L'Œil du Mensonge

Chapitre 3 : Les ombres d’Astrélys

8768 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 22/10/2026 02:25

La ville se dessinait à l’horizon.


Thomas avançait depuis près d’une heure sur un chemin de terre qui serpentait entre les collines. La cité semblait beaucoup plus proche lorsqu’il l’avait aperçue depuis la plaine. À présent, il distinguait les remparts, les tours de guet et les bannières qui flottaient au-dessus des portes.


Il ignorait le nom de cette ville, celui du royaume et même le continent sur lequel il se trouvait.


En réalité, il ignorait presque tout.


— Première étape : trouver de quoi manger. Deuxième étape : comprendre où je suis. Troisième étape… éviter de mourir une deuxième fois.


Il eut un sourire amer.


Sa mort à Paris lui paraissait déjà étrangement lointaine. Pourtant, il se souvenait parfaitement du visage de son assassin, de la lame et de ce symbole tatoué sur son poignet.


Le cercle traversé par trois lignes.


Thomas porta instinctivement une main à son ventre. La blessure avait disparu, mais le souvenir de la douleur demeurait.


Il secoua la tête.


Ce n’était pas le moment de se perdre dans ses pensées.


Il devait comprendre les règles de ce monde avant de chercher des réponses.


Une question lui vint alors à l’esprit.


*Quelle langue parlent les habitants ?*


Il avait entendu la voix de l’entité dans la Chambre d’Attribution, mais il n’avait jamais eu besoin de parler avec un véritable habitant de ce monde. Il n’avait pas non plus réfléchi à la manière dont il pourrait communiquer avec eux.


S’il se retrouvait face à quelqu’un qui parlait une langue inconnue, comment ferait-il pour acheter de la nourriture, demander son chemin ou obtenir des informations ?


— J’espère que la réincarnation inclut un dictionnaire intégré…


Il n’eut aucune réponse.


Thomas leva les yeux au ciel.


— Évidemment.


Il poursuivit sa route.


Quelques centaines de mètres plus loin, il remarqua plusieurs petites silhouettes qui se déplaçaient dans les hautes herbes.


Il ralentit.


Les créatures ressemblaient à de petits renards, mais leur corps était couvert d’une fourrure bleu pâle. Elles possédaient de grandes oreilles, une queue touffue et deux petites cornes translucides sur le front.


L’une d’elles sortit de l’herbe et le fixa.


Thomas s’immobilisa.


La créature pencha la tête.


Il fit un pas.


Elle recula.


Il s’accroupit lentement, sans chercher à l’approcher davantage.


— Bonjour, toi.


Le petit animal renifla l’air, puis s’avança de quelques centimètres.


Thomas observa son comportement. Ses oreilles restaient dressées, sa queue remuait doucement et son corps ne présentait aucune tension évidente. Il ne semblait ni agressif ni particulièrement effrayé.


Une deuxième créature apparut derrière lui, suivie de deux autres.


Elles se mirent à courir autour d’un buisson, se poursuivant sans prêter attention au reste du monde.


Thomas esquissa un sourire.


— Au moins, il y a des choses mignonnes ici.


Une des créatures s’approcha de sa botte et la renifla. Puis elle éternua bruyamment avant de détaler comme si elle venait de découvrir un danger mortel.


Thomas éclata de rire.


C’était la première fois depuis sa mort qu’il riait véritablement.


Pendant quelques secondes, il oublia la ruelle parisienne, son assassin et les questions qui l’obsédaient.


Il se contenta d’observer les petites créatures jouer dans l’herbe.


Puis l’une d’elles disparut brusquement derrière un rocher.


Thomas remarqua un léger mouvement à l’endroit où elle venait de se trouver. Une sorte de voile transparent semblait avoir ondulé dans l’air.


Il cligna des yeux.


Plus rien.


Il fixa le rocher.


— Qu’est-ce que c’était ?


Les petites créatures continuèrent à jouer comme si rien ne s’était passé.


Thomas se releva, intrigué.


Il se concentra sur l’endroit où il avait vu l’étrange phénomène. Une sensation imperceptible lui traversa alors l’esprit, semblable à un frisson derrière les yeux.


L’espace lui-même lui avait paru se déformer.


Mais il ne disposait d’aucun élément pour expliquer ce qu’il avait observé.


Il essaya de reproduire cette sensation en fixant une autre partie du paysage.


Rien ne se produisit.


— Très bien. Je viens peut-être d’halluciner.


Il reprit sa marche.


Derrière lui, les petites créatures s’étaient rassemblées autour du rocher. L’une d’elles regardait Thomas s’éloigner, les oreilles dressées.


Puis elle tourna la tête vers le ciel.


Pendant un bref instant, ses yeux bleus brillèrent d’une lueur presque humaine.


***


Après une nouvelle demi-heure de marche, Thomas s’arrêta près d’un ruisseau pour boire.


Il s’agenouilla et plongea ses mains dans l’eau fraîche. Il but quelques gorgées, puis observa son reflet.


Le même visage.


Les mêmes cheveux bruns légèrement désordonnés.


Les mêmes yeux fatigués.


Il avait toujours l’apparence d’un homme de trente ans, mais quelque chose avait changé depuis son réveil. Ses sens lui semblaient plus aiguisés. Il entendait le bruissement des feuilles à plusieurs mètres et distinguait plus facilement les mouvements dans les hautes herbes.


Était-ce simplement l’adrénaline ?


Ou le résultat de sa réincarnation ?


Il n’en savait rien.


Il ferma les yeux et tenta de se concentrer sur les informations de son statut.


L’interface apparut devant lui.


**STATUT INDIVIDUEL**


**Nom :** Thomas Delacroix


**Classe :** Le Témoin du Voile


**Niveau :** 1


**Compétences :** Non répertoriées


**Aptitude innée :** Perception comportementale


**Statut :** En attente d’éveil


Thomas relut les informations.


— Niveau un…


Dans les jeux vidéo, atteindre le niveau un signifiait généralement commencer une aventure. Il suffisait de combattre des monstres, d'accomplir des missions et de gagner de l’expérience pour progresser.


Mais ici, il ne s’agissait pas d’un jeu.


Il pouvait ressentir la faim, la fatigue et le froid. S’il se faisait tuer, il n’était pas certain de bénéficier d’une troisième chance.


Il fixa la ligne indiquant son niveau.


— Si ce système fonctionne comme je le pense, je devrais pouvoir monter de niveau.


L’interface ne réagit pas.


— Et pour ça, il faut probablement accomplir des actions, combattre ou gagner de l’expérience.


Il réfléchit quelques instants.


