ARMAEL
La vie s’organisa peu à peu à Armael, chacun s’habituant, à sa façon, au grand changement récemment intervenu dans leur vie. Véronique et Hugo d’un côté, Gwenn et Loïc de l’autre, complètement étrangers les uns aux autres quelques semaines auparavant, devaient apprendre à vivre ensemble. Thomas lui partait quasiment toute la semaine et on ne le voyait guère que le week-end. Il n’était donc pas d’un grand secours pour mettre du liant entre deux enfants très seuls et très gâtés financièrement, et un couple mère enfant, fusionnel, d‘origine modeste.
Véronique dirigeait ainsi une très vaste maison avec trois enfants presque du même âge et l’ampleur de la responsabilité qui reposait désormais sur elle causaient parfois des accès de panique, qu‘elle parvenait cependant à maîtriser. Avec le temps, pensait-elle, tout s’arrangera au mieux, les difficultés s’aplaniront, il faut que je sois patiente, attentive, bienveillante, sûre de moi. Mais peut-être n’aurait-elle pas dû accepter un tel défi ; elle n’avait pas bien mesuré les nombreuses fonctions qui lui incombaient aujourd’hui. Thomas avait mal expliqué, ou elle avait mal compris… ils étaient probablement aussi fautifs l’un que l’autre, lui pressé de trouver une nouvelle gouvernante, elle ravie d’offrir un avenir plus joli à son petit garçon. Elle assumait plusieurs rôles, aussi lourds les uns que les autres : femme de ménage d‘une immense demeure, cuisinière, intendante, maman de substitution mais pas trop pour ne pas froisser les susceptibilités de chacun, représentante de l’autorité pour des enfants en mal de père, assistante pour les devoirs et leçons, arbitre de conflits, assistante de Thomas pour la plupart des questions administratives et de gestion courante… Elle n’avait aucun jour de congé, mais n’osait s’en plaindre pour le moment. Le dimanche, quand il était là, Thomas la déchargeait un peu des enfants qu’il emmenait en balade, au cinéma, ou au cirque… et quelquefois il lui évitait même le déjeuner en offrant le restaurant à tout le monde. Néanmoins, cela n’allégeait guère la routine hebdomadaire et sa fatigue, intense, mais qu‘elle pensait temporaire, résistait aux semaines qui passaient. Le sourire de son fils heureusement la comblait et lui donnait tout le courage du monde. Il n‘empêche qu‘au fond d’elle-même, elle savait bien que l’harmonie n’existait pas, pas encore, et loin d‘être gagnée.
Mais ici au moins Hugo respirait du bon air, vivait dans un cadre somptueux, et l’amitié qu’il partageait avec Gwenn éclairait son visage. L’école s’avérait parfaite, avec de bons instituteurs, de bons professeurs, sur lesquels elle pouvait compter quand elle avait un point à éclaircir sur les programmes scolaires des trois enfants.
Gwenn, contrairement à toute attente, se révélait plus difficile à gérer que Véronique ne l‘aurait pensé au premier abord. Sous son apparente douceur et son sourire charmeur, elle cachait un caractère obstiné, et une extravagance difficile à maîtriser. Par ailleurs extraordinairement sensible, presque fragile, elle déroutait constamment Véronique qui ne savait jamais quel personnage allait surgir lorsqu’elle s’adressait à elle. Gwenn ressentait bien plus douloureusement qu’elle ne l’avait cru le manque de son père et l’absence d’une mère, même si elle se plaisait à prétendre qu’elle s’en moquait éperdument. Elle venait souvent se lover dans ses bras, sans un mot, les yeux dans le vague, pendant de longues minutes, puis repartait, sans dire un mot, sans confier sa peine ou ses doutes. Hugo l’adorait et ne lui trouvait aucun défaut, mais l’étrangeté de Gwenn, et la façon dont son fils se glissait peu à peu dans son monde à elle, un peu à part, l’inquiétaient souvent. C’était comme si une petite bulle s’était refermée autour d’eux et qu’ils refusaient de voir une réalité autre que celle qu‘ils se plaisaient à imaginer.
