Les fantômes au fond de tes beaux yeux
Chapitre 28 : Douce exclusivité
Je suis si bien lovée contre lui dans mon lit que je ne veux pas qu’il parte et j’engage donc un sujet de conversation pour m’empêcher de m’endormir :
- Qu’est-ce que tu vas faire demain ? demande-je.
- Je bosse exceptionnellement.
- Comment ça se fait ? m’étonne-je en rouvrant les yeux pour le regarder.
- J’ai bossé de nuit lundi, donc repos obligatoire mardi… mais comme je voulais de la thune, j’ai déplacé ma journée de mardi à demain. Mon contrat s’arrête demain soir, le type que je remplaçais revient…
- Tu vas te retrouver sans rien ? m’inquiète-je.
- Bah figure-toi que non… j’ai fait un entretien mardi et je fais un essai lundi… On verra.
- En usine ?
- Non, en tant que « type qui fait peur » ! plaisante-t-il en affichant une tête inquiétante.
- Quoi ? Tu te moques de moi ? demande-je en lui lançant un regard peu dupe.
- Non, je te jure bébé ! se récrie-t-il. Un type qui possède une épicerie s’est fait dépouiller il y a quelques semaines et ça lui a foutu la trouille. Il a appelé l’agence intérim en disant qu’il voulait juste un « type qui fait peur ». En gros, je devrai tourner dans le magasin pour dissuader les méchants… C’est plus ou moins le délire.
- Non mais tu plaisantes ?! Ce travail est fait pour toi ! m’esclaffe-je.
- Quand je me suis pointé à l’entretien, le type a affiché un grand sourire ! Ça ne m’était jamais arrivé, putain ! rit-il. On verra ce que ça donne, mais si je dois juste surveiller les voleurs et dissuader des abrutis de violenter le type… je devrais m’en sortir.
- Ma panthère…, ronronne-je en lui lançant mes yeux les plus séducteurs.
Il n’y résiste pas et m’embrasse, pendant que je laisse mon esprit au complet s’émerveiller d’avoir trouvé si beau bandit.
La vie est parfois bien faite…
Lorsqu’il me relâche, je me remets en place contre lui pour profiter avec encore plus d’intensité… avant qu’il ne rompe le charme de l’instant.
- J’ai appelé Hestia, dit-il.
Je ne sais pas ce qu’il m’arrive, mais la mention d’Hestia me hérisse.
Ça déverse même dans ma bouche un petit goût amer qui ne me plait pas beaucoup. Je n’ai pas envie de parler d’elle alors que je l’aime pourtant de tout mon cœur et que je sais bien qu’elle est le centre du monde de Kai. Qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez moi ?
- Ah bon… ? m’intéresse-je poliment.
- Ouai… pour la féliciter. Je ne l’avais pas fait du coup… Je me sentais un peu débile alors je les ai appelé. Hunter est un con, mais franchement… ça passe…, dit-il pensivement.
Vile créature que je suis, puisqu’il parle d’Hestia et que ça m’agace, je ne peux pas faire autrement que d’avoir envie de faire mousser Hunter en me disant que ça va l’énerver.
Je suis vraiment une peste.
- Hunter est un homme très bien… un prince charmant même… Il est évident qu’elle a beaucoup de chance et qu’il la rendra très heureuse.
- Ouai, sûrement… C’est cool pour elle…, commente-t-il simplement.
Je ne m’attendais pas à une réaction aussi neutre, et puisque je n’ai pas réussi à l’agacer autant qu’il l’a fait, je préfère abandonner cette guerre déplacée en me calant un peu mieux contre lui sans répondre.
Je ferme les yeux et nous passons quelques minutes dans le silence, pendant que la torpeur m’envahit tranquillement.
- Bébé… je peux te poser une question ? demande-t-il finalement.
- Bien sûr… ?
- Tu sais l’autre jour, quand on l’a fait sous la douche… Tu m’as dit que tu étais toujours clean… et je me demandais comment tu le savais ? Je ne remets pas du tout en question ce que tu m’as dit, mais je me demandais juste si c’était parce que tu avais refait une prise de sang ou un truc du genre… ?
- Euh… non… c’est juste que je le savais c’est tout. Mais si ça t’inquiète et que tu préfères que nous en refassions, il n’y a aucun soucis, je comprends.
- Non c’est pas ça, rien à voir…
- D’accord…
Un nouveau petit blanc plane, pendant que j’essaie de comprendre le fond de sa question, mais il ne me laisse pas réfléchir longtemps avant d’avouer :
- En fait, ce que je me demande, c’est si tu as ajouté des tocards à ta liste ces dernières semaines ? Enfin, à part moi je veux dire.