Il ne possédait aucune compétence répertoriée. Il n’avait ni arme ni équipement. Quant à sa classe, elle semblait si mystérieuse que même le système ignorait comment la décrire.


Il était donc un débutant sans connaissances, sans argent et sans moyen de se défendre.


Une situation idéale.


— Je vais devoir trouver une guilde, murmura-t-il.


Il avait déjà lu suffisamment de romans fantastiques pour connaître le principe. Les aventuriers acceptaient des missions, chassaient des créatures, escortaient des voyageurs et obtenaient des récompenses.


Si ce monde fonctionnait de la même manière, une guilde pourrait lui permettre de gagner de l’argent et de comprendre le système de progression.


Mais avant cela, il devait atteindre la ville.


Thomas fit disparaître son statut et se remit en marche.


***


Les remparts d’Astrélys se dressaient désormais devant lui.


La ville était bien plus impressionnante qu’il ne l’avait imaginé. Ses murailles de pierre claire s’élevaient à une hauteur considérable, renforcées par des tours circulaires et des créneaux où patrouillaient des gardes en armure.


Au-dessus de la porte principale flottait une immense bannière représentant une étoile argentée entourée de sept branches.


Deux gardes contrôlaient les voyageurs.


Une file s’était formée devant l’entrée. Des marchands poussaient des charrettes chargées de marchandises, des paysans transportaient des sacs de céréales et plusieurs voyageurs attendaient leur tour, leurs sacs sur le dos.


Thomas se plaça à la fin de la file.


Il observa les personnes autour de lui.


La plupart étaient humaines, mais certaines possédaient des caractéristiques qui ne laissaient aucun doute sur leur origine différente.


Un homme de petite taille, à la barbe tressée et aux épaules massives, portait une hache sur le dos. Sa peau était légèrement cuivrée et ses mains semblaient capables de briser une pierre.


Un peu plus loin, une femme aux longues oreilles effilées discutait avec un marchand. Ses cheveux argentés tombaient jusqu’à sa taille et ses yeux avaient une teinte dorée.


Près d’une charrette, un individu à la peau grisâtre, doté de petites cornes recourbées, examinait des fioles remplies de liquide violet.


Thomas détourna lentement le regard.


Des nains, des elfes et peut-être d’autres races dont il ignorait le nom.


Il aurait voulu poser mille questions, mais il devait d’abord éviter de se faire remarquer.


Lorsque son tour arriva, l’un des gardes lui barra le passage avec sa lance.


— Identité et provenance !


Thomas cligna des yeux.


Il n’avait pas compris un seul mot.


Le garde répéta sa question, plus lentement, avec une expression agacée.


Thomas resta silencieux.


— Tu ne comprends pas ?


Il saisit le problème.


La langue.


Les habitants parlaient une langue qu’il ne connaissait pas.


Thomas tenta de répondre en français.


— Je suis désolé, mais je ne comprends pas ce que vous dites.


Le garde fronça les sourcils.


Il échangea quelques mots avec son collègue, puis désigna Thomas de la pointe de sa lance.


Thomas leva les mains pour montrer qu’il ne représentait aucune menace.


Il n’avait pas d’arme, pas de papiers et pas la moindre idée de la manière dont il pourrait prouver son identité.


La situation risquait de devenir compliquée.


Soudain, une sensation familière traversa son esprit.


Une pression légère derrière les yeux.


Puis une chaleur discrète au niveau de ses tempes.


Le garde reprit la parole.


Cette fois, ses mots semblèrent se détacher du bruit ambiant. Thomas ne reconnut pas la langue, mais il en comprit le sens.


— Je t’ai demandé ton nom et d’où tu viens.


Thomas se figea.


Il venait de comprendre.


Pas parce que le garde avait changé de langue. Pas parce qu’il avait deviné le sens de ses gestes.


Il comprenait réellement ses paroles.


Il répondit prudemment :


— Je m’appelle Thomas. Je viens de très loin et je cherche du travail.


Le garde parut surpris, mais ne releva pas l’étrangeté de la situation.


— Tu n’as pas de document d’identité ?


Thomas secoua la tête.


— Non.


Le garde le détailla de haut en bas.


— Tu n’as pas l’équipement d’un aventurier. Si tu viens chercher du travail, commence par te rendre au bureau des registres. Tu devras déclarer ton arrivée si tu comptes rester en ville.


Thomas acquiesça.


— Où se trouve ce bureau ?


Le garde lui indiqua une rue située derrière la porte principale.


— Suis la rue des Marchands. Tu trouveras une grande bâtisse avec un panneau bleu. Et évite les ennuis.


Thomas le remercia avant de franchir les portes.


Dès qu’il pénétra dans la ville, il ralentit.


L’architecture mélangeait des bâtiments de pierre, des maisons à colombages et des constructions dont les toits étaient recouverts de tuiles sombres. Des enseignes en bois se balançaient au-dessus des boutiques. Les rues étaient animées par des marchands, des artisans, des porteurs et des voyageurs.


Des odeurs de pain chaud, de viande grillée et d’épices flottaient dans l’air.


Thomas avait l’impression d’avoir traversé les pages d’un livre.


Astrélys était immense, vivante et pleine de contradictions.


Des charrettes circulaient au milieu des piétons. Des enfants couraient entre les étals. Des soldats patrouillaient près des bâtiments officiels, tandis que des hommes en armure discutaient devant une taverne.


Et, au-dessus de tout cela, se dressait le château.


Il dominait la ville depuis une colline, entouré de murailles plus hautes encore que celles de l’enceinte extérieure. Ses tours pointues semblaient toucher le ciel.


Thomas comprit rapidement que cette cité n’était pas une simple bourgade.


C’était une capitale régionale, un centre politique et commercial important.


Il lui fallait apprendre à y vivre.


Et, pour cela, il devait comprendre qui détenait réellement le pouvoir.


***


Il n’eut pas à chercher longtemps.


Près d’une fontaine, un homme vêtu d’un manteau brun l’interpella.


— Hé, l’ami ! Tu as l’air nouveau dans le coin.


Thomas se tourna vers lui.


L’homme devait avoir une quarantaine d’années. Il portait une barbe soigneusement taillée, un sac en bandoulière et une tunique propre, mais usée aux manches.


Son sourire semblait accueillant.


— Tu cherches quelque chose ? demanda-t-il.


Thomas comprit immédiatement ses paroles.


Cette fois, il ne fut pas surpris. Il préférait se concentrer sur son interlocuteur.


— Je viens d’arriver. Je cherche à comprendre comment fonctionne la ville.


Le sourire de l’homme s’élargit.


