ARMAEL
La ravissante fée aux cheveux de feu se précipita au cou de son père dès qu’il eût mis le pied par terre. Véronique et Hugo descendirent de la voiture, embarrassés, le regard hésitant, intimidé.
- Gwenn, lâche-moi veux-tu, s’écria Thomas en riant. Viens Loïc, venez Rosa. Je vous présente Véronique et Hugo.
Loïc s’approcha également, le visage impassible. Blond, grand, mince, il représentait physiquement l’exact contraire de Hugo. Ils échangèrent un regard peu amical, déjà empreints de défi et de rivalité. Rosa, la gouvernante, qui assurait là son dernier jour de travail à Armael et avait préparé un dîner pour tout le monde se tenait à distance, un large sourire aux lèvres.
Une boule de poil se rua soudain sur le groupe, donnant des coups de langue à tous, connus ou inconnus.
- Mais ce chien est trempé ! gronda Thomas Le Bihan. Gwenn, tu l’as encore laissé folâtrer sous la pluie ! - Il faut bien qu’il sorte prendre l’air ! Et je n’ai pas de ciré à lui mettre ! répondit-elle en riant. - Ma fille a toujours réponse à tout… soupira son père. Il faudra vous habituer à son caractère. C’est un feu follet.
Un feu follet, un ciré… voilà déjà des mots que Hugo ne connaissait pas et il baisse le nez, effarouché. Il entrait dans un autre monde, ça serait encore compliqué qu’il ne pensait. Mais il fallait qu’il leur montre qu’il n’était pas qu’un petit pauvre sans éducation. Il se promit de demander à sa mère l’explication de ces mots qu’il n’avait pas compris. Feu follet, ciré, feu follet, ciré…
Le petit groupe entra dans la maison.
- Peter ! Viens essuyer tes pattes ! s’écria Gwenn, un chiffon à la main. Le jeune cocker se laissa faire et lui lécha la joue. - Gwenn… je t’ai déjà dit que je ne voulais pas que tu laisses ce chien te lécher le visage ! Et puis attache tes cheveux ! - Oh, tu es à peine arrivé, et tu me grondes déjà…
Gwenn regardait son père, bouleversée, les larmes aux yeux.
- Chérie, voyons ! Ne sois pas si sensible. Mais je te répète sans cesse les choses et tu n’obéis pas. Allons, c’est fini.
L’instant d’après, Gwenn semblait avoir déjà oublié les remontrances de son père et jouait les hôtesses, tandis que Loïc, silencieux, restait toujours à l’écart.
- Voici le hall d’entrée. Là-bas, au fond, les fenêtres donnent sur notre parc. A droite vous avez le grand salon, la salle à manger, et derrière la cuisine. A gauche, c’est une grande bibliothèque où mon cher papa collectionne les livres, tous les livres, une manie qui lui a été transmise par notre grand-père.
Véronique et Hugo, muets, contemplaient la splendeur des lieux avec autant d’admiration que de surprise. Ils n’avaient jamais vu de demeures pareilles, avec d’immenses tableaux sur les murs, des grands portraits (mais de qui donc ?), de riches tapis au sol, des meubles sûrement très anciens, et tout un tas d’objets qu’ils auraient qualifiés de « vieillots » si quelqu’un avait sollicité leur avis. Ils avaient l’impression d’être dans un musée, du moins d’après l’idée qu’ils s’en faisaient car ils n’en connaissaient aucun, et ils se demandaient tous les deux s’ils oseraient toucher à ces choses et s’habituer à un tel décor. Rien que dans ce hall d’entrée, c’est une maison entière qui aurait pu tenir !
- J’imagine que cela vous change un peu… dit en souriant Thomas, lisant le trouble sur leurs visages. Ce n’est pas très… hum… moderne, n’est-ce pas ? Mais certains de ces meubles sont si âgés que ce serait péché de les abandonner… J’y suis attaché, je les côtoie depuis l’enfance. Mes enfants me harcèlent parfois pour tout changer et vivre dans un environnement plus contemporain, mais je n’arrive pas à m’y résoudre… - T’inquiète Papa, on te taquine, on les aime bien quand même, tes antiquités ! concéda Gwenn en riant.
Cette petite fille riait tout le temps… Hugo l’aimait déjà de tout son cœur. Parce qu’elle était si belle avec sa chevelure rousse, ses adorables petites taches sur le visage, ses yeux bleus, immenses, bordés de longs cils soyeux. Et puis surtout, elle paraissait si drôle et malicieuse ! Il se sentait attiré par elle, comme s’il l’avait toujours connue. Il était intimement persuadé, comme une évidence, que leurs caractères s’accommoderaient très bien. Mais il ne pouvait en dire autant pour Loïc qui ne prononçait toujours pas un mot.
