L'Œil du Mensonge

Chapitre 2 : La classe qui n’aurait jamais dû exister

4626 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 22/10/2026 01:06

Le silence.

C’était la première chose que Thomas remarqua.

Pas un silence ordinaire, comme celui d’un appartement désert ou d’une rue endormie au milieu de la nuit. Non. Celui-ci était absolu. Il n’y avait ni bruit, ni souffle, ni battement de cœur. Même ses propres pensées semblaient résonner dans un espace sans limites.

Thomas essaya d’ouvrir les yeux.

Il n’y parvint pas.

À vrai dire, il ne savait même pas s’il en avait encore.

— Qu’est-ce que…

Sa voix ne produisit aucun son. Pourtant, il avait bien eu l’impression de parler.

Il voulut bouger un bras, mais rien ne se passa. Il tenta de respirer, puis réalisa qu’il n’avait pas besoin d’air. Il ne ressentait ni douleur, ni froid, ni chaleur. Seulement cette étrange sensation d’exister sans posséder de corps.

Une pensée traversa son esprit.

Je suis mort.

Le souvenir lui revint brutalement.

La rue sombre. Les pas derrière lui. L’homme à la casquette noire. La lame qui avait pénétré son ventre. La douleur, le souffle coupé, puis ce visage penché au-dessus du sien.

Tu n’aurais jamais dû me voir.

Thomas sentit une colère froide monter en lui.

Il n’avait rien fait de mal. Il avait simplement remarqué quelque chose que cet homme aurait préféré dissimuler.

Et cela lui avait coûté la vie.

— Si je suis mort, alors c’est quoi, cet endroit ?

Cette fois, une voix lui répondit.

— Procédure de transfert engagée.

Thomas se figea.

La voix était féminine, calme et parfaitement neutre. Elle ne semblait provenir d’aucune direction précise. Elle résonnait directement dans son esprit.

— Qui parle ?

— Stabilisation de l’âme en cours.

— Je viens de poser une question.

Aucune réponse.

Thomas inspira par réflexe, bien qu’il n’eût toujours pas de corps pour le faire.

Il avait toujours détesté les situations dont il ne comprenait pas les règles. Dans son ancienne vie, il avait appris à observer avant d’agir. Un geste, un regard, une hésitation suffisaient parfois à révéler ce qu’une personne tentait de cacher.

Mais ici, il n’y avait personne à observer.

Seulement une voix qui ignorait délibérément ses questions.

— Très bien, murmura-t-il mentalement. Si tu ne veux pas répondre, je vais devoir comprendre tout seul.

— Reconstruction du support biologique : initialisation.

Un éclair de lumière le traversa.

Pour la première fois depuis sa mort, Thomas ressentit quelque chose.

Une pression.

Puis une douleur sourde, comme si des milliers de fils invisibles se nouaient autour de lui. Il eut l’impression que son corps se reformait morceau par morceau, que chaque sensation revenait à sa place, qu’une mécanique invisible remettait en marche une machine qui aurait dû rester éteinte.

Il voulut crier.

Cette fois, il y parvint.

Un cri rauque lui échappa, suivi d’une violente inspiration.

— Réincarnation autorisée.

Thomas ouvrit les yeux.


Il était allongé sur une surface froide et dure.

Pendant quelques secondes, il resta immobile, haletant, les yeux fixés sur un plafond qu’il ne reconnaissait pas.

Il porta immédiatement une main à son ventre.

Aucune blessure.

Il souleva sa tunique, cherchant la moindre trace de sang. Sa peau était intacte. Pas de cicatrice, pas de pansement, pas même une marque rouge à l’endroit où la lame l’avait frappé.

Il passa ses doigts sur son abdomen, incrédule.

— Ce n’est pas possible…

Il se redressa lentement.

Son corps lui semblait étrangement léger. Il bougea les épaules, serra les poings, puis observa ses mains. Elles étaient bien les siennes. Même forme, mêmes doigts, mêmes petites marques sur les articulations.

Il n’avait pas été transformé en quelqu’un d’autre.

Du moins, pas en apparence.