— Alors tu es tombé sur la bonne personne. Je connais Astrélys mieux que quiconque. Je peux te faire visiter, t’expliquer les règles et même te trouver un logement.


Thomas ne répondit pas immédiatement.


Il observa les yeux de l’homme, puis ses mains.


Le regard de son interlocuteur revenait régulièrement vers la bourse attachée à sa ceinture. Ses épaules restaient légèrement tournées vers la rue latérale. Lorsqu’il évoquait les services qu’il pouvait lui rendre, son sourire s’élargissait, mais ses doigts se frottaient discrètement les uns contre les autres.


Thomas avait déjà rencontré ce genre de comportement.


L’homme cherchait à lui vendre quelque chose.


Probablement à un prix exorbitant.


Peut-être pire.


— C’est très aimable, répondit Thomas. Comment vous appelez-vous ?


— Marvek. À ton service !


L’homme s’inclina légèrement.


— Et toi ?


— Thomas.


Marvek jeta un regard rapide à ses vêtements.


— Enchanté, Thomas. Pour un nouvel arrivant, tu as de la chance. Je propose justement des visites complètes aux étrangers. Je peux t’expliquer les quartiers, les guildes, les lois et même te présenter quelques personnes importantes.


— Combien cela coûte-t-il ?


Marvek posa une main sur son cœur.


— Pour toi ? Seulement cinq pièces d’argent.


Thomas resta impassible.


Il ne connaissait pas la valeur de la monnaie locale, mais il avait compris une chose : l’homme attendait une réaction.


— Cinq pièces d’argent pour une visite ?


— Une visite exceptionnelle ! Tu ne trouveras personne d’aussi compétent que moi.


Thomas remarqua un léger mouvement de ses yeux vers un étal voisin. Le marchand qui s’y tenait secoua imperceptiblement la tête en croisant son regard.


Un complice ?


Ou simplement quelqu’un qui connaissait ses habitudes ?


Thomas n’en était pas certain.


Il ne devait pas transformer un indice en preuve.


— Je suis intéressé, déclara-t-il. Mais je n’ai encore aucune idée de la valeur de votre proposition.


Marvek sembla se détendre.


— Dans ce cas, je peux te faire un tarif spécial. Trois pièces d’argent maintenant, et je t’accompagne toute la journée.


Thomas inclina légèrement la tête.


— Vous avez l’air de bien connaître les étrangers.


— Évidemment !


— Vous devez en rencontrer beaucoup.


— Tous les jours !


— Alors vous savez probablement reconnaître ceux qui ne connaissent pas la valeur de l’argent.


Le sourire de Marvek se figea pendant une fraction de seconde.


Thomas poursuivit d’un ton parfaitement calme :


— J’imagine que vous leur proposez souvent cinq pièces d’argent pour une visite qui en vaut beaucoup moins.


Marvek cligna des yeux.


— Je ne vois pas de quoi tu parles.


Le mensonge était évident.


Son sourire venait de disparaître. Il avait redressé les épaules, et sa main s’était immobilisée sur la lanière de son sac.


Thomas ne ressentait aucune satisfaction particulière à le démasquer. Il voulait simplement comprendre le fonctionnement de cette ville.


— Je ne suis pas ici pour vous dénoncer, reprit-il. Je viens d’arriver et j’ai besoin d’informations. Si vous connaissez réellement Astrélys, vous pouvez m’aider. Mais nous allons devoir trouver un arrangement raisonnable.


Marvek le fixa longuement.


Puis il éclata d’un rire forcé.


— Tu as l’œil, toi !


Thomas haussa les épaules.


— On me le dit parfois.


— Bon, très bien. Deux pièces de cuivre pour quelques explications. Et je répondrai à tes questions.


Thomas observa ses mains.


Cette fois, l’homme semblait sincèrement intéressé par l’accord. Il avait compris que sa tentative d’escroquerie ne fonctionnerait pas.


— Une pièce de cuivre, proposa Thomas. Pour commencer. Si tes informations sont utiles, je pourrai te donner davantage.


Marvek hésita, puis tendit la main.


— Marché conclu.


Thomas la serra.


Il venait de trouver son premier informateur.


Pas forcément honnête.


Mais probablement utile.


***


Ils s’installèrent près de la fontaine, à l’écart du passage principal.


Thomas commença par poser les questions qui lui paraissaient les plus importantes.


— Qui dirige Astrélys ?


Marvek le regarda comme s’il venait de demander qui était le soleil.


— Tu ne sais vraiment rien ?


— C’est pour cela que je pose la question.


L’homme soupira.


— Astrélys est la capitale du royaume d’Eldoria. Le roi Aldéran IV règne depuis le château royal. C’est lui qui détient l’autorité suprême sur le royaume, même si les grands seigneurs possèdent beaucoup de pouvoir sur leurs propres terres.


Thomas mémorisa le nom.


Eldoria.


Roi Aldéran IV.


— Comment fonctionne cette hiérarchie ?


Marvek leva les doigts pour compter.


— Tout en haut, tu as le roi. Il décide des grandes orientations du royaume, dirige les armées royales, promulgue les lois et arbitre les conflits les plus importants. Enfin, en théorie. Il doit aussi composer avec les nobles les plus puissants.


Il désigna le château d’un mouvement du menton.


— Juste en dessous, tu as la famille royale : la reine, les princes et les princesses. Ils ont leurs propres obligations, leurs alliances et leurs intérêts. Certains participent directement au gouvernement. D’autres sont utilisés pour consolider des alliances entre grandes familles.


Thomas hocha la tête.


— Ensuite viennent les grands nobles ?


— Exactement. Les ducs, les marquis, les comtes, puis les barons et les chevaliers qui possèdent des terres ou servent un seigneur. Plus le titre est élevé, plus son détenteur possède généralement de terres, de revenus et d’influence.


— Généralement ?


Marvek eut un sourire.


— Un noble ruiné peut conserver son titre sans avoir beaucoup d’argent. Et un marchand extrêmement riche peut être plus influent qu’un baron sans fortune. Le titre ouvre des portes, mais l’or en ouvre aussi.


Thomas nota mentalement cette distinction.


Le pouvoir officiel ne correspondait pas nécessairement au pouvoir réel.


— Et les soldats ?


— L’armée royale protège les frontières, les routes importantes et les intérêts du roi. Les seigneurs disposent aussi de leurs propres troupes. Dans la ville, tu trouveras les gardes municipaux, qui dépendent de l’administration d’Astrélys.


— Qui commande les gardes ?


— Le capitaine de la garde, sous l’autorité du gouverneur de la ville.


