ARMAEL

Chapitre 1 : 1975 L'arrivée d'Hugo

8428 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 10/11/2016 09:18

    Assis sur la banquette arrière de la voiture, Hugo regardait le paysage défiler avec un ennui infini. Il pleuvait depuis qu’ils avaient quitté Paris, l’eau ruisselait sur les vitres et, à l‘avant, les essuie-glace grinçaient régulièrement, rythmant la conversation polie qu’entretenait sa mère Véronique avec Monsieur Le Bihan. D’après ce que ses copains lui avaient dit, en Bretagne, il pleuvait encore plus qu’à Paris, il pleuvait tout le temps, et Hugo se dit que ça devait être bien désagréable pour jouer au foot.     

Pourtant, malgré la monotonie de la route et l’uniformité grise des campagnes, il n’arrivait pas à se décider à prendre un livre ou à regarder les magazines que lui avait donnés Monsieur Le Bihan. Il n’avait pas la tête à ça, il n’avait la tête à rien. Il réfléchissait et il avait peur.    

Lui, Hugo, dix ans, ne voulait pas partir de Paris, quitter son quartier, son école, et Momo. Dès l’arrivée du beau monsieur aux cheveux argentés, qui était venu les chercher en tout début d’après-midi et qui ferait désormais partie de leur vie, il avait affiché un air boudeur et renfrogné, au grand désespoir de sa mère, qui se confondait en excuses auprès de son nouveau patron.    

Celui-ci avait ri :  

 - Ne vous inquiétez pas ! Je sais ce que c’est ! J’en ai deux à la maison. C’est la timidité, sûrement. Ca va passer. Il s’habituera vite à sa nouvelle vie ; tout ira mieux dans quelques jours. S’il fait beau il pourra encore profiter de la plage avant la rentrée, il va adorer ! Et s’il pleut, nous avons plein d’autres occupations à Armael et au village. Loïc et Gwenn vont lui montrer. Tout va très bien se passer. N’est-ce pas, mon grand ?    

En disant ces mots, il s’était penché vers l’enfant et lui avait saisi le menton. Hugo avait reculé aussitôt. Cet homme n’avait pas à le toucher, à le flatter comme un bon toutou ! Il n’était pas son père. Quoiqu’il n’ait pas une idée très précise de ce qu’était un père, le sien ayant filé avec la voisine on ne sait où alors que sa mère était enceinte, la laissant seule et sans un sou. Il ne l’avait donc jamais vu. Est-ce que ce Monsieur Le Bihan s’était mis en tête d’épouser sa mère par hasard, pour se montrer si familier envers lui ? Sa femme était morte plusieurs années auparavant, lui avait expliqué Véronique. Il voulait une bonne… mais peut-être aussi une nouvelle compagne. Elle était très jolie, sa maman. Non, non, le jeune garçon ne voulait même pas songer à une telle éventualité. Sa mère était à lui, à personne d’autre. Et de toutes façons les messieurs riches ne se marient pas avec des bonnes.    

Hugo était monté dans la voiture à contre-cœur et avait salué Momo qui lui faisait aurevoir depuis sa fenêtre.    

Momo… Sûr qu’il allait lui manquer.    

La voiture gagna la périphérie puis la banlieue et bientôt Paris disparut tout à fait. Kilomètre après kilomètre, Hugo se sentait mal et avait parfois les larmes aux yeux. Pourquoi ne tenait-on jamais compte de l’avis des enfants ? Déçu et triste, apeuré par ce qui les attendait dans cet endroit qu’ils ne connaissaient pas, il avait décidé de bouder pour montrer qu’il n’était pas d’accord. Mais bouder, c’était terriblement ennuyeux.    

- Ca va, mon grand ? demanda le conducteur, en jetant un coup d’œil inquiet à Hugo dans le rétroviseur. L’enfant ne souriait pas, ne disait pas un mot, l’air concentré sur de sombres pensées.    

- Oui, oui… marmonna l’enfant, exaspéré par ce surnom dont il se voyait affublé désormais.    

- As-tu lu les Spirou ?    

- Pas encore. Je vais le faire.    

- Ca t’occuperait, renchérit sa mère. As-tu remercié Monsieur Le Bihan au moins ? Je n’ai rien entendu…  

 - Si, si, Véronique, n’ayez crainte. Il l’a fait. Nous avons fait la moitié du trajet, lis donc un petit peu, Hugo, ça va te distraire. Ce n‘est pas drôle la voiture, pour un enfant, je sais bien.  