Ses vêtements, en revanche, avaient changé. Il portait une tunique gris foncé, un pantalon noir et des bottes souples dont il ignorait la provenance.

Il leva les yeux.

La pièce était immense.

De hautes colonnes noires s’élevaient jusqu’à un plafond si éloigné qu’il se perdait dans l’obscurité. Des lignes bleutées parcouraient les murs et le sol, dessinant des motifs géométriques qui pulsaient doucement, comme les veines d’un organisme vivant.

Au centre de la salle se trouvait une plateforme circulaire, légèrement surélevée. Thomas était allongé juste à côté.

Il chercha une porte.

Puis une fenêtre.

Rien.

Aucune ouverture visible. Aucun meuble. Aucun objet qui aurait pu lui indiquer où il se trouvait.

Il se leva et fit quelques pas prudents.

Le bruit de ses bottes résonna dans l’immense salle.

— D’accord. Je suis mort, je me réveille dans une pièce sans fenêtres et une voix m’annonce que je viens d’être réincarné.

Il s’arrêta.

— Il y a forcément une explication.

Il avait prononcé cette phrase pour se rassurer autant que pour réfléchir.

Son regard parcourut méthodiquement les lieux. Les colonnes étaient disposées à intervalles réguliers. Les lignes bleues convergeaient toutes vers la plateforme centrale. La lumière ne semblait provenir d’aucune source visible.

Une salle construite selon une logique précise.

Pas une prison ordinaire. Pas un hôpital. Pas un laboratoire qu’il aurait pu reconnaître.

Il s’approcha de la plateforme.

Dès qu’il posa le pied sur son bord, les lignes bleues s’intensifièrent.

Thomas recula immédiatement.

Une vibration parcourut le sol.

Puis une surface lumineuse apparut sur le mur opposé.

Une silhouette se dessina progressivement.

C’était une femme.

Du moins, son apparence évoquait celle d’une femme. Elle possédait de longs cheveux pâles, presque blancs, et des yeux bleu clair d’une fixité troublante. Son visage était parfaitement symétrique, sa peau d’une pâleur irréelle. Elle portait une tenue blanche dont les contours semblaient se confondre avec la lumière.

Elle ne bougeait presque pas.

Thomas observa son visage.

Aucun clignement des yeux.

Aucune variation dans sa respiration.

Aucune tension autour de la bouche.

Il connaissait les personnes qui dissimulaient leurs émotions. Il avait passé des années à étudier leurs gestes, leurs expressions et leurs hésitations.

Mais cette femme ne lui donnait absolument rien.

Comme si elle n’avait rien à cacher.

Ou comme si elle n’était pas humaine.

— Bienvenue dans la Chambre d’Attribution, déclara-t-elle.

Sa voix était identique à celle qu’il avait entendue dans le vide.

Thomas croisa les bras.

— Enfin. Quelqu’un qui accepte de répondre. Je suis où, exactement ?

— Vous vous trouvez dans une structure d’accueil située en dehors des principales zones habitées de ce monde.

— De ce monde ?

— Affirmatif.

Thomas resta silencieux quelques secondes.

— Vous êtes en train de me dire que je ne suis plus sur Terre ?

— Affirmatif.

Il se frotta le visage.

— Évidemment.

Il aurait voulu rire, mais aucun rire ne lui vint.

Une partie de lui espérait encore qu’il s’agissait d’un rêve particulièrement élaboré. Pourtant, la sensation du sol sous ses pieds, l’air frais sur son visage et la lumière qui traversait la pièce étaient trop réels.

Il était mort.

Et, d’une manière qui dépassait tout ce qu’il connaissait, il était revenu à la vie.

— Très bien, reprit-il. Admettons que je vous croie. Pourquoi suis-je ici ? Qui êtes-vous ? Et qu’est-ce que cette histoire de réincarnation ?

La silhouette inclina très légèrement la tête.

— Votre transfert a été effectué conformément aux paramètres d’attribution. Votre arrivée nécessite désormais une classification initiale.

— Une classification ?

— Ce monde possède un système de classes. Celui-ci détermine certaines aptitudes, certaines affinités et certaines possibilités de développement propres à chaque individu.