Thomas poursuivit :


— Et les marchands ?


Marvek sembla soudain plus enthousiaste.


— Ah ! Les marchands sont indispensables. Les grandes maisons commerciales transportent les denrées, financent les expéditions, prêtent de l’argent aux nobles et négocient avec les autres royaumes. Certaines sont plus riches que des familles aristocratiques.


— Mais elles ne possèdent pas de titre ?


— Pas nécessairement. Certaines familles marchandes ont reçu des titres pour leurs services rendus à la couronne. D’autres préfèrent rester indépendantes.


Thomas comprenait peu à peu l’organisation d’Eldoria.


Le roi se trouvait au sommet de la hiérarchie officielle. Sous lui venaient les grands nobles, puis les seigneurs locaux, les officiers et les représentants de l’administration.


Mais la société ne se limitait pas à ces catégories.


— Et les habitants ordinaires ?


Marvek reprit :


— Les artisans, les commerçants, les ouvriers, les employés des ateliers, les domestiques… Ils font vivre la ville. Beaucoup appartiennent à des corporations qui réglementent leur métier, leurs apprentissages et leurs tarifs.


— Et les paysans ?


— Ils représentent la majorité de la population du royaume. Ils travaillent les terres, élèvent les animaux et fournissent une grande partie des récoltes. Certains possèdent leurs propres terres. D’autres louent des parcelles à un seigneur et paient des redevances. Leur situation dépend beaucoup de la région et du propriétaire des terres.


Thomas observa les gens qui traversaient la place.


Une femme transportait un panier de légumes. Un vieil homme poussait une charrette remplie de bois. Deux enfants couraient autour d’un marchand de pâtisseries.


Derrière les murs du château, les décisions du roi pouvaient bouleverser la vie de milliers de personnes qui ne connaissaient même pas son visage.


— Et les différentes races ? demanda-t-il.


Marvek haussa les épaules.


— Les humains sont les plus nombreux dans le royaume d’Eldoria. Les elfes vivent surtout dans les régions forestières et dans certaines cités indépendantes. Les nains possèdent plusieurs citadelles montagneuses, mais beaucoup viennent travailler ou commercer dans les villes humaines. Tu trouveras aussi des peuples aux traits animaux, des lignées cornues et d’autres races dont les origines varient selon les régions.


— Ils vivent tous en paix ?


Marvek eut un rire bref.


— La paix ? Disons qu’ils commercent ensemble quand cela les arrange. Il existe des préjugés, des rivalités et des conflits territoriaux. Certaines villes accueillent tout le monde. D’autres imposent des restrictions à certaines races.


Thomas observa une elfe qui passait devant la fontaine.


Personne ne semblait lui prêter une attention particulière.


Mais cela ne signifiait pas que tout le monde était accepté partout.


Il devait éviter de tirer des conclusions trop rapidement.


— Et les aventuriers ? demanda-t-il.


Le visage de Marvek s’éclaira.


— Voilà un sujet intéressant.


Il se pencha légèrement vers Thomas.


— Les aventuriers sont enregistrés auprès des guildes. Ils acceptent des missions, escortent des caravanes, explorent des ruines, récoltent des ingrédients et chassent des monstres. Ils peuvent travailler seuls ou en équipe.


— Qui les paie ?


— Les particuliers, les marchands, les autorités, parfois les nobles. La guilde prélève une commission sur certaines missions et assure la gestion des contrats. Elle peut aussi fournir des informations sur les créatures, les zones dangereuses et les récompenses.


Thomas réfléchit.


— La guilde dépend du roi ?


— Pas directement. La Guilde des Aventuriers possède une charte reconnue par la couronne et fonctionne selon ses propres règles. Elle doit respecter les lois du royaume, mais elle conserve une certaine autonomie.


— Et si un aventurier commet un crime ?


— La guilde peut le sanctionner ou lui retirer son droit d’exercer. Mais les crimes graves relèvent des autorités locales ou royales.


Thomas hocha la tête.


Une organisation indépendante, mais reconnue par le pouvoir.


Un système pratique pour encadrer les individus capables de combattre des monstres et de voyager dans des régions dangereuses.


— Je suppose qu’il faut une classe pour devenir aventurier ?


— Non. N’importe qui peut demander son inscription, à condition de respecter les règles. Mais les missions dangereuses exigent des capacités adaptées. Les aventuriers sont évalués et répartis selon différents rangs.


— Des rangs ?


— Oui. Le plus bas est généralement le rang de cuivre. Viennent ensuite le fer, le bronze, l’argent, l’or, le platine et, au sommet, le mithril. Certaines régions utilisent des appellations différentes, mais à Astrélys, c’est le système principal.


Thomas mémorisa les noms.


Cuivre, fer, bronze, argent, or, platine, mithril.


Il était probablement destiné à commencer au rang le plus bas.


Cela lui convenait.


Il préférait apprendre progressivement plutôt que de se retrouver face à une mission qu’il ne pourrait pas accomplir.


— Et les niveaux ? demanda-t-il. Tout le monde possède un niveau ?


Marvek fronça les sourcils.


— La plupart des personnes possèdent un statut, oui. Mais tout le monde ne s’intéresse pas à sa progression. Les aventuriers et les combattants suivent leur niveau de près. Les artisans, les marchands et les paysans utilisent rarement ces informations dans leur vie quotidienne.


— Peut-on monter de niveau en travaillant ?


— Bien sûr. Le développement dépend de la classe et des activités. Un artisan progresse en perfectionnant son métier. Un mage en pratiquant sa magie. Un combattant en s'entraînant et en affrontant des adversaires adaptés. Mais le simple fait de répéter une tâche ne garantit pas une progression rapide.


Thomas pensa à son propre statut.


Niveau un.


Classe inconnue.


Aucune compétence répertoriée.


Il allait devoir trouver sa propre voie.


— Une dernière question, dit-il. Comment fonctionne l’argent ?


Marvek se frotta les mains.


— Là, je peux t’expliquer précisément.


***


Il sortit de sa poche une petite pièce de cuivre et la posa sur le rebord de la fontaine.


— La monnaie d’Eldoria est organisée en plusieurs valeurs. La plus courante est la pièce de cuivre.


Il leva un doigt.


— Cent pièces de cuivre valent une pièce d’argent.


Il leva un deuxième doigt.


— Cent pièces d’argent valent une pièce d’or.


Puis il ajouta :


— Et une pièce de platine vaut cent pièces d’or. Les pièces de platine sont surtout utilisées pour les grosses transactions, les achats de propriétés et les échanges entre grandes maisons commerciales.


Thomas répéta mentalement les conversions.