Hugo se plongea immédiatement dans la lecture des Spirou. Au moins, le voyant ainsi absorbé, ils s’abstiendraient de lui adresser la parole pour le reste du voyage. Hugo n’aimait pas beaucoup parler. Il lui semblait qu’il n’avait jamais rien d’intéressant à dire. Il préférait le plus souvent être seul, rêvasser, feuilleter les magazines de sa mère et faire du découpage pour créer de petits tableaux (quelquefois il coupait avant qu‘elle n‘ait eu le temps de lire la revue !), ou encore dessiner dans son coin : ça c’était ce qu’il préférait. Il avait déjà eu l’occasion de voir des magazines illustrés chez des camarades et l’un d’entre eux lui avait même donné un numéro. Depuis, Hugo ne se lassait pas de reproduire les petits personnages encore et encore. Et Véronique lui avait promis qu’elle allait désormais lui acheter régulièrement son magazine à lui, peut-être Spirou, ou bien Pif, ou Mickey, puisque son salaire allait un peu augmenter. Les Spirou de Monsieur Le Bihan avaient fait briller ses yeux, il y avait au moins cinq numéros, mais il s’était bien gardé de montrer son enthousiasme. Ce monsieur était un voleur de mamans et de petits garçons.    

Hugo n’avait pratiquement pas d’amis. Il avait été invité deux ou trois fois chez Alain puis chez Eric, des camarades de classe qui le complimentaient sur ses dessins, parce que même pendant les leçons, il ne pouvait s’empêcher de gribouiller sur un bout de papier. Il dessinait même de petites caricatures qui faisaient la joie de son entourage et on voulait être « ami » avec lui, un peu comme s’il était une célébrité et que c‘était bien de s‘afficher avec lui. Mais la star n’était pas facile d’accès… Son mutisme avait fini par décourager les fans, tandis que les parents visiblement s’étonnaient vraiment de son comportement, doutant même de sa bonne santé psychique. Il se montrait pourtant bien sage et bien poli. Sa mère lui avait appris les bonnes manières.     

- Il ne parle pas beaucoup, votre fils, disait-on à Véronique lorsqu’elle venait le chercher.     

- Non… il est un peu réservé et timide… C’est si gentil de l’avoir invité !     

- Tout de même… il est resté sans dire un mot pendant que les autres jouaient. Vous en avez parlé à un médecin ?    

Véronique abrégeait rapidement avec un au revoir courtois mais glacial. Et Hugo se demandait bien pourquoi on le prenait pour un malade simplement parce qu’il n’aimait pas parler…     

Sans doute que sa peau couleur caramel y était pour quelque chose. Avoir un papa noir et absent, il avait compris rapidement que ce n’était pas l’idéal pour se faire des amis. Même si on était bon dessinateur. Pour être apprécié, mieux valait avoir la peau bien blanche et bavarder à tort et à travers. Allez savoir pourquoi…   

A l’école, certains l‘appelaient Café au lait et ils disaient même qu’il avait dû être adopté, car sa mère ne lui ressemblait pas du tout avec ses cheveux blonds et ses yeux bleus. Quand il expliquait que son papa était noir, qu’il venait d’un beau pays qui s’appelait le Kenya, ils affectaient une petite moue désobligeante, apparemment ni persuadés ni charmés par le parfum de l’Afrique… Entre les allusions à sa couleur de peau, et les reproches sur ses difficultés à s’intégrer à une conversation, Hugo se sentait vraiment différent, à part. Il avait décidé de ne plus leur adresser la parole du tout, à ces garçons idiots. Et il ne leur montrait plus ses dessins. Pas grave, il se sentait bien mieux tout seul, avec du papier et des crayons de couleur. Ou bien avec son petit voisin, Momo, avec qui il jouait au foot dans la cour de l’immeuble. Momo était comme lui, différent. Son papa était tunisien et sa maman algérienne. Et il savait que lui, à l’école, on l’appelait « le bougnoul ». Alors Café au Lait et le Bougnoul s’étaient vite rapprochés.    

Véronique espérait que là-bas, dans la nouvelle école où on l’avait déjà inscrit, il se ferait de vrais et bons amis, et retrouverait un autre « Momo »… Mais le doute parfois la submergeait, et lui donnait des frissons. Les enfants métis n’étaient pas très appréciés, elle le savait bien, et si à Paris, Hugo supportait déjà des réflexions désagréables, on pouvait hélas craindre que ce serait pire en province, où, lui disait-on, les mentalités étaient encore plus conservatrices.    

Elle lui promettait cependant jour après jour que l’avenir serait meilleur et elle était bien décidée à lui offrir tout ce qui serait en son pouvoir pour qu’il ait une belle vie plus tard. Il faut y croire, il faut avancer. Elle avait accepté ce travail, avec un meilleur salaire, et ils allaient vivre dans un château ! On pouvait imaginer pire endroit pour élever un jeune enfant.    