Thomas fronça les sourcils.

— Vous parlez comme un manuel d’utilisation.

— Je peux simplifier les explications si nécessaire.

— Ce serait appréciable.

Pour la première fois, Thomas eut l’impression que la conversation pouvait devenir intéressante.

Il s’approcha de quelques pas de l’écran.

— Expliquez-moi ce système.


La femme leva une main.

Derrière elle apparurent plusieurs symboles lumineux.

— Les classes sont attribuées en fonction de différents paramètres : les dispositions naturelles, les aptitudes potentielles, les affinités avec certaines forces et d’autres critères dont la totalité n’est pas accessible à tous les individus.

Les symboles se transformèrent en silhouettes.

Un homme portant une épée.

Une femme tenant un bâton.

Un archer armé d’un arc.

Un personnage vêtu d’une robe blanche.

Puis un artisan entouré d’outils.

— Les classes communes comprennent notamment le Guerrier, le Mage, l’Archer, le Prêtre et l’Artisan. Elles sont relativement répandues et disposent de voies de progression connues.

Les silhouettes changèrent.

De nouvelles images apparurent, plus complexes, entourées de symboles différents.

— Au-delà des classes communes existent plusieurs niveaux de rareté : peu communes, rares, épiques et légendaires. Certaines classifications anciennes mentionnent également des catégories qui ne correspondent plus aux critères modernes.

Thomas fixa les images.

Il aurait préféré recevoir des explications sur sa situation plutôt qu’un cours sur un système dont il ignorait tout. Mais il se força à écouter.

Les informations étaient précieuses.

Dans un environnement inconnu, comprendre les règles constituait souvent la différence entre survivre et commettre une erreur irréparable.

— Et plus une classe est rare, plus elle est puissante ?

— Non.

La réponse fut immédiate.

— La rareté ne constitue pas une mesure directe de puissance. Une classe commune maîtrisée par un individu expérimenté peut surpasser une classe rare utilisée sans discernement. Les résultats dépendent également de l’entraînement, des compétences acquises, des circonstances et des caractéristiques individuelles.

Thomas acquiesça lentement.

— Donc, avoir une classe légendaire ne garantit pas d’être invincible.

— Exact.

— C’est déjà plus logique.

Il marqua une pause.

— Et quelle classe allez-vous m’attribuer ?

— La procédure est sur le point de commencer.

Les lignes bleues du sol s’illuminèrent simultanément.

Thomas sentit une pression légère derrière ses yeux. Ce n’était pas douloureux, mais suffisamment étrange pour le pousser à reculer d’un pas.

Une série de caractères apparut au-dessus de la plateforme.

Il ne reconnut aucun des symboles.

Pourtant, au moment où il les observa, leur signification lui devint compréhensible, comme si son esprit avait spontanément appris à les lire.

ANALYSE INDIVIDUELLE : EN COURS.

Une seconde ligne apparut.

ÉVALUATION DES APTITUDES : EN COURS.

Puis une troisième.

RECHERCHE D’UNE CLASSE COMPATIBLE : EN COURS.

Thomas suivit les lignes du regard.

— Vous pourriez au moins m’expliquer ce qui est en train de se passer.

— Le système analyse vos caractéristiques afin de déterminer la classe la plus compatible avec votre profil.

— Et si aucune classe ne correspond ?

La femme ne répondit pas immédiatement.

Ce silence, aussi bref fût-il, attira son attention.

Thomas plissa les yeux.

— Il existe un problème, n’est-ce pas ?

— Une anomalie vient d’être détectée.

Les caractères lumineux se figèrent.

La salle sembla soudain plus froide.

— Quelle anomalie ?

— La recherche initiale n’a identifié aucune classe compatible dans les classifications contemporaines.

Thomas observa la femme, cherchant un changement dans son expression.

Rien.

— Et vous trouvez ça normal ?

— Non.

Cette fois, la réponse fut légèrement plus lente.

Thomas sentit son instinct se réveiller.

Quelque chose ne se déroulait pas comme prévu.

Il l’ignorait encore, mais il venait peut-être de franchir une limite que le système n’avait pas rencontrée depuis très longtemps.