**100 cuivres = 1 argent.**


**100 argents = 1 or.**


**100 ors = 1 platine.**


Il comprenait pourquoi Marvek avait d’abord demandé cinq pièces d’argent pour une simple visite.


C’était une somme potentiellement importante pour un nouvel arrivant.


— Combien coûte un repas ?


— Dans une auberge modeste, tu peux trouver un repas simple pour trois à cinq pièces de cuivre. Une nuit dans un dortoir coûte généralement entre cinq et dix cuivres, selon le quartier. Une chambre individuelle peut coûter quinze à trente cuivres.


Thomas calcula rapidement.


Un repas à cinq cuivres, une nuit à dix cuivres… Il lui faudrait au minimum quinze cuivres par jour, sans compter les imprévus.


— Et combien gagne un ouvrier ?


— Cela dépend du métier. Un travailleur sans qualification peut gagner entre dix et vingt cuivres par jour. Un artisan expérimenté peut gagner davantage. Les spécialistes recherchés, eux, fixent parfois leurs propres tarifs.


Thomas regarda la petite pièce posée sur la fontaine.


— Donc une pièce d’argent représente plusieurs journées de travail pour certains habitants.


— Exactement. C’est pour cela que je ne demande pas cinq pièces d’argent à tout le monde.


Thomas leva les yeux vers lui.


Marvek se racla la gorge.


— Enfin… pas toujours.


Thomas eut un sourire.


Il appréciait au moins que l’homme reconnaisse ses pratiques.


— Et les aventuriers ?


— Leurs revenus varient énormément. Une mission simple peut rapporter quelques dizaines de cuivres. Une mission plus dangereuse peut rapporter plusieurs pièces d’argent, voire des pièces d’or. Mais les risques sont réels. Un aventurier qui revient blessé doit payer ses soins, son équipement et parfois les réparations qu’il a causées.


— En résumé, les récompenses importantes vont avec les risques importants.


— Tu comprends vite.


Thomas n’avait pas besoin de lui expliquer que l’économie fonctionnait ainsi dans presque tous les mondes.


L’argent représentait du temps, du travail et du risque.


Il lui faudrait en gagner rapidement.


— Où puis-je m’inscrire à la guilde ?


Marvek pointa une grande avenue qui descendait vers le centre de la ville.


— Suis cette avenue jusqu’à la place des Sept Lanternes. Tu verras une bâtisse en pierre avec une enseigne représentant une épée croisée avec un bouclier. Impossible de la manquer.


— Merci.


Thomas lui tendit une pièce de cuivre.


Marvek la prit, puis la fit disparaître dans sa poche.


— Si tu as besoin d’autres informations, cherche Marvek près de la fontaine. Je suis généralement ici le matin.


— Je m’en souviendrai.


Thomas se leva.


Il avait obtenu beaucoup plus d’informations qu’il ne l’espérait. Mais une chose le préoccupait encore.


— Marvek ?


L’homme se retourna.


— Oui ?


— Pourquoi m’as-tu abordé ?


Le sourire de Marvek réapparut.


— Parce que tu avais l’air perdu.


Thomas observa son visage.


La réponse n’était pas entièrement fausse.


Mais elle ne disait pas tout.


Marvek avait repéré ses vêtements inhabituels, son absence de bagages et son hésitation devant les rues. Il avait vu une occasion de gagner de l’argent.


Peut-être n’était-il qu’un escroc ordinaire.


Peut-être avait-il d’autres activités.


Thomas ne pouvait pas encore le savoir.


— À bientôt, Marvek.


— À bientôt, Thomas !


Il s’éloigna sans se retourner.


Derrière lui, Marvek observa la pièce de cuivre qu’il venait de recevoir.


Puis il leva les yeux vers la rue où Thomas avait disparu.


Son sourire s’effaça.


— Curieux garçon…


***


La place des Sept Lanternes était bondée.


Des marchands y vendaient des vêtements, des fruits, des armes et des objets dont Thomas ignorait l’usage. Des artisans travaillaient devant leurs boutiques. Plusieurs musiciens jouaient près d’une fontaine monumentale, tandis que des enfants se poursuivaient entre les étals.


Thomas avançait lentement, attentif à tout ce qui l’entourait.


Il essayait de comprendre les habitudes des habitants, leurs manières de se saluer et la façon dont ils négociaient les prix.


Les nobles se distinguaient souvent par leurs vêtements coûteux, leurs accompagnateurs et la manière dont les autres leur cédaient le passage. Les marchands semblaient reconnaître leurs clients habituels d’un simple regard. Les gardes, eux, surveillaient surtout les intersections et les abords des bâtiments officiels.


Une organisation complexe.


Mais pas chaotique.


Thomas allait poursuivre son observation lorsqu’un bruit attira son attention.


Une voix féminine.


Puis des rires.


Il tourna la tête vers une ruelle située entre une boutique de tissus et un entrepôt.


Quatre hommes entouraient une jeune femme vêtue d’une cape sombre.


Sa capuche dissimulait entièrement son visage.


Elle se tenait près du mur, les bras serrés contre son corps. L’un des hommes bloquait la sortie de la ruelle, tandis qu’un autre lui faisait face en souriant.


— Allez, ma jolie. Tu pourrais au moins nous remercier de t’avoir proposé notre aide.


La jeune femme répondit d’une voix ferme.


— Écartez-vous.


— Tu ne comprends pas ? demanda le plus grand des voyous. On veut simplement discuter.


Il tendit la main vers sa capuche.


Elle recula vivement.


— Ne me touchez pas !


Les hommes éclatèrent de rire.


Thomas s’arrêta à l’entrée de la ruelle.


Il observa rapidement la scène.


Le plus grand semblait être le chef. Il parlait fort, cherchait à impressionner ses compagnons et se plaçait systématiquement entre la jeune femme et la sortie.


Le deuxième restait en retrait, mais surveillait les alentours. Il était probablement là pour empêcher les passants d’intervenir.


Le troisième avait déjà sorti un petit couteau.


Le quatrième semblait moins sûr de lui. Il riait avec les autres, mais son regard revenait régulièrement vers l’entrée de la ruelle.


Thomas sentit son ventre se contracter.


Il connaissait cette dynamique.


Un groupe de prédateurs qui se croyait en position de force face à une personne isolée.


Il aurait pu continuer son chemin.


Après tout, il venait d’arriver dans ce monde. Il ne connaissait ni les lois, ni les coutumes, ni les conséquences d’une intervention.


Mais il ne pouvait pas simplement détourner le regard.


Le chef attrapa le poignet de la jeune femme.


Elle se débattit.