Thomas Le Bihan leur avait montré une photo d‘Armael. Hugo, lorsqu’il pensait « château », imaginait tout de suite une grosse forteresse comme on voyait dans les livres d’histoire ou à la télé. Ce n’était pas ça du tout, mais plutôt une drôle de maison, immense c’est vrai, mais toute biscornue, tout en pierres, avec des portes et des fenêtres bizarres, et même, à certains endroits, des vitraux comme dans les églises. Un château, ça ?     

- Non, ce n’est pas un château, c’est un manoir, rectifia un jour Monsieur Le Bihan en riant. Ce n’est pas si grand que ça ! Par contre, Armael est notre fierté. Il appartient à notre famille depuis plus de cinq siècles, rendez vous compte ! Un véritable joyau du patrimoine historique. J’étais fils unique, de même que mon père. Mes parents sont décédés, moi et mes enfants en sommes désormais les ultimes héritiers. Armael me coûte beaucoup en entretien. J’espère que Loïc prendra la suite de mes affaires, aura de beaux et solides garçons, et qu’Armael verra encore vivre de nombreux petits Le Bihan !    

Pourquoi Loïc ? Et Gwenn, la sœur, elle comptait pour du beurre ? Il faudrait qu‘Hugo demande des précisions à sa mère sur ce sujet.     

Quels drôles de prénoms ils portaient, ces enfants… Au moins partagerait-il cette bizarrerie avec eux. Des Hugo, il n’en connaissait pas un seul. Véronique lui avait dit qu’elle avait choisi ce prénom parce que c’était celui de son grand-père alsacien. Décidément, en province, tout le monde était affublé de noms bizarres.   

- Loïc et Gwenn, c’est breton, avait précisé Véronique.   

La Bretagne. Sa mère lui avait montré sur la carte et ils avaient feuilleté des livres à la librairie. Armael se trouvait dans le Morbihan. Et c’était autre chose que Paris. Surtout là où ils allaient habiter. Kercoat. Vous parlez d’un nom ! Quelques maisons et pas un seul immeuble. Avaient-ils au moins des magasins où traînasser et acheter des bonbons ? Le domaine d’Armael (un immense parc entourait la propriété) se trouvait à deux ou trois kilomètres de Kercoat, sur une falaise près de la mer.     

Si Hugo ne voyait pas bien comment il allait vivre dans un endroit aussi différent que le vieux quartier un peu sale auquel il était habitué, il était par contre extrêmement curieux de voir la mer. D’après Monsieur Le Bihan, il pourrait s’y baigner, apprendre à nager peut-être ?  Pêcher des poissons ? Devenir un jour marin et sillonner les océans. A Paris, il aurait bien aimé aller à la piscine mais Véronique répondait qu’elle n’avait pas les moyens pour ce genre de loisirs. Son salaire passait entièrement dans le paiement du loyer, de la nourriture et des factures d’eau, d’électricité, de chauffage. S’il lui restait quelques francs à la fin du mois, elle lui offrait un livre ou une paire de chaussettes. Plus tard, ils verraient plus tard.     

Y aurait-il des pigeons comme à Paris ? Il adorait courir après eux, mais aussi leur donner des miettes de son goûter. De vieilles dames passaient en grognant : « Arrête donc de les attirer, proféraient-elles, après il y a des crottes partout.» Et leurs chiens, ils ne faisaient pas des crottes, eux ?     

Sa mère ne savait pas pour les pigeons mais pensait que ces oiseaux habitaient la France entière, au même titre que les moineaux. Elle lui avait par contre parlé des mouettes, et celles-là n’existaient pas à Paris ! Il en avait vues à la télévision. De jolis oiseaux blancs et gris, qui poussaient des petits cris un peu bizarres. Et dans le livre sur la Bretagne, qu’il n’arrêtait pas d’aller consulter à la libraire - il s’était même fait disputer par le chef qui voulait qu’il l’achète - il avait également repéré quelques autres spécimens. Hugo aimait bien la nature et les animaux en général et il aurait adoré avoir un chien ou un chat, mais Véronique rétorquait que c‘était trop compliqué pour le moment... Tant pis.    

Pour s’occuper, là-bas, il avait décidé de se lancer dans la confection d’un herbier ; il en avait toujours eu envie mais les squares de Paris ne lui offraient que de maigres récoltes, d‘autant que, normalement on n‘avait pas le droit de toucher aux plantes. Le père de Momo avait un herbier qu‘il tenait de sa grand-mère tunisienne, il lui avait montré comment s’y prendre. Hugo trouvait formidable ces fleurs, ces feuilles, ces herbes, bien séchées, bien plates, avec leur nom écrit dans une belle écriture qu’il ne comprenait pas. Hugo comptait aussi observer les oiseaux et les autres animaux qui pouvaient vivre dans le parc du château et dans la lande alentour, ces grandes étendues en haut des falaises, couvertes de toutes petites plantes et de fleurs minuscules. La Bretagne, pour un petit Parisien qui n’avait jamais quitté son arrondissement, c’était quand même la promesse de jolies découvertes… Heureusement qu’il lui était venu toutes ces idées, cela lui mettait un peu de baume au cœur.    