- Un aussi gros tocard que toi est bien suffisant, l’embête-je en gloussant. Je n’ai plus le temps de m’occuper des autres maintenant que je dois gérer le crétin en chef.
Il ne se vexe pas, il ne rit pas non plus à ma blague, il fronce simplement les sourcils :
- Ah ouai ? Tu n’as rencontré personne ? Mais tu les collectionnais comme des putains de moustiques attirés par la lumière si j’en crois tes histoires… ? Tu ne vas pas me faire croire que des débiles n’ont pas tenté leur chance… ? insiste-t-il.
- Si… J’ai fait quelques soirées en août vers chez mes parents, des types m’ont abordé…
- Raconte, qu’on se marre.
Il n’a pourtant pas du tout l’air prêt à se marrer et je fais le lien avec sa question originale.
- Oh ne t’inquiète pas, je n’ai couché avec personne d’autre que toi depuis cet été, c’est pour ça que je sais que je suis clean.
- Sérieux ?
- Oui… Je ne sais pas trop, j’ai rencontré des types qui m’auraient sans doute eu en un tour de main avant, l’un d’eux a même réussi à m’emmener jusqu’à sa tente dans un festival mais je suis partie avant la chose. Pour être honnête… depuis qu’on couche ensemble… je n’ai juste pas envie d’avoir d’autres expériences. Je te remercie d’ailleurs, je crois que tu as définitivement installé un filtre anti-tocards qui m’évite bien des histoires rocambolesques.
Il hausse les sourcils, comme s’il avait du mal à intégrer l’information et je réalise que je n’ose pas lui retourner la question parce que je souffrirais d’apprendre qu’il a couché avec d’autres filles.
Mais il décide de me donner la réponse tout seul :
- Moi non plus tu sais… J’ai failli baiser une meuf qui a passé quelques jours dans le motel en août, on fumait en même temps le soir, elle me parlait et… bon, je sais capter quand une paumée a envie de moi. On s’est retrouvé dans sa chambre un soir, mais… c’était pas… toi, dit-il en fronçant les sourcils. Je l’embrassais en imaginant ta foutue gueule d’ange, je caressais sa nuque en pensant à la tienne, je ne retrouvais pas ton corps sous mes mains… et ça ne m’allait pas putain… Je me suis tiré avant même d’avoir enlevé mon caleçon... truc de dingue.
- Vraiment ? souffle-je.
- Bah ouai… putain je savais qu’il serait difficile de repasser à de la merde après le caviar, mais je ne pensais pas que ce serait à ce point… J’ai pas envie de coucher avec d’autres filles, Julia… alors je voulais juste que tu saches que tu n’auras pas à t’inquiéter pour les prochaines fois quoi. Mais je peux toujours refaire des tests si ça te rassure, conclut-il.
Cette conversation est dingue.
J’ai bien du mal à intégrer que Kai n’ait pas envie de coucher avec d’autres, encore moins qu’il soit allé jusqu’à embrasser une femme avant de la laisser en plan.
Je sens que j’ai un coup à jouer, et très clairement, je le joue :
- Et si on se prévenait ? Si jamais nous couchions avec quelqu’un d’autre, on pourrait juste se le dire avec honnêteté et refaire une prise de sang au cas où… Et en attendant, on saurait que nous sommes clean et que nous pouvons coucher ensemble sans risque, peu importe ce qu’on a envie de faire ou les situations qui peuvent nous tomber dessus… comme sous la douche… même si c’était une connerie.
- Ça me va très bien…
- Alors c’est acté ! réponds-je joyeusement.
- C’est acté, confirme-t-il en posant un baiser sur mes lèvres.
Je jubile.
J’ai l’impression que je viens de réussir à planter une puce électronique dans le cou de ma panthère pour surveiller ses faits et gestes… Je ne peux pas croire que je saurai si oui ou non il couche avec d’autres filles sans passer pour une cinglée jalouse qui lui pose la question toute les deux minutes.
Bon sang, je suis un génie.
Nous nous embrassons avec gourmandise jusqu’à ce qu’un nouveau petit pic de douleur fasse irruption – sans doute parce que je me tortille – et il rompt immédiatement notre baiser dès que mon nez se fronce.
- Julia, arrête tes conneries ! Tu vas encore avoir mal ! aboie-t-il en me replaçant de force comme il faut sur son torse.
Je ris un peu de son agressivité soudaine. Je sais qu’il râle uniquement parce qu’il panique que je souffre et je trouve ça plutôt mignon.
- C’est vrai quoi ! Après tu vas encore devoir te rouler en boule, putain ! continue-t-il en tirant un peu mieux la couette sur mon dos. Essaie voir de dormir au lieu de gigoter comme un asticot, je te frotterai jusqu’à ce que tu t’endormes.