- Papa, est-ce que je peux leur montrer leurs chambres ? - Bien sûr, Gwenn ! Je vais monter les bagages avec Loïc. Rosa, tout va bien ? - Rien de spécial, Monsieur. Le dîner est prêt. Je n’ai plus qu’à réchauffer. Mon mari viendra me chercher vers 21h00, ça ira ? - Parfait ! Nous vous regretterons chère Rosa ! Mais vous avez bien gagné cette retraite. J’espère que vous allez en profiter pleinement et faire tout un tas de choses passionnantes ! - Nous avons en effet beaucoup d’idées, répondit la vieille dame, les yeux pétillants. - Suivez-moi, ordonna Gwenn à Véronique et Hugo, vos chambres sont à l’étage. Peter, reste en bas ! - C’est drôle comme nom pour un chien, lança Hugo hardiment. - C’est à cause de Peter Pan, mon héros, répondit Gwenn. Voici vos chambres.
Spatieuses et lumineuses, ce qui allait beaucoup les changer par rapport à leur étroit logement parisien, elles contenaient un mobilier, pas vraiment au goût du jour, mais plus joli que le leur et surtout moins impressionnant qu’en bas. La pression des siècles s‘atténuait, l’ambiance devenait soudain plus légère et des bouquets de fleurs fraîches avaient été disposés sur les petites tables. Tout était très propre et visiblement les peintures refaites depuis peu. Véronique, émerveillée, regardait son nouveau domaine avec bonheur. Hugo choisit la chambre bleue, qu’il observait pourtant dubitativement…
Comme si elle avait lu dans ses pensées, Gwenn lui précisa qu’il pourrait accrocher tous les posters qu’il voulait sur les murs, que c’était SA chambre. Quant à Véronique, elle pourrait aussi changer ce qui ne lui plaisait pas.
- Tant qu’on ne touche pas aux meubles, Papa sera d’accord sur tout. Hugo, regarde ton bureau. Il est joli n’est-ce pas ? Il a appartenu à mon arrière-grand-père.
Le jeune garçon ne mesurait pas l’importance de cette information, et se sentit obligé de dire qu’il était en effet très beau, mais pensa avec un peu d’amertume qu’il préférait mille fois son vieux bureau d’avant, trouvé dans une brocante. Parmi tous les autres meubles, acceptables, il avait fallu qu’il récupère cette chose assez moche… Pourvu qu’il ne fasse pas de tache ou de griffure sur cette pièce de musée !
- Mais n’aie pas peur de l‘abîmer… Il est vieux, mais il n’a aucune valeur !
Hugo sourit à cette petite fille si étonnante qui devinait tout ce qui se passait dans sa tête !
- Et par ici, c’est votre salle de bains.
Véronique et son fils se regardèrent, échangeant un coup d’œil amusé. La pièce, luxueuse, au moins aussi grande que tout leur appartement d’avant, comprenait deux lavabos, une grande baignoire, une douche séparée, un WC, et même un porte-manteau pour mettre les vêtements quand on se déshabillait. Une harmonie de blanc et d’abricot, des serviettes de toilettes à petites fleurs orange ou unies… et une fenêtre en vitrail coloré ! On se serait cru dans une maison de milliardaire comme dans les films à la télé.
- Pourquoi vous riez ? demanda Gwenn, surprise. - C’est que… commença Véronique. C’est si beau par rapport à ce que nous avions. Nous sommes comme dans un rêve. Jamais je n’avais vu une salle de bain pareille, sauf dans les magazines bien sûr.
Gwenn ne sut que répondre. Elle ne pouvait imaginer comment vivaient les gens pauvres, bien que son père attire régulièrement son attention sur des articles de journaux, des émissions de télé, afin qu‘elle comprenne la chance qu‘elle avait. Elle savait qu’elle était une enfant gâtée, privilégiée, son père leur répétait toujours, mais par courtoisie, elle n’osait demander des précisions aux nouveaux arrivants sur les conditions dans lesquelles ils avaient passé la première partie de leur vie. Est-ce que c’était sale, chez eux ? Est-ce qu’il y avait des rats ? Est-ce qu’ils avaient à manger tous les jours ? Elle avait lu des choses horribles dans Oliver Twist… Elle éprouva soudain un léger dégoût. Bien sûr, les bonnes, les femmes de ménage, les gouvernantes, on savait bien qu’on les recrutait dans des milieux modestes. Mais Rosa, par exemple, était propriétaire avec son mari d’une coquette maison, petite mais propre et bien arrangée. Elle y était allée une fois. Or, ces gens-là qui venaient de Paris, d’un quartier sûrement infâme d’après la tête qu’ils faisaient à la seule vue d’une salle de bains tout ce qu’il y a de plus normale, sauraient-ils s’occuper d’Armael comme il convenait ? Allait-il falloir encore chercher quelqu’un de plus convenable ? Thomas connaissait Véronique et affirmait qu’elle serait parfaite. Gwenn espérait qu’il ne se trompait pas car ils paraissaient bien sympathiques. Et le regard sombre, où pointait quelque chose de fier, de déterminé, lui plaisait beaucoup. Et puis ils semblaient bien propres et habillés convenablement…
- Je vous laisse vous installer tranquillement. Le dîner sera servi à 19h30 dans la salle à manger. Au fait, Rosa a demandé que vous, Véronique, descendiez un peu avant pour qu’elle vous donne les instructions.