Finalement, c’était surtout Momo qui allait lui manquer. Ils n’étaient pas dans la même classe, parce que Momo avait un an de plus que lui. Mais ils pouvaient faire le chemin ensemble pour aller à l’école, ils se retrouvaient à la récréation, jouaient au foot le week-end, dans la cour de leurs immeubles respectif, ou bien au square, mais là ils se faisaient toujours gronder. Les parents de Momo étaient très gentils et ils les invitaient quelquefois à déjeuner le dimanche. L’argent ne coulait pas à flot chez eux non plus, mais ils étaient deux ; cela faisait deux salaires, alors que Véronique et Hugo n’en avaient qu’un, et un petit, précisait la jeune femme en riant. Le père de Momo leur apprenait quelques mots d’arabe, ils riaient beaucoup tous ensemble, car ils ne prononçaient jamais comme il faut. Et sa maman préparait un délicieux couscous, un plat de leur pays, en Afrique du Nord, et puis des petits gâteaux dégoulinant de miel et d‘autres en forme de croissants de lune. C’était si bon ! Et ainsi, Hugo avait l’impression de partager quelque chose de l’Afrique avec eux, ce grand continent qu’il ne verrait probablement jamais, mais qui faisait partie de sa vie pourtant ; c‘était même inscrit sur son visage. La famille de Momo, c’était leurs seuls amis, en fin de compte, et il savait que sa mère les regretterait, elle aussi. Ils s’étaient tous embrassés, les larmes aux yeux, la veille du départ.   

Il y avait bien l’épicier aussi qui était gentil et qui lui donnait de temps en temps des bonbons gratuits, mais ça ne faisait pas de lui un ami. Et puis cette collègue de Véronique qui était venue quelquefois prendre un café, mais pleurait tout le temps parce que son mari a elle aussi était parti. Une compagnie pas très intéressante…    

Un autre sujet inquiétait fortement Hugo, c’était leur futur logement. L’enfant n’avait connu que sa minuscule chambre, dans leur vieil appartement, au quatrième étage d’un immeuble vétuste. Sa mère dormait dans le salon, sur un canapé convertible qu’elle dépliait chaque soir et repliait chaque matin. En face, ils avaient placé le poste de télévision sur une table basse, et sur le côté de la pièce, ils disposaient d’une kitchenette pour pouvoir préparer les repas. La minuscule salle de bain contenait juste une mini-baignoire carrée et un lavabo ; pas de douche, mais ce n’était pas bien grave. L’essentiel est d’avoir de l’eau, répétait Véronique joyeusement. Bien que les papiers peints soient sinistres, laids et sales, elle n’avait pas assez d’argent pour les changer ; elle tenait par contre toujours bien propre tout leur logement, et espérait un jour pouvoir acheter au moins de la peinture pour mettre un coup de frais sur les murs. Hugo l’aimait bien comme ça, ce petit appartement. Surtout, c’était « chez eux ». Leur nid. Et dans sa chambre, il avait l’autorisation de mettre tous les posters qu’il voulait sur les murs.     

En serait-il de même à Armael ? Pas sûr. Monsieur Le Bihan avait expliqué qu’ils auraient deux chambres attenantes et une salle de bain privée. Mais auraient-ils le droit de décorer à leur idée ? Pourrait-il afficher quelques photos sur son mur ? Rien de certain. Dans un château, sans dout ne peut-on toucher à rien…    

Par ailleurs, Véronique serait chargée de la cuisine, et ils mangeraient avec le reste de la famille. Plus jamais, ils ne se retrouveraient en tête à tête ! Et s’ils s’avéraient antipathiques, ces gens-là ? Et si lui Hugo n’avait pas envie de les voir tous les jours ? Comment ferait-il pour être aimable avec ces gens qu’ils ne connaissaient pas et qui les regarderaient sûrement de haut, eux les pauvres ? Il n’avait jamais côtoyé de riches, et ça lui faisait très peur…

Il avait juste vu la maison de son camarade Alain, quand il l’avait invité, et cela semblait si grand, avec des plafonds si hauts qu’Hugo s’était senti paralysé par tant de majesté. Les parents d’Alain visiblement ne manquaient pas d’argent, et vu tous les jouets qui emplissaient la chambre d’Alain, acheter n’était jamais un problème, contrairement à Véronique. Il se rappelait que la maman l’avait regardé d’un air bizarre quand il était arrivé. Sa couleur de peau ? Son fils avait dû la prévenir, pourtant. Ses vêtements pas très à la mode, peut-être. Alain, lui, portait toujours de beaux habits et il en changeait souvent. Les riches n’aiment pas les pauvres. Ils croient qu’ils sont sales et ils font le nez comme s’ils puaient.     