Loïc, lui, bougonnait constamment, et son caractère grincheux empêchait tout le monde de s’attacher à lui, ce qui naturellement empirait les choses. Jaloux de Hugo, jaloux de sa sœur, jaloux même de Véronique qu’il jugeait comme une menace, responsable de SA demeure familiale, il distribuait des réflexions acides à tout instant. Si Véronique et Gwenn parvenaient à comprendre la solitude et la souffrance qui se dissimulaient derrière son arrogance, et cherchaient toujours à apaiser les situations de conflit, il n’en allait pas de même pour Hugo. Il lui était impossible de laisser passer les reproches que Loïc formulait aux deux femmes de sa vie. Et plus il se rebellait contre lui, plus le ton montait :
- Tu n’es pas chez toi ici ! Tu n’as pas ton mot à dire. Tu n’es qu’un domestique ! Je peux demander à mon père de vous virer toi et ta mère quand je veux !
Véronique calmait toujours les choses, demandant à son fils de faire profil bas, et le jeune garçon, pour lui faire plaisir, et parce qu’il était conscient qu’elle risquait son emploi, et que lui perdrait Gwenn, acceptait de céder. Mais la rage montait en lui, lentement, inexorablement ; il ne pouvait accepter cette constante injustice.
La jeune femme devait constamment surveiller les mots, les attitudes, qui pourraient déclencher une dispute… Et elle se partageait à égalité entre les trois enfants, chacun ayant des besoins différents. Gwenn réclamait de la tendresse et de l’attention, Loïc inconsciemment voulait être rassuré quant à sa capacité d’être un jour l’égal de son père, et Hugo souhaitait avoir la certitude d’être le préféré. Et tous, avec leurs caractères plutôt affirmés, exigeaient de sérieuses remises en place quand ils oubliaient qu’ils n’étaient pas encore des adultes autonomes… Mais Véronique ne se sentait pas vraiment légitime pour cette tâche, malgré ses promesses à Thomas. Elle s’attendait à des enfants plus calmes, plus dociles, et ils la laissaient désemparée.
L’école heureusement les occupait tous une partie de la journée et permettait à Véronique d’avancer dans son travail, car en fin d’après-midi, il lui fallait à nouveau tout interrompre pour aller les chercher, donner un goûter, écouter les revendications ou les satisfactions, et se rendre disponible pour Hugo, qui avait souvent besoin d’aide pour ses devoirs, et pour surveiller que Loïc et Gwenn fassent les leurs.
La rentrée d’Hugo, qu’il avait tant appréhendée, s’était plutôt bien passée, et grâce, ou à cause de Gwenn, il devint même, dans la cour de récréation, une sorte de jeune héros, farouche, voire craint.
Gwenn le présenta à tous les enfants qu’elle connaissaient, toutes classes confondues, la cour du collège jouxtant celle du primaire, terminant son discours par un tonique :
- Et il est absolument interdit de l’affubler de surnoms ridicules comme Café au lait ou Le bougnoul ou le Négro… Sinon vous aurez affaire à moi.
Le tempérament de la petite fille semblait bien connu et personne n’osait la contrarier. La plupart se souvenait aussi qu’elle était simplement la fille du patron de leur mère ou de leur père… ça comptait. Hugo rétorquait, agacé :
- Mais je n’ai pas besoin de toi pour me défendre ! Je suis assez grand pour ça.
Les gamins, décontenancés par ce duel d’égos, décidèrent de les ignorer autant qu’ils le pouvaient. Tant qu’ils restaient sympas, on n’allait pas s’inventer des problèmes. De toutes façons, personne ne les fréquentait vraiment, ils étaient inséparables, jouaient ensemble dans leur coin, bavardaient à n’en plus finir, et ils obtinrent malgré eux, et sans le savoir, un surnom : les amoureux.
Loïc de son côté les ignorait superbement. De toutes façons, ils restaient des « petits » puisque lui était aujourd’hui en Cinquième. Ses quelques camarades, issues des familles les plus conservatrices de la région, l’incitaient à maintenir sa position d‘aîné, vis-à-vis de sa sœur, et de « maître », vis-à-vis du fils de la bonne : cet enfant, peut-être né hors mariage, car issu d’un couple mixte, donc hors norms, choquait encore les mentalités, et il était clair qu’il ne devait en aucun cas faire de l’ombre à Loïc. Ils l’appelaient entre eux le Bâtard, mais Loïc, prudent, faisait en sorte que cela ne vienne jamais aux oreilles de la victime ou de Gwenn. Bien qu’il nourrisse une jalousie sans nom envers ce garçon qui s’était installé sans vergogne au cœur de sa vie, il voulait éviter les ennuis avec sa soeur, avec Véronique… et donc avec Thomas, son père, et seule personne envers laquelle il devait montrer du respect.