Lorsqu’elle fut partie, Véronique interrogea Hugo, un peu inquiète :
- Alors ça te convient ? C’est sympa, non ? Et ils ont l’air gentil. - Oui. Ca peut aller. On verra ensuite ce que ça donne…
Elle ébouriffa les cheveux de son fils. Tête de mule, se dit-elle. Tu ne reconnaîtras jamais que tu es content.
Ils commencèrent à défaire leurs bagages et ranger leurs affaires en riant, parce qu’ils ne savaient pas encore très bien comment s’organiser et n’étaient pas toujours d’accord sur le choix des emplacements pour chaque chose. Ils commentaient leurs impressions, leurs espoirs et s’attardèrent un long moment à tenter de définir la couleur des cheveux de Gwenn : comme le pelage de l’écureuil ou celui du renard, les flammes d’un feu de cheminée ou les feuilles d’automne, le carambar ou les zestes d’orange confite ? Hugo s’en tînt pour sa part à l’écureuil. Ils partageaient en tous cas le même sentiment : elle paraissait beaucoup plus affable et sympathique que son frère.
- J’y pense, Maman… ça veut dire quoi feufolai ? - Feu follet, un petit feu tout fou, une petite flamme sans support qui se balade au gré des vents, au gré de ses envies. Les gens ont longtemps cru que c’était la manifestation d’esprits, de fantômes. En fait il s’agit de quelque chose de scientifique, une lumière qui se forme à partir d’éléments… mais je serais bien incapable de t’en dire davantage. On dit d’une personne qu’elle est un feu follet, lorsqu’elle est pleine de mouvement et de fantaisie. Et la couleur des cheveux de Gwenn accentue cette image ! - Et un ciré ? C’est quoi un ciré ? - Un imperméable. Ici il pleut beaucoup… - Ah tu vois ! l’interrompit l’enfant. - Il n’y a pas qu’ici… Le ciré est surtout un vêtement utilisé par les pêcheurs en mer. Il est plus enveloppant, plus résistant qu’un imperméable classique. Et il y a le chapeau qui va avec. Le tout est de couleur jaune, pour qu’on voie bien les hommes dans la tempête. Pour leur porter secours, par exemple…
A dix-neuf heures, Véronique descendit voir Rosa et Hugo l’accompagna. Il ne voulait pas rester là-haut tout seul : trop majestueux pour l’instant, il allait falloir s’habituer à tant de grandeur… Et il souhait visiter le nouveau domaine de sa mère.
Rosa avait réuni toutes ses consignes sur un petit cahier où figurait tout le détail de ses diverses activités concernant la maison. Faire la poussière tous les jours, sauf dans les chambres inoccupées ; pour celles-là, une fois tous les deux jours suffisait. Nettoyer les salles de bains et les WC, également tous les jours. Ranger les chambres de Monsieur et des enfants le cas échéant ; mais seule celle de Loïc posait réellement problème. Passer l’aspirateur tous les deux jours : une fois en bas, le lendemain en haut. Passer la serpillère partout où il y avait du carrelage tous les deux jours. Nettoyer chaque pièce à fond (interrupteurs, luminaires, vérifier taches et autres salissures…) une fois tous les dix jours. Le travail le plus important concernait les vitres, d’autant plus compliqué que les fenêtres comportaient toutes au minimum quatre carreaux. Une fois par mois. Laver et repasser le linge. Conduire les enfants à l’école et les ramener. Surveiller qu’ils fassent leurs devoirs et leur inculquer chaque fois que l’occasion s’en présentait des règles de politesse, de savoir-vivre, de charité. Rosa avait ainsi prévu tout un emploi du temps, jour par jour, heure par heure, pour que tout s’intercale, tout s’accorde afin de procurer à peu près la même quantité de travail tous les jours. Mais l’ouvrage ne manquait pas…
Il fallait ajouter la préparation des repas, trois fois par jour ; le rangement et la vaisselle. Rosa tenait un autre cahier avec les recettes préférées de chacun, des idées de menus… Pour les courses, elle laissait une liste détaillée à Monsieur qui s’en chargeait le samedi.