Mais ces enfants Le Bihan, aussi riches soient-ils, n’avaient pas de maman, et pourraient bien lui voler sa sienne, toute pauvre qu’elle était. Cette perspective le terrifiait. Il ne voulait pas qu’ils montrent le moindre signe d’affection à sa mère. Et réciproquement. Sa mère était à lui.     

Et ce Loïc, est-ce qu’il jouait au foot, au moins ?     

Véronique, elle, semblait tellement heureuse… L’inquiétude l’avait d’abord envahie lorsqu’elle avait appris que ses patrons parisiens, les Dufossé partaient aux Etats-Unis et n’avaient plus besoin d’elle. Trouver du travail, c’était difficile… surtout pour quelqu’un comme elle, qui n’avait aucun diplôme ni aucune formation. Elle faisait des heures de ménage par ci par là, puis un jour, chez les Dufossé, remarquant à quel point ils rentraient tard, elle suggéra de leur préparer des plats pour le soir, qu’ils n’auraient plus qu’à réchauffer en arrivant. Ils trouvèrent sa cuisine excellente, augmentèrent son nombre d’heures et du même coup son salaire. Et malgré tout, elle pouvait toujours être à la maison tous les soirs pour les devoirs d’Hugo. Thomas Le Bihan était un ami proche des Dufossé et chaque fois qu’il venait à Paris pour affaires, il ne manquait pas de leur rendre visite. Il avait ainsi eu l’occasion de goûter la cuisine de Véronique et apprécié ses talents. Aussi, lorsque ses amis lui annoncèrent leur prochain départ pour Baltimore, il avait immédiatement envisagé la possibilité de récupérer la jeune femme pour Armael. Il savait qu’elle avait un petit garçon, mais ne serait-il pas mieux au grand air de la Bretagne ? Il avait toujours employé une gouvernante à Armael ; elle s’occupait des enfants car il était bien trop occupé. Mais elle venait de partir en retraite et les Le Bihan avaient déjà vu défiler trois personnes qui ne leur avaient pas donné satisfaction. Cette Véronique était une perle ! Elle n’avait certes pas de formation spécifique, mais il l’avait suffisamment cotoyée, et entendu les louanges des Dufossé pour comprendre qu’elle saurait parfaitement s’occuper de la maisonnée.     

Pour Véronique, l’occasion qui se présentait lui faisait l’effet d’un miracle. Elle savait que son petit garçon ne sauterait pas de joie, mais ce n’était qu’un enfant, les goûts et les humeurs changent d’un instant à l’autre à cet âge-là, et il apprécierait vite sa nouvelle maison. Des doutes pourtant venaient parfois bousculer son enthousiasme. Et si elle faisait une erreur, en le coupant de tout ce qui avait constitué sa vie jusqu’à présent ? Et si elle non plus finalement ne convenait pas à la famille ? Ils avaient déjà reçu trois personnes, plus formées qu’elle probablement. Mais elle s’efforçait d’oublier au plus vite ces pensées négatives. Il fallait aller de l’avant, répétait-elle sans cesse à son fils. Tout se passerait à merveille !    Elle rêvait depuis longtemps de retourner en province. Originaire de Strasbourg, elle avait suivi son bel amant Timotou à Paris, un peu à contre-cœur, car Paris l’effrayait, mais elle aimait tant cet homme si beau, si gentil ! Il la couvrait de compliments, de petits cadeaux, lui promettant de faire d’elle une reine et elle y avait cru… Ils avaient emménagés dans un meublé minable, la délaissait toute la journée, et lui avait fait un enfant pour finalement l’abandonner avant même son accouchement. Elle n’avait plus jamais eu de nouvelle depuis et elle ne savait même pas où il habitait. Elle avait trouvé des petits jobs et était un jour arrivée chez les Dufossé. Avec sa promotion en tant que « cuisinière », elle gagnait correctement sa vie. Rien d’extravagant, car son emploi ne constituait même pas un temps plein. Mais elle avait droit à l’allocation logement et ne payait pas d’impôt. Ainsi pouvait-elle assurer le paiement du loyer et l’essentiel.     

Dans un premier temps, avant Monsieur Le Bihan, retourner en province, pour elle, c’était bien évidemment l’Alsace, qu’elle chérissait et où vivait toujours sa sœur aînée. Mais il était difficile de trouver un travail dans un endroit alors qu’on habitait dans un autre. D’autant que les embauches de personnel de maison - à moins d’être diplômée d’une grande école de majordomes pour stars - se faisaient souvent par le bouche-à-oreille. Sa sœur lui téléphonait parfois pour lui dire que untel ou un tel cherchait une personne de confiance. Mais lorsqu’on leur demandait de patienter parce qu’il y aurait un déménagement à prévoir, etc. etc. les patrons dénichaient rapidement quelqu’un d’autre disponible immédiatement. Alors quand Monsieur Le Bihan lui avait offert ce poste chez lui en Bretagne, comment refuser ? C’était une belle région, elle le savait.    