— Lâchez-moi !


L’homme la repoussa brutalement contre le mur.


Un bruit sourd résonna dans la ruelle.


Thomas fit un pas en avant.


— Hé !


Les quatre hommes se tournèrent vers lui.


Le chef lâcha le poignet de la jeune femme et observa Thomas avec mépris.


— Qu’est-ce que tu veux, toi ?


Thomas s’avança de quelques pas.


— Je pense qu’elle vous a demandé de la laisser tranquille.


Le voyou éclata de rire.


— Tu penses ? Tu ferais mieux de penser à tes propres affaires.


Son compagnon au couteau s’approcha.


— Dégage avant de finir par terre.


Thomas regarda leurs visages.


Il remarqua la confiance excessive du chef, la nervosité de celui qui tenait le couteau et l’hésitation du quatrième homme.


Ils n’étaient pas des combattants expérimentés.


Ils avaient l’habitude d’intimider des personnes isolées, peut-être de les voler. Mais ils ne semblaient pas s’attendre à rencontrer une résistance sérieuse.


Thomas n’avait aucune raison de les affronter à mains nues.


Il n’avait jamais appris à se battre.


Il ne possédait ni épée ni compétence de combat.


Pourtant, quelque chose en lui refusait de reculer.


— Je vais vous le demander une dernière fois, dit-il. Laissez-la partir.


Le sourire du chef disparut.


— Attrapez-le.


Le premier voyou se jeta sur Thomas.


Et le monde changea.


***


Il n’y eut ni éclair, ni explosion.


Aucun cercle magique ne se dessina au sol.


Thomas ne sentit même pas ses muscles se contracter.


Une fraction de seconde plus tôt, il se trouvait à plusieurs mètres de ses adversaires.


La suivante, il était au milieu d’eux.


Il venait de se déplacer sans parcourir la distance qui les séparait.


Thomas n’eut pas le temps de comprendre.


Son corps agissait déjà.


L’homme qui avait chargé reçut un coup bref au sternum. L’air quitta ses poumons et il s’effondra à genoux, incapable de reprendre immédiatement sa respiration.


Thomas pivota.


Le voyou au couteau tenta de le frapper au visage.


Thomas vit le mouvement avant qu’il ne se termine.


Son épaule droite se contracta. Son poignet se tourna vers l’intérieur. Son regard se fixa sur la cible.


Thomas esquiva instinctivement.


Sa main attrapa le poignet armé, le détourna et frappa le coude de l’homme avec précision.


Le couteau tomba sur les pavés.


Le voyou poussa un cri.


Thomas lui saisit la tunique et le projeta contre les caisses empilées le long du mur. Le choc fit trembler le bois.


Le troisième homme se précipita sur lui.


Thomas leva simplement le bras.


Le coup glissa contre son avant-bras. Il repoussa son adversaire, qui trébucha sur les pavés et s’étala de tout son long.


Le dernier voyou resta figé.


Thomas se tourna vers lui.


Il ne comprenait pas.


Il venait de neutraliser trois hommes en quelques secondes.


Sans entraînement.


Sans arme.


Sans même savoir exactement comment il avait fait.


Le chef, qui avait reculé pendant l’affrontement, sortit une courte lame dissimulée dans sa ceinture.


— Espèce de…


Il s’élança.


Thomas vit sa bouche s’ouvrir, ses épaules se tendre et son pied arrière prendre appui sur le sol.


Puis, une nouvelle fois, l’espace sembla se déchirer.


Thomas se retrouva devant lui.


Le chef écarquilla les yeux.


Il n’eut pas le temps de réagir.


Thomas lui saisit le poignet, détourna la lame et le frappa au ventre. L’homme plia en deux. Un second mouvement le projeta contre le mur, où il glissa jusqu’au sol.


Le silence retomba sur la ruelle.


Thomas resta immobile, les mains levées devant lui.


Son cœur battait à tout rompre.


Il regarda les quatre hommes étendus autour de lui.


Puis ses propres mains.


— Qu’est-ce que…


Il recula d’un pas.


— Qu’est-ce que je viens de faire ?


Il n’avait jamais bougé de cette manière.


Il avait certes observé les mouvements de ses adversaires, anticipé leurs gestes et exploité leurs erreurs. Mais cela n’expliquait pas cette vitesse, ni cette force, ni surtout ces déplacements impossibles.


Il avait eu l’impression que la distance n’existait plus.


Comme si le monde avait accepté de le placer exactement là où il devait se trouver.


Thomas ferma les yeux et tenta de retrouver la sensation qu’il avait éprouvée.


Rien.


Il essaya de reproduire le mouvement, en se concentrant sur l’endroit où se trouvait le chef.


Aucun résultat.


Il n’avait aucune idée de la manière dont il avait déclenché cette capacité.


Un tintement discret résonna dans son esprit.


L’interface apparut.


**ANOMALIE DE COMBAT DÉTECTÉE.**


Thomas se figea.


Une deuxième ligne se dessina.


**INTERACTION AVEC LA CLASSE : LE TÉMOIN DU VOILE.**


Puis une troisième.


**COMPÉTENCE : NON IDENTIFIÉE.**


Il sentit un frisson lui parcourir le dos.


L’interface resta visible quelques secondes avant de disparaître.


Thomas fixa l’endroit où elle s’était affichée.


— Non identifiée ? Vous plaisantez…


Il regarda de nouveau les hommes au sol.


Il ne les avait pas tués. Ils respiraient encore, certains gémissaient, d’autres tentaient péniblement de se relever.


Il n’avait jamais voulu leur faire de mal à ce point.


Il avait simplement voulu les arrêter.


Pourtant, ce qu’il venait de faire dépassait largement ce qu’il aurait cru possible.


Il n’était plus certain de connaître les limites de son propre corps.


Et cette idée l’inquiétait presque autant qu’elle le fascinait.


***


— Vous… vous m’avez sauvée.


La voix de la jeune femme le ramena à la réalité.


Thomas se retourna.


Elle se tenait toujours contre le mur, sa capuche dissimulant son visage. Ses mains tremblaient légèrement, mais elle semblait indemne.


Il s’approcha avec prudence.


— Vous allez bien ?


Elle acquiesça.


— Oui. Grâce à vous.


Elle marqua une pause.


— Je ne sais pas comment vous remercier.


Thomas jeta un regard aux hommes étendus sur les pavés.


— Vous devriez partir. Ils risquent de se relever.


— Et vous ?


— Je vais bien.


Il s’interrompit.


C’était un mensonge.


Il allait physiquement bien, mais il venait de découvrir qu’il possédait une capacité dont il ignorait tout. Et il n’avait aucune idée des conséquences que son utilisation pouvait entraîner.