Rosa précisa que naturellement Véronique pouvait bien s’organiser comme elle le voulait mais que ces petits cahiers, constitués et complétés au fil des années, résumaient tout ce qu’elle avait expérimenté de mieux et de plus efficace pour la gestion de la maison depuis qu’elle y était entrée, dix ans auparavant, à la mort de Madame.
- Et le jardin ? demanda Hugo alors qu’il contemplait le parc à travers la fenêtre, admirant toutes les jardinières de fleurs sur la terrasse, les parterres foisonnant de taches colorées, les grands arbres… - Le jardinier vient deux fois par semaine, répondit Rosa. L’été, il vous apportera régulièrement des fleurs pour que vous fassiez des bouquets, au gré de vos envies. J‘en mets surtout dans les pièces du bas, mais Gwenn m‘en réclame quelquefois pour sa chambre. Maintenant je vous emmène dans la salle à manger. J’ai déjà mis le couvert mais je vais vous montrer où se range la vaisselle, et vous expliquer les petites habitudes de chacun.
Ils traversèrent le salon, décoré dans des tons de bleu lavande, puis pénétrèrent dans la salle à manger, si grande que l’on devait y donner des bals autrefois.
- Maman… chuchota Hugo. Comment tu vas réussir à nettoyer tout ça ? - Chut, fit-elle en souriant.
Gwenn fut la première à les rejoindre. Elle avait soigneusement tressé son exubérante chevelure pour satisfaire son père.
- J’espérais que tu serais là, dit-elle à Hugo. Viens, je vais te faire voir notre piscine ! Suis-moi ! - Une piscine ? répéta Hugo, subjugué. - Bien sûr ! - Mais la mer n’est pas loin ! - Il faut les deux ! L’été, il y a trop de monde sur la plage. Et puis quelquefois, je t’assure, on en a vraiment marre de tout ce sable…
Véronique, qui les entendait, ne put s’empêcher de sourire. Son fils et elle n’avaient jamais vu ni la mer ni la moindre piscine. Ils arrivaient vraiment sur une autre planète.
Les enfants sortirent, un soleil timide persistait.
- Mais s’il pleut tout le temps, tu ne dois pas t’en servir souvent, de la piscine ? - Qui t’a dit qu’il pleuvait tout le temps ? N’importe quoi. Ca arrive souvent, il faut bien arroser les fleurs et la nature. Mais nous avons aussi du beau soleil. La preuve ! Elle désigna l’éclaircie bleue entre les nuages. Hugo, guère convaincu, n’insista pas. D’autant qu’ils arrivaient devant la fameuse piscine, quelque chose de magique, d‘un étonnant bleu turquoise qui donnait immédiatement envie de plonger. - Tu sais nager ? demanda la petite fille. - Euh… - OK. Non, tu ne sais pas nager. Je t’apprendrai ! Tu sais, je suis contente d’avoir un ami à la maison. Mon frère bougonne tout le temps, et Papa ne veut pas que nous invitions des camarades d’école ici. Il dit que ça donne trop de travail à Rosa.
Hugo ne répondit pas, mais dans sa tête, il se dit à lui-même qu’il était très heureux aussi que Gwenn soit aussi agréable. Ca l’ennuyait bien un peu de découvrir qu’il allait probablement mieux s’entendre avec la sœur, une fille, qu’avec le frère et il redoutait qu’elle ne lui demande bientôt de jouer… à la poupée. Pas question !
A 19h30, tout le monde était présent et s’installait à table, y compris Rosa qui avait sa place, comme un membre de la famille, statut qui reviendrait aussi à Véronique et son fils. La très grande table n’était que partiellement utilisée. L’immensité de la pièce, la jolie vaisselle, avec des petites fleurs jaunes, la timidité, mettaient Hugo et sa mère dans une situation d’inconfort que Thomas Le Bihan essayait de briser, en bavardant de choses et d’autres. Gwenn renchérissait, pressée que ces barrières tombent et que l’affection se noue au plus vite avec les deux nouveaux arrivants. Elle posait des questions, auxquelles Véronique surtout répondait, ce qui obligeait Gwenn à rajouter « Et toi Hugo ? » à tout propos. Rosa ne manquait pas non plus de prendre part à la conversation, avec une grande douceur et une vraie chaleur humaine ; elle venait elle aussi d’un environnement beaucoup plus humble et se doutait, pour l’avoir expérimenté elle-même auparavant, que l’extraordinaire demeure et la position sociale de ses propriétaires impressionnaient vivement Véronique et Hugo. Mais peu à peu, l’atmosphère se détendit, les propos se firent plus légers, plus joyeux. Seul Loïc semblait ne s’intéressait en rien à ce qui se passait autour de lui.