Elle non plus ne connaissait pas la mer et se faisait une joie de la découvrir. On lui avait dit que l’air du large avait une odeur incomparable, vivifiante, tonique, fraîche, qui réjouissait le cœur. Elle n’y croyait guère, elle vérifierait par elle-même, mais un chose restait sûre, vivre près de la campagne, de l’océan, loin de la pollution et de la délinquance parisiennes, rien ne pouvait leur arriver de mieux. Elle savait que les enfants pauvres sont les premiers à être entraînés dans le cycle du désoeuvrement, de l’argent facile et et des petits délits. Elle apprenait à Hugo combien il était important d’aller à l’école et de bien travailler pour avoir accès à une bonne vie, honnête. Mais il était déjà conscient des différences sociales et comprenait mal parfois que certains avaient tout et d’autres rien. Certes, ils vivraient désormais dans un château, « un manoir », rectifierait Thomas Le Bihan, et seraient entourés par des gens très riches, mais si les enfants étaient comme le père, bon, gentil, bien éduqué, sans aucun mépris dans sa façon de s’adresser à elle, cet environnement ne pourrait être que stimulant et bénéfique. Pour son enfant, et pour elle, elle ne pouvait rêver mieux et ne cessait de répéter à Hugo tous les avantages qu’ils auraient à vivre là-bas.    

- Et tu as déjà deux amis d’assurés ! s’exclamait-elle.    

Hugo ne voyait pas la chose de cette façon. Gwenn avait son âge, mais c’était une fille. Et Loïc avait deux ans de plus, probablement qu’il le regarderait de haut. Et puis l’appelleraient-ils Café au lait eux aussi ?     

En fait ce qui l’angoissait le plus, c’était de savoir que ces deux enfants avaient perdu leur mère. Il lui semblait que si une chose pareille lui arrivait, il pleurerait tellement qu’il ne pourrait plus jamais s’arrêter. Comment pouvaient-ils encore jouer ou aller à l’école, sans une maman que l’on retrouve toujours pour un calin ou une parole rassurante.    

Ils avaient leur père. Peut-être qu’un père pouvait se rendre aussi indispensable qu’une maman, après tout ; il ne pouvait pas en juger. Leur mère était morte à la naissance de Gwenn, donc elle ne l’avait pas connue. Et Loïc avait deux ans… Autant dire qu’il ne devait pas se souvenir d’elle non plus. Donc finalement, ils se trouvaient dans la même situation que lui. Ils avaient un seul parent.    

Cette perspective le rassura un peu quant à la souffrance de ses deux futurs amis. Mais n’effaçait pas l’inquiétude qui le taraudait : et s’ils étaient tellement gentils que sa mère se mettait à les aimer autant que lui, voire plus que lui… Et ce Monsieur Le Bihan qui peut-être bien voulait l’épouser… Il avait un camarade de classe qui avait un beau-père. Drôle d’expression. Un beau-père. Et il disait qu’il le détestait, parce qu‘il prenait la place de son vrai père et n‘avait donc pas le droit de le gronder, ce que pourtant il ne se privait pas de faire… Hugo n’était pas bien sûr qu’il ait raison à ce sujet, car les grandes personnes sont là pour signaler quand on fait des bêtises… Mais dans le doute, Hugo ne voulait pas de beau-père, par respect envers cet homme qu‘il ne connaissait pas mais gardait dans son cœur, espérant vaguement le rencontrer un jour. En attendant, il ne voulait de personne d‘autre. Il était très bien tout seul avec sa mère et aurait préféré que rien ne change.      

Il soupira et ferma les Spirou. Ce qui fit immédiatement réagir Monsieur Le Bihan :  

- T’inquiète, mon grand, nous arrivons bientôt. D’ici une demi-heure, ce sera bon. Désolé que notre Bretagne vous accueille avec autant de pluie. Je vous rassure, ce n’est pas tous les jours !    

Véronique se mit à rire poliment tandis que Hugo essayait au travers des rigoles d’eau qui parcouraient la vitre de voir à quoi ressemblait le coin. Mais on ne pouvait guère s’en faire une idée précise, tout était gris, noyé par la pluie, fine, dense, régulière, tenace qui balayant la campagne. Des champs, des forêts… des forêts, des champs, quelquefois des petits villages tristes. De toutes façons, la campagne, était la même partout, non ? Des prés, des arbres, des haies… Et il risquait bien de s’y ennuyer terriblement, car s‘il pleuvait autant qu‘on le prétendait, il ne pourrait même pas se lancer dans les activités qu‘il avait projetées : apprendre à nager, faire un herbier et observer les animaux.     