Sur l’écran, les caractères disparurent.

Ils furent remplacés par une nouvelle inscription.

CONSULTATION DES ARCHIVES ANCIENNES : AUTORISATION REQUISE.

Une autre ligne apparut presque aussitôt.

AUTORISATION ACCORDÉE.

Les colonnes vibrèrent.

Un grondement sourd parcourut la salle. Les lignes bleues se changèrent en un blanc éclatant, puis plusieurs symboles se mirent à défiler à une vitesse vertigineuse.

La femme tourna légèrement la tête vers les inscriptions.

Pour la première fois, son expression sembla changer.

Ce n’était presque rien.

Une tension imperceptible au niveau des yeux. Un arrêt dans le mouvement de sa main.

Mais Thomas le remarqua.

Et cela l’inquiéta davantage que toutes les lumières de la pièce.

— Qu’avez-vous trouvé ? demanda-t-il.

La silhouette resta silencieuse.

Puis une inscription apparut au centre de l’écran.

CLASSE IDENTIFIÉE : LE TÉMOIN DU VOILE.

Thomas lut les mots plusieurs fois.

— Le Témoin du Voile…

Il releva la tête.

— Qu’est-ce que ça signifie ?

La femme fixa l’inscription.

— Cette désignation n’apparaît dans aucune classification contemporaine.

— Vous venez pourtant de me l’attribuer.

— Les archives anciennes contiennent quelques références à cette classe. Elles sont fragmentaires et ne permettent pas d’en établir les caractéristiques avec suffisamment de certitude.

— Quelques références seulement ?

— Affirmatif.

— Et les personnes qui possédaient cette classe ? Qu’est-il arrivé ?

Un silence.

— Les archives ne permettent pas de répondre à cette question.

Thomas sentit une pointe de frustration.

Il venait de mourir, de renaître dans un autre monde et de recevoir une classe dont personne ne connaissait les capacités.

Pour une seconde vie, il aurait apprécié un accueil plus rassurant.

— Au moins, dites-moi si cette classe est dangereuse.

— Les données disponibles sont insuffisantes pour établir son niveau de risque.

— Pour moi ou pour les autres ?

La femme ne répondit pas.

Thomas la fixa longuement.

Elle n’avait pas besoin de parler pour que le silence devienne une réponse en lui-même.

Il reporta son attention sur l’écran.

Une dernière ligne venait d’apparaître.

RARETÉ : NON DÉTERMINÉE.

Il eut un rire bref, sans joie.

— Parfait. Une classe inconnue, sans niveau de rareté et sans manuel d’utilisation. J’ai vraiment de la chance.

— Votre remarque est enregistrée.

— Ce n’était pas une demande.

La silhouette demeura impassible.

Thomas soupira.

— Bon. Puisque je suis coincé avec cette classe, je suppose que vous allez m’expliquer comment elle fonctionne.

— Les données disponibles ne permettent pas de fournir une description fiable de ses capacités.

— Bien sûr.

Il se détourna de l’écran et fit quelques pas.

Il avait toujours pensé que les problèmes pouvaient être résolus en réunissant suffisamment d’informations. Mais cette fois, il n’avait presque rien.

Une classe oubliée.

Des archives incomplètes.

Une entité incapable de lui fournir des réponses.

Et cette impression persistante que son arrivée avait déclenché quelque chose d’inattendu.

Il s’arrêta.

— Attendez. Vous avez dit que les archives contenaient des références à cette classe. Elles mentionnent quoi, exactement ?

— Les fragments conservés évoquent des individus associés à des événements historiques dont les circonstances restent incertaines. Leur rôle, leurs capacités et leur disparition ne peuvent être établis avec certitude.

— Leur disparition ?

— Les archives sont incomplètes.

Thomas se retourna lentement.

— Vous choisissez souvent vos mots avec autant de précision ?

— Les réponses sont générées à partir des informations disponibles.

— Ce n’est pas ce que j’ai demandé.

La femme garda le silence.

Thomas comprit qu’il n’obtiendrait rien de plus pour le moment.

Il allait devoir apprendre à vivre avec les questions.