- Tu es bien silencieux, Loïc, remarqua son père. Je sais que tu n’es pas très bavard, mais ce serait gentil de participer un peu.
L’enfant n’apprécia guère le reproche et lança un regard noir à Hugo qui se demanda bien pourquoi.
- Je n’ai rien de spécial à dire. Vos conversations sont très… banales.
Thomas éclata de rire.
- Excuse-nous, mon cher ! Ce n’est pas assez bien pour toi, c’est ça ? - Nous avons effectivement l’habitude de discuter de sujets plus passionnants…
Thomas Le Bihan fronça les sourcils. Loïc ne l’étonnait guère. Contrairement à Gwenn, il avait une assez haute opinion de sa situation privilégiée, en tant que fils du premier employeur de la région, et homme d’affaires international. Les amis qu’ils fréquentaient avaient des parents particulièrement snobs avec lesquels Thomas n’avait aucunement l’intention de nouer des liens.
- Et qu’appelles-tu un sujet passionnant, mon fils ? Vas-y, lance toi. Nous serons heureux de te suivre, n’est-ce-pas, mes amis ? - Pff… il va encore nous sortir un truc de politique ou d’économie ! grogna Gwenn en levant les yeux au ciel. - Tu es trop jeune pour t’y intéresser, rétorqua son frère d’un air supérieur. Ou trop bête. - Loïc !
Véronique regardait son assiette. Visiblement, les relations avec le jeune garçon n’allaient pas être très faciles.
- Excuse-moi, Papa, mais Gwenn est si… puérile par moments. Elle est peut-être bonne à l’école mais dans la vie de tous les jours, on dirait qu’elle a un petit pois dans la tête ! - Et tu ne penses pas que tu l’es toi-même, puéril, en parlant ainsi de ta sœur ?
Hugo se sentit soudain des ailes de vaillant chevalier : on attaquait sa princesse, même le roi ne dédaignerait pas son appui ! Il fallait redonner de l’importance à la petite fille agressée et il lança une des phrases les plus longues qu’il ait jamais prononcées de sa vie jusqu’alors :
- Au fait, Gwenn, nous avons le même âge, est-ce que nous serons dans la même classe à la rentrée ?
Véronique lui jeta un coup d’œil affectueux et attendri. Son petit garçon était amoureux !
Mais alors que Gwenn affichait un grand sourire et tournait son visage vers Hugo, c’est Loïc qui répondit à sa place.
- Ca ne risque pas ! Gwenn est très intelligente, elle a un an d’avance, elle a sauté une classe, elle entre en sixième. Toi, je parie que tu es nul à l‘école, les pauvres sont toujours nuls… - Loïc, monte dans ta chambre ! s’écria Thomas, furieux. Véronique, Hugo, je suis désolé. Mon fils est insupportable. Loïc, tu montes, et j’irai te dire deux mots tout à l’heure.
Hugo regardait tour à tour sa mère, puis Gwenn, navré, décontenancé. Un an d’avance ? Sauter une classe ? Qu’est-ce que ça voulait dire ?
Thomas Le Bihan lui apporta des réponses, s‘adressant à Véronique.
- Gwenn a appris à lire quasiment toute seule. Elle me posait plein de questions, reproduisait les lettres, les assemblait, prenait les livres de son frère… Je voyais bien les progrès qu’elle faisait mais je ne voulais pas accélérer les choses. Et puis ce sont les instituteurs qui m’ont convoqué pour m’exposer qu’ils envisageaient de lui faire sauter la classe où l’on apprend à lire. Elle se serait ennuyée.
Véronique félicita la petite fille qui rosit, et tenta de rassurer Hugo :
- Nous ne serons pas dans la même classe, mais cela ne nous empêche pas d’être amis ! Et comme nous sommes dans la même école, nous pourrons nous retrouver à la récréation. Et aussi je pourrai t’aider, si tu en as besoin.
Hugo fit un grand sourire mais restait déçu. Elle était jolie, elle était gentille, et en plus elle était très bonne à l’école. Malgré ce qu’elle avançait, il craignait qu’elle ne se lasse vite de sa compagnie, un petit pauvre, assez mauvais en classe… elle allait le découvrir bientôt.
Après le dîner, Véronique débarrassa et empêcha Rosa de l’aider.