Lorsque Véronique allait récupérer tout le monde le soir, Gwenn babillait joyeusement sur les détails les plus insolites de sa journée, et malgré la monotonie des journées, elle trouvait toujours quelque chose d’extraordinaire à raconter, que d’ailleurs personne n’avait probablement vu ; Loïc, renfrogné, comme toujours, regardait le paysage pour s’occuper et oublier les agaçants bavardages de sa sœur qui ne l‘intéressaient pas le moins du monde ; et Hugo, lui, se sentait découragé par avance à l’idée des devoirs auxquels il allait devoir bientôt s’atteler, n’ayant rien écouté en classe.
Il n’arrivait jamais à s’y mettre de lui-même. Il commençait toujours par attraper une feuille de papier et à gribouiller plein de dessins amusants qui feraient rire Gwenn, espérant que le courage lui viendrait, comme un soudain miracle. Mais c’était généralement Véronique, et non quelque merveilleux enchanteur venu d’une autre planète pour le délivrer, qui arrivait et passait sa tête dans l’entrée de sa chambre :
- Alors Hugo ? Tu as commencé ?
- Mmm…
- Je peux t’aider ?
- Mmm…
Elle s’approchait, il rangeait ses dessins et ouvrait enfin livres et cahiers, tandis que sa mère, comme tous les soirs, commençait par sa petite leçon de morale : ne pas attendre qu’elle vienne pour s’y mettre mais se mettre à l‘ouvrage courageusement afin de devenir un jour un adulte responsable… Des calculs à faire, des problèmes à résoudre, une page de lecture, un exercice de vocabulaire, un résumé de la leçon d’histoire à apprendre… Rien ne l’intéressait. Dès qu’il décidait, non sans se faire violence, de plonger enfin dans un exercice, son esprit aussitôt s’envolait dans des mondes peuplés d’elfes et de dragons, avec des châteaux insensés et tarabiscotés, des montagnes couvertes de forêts magiques et de grottes abritant des coffres remplis de pierres précieuses, qu’il dessinerait plus tard et qui ravirait Gwenn.
Plus les notes désastreuses s’amoncelaient, plus sa mère le grondait, et plus le gagnait l’envie de prendre la fuite. Pour aller où, il n’aurait su le dire… mais loin de tous ces endroit où on vous obligeait non seulement à suivre l’école mais aussi à obtenir des bonnes notes. Absolument rien d’intéressant ne pourrait jamais vous arriver, selon les grandes personnes, si l’on ne passait pas par cette étape, forcée, obligatoire, ennuyeuse à mourir. Il avait demandé à sa mère s’il ne pouvait pas entrer tout de suite dans une école de dessin, puiqu’il voulait en faire son métier. Mais elle lui avait répondu en se fâchant qu’il devait d’abord faire comme tout le monde et suivre l’école générale. Elle était stupéfaite, et inquiète, de constater que tout ce qu’on tentait de lui inculquer à l’école semblait le noyer dans des abîmes de rejet, de perplexité, de souffrance, et qu’il n’en retenait absolument rien, alors que - parallèlement - tout ce qui touchait à l’art, y compris des termes et des sujet dont elle-même ignorait tout, Hugo l’enregistrait très vite et à tout jamais dans sa mémoire.
Depuis qu’il était à Armael, il passait en effet beaucoup de temps dans la vaste bibliothèque où les ouvrages d’art ne manquaient pas. Il découvrait jour après jour de nouveaux artistes et se passionnait pour tous les styles, toutes les écoles, s’émerveillant des différences, des caractéristiques, des techniques. Il répétait qu’il avait hâte d’être grand pour étudier aux Beaux-Arts (encore un de ces mots qu’il affectionnait désormais) et qu’il deviendrait un peintre célèbre dans le monde entier.
Véronique, préoccupée, lui rappelait inlassablement qu’avant, il devrait passer son Bac, Gwenn s’émerveillait devant son talentueux et bel ami, et Loïc se moquait, ajoutant toujours quelque méchanceté blessante.