Et il détestait les questions sans réponse.


— Il reste une dernière information à vous communiquer, déclara la femme.

Thomas se rapprocha de l’écran.

— Je vous écoute.

— Votre aptitude comportementale a été conservée lors du transfert.

Il cligna des yeux.

— Mon aptitude quoi ?

Une nouvelle inscription apparut.

APTITUDE INNÉE CONSERVÉE : PERCEPTION COMPORTEMENTALE.

Thomas sentit son cœur accélérer.

Pour la première fois depuis son réveil, quelque chose lui paraissait familier.

Son don.

Cette capacité qu’il avait développée au fil des années, presque malgré lui, à force d’observer les autres. Il remarquait les gestes trop rapides, les sourires qui n’atteignaient pas les yeux, les réponses préparées à l’avance et les silences qui en disaient davantage que les mots.

Il avait appris à reconnaître les contradictions entre ce que les gens disaient et ce qu’ils montraient.

Ce n’était pas de la magie.

Du moins, cela ne l’avait jamais été dans son ancienne vie.

— Vous avez conservé mes capacités ? demanda-t-il.

— L’aptitude comportementale est considérée comme une caractéristique individuelle persistante. Elle a été maintenue lors de la reconstruction.

Thomas regarda ses mains.

— Alors je peux toujours lire les gens ?

— Votre aptitude vous permet de détecter certains indices comportementaux et des incohérences observables. Elle ne garantit pas une interprétation exacte des intentions d’autrui.

Il releva les yeux.

— Autrement dit, je peux toujours me tromper.

— Affirmatif.

Un sourire discret apparut sur le visage de Thomas.

C’était la première réponse de cette étrange entité qui lui semblait véritablement honnête.

Observer ne signifiait pas tout savoir. Un geste pouvait avoir plusieurs explications. Un regard fuyant ne prouvait pas un mensonge. Et une personne parfaitement calme pouvait être sincère, terrifiée ou simplement entraînée à contrôler ses émotions.

Son don lui donnait des indices, pas des certitudes.

Il avait toujours vécu avec cette limite.

Il pouvait apprendre à le faire dans ce monde également.

— Est-ce que cette aptitude a un lien avec ma classe ?

— Une interaction entre votre aptitude comportementale et la classe du Témoin du Voile est envisageable. Toutefois, aucune donnée fiable ne permet de la confirmer.

Thomas fronça les sourcils.

— Envisageable. Pas confirmée.

— Exact.

Il réfléchit quelques secondes.

Si sa classe était liée à sa capacité d’observation, elle pourrait peut-être lui offrir de nouvelles possibilités. Déceler des mensonges plus complexes, remarquer des détails invisibles aux autres, comprendre des comportements impossibles à interpréter dans son ancienne vie.

Mais ce n’étaient que des hypothèses.

Il ne devait pas confondre ce qu’il espérait avec ce qu’il savait.

— Très bien, dit-il. Comment puis-je utiliser mes compétences ?

— Votre statut est en attente d’éveil. Les modalités de développement de votre classe ne sont pas répertoriées.

Thomas ferma les yeux un instant.

— Évidemment.

Lorsqu’il les rouvrit, une nouvelle inscription clignotait sur l’écran.

AVERTISSEMENT : INFORMATIONS DE CLASSE NON DESTINÉES À LA DIFFUSION PUBLIQUE.

Il se raidit.

— Pourquoi cet avertissement ?

— La nature inhabituelle de votre classe peut susciter des réactions imprévisibles. Sa divulgation est susceptible d’entraîner une attention excessive, des interrogatoires, des tentatives d’identification ou des comportements hostiles.

Thomas ne répondit pas immédiatement.

Il connaissait suffisamment les humains pour savoir qu’une information rare pouvait devenir une monnaie d’échange. Ce qui était inconnu attirait la curiosité. Ce qui était puissant attirait les convoitises. Et ce qui échappait aux règles inquiétait ceux qui avaient l’habitude de les imposer.

Même dans un autre monde, certaines choses ne changeaient probablement pas.

— Donc, vous me conseillez de mentir sur ma classe.