- C’est mon travail, maintenant. Prenez le temps de déguster votre café tranquillement avant que votre mari n’arrive. Et vous les enfants, au lit ! - Papa tu viendras me lire une histoire ? - Bien sûr chérie. Et Hugo pourra venir s’il veut. Salle de bain, pyjamas, et je vous rejoins. Avant je vais aller faire un peu de morale à Loïc.
Rosa vint boire son café près de Véronique qui s’activait.
- Vous savez, Loïc n’est pas toujours comme ça. C’est un petit garçon assez gentil. Mais il est très jaloux. De sa sœur. Et puis maintenant, je le crains, de votre fils. Son père est tout pour lui, il l’admire et voudrait son amour exclusif. N’hésitez pas à le remettre doucement à sa place. Il aime la provocation, mais se calme très vite. - C’est normal, je comprends. Hugo est pareil, vous savez. Il a très peur que Gwenn et Loïc lui volent l’amour que j’ai pour lui… - Ah les enfants…
Le lendemain, Gwenn entreprit de faire visiter toute la maison à Hugo qui l’écoutait captivé parler de XVIe siècle, de renaissance, de fenêtres à meneaux… Il n’y comprenait rien, n’osait pas poser de question et s’interrogeait de plus en plus sur sa capacité à ne pas décevoir cette petite savante en robe à fleurettes et chevelure mousseuse.
- Tu sais, j’ai appris tout ça parce que mon père n’arrête pas de nous en parler et de nous commenter sans cesse, encore et toujours, tout ce qui concerne le moindre détail de cette maison. Mais moi ce que j’aime, c’est courir dans la lande, faire des cabanes dans le parc, inventer des histoires… Tu crois que tu aimerais jouer avec moi ? Mon frère ne veut jamais. Je serais la princesse et tu serais le roi.
Hum, voilà, il l’avait senti venir… des jeux de fille ! Ca ne l’attirait pas du tout. Et Loïc, c’était sûr, se moquerait de lui et le traiterait de fille… Mais il ne pouvait détacher son regard du joli visage de Gwenn, ne se lassait pas d’entendre le son de sa voix, et savait d’ores et déjà qu’il ne pourrait jamais jamais rien lui refuser. De toute sa vie.
- D’accord, répondit-il. Mais aurai-je le droit d’avoir des soldats sous mes ordres ? - Bien sûr ! répondit Gwenn, enchantée. Tous les soldats que tu veux. Nous pourrons embaucher Peter. Et on pourrait prendre les poules de Monsieur Kermorvan ! - C’est qui ? - Le jardinier. Mon père lui a fait construire un poulailler… Quelquefois je vais prendre les poules et je les emmène pour jouer. - Tu ne les perds pas ? - Oh non… elles restent là et font cot cot cot… - Et tu as le droit ? - Non. Je me fais souvent gronder… Viens, je te montre !
Thomas, derrière l’une des portes, les observait, amusé. Ces deux-là formaient déjà une belle petite équipe et il était heureux que Gwenn trouve un ami. Son frère se montrait si dur avec elle. Mais ces satanés cheveux qui volaient partout… il les détestait. Cétait ceux de son épouse adorée, disparue trop vite. De longues, longues boucles rousses et soyeuse, d’une douceur, d’une séduction, d’une sensualité… qui ne pouvait convenir à une enfant de dix ans !
- Gwenn ! Viens ici !
Les deux enfants arrivèrent en riant.
- Tes cheveux, Gwenn ! - Oh zut… je n’aime pas les attacher, tu le sais, ça tire, les élastiques. - Tu dois le faire, je te l’ai déjà dit. Il faut les discipliner. C’est insensé ! Un jour je te les ferai couper très courts ! - Ah non ! s’écria-t-elle. - Alors tu sais ce qu’il te reste à faire.
Tandis que Thomas s’installait à son bureau, elle soupira profondément, disparut dans sa chambre et revint avec une épaisse natte bien serrée. Elle rejoignit Hugo :
- J’en ai marre de sa « discipline » ! Viens, je vais me venger. Il n’aime pas mes cheveux, c’est à cause de ma mère, qui avait les mêmes. Ce n’est pas de ma faute, à moi… Alors je vais aller mettre mon empreinte sur une autre chose qu’il chérit et qui appartenait à ma maman. Elle n’est plus là, qu’il arrête de m’embêter avec ça ! De toutes façons, il ne s’en rendra pas compte. Il n’est jamais là, lui non plus, de toutes façons…
Hugo la suivit, subjugué.
Elle l’emmena dans la bibliothèque, cet incroyable salle aux murs couverts d’étagères, elles-mêmes remplies de livres, du sol au plafond. Deux échelles permettaient d‘accéder aux niveaux les plus hauts. Hugo se sentait tout petit dans cette pièce qui l’écrasait par ses dimensions mais aussi par les monceaux de culture qu’elle abritait. Deux petits coins salon attendaient les lecteurs : une table basse, pour poser son thé, son café, ses lunettes, et deux fauteuils. Les habitants d’Armael avaient-ils lu tous ces livres ?