En attendant de pouvoir enfin montrer qui il était vraiment au fond de lui, et quel artiste formidable il deviendrait, Hugo devait bien se résoudre à faire ces fichus devoirs et apprendre ces maudites leçons. Quand ce n’était pas Véronique qui l’aidait, c’était Gwenn. Elle exécutait ses propres tâches avec une rapidité déconcertante, puis venait s’installer près de Hugo pour le faire répéter, lui expliquer…
- Ce garçon est stupide, ricanait Loïc, à chaque fois qu‘il passait devant la porte de la chambre d‘Hugo.
- Non, non et non ! criait Gwenn. Il comprend parfaitement tout ce que je refais avec lui… c’est juste qu’à l’école il n’écoute pas, il se perd dans ses rêves…
- Ses rêves stupides, insistait le garçon. Nous avons paraît-il le futur Léonard de Vinci à la maison, mais il ne connaît pas ses tables de multiplication. Je te ferai remarquer mon cher que Léonard était un grand scientifique !
- Je m’en fiche. Moi c’est Picasso, que j’aime !
- Picasso ! Celui qui fait les trucs les plus moches qu’on ait jamais vus ! Ah quel grand peintre tu feras !
Hugo frémissait de colère, Gwenn fermait la porte, calmait son petit compagnon, mais dès le dîner les garçons recommençaient à s’envoyer des piques et ou des regards sauvages.
Et Véronique à nouveau se demandait si elle était vraiment à la hauteur de sa tâche… Le peu d’autorité qu’elle pensait détenir ne fonctionnait pas et elle redoutait le jour où Thomas Le Bihan s’en apercevrait. En attendant, elle faisait de son mieux, mais des cauchemars hantaient ses nuits et des cernes se creusaient sous ses yeux.
Dès qu’ils avaient du temps libre, Hugo et Gwenn partaient jouer ensemble. Ils construisaient une cabane dans le parc, et s’inventaient un petit monde rien qu’à eux, peuplé par les poules, enlevées, à leur plus grande joie, au poulailler, par les chats qui erraient dans le parc et qu’il fallait surveiller pour qu’ils ne croquent pas les volatiles, et par toutes les petites bestioles qu‘ils rencontraient, même si elles ne faisaient que de furtifs passages, une souris, un oiseau, une araignée... Tous gagnaient un nom, une histoire, un rôle à jouer, peu importe si cela ne durait que quelques secondes. Ils emportaient des livres et des friandises et se faisaient sermonner par Véronique dès qu’ils rentraient, le cheveu en bataille, des feuilles mortes sur la tête, leurs vêtements tachés, froissés, voire déchirés. Mais pour le moment, personne ne s’était aperçu des disparitions/réapparitions des poules…
L’autre grande activité, c’était de courir sur la lande. Elle démarrait juste après le mur du parc et courait sur toute la falaise qui longeait le bord de mer. Une étendue sauvage, où le vent sifflait, et les embruns rosissaient les joues, malgré la douceur de ce début d‘autommne. Hugo se sentait complètement exalté par le mélange des odeurs, l’iode qui venait de la mer, les petites fleurs résistantes, à ras de terre, et les arbustes nains aux senteurs puissantes. Les deux enfants s’arrêtaient parfois, face à l’océan, fermaient les yeux et respiraient l’air marin à pleins poumons. Puis ils reprenaient leur course. Les petits lapins détalaient en les voyant et ils les poursuivaient en riant, les conviant à un dîner d‘anniversaire dans leur cabane, dans le parc d‘Armael. Hugo ramassait quelques plantes pour son herbier, histoire de rassurer sa mère qui soufflait en le voyant s’occuper d’autre chose que de dessin, mais il ne se passionnait pas du tout comme il l‘avait envisagé en partant de Paris, bien plus absorbé par les rires de Gwenn et la fièvre qui le poussait à dessiner, tout le temps, tous les jours. Le soir quand il revenait à la maison, il reproduisait les paysages, toujours les mêmes, mais sous divers angles, et avec des couleurs différentes selon le moment de la journée, ou la météo du jour, ou des scènes qu‘ils avaient vues : un lapin aux aguets, un écureuil dans un arbre... Pour lui montrer qu’elle n’était pas complètement hostile à sa passion, sa mère lui avait offert une boîte d’aquarelle, bien plus difficile à manier que la gouache, et il pouvait maintenant colorer ses feuilles avec délicatesse, puis les cachait soigneusement tout au fond de son placard… car ils n’étaient pas autorisés à se promener seuls sur la lande. Il possédait donc tout un autre jeu de papiers (Monsieur Le Bihan n’oubliait jamais de lui en acheter lorsqu’il allait faire les courses) où il s’essayait à imiter des tableaux de Picasso, ou à brosser des portraits des gens qui l‘entouraient. Gwenn, éperdue d’admiration, ne cessait de le complimenter, tandis que Loïc ironisait sur ce qu’il appelait « les infâmes gribouillages de Monsieur Picasso ».