A Paris, il aimait bien traîner dans la rue, quand sa mère l’envoyait faire quelques courses, ou en rentrant de l’école : observer les gens, les façades des maisons, des immeubles, humer les parfums qui sortaient de l’institut de beauté, la bonne odeur du pain chaud à la boulangerie, regarder les beaux livres dans la vitrine de la librairie, et aussi le magasin de jouets où il rêvait devant de nombreuses petites merveilles que sa mère ne pourrait vraisemblablement jamais lui offrir. Quand il pleuvait, on pouvait toujours s’abriter sous un porche ou un abribus, ou bien dans le métro, qui était encore un monde incroyable à découvrir, même si Véronique lui interdisait d’y aller seul…     

Pour s’occuper, les enfants Le Bihan croulaient-ils sous les jouets en tous genres ? Leurs chambres seraient-elles pour lui des cavernes d’Ali Baba ? Il le saurait si on l’autorisait à y aller et ce n’était pas sûr. Il n’était que le fils de la bonne, et Véronique avait bien insisté là-dessus : Monsieur Le Bihan est le patron, et donc ses enfants aussi. Ils devraient toujours se tenir en retrait et ne permettre aucune familiarité, sauf si on les y invitait.    

Elle lui avait dit que Monsieur Le Bihan dirigeait une biscuiterie, fabriquant ces petites galettes au beurre que Hugo aimait tant ! Il se demandait comment on pouvait en fabriquer de si grandes quantités, pour les mettre dans tous ces petits paquets dans les magasins. Peut-être un jour aurait-il le droit de visiter l’usine ?     

Monsieur Le Bihan avait hérité de cette entreprise familiale, mais il comptait par ailleurs de riches ancêtres qui avaient fait fortune dans les transports maritimes. Puis la ligne des marins s’était éteinte, mais pas leurs richesses. Des pâtissiers avaient émergé. Peut-être un aïeul plus gourmand que les autres ? La biscuiterie existait depuis trois générations. Le sens des affaires de Le Bihan lui avait permis de donner à la société une dimension internationale et c’était pour cela qu’il voyageait autant. Il avait même acheté d’autres entreprises, toujours dans le domaine des gâteaux, chocolats et autres friandises.     

Les enfants, qu‘il ne voyait guère que le week-end, vivaient donc avec une « gouvernante », c’était le mot qu’il employait . Véronique serait femme de ménage, cuisinière et aussi gouvernante. Véronique allait gouverner ! C’est-à-dire qu’en l’absence de Monsieur Le Bihan, c’était elle qui commanderait à toute la maisonnée ! Mais alors… lui, il serait le fils de la patronne ! Il pourrait donc se venger des petites misères que ne manqueraient pas de lui faire subir ces deux enfants milliardaires qui ne pouvaient être qu’odieux, puisque les riches sont presque toujours des méchants. Dans les livres, les romans, les bandes dessinées…     

- Non, rétorquait Véronique. Il y en a des gentils, heureusement ! Qui donnent beaucoup d’argent aux pauvres. Je t’assure. Et nous sommes tombés sur une famille remarquable, j’en suis certaine. Monsieur Le Bihan s’est toujours montré charmant jusqu’à aujourd’hui. Il n’y a aucune raison que ça change. Et ses enfants sont sûrement très bien élevés.     

- Elevés par qui ? Ils n’ont ni papa, ni maman.  

 - Mais si voyons, ils ont un papa ! Monsieur Le Bihan est souvent absent, mais quand il est là, il s’occupe d’eux. Et puis c’est aussi le rôle de la gouvernante d’apprendre les bonnes règles de vie aux enfants quand les parents ne sont pas là pour le faire. Et il y a l’école, aussi.     

L’école. Encore un autre sujet d’inquiétude pour Hugo. Il n’était pas un élève particulièrement brillant mais son institutrice l’aimait bien et l’aidait toujours quand le soir il allait lui demander une précision ou des explications complémentaires. Il faisait parfois ses devoirs en compagnie de Momo qui lui était d’un grand secours. Apprendre toutes ces choses, c’était difficile, et ça lui semblait totalement inutile. Lire, écrire, d’accord. Mais l’histoire et la géographie, il s’en fichait… il n’irait jamais voir Charlemagne, ça c’était sûr, et probablement jamais non plus l’Australie. Il ne comprenait pas non plus pourquoi on accordait autant d’importance aux dictées, avec cette fichue orthographe qui semblait n’obéir qu’à des règles fantaisistes. Il espérait donc très fort que sa future institutrice serait patiente avec lui car Véronique elle n’aurait sans doute pas beaucoup de temps à lui consacrer. Or elle lui serinait encore et encore qu’il fallait bien travailler à l’école, que c’était extrêmement important dans la vie pour trouver un bon métier. Lui, il serait dessinateur. Alors la géographie, l’histoire, le calcul…     

