à lui, il se demanda soudain ce qui avait bien pu leur arriver.
Ce petit garçon, c'était le même qui venait de claquer la porte cinq ans plus tard, pourtant une distance s'était installée entre eux depuis.
Il sentit une nouvelle vague le submerger.
Différente cette fois-ci.
Ses yeux devinrent humides et brusquement, il poussa un cri avant de balancer violemment son verre contre le mur.
Le cadre se renversa.
Richard l'observa un instant.
Sa respiration était forte, ses yeux se révulsèrent doucement et puis, plus rien.
Il ronflait.
Le jour n'était pas encore levé et la capitale qui ne dormait jamais, ignorait encore ce que lui réservaient les heures à venir.
La boulangerie Gachet, elle, s'apprêtait à ouvrir.
Depuis cinq heures déjà, le boulanger s'affairait à finaliser ses préparations.
La patronne avait terminé sa mise en place et compté son fond de caisse pour la journée, ainsi, tout semblait fin prêt pour une nouvelle journée.
Corrine, la gérante enfila son tablier quand soudain, à l'extérieur, un bruit attira son attention, comme un coup presque inaudible contre la vitrine du magasin.
Elle s'immobilisa un instant, à cette heure les premiers clients n'avaient jamais eu besoin de se bousculer.
Elle s'apprêtait à reprendre ses activités, quand un mouvement capta son regard, Corrine leva la tête et là elle commença à deviner des silhouettes au travers des portes encore closes du magasin.
D'abord une, puis une seconde et une autre.
— Stéphane ? Envoie une autre fournée de croissants y'a du monde ! Plein de monde, devant !
Elle observa la porte à nouveau, les silhouettes continuaient d'avancer toujours plus nombreuses, jusqu'à s'agglutiner complètement contre la porte.
La gérante sourit.
— Une minute messieurs dames ! J'arrive tout de suite !
Elle se précipita sur la porte et tourna la clé dans la serrure, puis d'une main, elle actionna le bouton de la télécommande qui faisait monter le rideau de fer percé au dehors et de l'autre elle tourna l'épais loquet qui empêchait l'ouverture complète de la porte.
— Bonjour...
Tenta-t-elle de dire mais déjà les visages qu'elle découvrit l'avaient tétanisée et leurs mains s'étaient agrippées à elle.
Elle n'eut pas le temps de crier.
Une horde s'engouffra doucement dans la boulangerie, détruisant tout à l'intérieur du magasin, les morts l'avaient envahie.
L'hôpital Cochin semblait débordé.
De chaque côté, dans chaque couloir un soignant s'élançait pour braver la mort.
Avant aujourd'hui, il leur arrivait souvent de se mesurer à elle, de venir arracher certains de leurs semblables à ses griffes froides.
Cette nuit-là était en réalité bien différente des apparences.
Si tous couraient c'était parce qu'à présent la mort s'était matérialisée...
Pourchassant tous ceux qui respiraient encore, avec une faim devenue inhumaine.
Il leur avait fallu du temps pour réaliser l'impensable, les morts qu'ils avaient constatés ce soir s'étaient tous relevés et à présent marchaient droit sur eux.
En seulement quelques heures, le pays doucement commençait à sombrer.
Et aucun de ces habitants ne semblait encore en avoir conscience.
À l'extérieur, un peu partout les fêtards attirés par les lumières de la nuit virent venir à leur rencontre de nouvelles silhouettes titubantes mais celles-ci ne cherchaient qu'à abuser du sang frais.
Ceux qui s'étaient enivrés plus que de raison n'avaient eu aucune chance.
Et ceux qui restaient ne semblaient pas en avoir davantage.
Paris allait tomber, sans que personne n'ait pu se lever pour la défendre.
Bien loin de l'horreur qui se jouait au cœur de la métropole parisienne, Dorian ruminait encore cette dernière dispute.
Se remémorant en boucle chacun des mots de son père, ceux qu'il avait prononcés, ceux qu'il croyait avoir lu sur ses lèvres et ce qu'il aurait aimé entendre.
L'émotion le submergea, mais rapidement il s'efforça de reprendre ses esprits.
Ce n'était pas le moment de craquer.
Cette décision n'avait pas été prise sur un coup de tête, depuis des mois Dorian s'était promis qu'il se confierait à son père.
Il n'avait pas cherché son approbation, il avait simplement respecté une promesse qu'il s'était faite à lui-même.
L'intégration de cette nouvelle, son déménagement, tant d'éléments qui devaient contribuer à la nouvelle vie qu'il s'était fixée dans son esprit.
Cette nouvelle vie, il refusait de la bâtir sur un mensonge.
Il s'apprêtait à découvrir celui qu'il était vraiment, et le bonheur qu'on éprouve à s'accepter pleinement.
Lever les tabous, aimer enfin et être aimé à son tour, sans craindre la moindre opinion des autres.
Dorian ne souhaitait plus seulement être celui que l'on attendait qu'il soit.
Le cœur lourd, il avait jeté pêle-mêle quelques-unes de ses affaires indispensables.
Il en avait sûrement oublié d'autres, mais à cet instant tout lui semblait égal.
La douleur de la dispute était encore fraîche et à présent il souhaitait seulement quitter cet endroit, où il avait grandi.
Quitter ce père, dont il croyait avoir été rejeté.
Et démarrer finalement plus tôt que prévu, la vie dont il avait tant rêvé.
Il s'immobilisa un instant, tendant l'oreille aux bruits de l'appartement.
Le silence avait envahi toutes les pièces.
Le tintement du verre avait fini par s'éteindre en même temps que son père.
Il attrapa son sac, puis éteignit la lumière avant de se faufiler dans le couloir sans un bruit.
Lorsqu'il atteignit le salon, il adressa un dernier regard à son père endormi.
Plus loin, sur le meuble télé, il reconnut le cadre qui avait été renversé.
Son cœur se serra lorsqu'il vit les morceaux de verre.
C'était donc ça ? Le poids de l'amour d'un père ?
Il se dirigea doucement vers la porte et sans se retourner, il partit.
La porte claqua doucement.
Richard, lui, dormait déjà à poings fermés.