Véronique s’interrogeait sur le talent réel de son fils, qu’elle se sentait incapable de juger, n‘ayant jamais eu accès elle-même au monde de l‘art. Il travaillait si mal à l’école… fallait-il l’encourager dans cette voie artistique, ou au contraire lui retirer rapidement toutes ses illusions afin qu’il se consacre davantage aux études classiques et au choix d’un « vrai » métier. Elle s’en était ouvert à Thomas Le Bihan qui lui fit une réponse peu satisfaisante :
- Il faut cultiver les deux.
Depuis, elle n’osait plus lui en parler. D’ailleurs, il était si souvent absent qu’il n’était guère facile d’avoir une quelconque conversation constructive. Au sujet des enfants par exemple. Elle aurait aimé pouvoir discuter avec lui des difficultés qu’elle éprouvait. Mais depuis quelques temps, Thomas arrivait à disparaître même le week-end : tennis, déjeuner chez des amis (qui n’appréciaient pas les enfants, disait-il)… Peu à peu, la jeune femme en vint à se dire que lui-même avait renoncé à manifester une quelconque autorité et délaissait peu à peu sa progéniture sans arrière-pensée… Elle le surprenait quelquefois absorbé par le visage de son épouse sur des photos ; la ressemblance avec Gwenn était si troublante que Thomas éprouvait certainement de plus en plus de mal à converser avec sa fille, portrait vivant de celle qu’il avait perdue. La seule chose qui l’intéressait, c’était les notes de Loïc en classe, car il comptait sur lui pour reprendre ses affaires plus tard.
- Et pourquoi pas moi ? demandait Gwenn, lorsqu’il les honorait de sa présence à table.
- Parce que tu es une fille ! s’écriait Loïc.
- Et pourquoi les filles ne dirigeraient pas des entreprises ? insistait l’enfant.
Thomas Le Bihan n’osait pas répondre. Comment lui dire qu’il tenait à ce que le nom de la famille perdure, et que Gwenn, un jour, se marierait…
Véronique ne participait pas à ce genre de conversation ; elle devait rester à sa place, de domestique, comme se plaisait à dire Loïc. Mais elle trouvait l’attitude de Thomas Le Bihan de plus en plus déconcertante et décevante.
Fallait-il lui dire que Gwenn et Hugo se rendaient régulièrement sur la lande malgré les innombrables interdictions qu’on leur admonestait : trop dangereux. Ils pourraient tomber de la falaise, ou faire de mauvaises rencontres… Depuis Armael, il était impossible de les surveiller. Même dans le fond du parc, d’ailleurs. Mais malgré ses éclats de voix, ses réprimandes, ses punitions, les enfants n’obéissaient pas. Devant l’indifférence de plus en plus marquée qu’affichait Thomas, Véronique craignait qu’il ne réagisse un jour de façon inappropriée : soit trop sévèrement, soit au contraire avec desinvolture.
Véronique était la maîtresse d’Armael, mais n’avait aucun pouvoir et aucun soutien. Et cette lourde responsabilité la rendait malheureuse. De plus en plus souvent, elle se reprochait d’avoir emmené Hugo ici. Finalement, tout était bien plus simple, quand ils étaient tous les deux, rien qu’eux deux, dans leur minuscule appartement parisien.