— Je vous conseille de ne pas divulguer une information dont vous ne connaissez pas les conséquences.

Thomas esquissa un sourire.

— C’est une manière élégante de dire la même chose.

La femme ne réagit pas.

Puis l’écran s’assombrit.

Pendant une fraction de seconde, Thomas crut que la procédure était terminée.

Mais une dernière image apparut.

Un cercle.

Traversé par trois lignes.

Thomas sentit son estomac se nouer.

Il connaissait ce symbole.

Il l’avait vu dans une ruelle parisienne, quelques minutes avant sa mort.

Sur le poignet de son assassin.

Il s’approcha brusquement de l’écran.

— Ce symbole ! Où avez-vous trouvé ça ?

La femme se tourna vers lui.

— Il apparaît dans certains fragments associés aux archives de votre classe.

Thomas sentit le sang quitter son visage.

— Vous êtes en train de me dire que l’homme qui m’a tué avait un lien avec ce monde ?

— Les informations disponibles ne permettent pas de confirmer cette hypothèse.

— Mais vous ne pouvez pas l’exclure.

Un silence.

— Exact.

Thomas resta immobile.

Les souvenirs de la ruelle se superposaient à l’image du cercle. La casquette noire. La petite cicatrice près de la tempe gauche. La lame. Et cette phrase prononcée juste avant qu’il perde connaissance.

J’espère que tu ne te souviens de rien.

Il avait cru que l’homme voulait simplement éviter d’être identifié.

Mais si le symbole appartenait à une classe oubliée dans un autre monde, alors cette agression pouvait être liée à quelque chose de bien plus vaste.

Peut-être avait-il été tué pour avoir remarqué un détail.

Peut-être était-ce une coïncidence.

Il n’en savait rien.

Et c’était précisément ce qui le terrifiait.

— Pourquoi m’avoir montré ce symbole ? demanda-t-il.

— Il est associé à votre attribution.

— Ce n’est pas une réponse.

— C’est la seule réponse que les données disponibles permettent de fournir.

Thomas serra les poings.

Il aurait voulu arracher des explications à cette femme, lui demander qui l’avait tué, pourquoi il avait été transféré et ce que signifiait réellement cette classe.

Mais il comprit qu’il perdait son temps.

Il devait avancer.

Il devait survivre.

Et surtout, il devait découvrir la vérité.

La silhouette le fixa une dernière fois.

— Un conseil, Thomas Delacroix.

Il se figea.

C’était la première fois qu’elle prononçait son nom.

— Ne cherchez pas uniquement ceux qui vous mentent. Méfiez-vous également de ce qui vous montre la vérité.

Thomas ouvrit la bouche pour répondre.

La lumière s'éteignit.

L’écran disparut.

Et la salle entière plongea dans l’obscurité.


Thomas n’eut pas le temps de réagir.

Un cercle lumineux apparut sous ses pieds. Les lignes bleues du sol convergèrent vers lui, formant une succession de motifs qui s’enroulèrent autour de ses jambes.

Il tenta de reculer.

Trop tard.

Une force invisible le saisit.

Le monde se déforma autour de lui. Les colonnes s’étirèrent, les lumières se transformèrent en traînées brillantes et un vertige violent lui coupa le souffle.

Puis tout disparut.


L’air frais lui fouetta le visage.

Thomas trébucha et tomba à genoux dans l’herbe.

Il resta ainsi quelques secondes, les mains appuyées contre le sol, incapable de comprendre ce qui venait de se produire.

Sous ses doigts, les brins d’herbe étaient humides.

Il sentait la terre.

Le vent.

La chaleur du soleil sur sa nuque.

Il releva lentement la tête.

Un ciel bleu immense s’étendait au-dessus de lui. Quelques nuages blancs dérivaient paresseusement à l’horizon. À proximité, des fleurs sauvages poussaient entre les herbes hautes, tandis qu’un insecte aux ailes translucides se posait sur une pierre.

Thomas se redressa.

Devant lui se dressait un arbre gigantesque, dont le tronc était si large qu’une dizaine d’hommes auraient probablement été nécessaires pour en faire le tour. Ses branches s’étendaient au-dessus de la plaine comme les arches d’une cathédrale naturelle.