Monsieur Le Bihan l’avait déjà inscrit provisoirement dans l’école du village, il faudrait que Véronique aille très vite en personne se faire connaître et valider le dossier. Elle emmènerait Hugo pour qu’il ait un premier aperçu des lieux et se sente moins perdu pour le premier jour. Peut-être que Gwenn, qui avait son âge, serait dans la même classe. Ca l’aiderait probablement beaucoup. Et la rentrée, c’était dans trois semaines ! Déjà que ce n’était pas son moment favori de l’année, mais là…    

Et cette pluie qui n’arrêtait pas… Qu’est-ce qu’on faisait dans les cours de récré en Bretagne s’il pleuvait tout le temps ?     

- Mais il ne pleut pas tout le temps ! s’agaçait Véronique à force de l’entendre se lamenter sur ce même refrain, dans les jours qui précédèrent leur départ. Qui t’a dit une chose à pareille ?    

- A la télé. Et puis les copains.    

- Mais y sont-ils allés au moins, tes copains ?    

- Oui, pour les vacances.    

Véronique soupirait.    

- Tu as vu les photos que nous avons regardées dans les guides ? Il y a plein de soleil et la mer est bleue…    

- Mmmm… faisait l’enfant, jamais convaincu.    

En tous les cas, pour le moment, l’eau tombait du ciel, imperturbable, inlassable, résistante, comme si elle était là depuis toujours et qu‘elle ne cesserait jamais.    

- On arrive, on arrive ! s’exclama Monsieur Le Bihan d’un air joyeux. Regarde, regarde, Hugo, là c’est ton école !     

L’enfant fit un effort en suivant le doigt tendu vers la droite pour distinguer le bâtiment. Mais à vrai dire, il s’en moquait un peu. Une école, c’est une école. Peu de chance qu’elle soit peinte en vert pomme avec des bonhommes rigolos ou des robots et des soucoupes volantes, et des cadeaux dans les platanes de la cour.  

- Voilà, nous traversons la place, nous quittons le village, commentait avec entrain Le Bihan, vous voyez les grands arbres là-bas ? C’est le parc d’Armael.    Hugo se redressa tout à fait cette fois. La question devenait vraiment intéressante, c’est là qu’il allait vivre maintenant. La voiture ralentit et tourna à droite ; une belle et haute grille en deux parties était ouverte et une longue allée de gravier conduisait vers cette étonnante maison qu’il avait vue en photo.    

- Waoooh… ne put-il s’empêcher de murmurer. Une fois acceptée l’idée qu’ils n’habiteraient pas dans un château-fort, le seul, le vrai concept de « château », il s’était persuadé que le manoir, comme disait Monsieur Le Bihan, ressemblerait à une maison, plus grande que la moyenne, et un peu bizarre, mais ni plus ni moins qu’une maison. Elle apparaissait là, au fond, bien plus imposante qu’il ne l’avait imaginé. Même la très grande maison de son copain Alain, qui habitait sur le boulevard près de chez eux, et dont le père gagnait beaucoup d’argent à ce qu‘il disait, paraissait ridicule auprès de celle-ci. L’impressionnantes silhouette, et la si curieuse façade, irrégulière, avec trois avancées différentes, les fenêtres curieusement découpées, qui semblaient taillées dans la pierre et non dans du bois, lui donnaient un aspect à la fois très étrange mais aussi, il fallait bien l’avouer, extrêmement beau, presque irréel. On aurait dit une maison de princesse, de fée ou de magicien. Qui d’autre pouvait bien vivre dans un endroit pareil ? Les Le Bihan devenaient soudain encore plus mystérieux et inquiétants qu’avant… Hugo sentit son cœur se serrer brutalement. Il se sentait soudain encore plus petit et misérable qu’il ne l’avait jamais été. Et en même temps, il restait fasciné,  bouche bée tandis que la voiture s’avançait.    

Il réalisa que la pluie avait cessé. Un timide petit rayon de soleil se faufila entre deux nuages et pointa vers la porte d’entrée qui s’ouvrait en grand. Une petite fille apparut et s’avança sur le seuil ; elle se mit à sauter sur place et à faire de grands bonjours de la main. Le soleil éclairait sa chevelure, une incroyable masse de longues boucles rousses, qui resplendissait comme celle d‘une princesse.    

- Waoooh… fit de nouveau Hugo.     

A partir de cet instant, il sut que sa vie ne serait plus jamais la même. 

 

 

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