La jeune femme sembla remarquer son trouble.


— Vous avez l’air aussi surpris que moi.


Thomas la regarda.


Elle avait raison.


— Je n’ai jamais fait ça auparavant.


— Pourtant, vous les avez maîtrisés sans difficulté.


— Je sais.


Il baissa les yeux vers ses mains.


— C’est justement le problème.


La jeune femme resta silencieuse.


Puis elle glissa une main sous sa cape et en sortit une petite bourse.


— Prenez ceci.


Thomas secoua la tête.


— Ce n’est pas nécessaire.


— Si. Vous m’avez évité de subir quelque chose de bien pire. Je tiens à vous remercier.


Elle lui tendit la bourse.


Thomas hésita, puis la prit.


Elle était étonnamment lourde.


— Je ne connais même pas votre nom, dit-il.


La jeune femme se raidit imperceptiblement.


Thomas le remarqua.


Son regard venait de se détourner, ses doigts s’étaient refermés sur le bord de sa cape et sa respiration avait changé.


Elle ne souhaitait pas lui révéler son identité.


Il n'insista pas.


— Vous n’êtes pas obligée de me le donner.


Elle sembla se détendre légèrement.


— Merci de ne pas poser davantage de questions.


Sa voix était douce, mais son choix de mots trahissait une certaine habitude de la prudence.


Thomas observa sa tenue.


La cape était sombre, mais le tissu était de très bonne qualité. Ses bottes ne portaient presque aucune trace d’usure. Ses mains étaient fines et soignées, sans les callosités habituelles des personnes qui travaillaient quotidiennement de leurs mains.


Et malgré la simplicité apparente de ses vêtements, elle se tenait avec une dignité naturelle.


Elle n’était probablement pas une simple voyageuse.


Mais Thomas ne disposait pas de suffisamment d’indices pour aller plus loin.


— Faites attention à vous, dit-il.


— Vous aussi.


Elle se dirigea vers la sortie de la ruelle, puis s’arrêta un instant.


— Je n’oublierai pas ce que vous avez fait aujourd’hui.


Elle reprit sa marche.


Thomas la regarda s’éloigner.


Il aurait pu la suivre pour en savoir davantage. Il aurait pu lui demander où elle habitait, pourquoi elle se trouvait seule dans une ruelle et pourquoi quatre voyous s’en étaient pris à elle.


Mais elle venait de lui faire comprendre qu’elle ne souhaitait pas être interrogée.


Il la laissa partir.


Quelques secondes plus tard, elle se fondit dans la foule de la place.


Thomas baissa les yeux vers la bourse.


Il devait maintenant comprendre ce qu’il venait de recevoir.


***


Il s’éloigna de la ruelle avant que les passants ne commencent à poser trop de questions.


La plupart n’avaient aperçu qu’une partie de l’affrontement. Certains s’étaient arrêtés à distance, d’autres avaient préféré poursuivre leur chemin.


Un garde municipal approchait déjà de la place.


Thomas n’avait aucune envie de devoir expliquer pourquoi quatre hommes gisaient dans une ruelle alors qu’il venait à peine d’arriver en ville.


Il se glissa dans une rue plus calme et entra sous l’auvent d’une boutique fermée.


Là, il ouvrit la bourse.


À l’intérieur se trouvaient plusieurs pièces de monnaie.


Il les posa sur sa paume.


Des pièces de cuivre, des pièces d’argent… et deux pièces d’or.


Thomas les observa avec attention.


Les pièces de cuivre étaient petites et rougeâtres, marquées d’un symbole représentant une feuille.


Les pièces d’argent étaient plus grandes, brillantes, avec une étoile gravée au centre.


Quant aux pièces d’or, elles étaient légèrement plus épaisses et portaient l’emblème d’une couronne entourée de sept branches.


Thomas se souvenait des explications de Marvek.


Cent cuivres pour un argent.


Cent argents pour un or.


Cent ors pour un platine.


Il compta rapidement les pièces.


La bourse contenait quarante pièces de cuivre, douze pièces d’argent et deux pièces d’or.


Il calcula mentalement la valeur totale.


Deux pièces d’or représentaient vingt mille pièces de cuivre.


Les douze pièces d’argent en représentaient mille deux cents.


Avec les quarante cuivres, il détenait donc l’équivalent de **vingt et un mille deux cent quarante pièces de cuivre**.


Thomas resta bouche bée.


— Mais qu’est-ce qu’elle m’a donné exactement ?


Il savait désormais qu’il possédait une somme considérable.


Pour un nouvel arrivant sans le moindre sou, cette bourse pouvait lui permettre de vivre confortablement pendant un certain temps.


Mais elle soulevait également une question.


Qui était cette jeune femme pour transporter autant d’argent ?


Thomas referma lentement la bourse.


Il ne voulait pas attirer l’attention en exhibant une telle somme. Il glissa l’argent dans une poche intérieure de sa tunique, puis reprit sa route.


La priorité était désormais claire.


Trouver un endroit où manger.


Se reposer.


Et réfléchir à ce qui venait de se produire.


***


L’auberge se trouvait dans une rue animée, à quelques minutes de la place des Sept Lanternes.


Une enseigne en bois représentait une lanterne suspendue au-dessus d’une porte. Sous le dessin, des lettres dorées formaient un nom que Thomas pouvait désormais lire.


**La Lanterne d’Ébène.**


Il poussa la porte.


Une chaleur agréable l’accueillit, accompagnée d’une odeur de pain, de viande mijotée et de bois brûlé. Une grande cheminée occupait le fond de la salle. Des tables en chêne étaient disposées autour du foyer, et plusieurs clients mangeaient en discutant à voix basse.


L’aubergiste, un homme corpulent aux cheveux grisonnants, se tenait derrière le comptoir.


— Bienvenue à la Lanterne d’Ébène ! Une chambre, un repas ou les deux ?


Thomas comprit immédiatement sa question.


Il n’avait toujours aucune explication sur sa compréhension de la langue, mais il décida de ne pas s’en préoccuper pour l’instant.


— Les deux, s’il vous plaît. Une chambre pour une nuit et un repas.


L’aubergiste le détailla rapidement.


— Chambre individuelle ou dortoir ?


— Individuelle, si possible.


— Vingt-cinq cuivres pour la chambre. Le repas du soir est à cinq cuivres supplémentaires. Si vous souhaitez un bain chaud, c’est dix cuivres de plus.


Thomas acquiesça.


Les tarifs correspondaient à ce que Marvek lui avait indiqué.