Plus loin, des collines verdoyantes entouraient une vallée.

Au creux de celle-ci se trouvait une ville.

Thomas plissa les yeux.

Des remparts de pierre entouraient des bâtiments aux toits rouges. Des tours s’élevaient au-dessus des maisons, et une imposante construction dominait le centre de la cité. Une route pavée serpentait depuis les portes de la ville jusqu’à la plaine où il se trouvait.

Une fumée légère s’élevait de plusieurs cheminées.

Il distinguait même de minuscules silhouettes qui se déplaçaient près des remparts.

Une ville vivante.

Une ville réelle.

Pas un décor, pas une projection, pas une illusion.

Il était véritablement dans un autre monde.

— C’est donc ça…

Sa voix se perdit dans le vent.

Il tourna la tête lorsqu’une ombre traversa le ciel.

Quelque chose volait au-dessus des collines.

La créature était trop éloignée pour qu’il puisse en distinguer les détails, mais son envergure semblait considérable. Elle battit lentement des ailes avant de disparaître derrière une montagne.

Thomas resta bouche bée.

— D’accord. Des créatures volantes. Pourquoi pas.

Il passa une main dans ses cheveux et inspira profondément.

Il aurait dû être terrifié.

Il l’était, en réalité.

Mais derrière la peur, une autre émotion commençait à émerger.

La curiosité.

Celle qui l’avait poussé, toute sa vie, à observer les autres et à chercher ce qu’ils dissimulaient.

Ce monde possédait ses propres règles, ses propres dangers et ses propres secrets.

Et, quelque part dans ces terres inconnues, quelqu’un avait peut-être des réponses concernant l’homme qui l’avait assassiné.

Thomas ne savait pas combien de temps il lui faudrait pour les trouver.

Mais il n’avait pas l’intention d’abandonner.

Un léger tintement résonna dans son esprit.

Il se retourna brusquement.

Devant ses yeux apparut une interface translucide, composée de caractères lumineux.

Il pouvait la lire sans difficulté.

STATUT INDIVIDUEL

Nom : Thomas Delacroix

Classe : Le Témoin du Voile

Niveau : 1

Compétences : Non répertoriées

Aptitude innée : Perception comportementale

Statut : En attente d’éveil

Thomas observa les informations avec attention.

— Pas de niveau de rareté. Pas de compétences. Et un éveil en attente…

Il effleura l’interface du bout des doigts.

Sa main traversa la surface lumineuse sans résistance.

Il essaya de prononcer quelques mots, puis de concentrer son attention sur les différentes lignes. Rien ne changea.

— Il va falloir apprendre à utiliser ça aussi.

L’interface disparut.

Le vent souffla de nouveau dans les hautes herbes.

Thomas regarda la ville au loin. Il n’avait ni argent, ni nourriture, ni abri. Il ne connaissait personne et ignorait jusqu’au nom du pays dans lequel il venait d’arriver.

Il ne savait pas si les habitants étaient accueillants, si les routes étaient dangereuses ou si les créatures qu’il avait aperçues représentaient une menace.

Il n’avait qu’une certitude : il ne pouvait pas rester ici éternellement.

Il ajusta sa tunique, vérifia ses bottes et se mit en marche vers la ville.

Chaque pas l’éloignait un peu plus de la vie qu’il avait perdue.

Chaque pas le rapprochait des réponses qu’il cherchait.

Et tandis que la route s’étendait devant lui, une dernière pensée s’imposa à son esprit.

Qui m’a tué ?

Thomas serra les mâchoires.

Et pourquoi ce symbole est-il lié à ma nouvelle vie ?

Il continua d’avancer sans se retourner.

Il ignorait encore que son arrivée n’était pas un hasard.

Il ignorait que sa classe avait été effacée des archives pour une raison précise.

Et il ignorait surtout qu’en cherchant la vérité, il risquait de découvrir des secrets que ce monde avait tout fait pour ensevelir.

Au-dessus de lui, très loin dans le ciel, une silhouette immobile observait la plaine.

Puis elle disparut.

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