Je glousse pour toute réponse en me calant au plus confortable contre lui, le trouvant décidément bien touchant ce soir malgré son sale caractère.
*
Je suis réveillée par une sonnerie douce que je ne connais pas.
J’ai l’impression d’avoir dormi quelques heures à tout casser, mais ce sentiment désagréable est vite éclipsé lorsque je réalise que je suis dans les bras de Kai.
Je ne dors pas simplement à côté de lui comme d’habitude, non, je suis littéralement dans ses bras ; il me tient contre lui et je n’en reviens pas. C’est la première fois qu’il me câline en dormant, je n’ose pas bouger une oreille alors que je sais pourtant qu’il va se réveiller dans les secondes qui arrivent à mesure que sa sonnerie est de plus en plus forte.
Et effectivement, ses sourcils se froncent d’un coup, comme s’il était en colère noire dès le matin alors que ses yeux sont toujours fermés.
Il me fait mourir de rire à toujours froncer les sourcils comme le ronchon qu’il est, et mon hilarité termine de le réveiller. Ses yeux papillonnent, je vois l’éclat furieux qui les anime et je ris encore plus de le voir aussi contrarié de sortir du sommeil.
- C’est dur quand on travaille du matin…, l’embête-je.
- Putain arrête, quel enfer… Bordel tu t’en branles toi, tu vas pouvoir te rendormir ! peste-t-il avec virulence en attrapant son téléphone dans sa poche de jeans.
Sous mes yeux hilares, il appuie rageusement dessus pour arrêter la sonnerie, puis il le lance à l’autre bout de la pièce avant de se tourner face à moi pour me tirer contre son torse en refermant les paupières.
Ça me remplit de bonheur, évidemment, même si je sais qu’il dort encore à moitié.
- Il faut aller travailler ! ris-je.
- C’est bon… ce connard va se remettre à sonner dans cinq minutes, bougonne-t-il en me serrant contre lui pour caler son visage entre mon épaule et ma tête.
Vaincue par ce que je ressens pour lui, je ne peux pas faire autrement que d’enlacer sa nuque dans mes deux bras pour le câliner en retour, pour serrer sa gueule d’ange avec toute ma tendresse contre ma gorge en profitant de la situation.
J’en profite pendant les cinq minutes suivantes, avant que son portable ne se remette à sonner et qu’il doive se lever puisqu’il est sur le sol de la cuisine.
Je le plains sincèrement quand je constate qu’il est tout juste quatre heures et je me rendors environ trois secondes après qu’il a passé la porte.
*
Lorsque je sors du sommeil pour de bon, un petit message m’attend.
K : « Désolé d’être resté hier soir sans prévenir, je me suis endormi. »
J : « Frotter un dos avec autant d’application est fatiguant, je comprends largement, mais la prochaine fois, tu paieras une amende. »
K : « T’es dure en affaire terreur. Fais donc ma peinture au lieu de rien foutre pendant que je bosse. »
J : « Non… je vais plutôt profiter encore un peu de mon lit douillet pendant que certain se font chier au travail… »
K : « Emmerdeuse. »
Je ris évidemment et puisque je le connais, je sais qu’il ne croit pas une seconde que je lui ferai sa peinture. Il me prouve toujours qu’il imagine que personne ne fait attention à lui, et je sais déjà qu’il sera scotché lorsque je lui dirai que j’ai terminé la toile qu’il m’a demandé.
J’enfile ma chemise blanche, je prends mon matériel de peinture et je vais m’assoir en tailleur devant le grand miroir de ma penderie en m’observant.
Au bout d’une grosse-demi-heure à me tortiller devant la glace, je trouve enfin exactement la pose que je veux et si j’étais moins téméraire, j’en rougirais sûrement. J’ai le buste très légèrement tourné mais mes yeux fixent « l’objectif » à savoir le regard de Kai lorsqu’il regardera ma toile… Ma chemise est enfilée à la va-vite, je la tiens fermée sur mes seins mais mes épaules et mes clavicules sont dénudés et je lance un regard séducteur à mon reflet.
Cette pose est sexy, sensuelle, sans une seule touche de vulgarité… c’est parfait.
Je passe ma journée à me dessiner sur la toile et en fin d’après-midi, seul moment où le soleil tape contre ma fenêtre de chambre, je suis émerveillée. Le soleil couchant m’illumine d’orange, il crée les jeux de lumières sublimes que nous adorons tous les deux et je sais que je la tiens, je tiens ma toile… C’est cette pose, dans cette lumière orangée, avec ces clairs-obscurs exactement que je veux lui peindre. Je me prends donc en photo et je commence mon art avec un joli sourire aux lèvres, plus que persuadée que ça va lui plaire.