Il sortit une pièce d’argent et la posa sur le comptoir.


L’aubergiste la prit, la vérifia d’un coup d’œil, puis lui rendit soixante-dix pièces de cuivre.


— Votre chambre est au premier étage, troisième porte à gauche. Le repas sera servi dans quelques minutes. Vous pouvez vous installer où vous voulez.


Thomas récupéra la monnaie.


Il avait payé trente pièces de cuivre pour la chambre et le repas, et reçu soixante-dix cuivres en échange d’une pièce d’argent.


Tout semblait cohérent.


Il choisit une table dans un coin de la salle, d’où il pouvait observer les entrées et la majorité des clients.


Par habitude.


Il s’assit dos au mur et posa la bourse devant lui, à l’abri des regards.


Puis il se passa les mains sur le visage.


La journée avait été interminable.


Il avait découvert une nouvelle civilisation, appris les bases de son système économique, rencontré un escroc et maîtrisé quatre voyous sans comprendre comment.


Et tout cela avant même d’avoir commencé sa véritable aventure.


L’aubergiste lui apporta un bol de soupe épaisse, du pain frais et une assiette de viande accompagnée de légumes.


Thomas mangea lentement.


Pour la première fois depuis sa réincarnation, il pouvait réfléchir sans avoir à surveiller immédiatement son environnement.


Il sortit mentalement la liste des problèmes à résoudre.


D’abord, il devait comprendre sa classe.


Le Témoin du Voile.


Une classe oubliée, absente des classifications modernes, dont les capacités semblaient liées à des phénomènes que le système lui-même ne parvenait pas à identifier.


Ensuite, il devait comprendre ce qui s’était produit dans la ruelle.


Il n’avait pas simplement été rapide.


Il avait changé de position sans parcourir la distance qui le séparait de ses adversaires.


Une téléportation ?


Une accélération extrême ?


Une distorsion de l’espace ?


Il n’en savait rien.


Mais l’interface avait affiché un message précis : *Interaction avec la classe : Le Témoin du Voile.*


Ce n’était probablement pas une coïncidence.


Enfin, il devait découvrir pourquoi le symbole de son assassin semblait lié aux archives de sa classe.


Thomas posa sa cuillère.


Il lui faudrait des informations.


Des contacts.


Des ressources.


Et un moyen de progresser sans attirer l’attention.


La guilde des aventuriers représentait probablement le meilleur point de départ.


Il pourrait y obtenir une carte, consulter les missions disponibles et découvrir les règles officielles concernant les niveaux et les classes.


Mais il devait rester prudent.


Si sa classe était aussi rare que le laissaient entendre les archives, la révéler pouvait le mettre en danger.


Il ne devait parler à personne de ses capacités sans comprendre ce qu’elles impliquaient.


Il ne devait pas non plus montrer à quel point il était inexpérimenté.


Thomas termina son repas, puis monta dans sa chambre.


Elle était simple, mais propre. Un lit en bois, une petite table, une chaise et une bassine d’eau occupaient l’essentiel de l’espace. Une fenêtre donnait sur une ruelle éclairée par des lanternes.


Il posa la bourse sur la table et s’assit.


Puis il fit apparaître son statut.


**STATUT INDIVIDUEL**


**Nom :** Thomas Delacroix


**Classe :** Le Témoin du Voile


**Niveau :** 1


**Compétences :** Non répertoriées


**Aptitude innée :** Perception comportementale


**Statut :** En attente d’éveil


Il fixa la ligne indiquant sa classe.


— Très bien, murmura-t-il. On va commencer par comprendre ce que tu me caches.


Aucune réponse.


Il ferma les yeux et repensa à l’affrontement.


Il revit l’épaule du premier voyou se contracter, la lame du second s’élever, le mouvement du chef.


Il se souvenait de chaque détail.


Mais entre ces mouvements et sa victoire, il manquait quelque chose.


Une fraction de seconde.


Un espace vide dans sa mémoire.


Il avait su où se placer, sans avoir décidé de bouger.


Il avait agi avant de comprendre.


Thomas rouvrit les yeux.


— Ce n’est pas seulement mon don d’observation.


Il se leva et fit quelques pas dans la chambre.


Puis il fixa un point près de la porte.


Il tenta de retrouver cette sensation étrange, ce moment où la distance avait semblé disparaître.


Son cœur accéléra.


Pendant une fraction de seconde, l’air devant lui ondula.


Thomas recula brusquement.


La sensation disparut.


Il resta immobile, le souffle court.


Il venait peut-être de reproduire le phénomène.


Ou peut-être avait-il simplement imaginé cette déformation.


Il ne pouvait pas en être certain.


Mais il avait désormais une piste.


Une seule.


Et il ne devait pas la négliger.


Il fit disparaître son statut et s’assit sur le bord du lit.


Demain, il irait s’inscrire à la guilde des aventuriers.


Il apprendrait les règles, gagnerait ses premières pièces et chercherait à comprendre le système de progression.


Il ne pouvait pas encore affronter les mystères de son passé.


Mais il pouvait préparer le terrain.


Thomas éteignit la lampe.


Dans l’obscurité, il repensa à la jeune femme à la capuche.


À sa voix calme.


À ses vêtements de grande qualité.


À la somme considérable qu’elle lui avait laissée.


Et à cette manière qu’elle avait eue de dissimuler son identité, comme si le simple fait d’être reconnue représentait un danger.


Elle n’avait pas été une voyageuse ordinaire.


Il en était presque certain.


Mais il ne savait pas qui elle était.


Et il ne pouvait pas encore deviner que la jeune femme qu’il venait de sauver n’était autre que la princesse héritière d’Eldoria, la fille du roi Aldéran IV.


Une princesse qui, pour des raisons qu’elle seule connaissait, avait quitté le château sans escorte.


Une princesse qui venait de rencontrer un homme dont l’existence échappait aux classifications du royaume.


Et une princesse qui, dès le lendemain, apprendrait que quatre voyous avaient été retrouvés inconscients après avoir tenté de s’en prendre à elle.


Thomas, lui, ignorait tout de ces conséquences.


Il ferma les yeux.


Pour la première fois depuis sa mort, il avait un toit au-dessus de la tête, de l’argent dans sa poche et un objectif pour le lendemain.


C’était peu.


Mais c’était un début.


Au fond de son esprit, une dernière ligne apparut avant qu’il ne s’endorme.


**LE TÉMOIN DU VOILE : PHASE D’OBSERVATION INITIÉE.**


Thomas ne la vit pas.


Et quelque part, dans les profondeurs d’Astrélys, un ancien mécanisme venait de se remettre en mouvement.

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