- Regarde, tout est classé, précisa Gwenn. Nous, notre coin, c’est ici : tu trouveras les Oui-oui, L’île aux trésors, Alice au Pays des Merveilles, Peter Pan, Le club des cinq, enfin tout ce que tu peux imaginer… Là, c’est pour quand nous serons ados. Tout le reste concerne les adultes. Certains livres ont plus de cent ans. Mon père s’en procure quand il voyage ou s’en fait même expédier.
L’enfant se dirigeait vers un bureau, visiblement très ancien, comme le reste, dans un coin, accompagné d’une chaise et d’une armoire.
- Mon père adore venir ici ouvrir son courrier et répondre aux lettres. Tu vois cette chaise ? Il paraît qu’elle a deux cents ans ! On se demande comment elle tient encore, n’est-ce pas ? Elle a déjà été restaurée d’ailleurs. Par un grand artiste spécialisé qui habite à Rennes. Ma mère l’adorait parce qu’elle avait appris que l’écrivain Chateaubriand, un de ses écrivains préférés, en avait été le propriétaire. On s’en fiche, nous, de Chateaubriand, hein ?
Hugo resta coi car il n’avait jamais entendu parler de ce monsieur.
Gwenn sortit de sa poche un canif, l’ouvrit et s’agenouilla, pour se trouver à hauteur de l’assise du siège. Puis elle se mit à graver quelque chose dans le bois. Hugo s’approcha, stupéfait.
- g… w… e…
Elle inscrivit son nom entier, Gwenn Le Bihan, sur la chaise, avec maladresse car la tâche n’était pas aisée et lui prit un certain temps. Hugo ne pouvait émettre un son. Il se jugeait complice de l’outrage mais ne parvenait pas à s’exprimer. Cela n’avait jamais été son fort. Et l’insolence, l’entêtement, la hardiesse, la témérité de sa jeune amie l’envoûtaient totalement. Une fois son œuvre terminée, Gwenn se posta devant, les mains sur les hanches, satisfaite.
- Et toc ! Tu veux me couper les cheveux ? Attention ! Moi je vais saccager tes meubles favoris !
Les deux enfants passèrent le reste de la semaine à bavarder, à se découvrir des points communs, à courir dans le parc et même sur la lande où ils criaient à pleins poumons en pourchassant des lapins. Hugo découvrait une vie totalement différente, il lui semblait vivre un rêve, auprès d’une enchanteresse.
Loïc ne se joignait jamais à eux, les considérait au contraire d’un air méprisant. Il préférait aller jouer chez un de ses amis où il se rendait avec son vélo. Quand on lui posait la question, il répondait qu’ils aimaient jouer aux échecs, faire du piano ou organiser des batailles de soldats.
Véronique s’habituait parfaitement à son nouveau domaine, bien qu’elle soit épuisée chaque soir. La tâche à accomplir était immense, mais elle savait qu’elle s’habituerait rapidement au rythme. Pour le moment, les repas qu’elle préparait semblait convenir à tous et les deux enfants Le Bihan se montraient polis, même Loïc, malgré une certaine condescendance qu’il affichait vis-à-vis d’elle et qui l’exaspérait, venant d’une personne aussi jeune. Et elle n’aimait pas beaucoup la façon dont il regardait Hugo…
Le vendredi, Thomas Le Bihan rentra chez lui, après quatre jours de voyage à Milan, où il avait négocié le rachat d’une entreprise de pâtes familiale.
Après qu’il soit monté prendre une douche et qu’il ait enfilé un jean, il se mit à son petit bureau préféré pour voir le courrier de la semaine, que Véronique avait soigneusement mis de côté. Hugo et Gwenn jouaient aux dames dans le salon.
On entendit soudain la voix tonitruante de Thomas :
- GWENN LE BIHAN !
Dans le salon, la petite fille regarda son ami et lui fit un clin d’œil. Elle courut dans la bibliothèque et se posta devant son père, affichant un sourire ironique :
- Oui, c’est moi !
Et elle éclata de rire. Son père avait donc déjà vu sa bêtise ?
- C’est toi qui a fait ça, je suppose ? demanda-t-il en désignant l’inscription grossièrement taillée dans le bois de la chaise. - Oui. Cette chaise est à moi. - Tiens donc ? Et depuis quand ? - Tu m’as dit un jour que tout ce qui était ici était à nous. - A « nous ». On dirait que tu confonds le « nous » et le « je », ma fille. Est-ce que tu te rends compte ? Cette chaise a deux cents ans ? Et ta mère l’adorait. - On s’en fiche, qu’elle ait deux cent ans. Ce n’est qu’un bout de bois. Et ma mère je ne l’ai pas connue. Si tu touches à mes cheveux, je graverai mon nom partout ! - Monte dans ta chambre. Privée de dîner. Et tu passeras le week-end à m’étudier cet ouvrage. Récitation lundi matin. Gwenn prit le livre, et se dirigea vers l’escalier. Au passage, elle trouva Hugo dans le hall qui n’avait pas oser pénétrer dans la bibliothèque. Elle lui montra sa punition : « Trésors du style Empire » puis lui fit un nouveau clin d’œil. Visiblement, les réprimandes de son père ne la perturbaient pas beaucoup. Loïc était venu aux nouvelles lui aussi et réprima un sourire de satisfaction en entendant prononcer la sentence contre sa soeur. Puis il se tourna vers Hugo : - Dommage. Tu vas passer le week-end sans ta chérie. Hugo rougit violemment. Véronique, accourue elle aussi, essaya d’obtenir du maître de maison que l’enfant puisse au moins avoir un repas servi dans sa chambre. Le dîner fut morne ce soir-là. L’absence de Gwenn, de ses bavardages et de ses rires manquaient à tout le monde. Sauf à Loïc qui décréta apprécier de pouvoir enfin manger dans le calme, ce à quoi Thomas préféra ne pas répondre. Véronique et Hugo non plus. Loïc interpréta ce silence comme une approbation et releva les épaules, comme pour montrer son statut dans la famille. Fils. Fils aîné. Le seul maître après son père. Lorsque Véronique partit chercher le dessert, il reprocha à Hugo de ne pas l’aider. Cette fois Thomas intervînt. - Vas-y, toi ! - Mais, ce n’est pas moi le domestique ! Thomas prit une profonde respiration pour ne pas exploser. Ces enfants, les siens, prenaient au fil du temps des caractères qu’il avait du mal à maîtriser, des caractères qu’il n’appréciait pas. Gwenn, trop fantasque, trop éprise de liberté, Loïc, prétentieux et déjà imbu de sa personne… Ces enfants qui n’avaient pas de mère, et pratiquement pas de père… Il les voyait si peu, et ils le poussaient à bout, ce qui l’obligeait à les gronder alors qu’il aurait voulu profiter de ces instants en famille… Le problème semblait insoluble. Il devait gagner sa vie, leur vie. Mais que deviendraient-ils ? Comment allaient-ils grandir ? Devait-il les mettre dans une pension qui leur donnerait l‘éducation qu‘il avait tant de mal à imposer ? - Loïc, je te prie de renoncer à ce genre de réflexion. Hugo n’est pas un domestique. Il est le fils de notre gouvernante, à qui nous devons tous un respect total. D’où prends-tu de tels comportements ? Ne t’ai-je pas toujours appris la courtoisie, la gentillesse, la modestie ? - Chez mes amis, les gens de maison - puis-je les appeler comme ça ? - ne mangent pas avec les maîtres de maison. - Et bien les parents de tes amis sont des gens mal éduqués et si tu dois continuer à adopter ces attitudes inacceptables, je ferai en sorte que tu ne les fréquentes plus. Je te prie maintenant de terminer ton repas tranquille et de t’excuser auprès d’Hugo et Véronique. L’enfant les foudroya du regard, mais s’exécuta, extrêmement vexé et contrarié. Hugo ne baissa pas les yeux et le toisa durement. Dès la première rencontre, il avait compris que ce garçon serait son ennemi. Lorsqu’ils quittèrent la table, et que Thomas se fut éloigné, Loïc l’attrapa par le coude et lui murmura : - Et tu ferais mieux de pas trop fréquenter ma sœur. Elle est complètement cinglée, c’est sûr, mais une fille comme elle n’épousera jamais un type comme toi. Véronique entendit, serra les poings, et lui assena : - Ils n’en sont pas encore là, jeune homme, il me semble. Et sache que j’ai l’autorisation de ton père pour t’apprendre les valeurs qu’il veut vous inculquer à toi et à ta sœur. Et je n’hésiterai pas à me fâcher s’il le faut. Loïc monta dans sa chambre et Véronique le suivit des yeux. Elle savait pertinemment que, en dépit de ce qu’elle venait de lui dire, Loïc n’admettrait jamais que quelqu’un d’autre que son père le reprenne. Il connaissait Rosa depuis sa plus tendre enfance, il s’était habituée et attachée à elle. Ces nouveaux arrivants ne comptaient pas pour lui. Il allait jouer au petit maître et la partie était loin d’être gagnée…