De toutes façons, l’hiver approchait et bientôt la question de la lande ne se poserait plus. Il ferait trop froid. Du moins, elle espérait que ce détail aurait un impact sur les enfants…
Quand il faisait mauvais temps, ils aimaient s’installer dans la bibliothèque où Gwenn lisait et relisait Peter Pan, un livre qui appartenait autrefois à sa mère. Gwenn adorait cette histoire et les pages écornées et jaunies du vieux livre en témoignaient. Afin que nul ne lui enlève, elle avait inscrit son nom en lettres capitales sur la première page. Mais elle lisait aussi d’autres ouvrages pour la jeunesse. Hugo passait la plupart de son temps dans les livres d’art, mais ne dédaignait pas Le club des cinq. Ils appréciaient aussi le jeu de dames et les petits chevaux. Toujours ensemble, toujours tous les deux. Quelquefois Hugo se mettait au petit bureau avec son papier et ses crayons et dessinait encore et encore. Et il aimait toucher de ses doigts le côté de la chaise où s’inscrivait en creux le nom de Gwenn.
Loïc avait beaucoup de mal à supporter cette amitié. Si Hugo ne s’était pas aussi bien entendu avec sa sœur, il serait sans doute moins intéressant aux yeux de Thomas Le Bihan. Mais dès que celui-ci apparaissait, Gwenn s’empressait de lui raconter tout ce qui lui était arrivé dernièrement et Hugo faisait partie de toutes les aventures. Thomas riait, plaisantait et visiblement il aimait bien Hugo. Pour Loïc, il représentait une menace, totalement irréaliste, mais dans son cœur d’enfant, c’était un danger : il avait réellement peur qu’il lui prenne sa place, dans l’affection de son père, mais aussi à la tête de ses entreprises plus tard. Il espérait de tout cœur que Gwenn un jour se lasse, se trouve une « meilleure amie » comme les autres filles de son âge, puis un jour tombe amoureuse d’un de ses camarades à lui, bien plus fréquentables. Aussi aimait-il à jeter le doute dans l’esprit de sa sœur, lui rapportant telle ou telle chose que Hugo aurait dite ou faite, et qui ne correspondait pas à l’idéal qu’elle s’était forgé. Mais la petite fille ne se laissait jamais troubler et gardait une confiance inaltérable en son ami.
Cette passion aveugle l’exaspérait au plus haut point, alors il ne supportait plus Gwenn, tout comme il ne supportait plus Hugo. Il aimait les ennuyer, les taquiner, cacher leurs livres préférés, révéler les petits secrets qu’il entendait et il les appelait sans cesse « les amoureux » ce qui provoquait immédiatement des rougeurs prononcées sur leurs deux visages.
- On n’est pas amoureux, se fâchait Gwenn. On est trop jeunes !
- Heureusement ! Il ne manquerait plus que tu sois VRAIMENT amoureuse ! Ah ah ah ! Tu parles d’un mari que tu aurais là ! Complètement nul à l’école ! Et la peau brune comme un vieux loup de mer ! Que fera-t-il comme métier ? Mécano ? Boucher ? Tu seras la femme du mécano du village, ah ah ah ! Si le garage en veut… car ce n’est même pas sûr !
- Tu sais bien qu’il veut être peintre ! Et puis je ne vois pas pourquoi ce serait mal d’être mécanicien ou boucher ! C’est toi qui est complètement idiot.
Et toujours, Véronique, en entendant les cris, se précipitait pour les faire cesser. Sachant que l’objet de leurs disputes était toujours son fils, son petit garçon chéri, la colère l’envahissait et il lui fallait pourtant la maîtriser.
- T’inquiète, Maman, lui disait Hugo pour la rassurer. Je m’en fiche de ce qu’il dit. Je ne l’écoute pas.
Mais Véronique, jour après jour, souffrait et s’inquiétait de cette situation de conflit permanent. Intimement convaincue qu’elle n’était pas à la hauteur de la mission qui lui avait été confiée, elle s’accusait en outre de rendre son fils malheureux, à cause de ce choix inconsidéré, et pensait qu’il vaudrait peut-être mieux pour eux qu’ils quittent cette maison…
Un vendredi soir de novembre, alors qu’elle se réjouissait d’avoir vécu une semaine plutôt calme, sans trop de chamailleries, et que tout le monde attendait avec un peu d’impatience la prochaine arrivée de Thomas, qui revenait d’un énième voyage d’affaires à Londres, Loïc, sans doute en mal de conflit, après ces quelques jours paisibles, rejoignit Gwenn et Hugo dans la bibliothèque, penchés sur un livre présentant la peinture impressionniste.
Un feu flambait dans la cheminée et Peter se réchauffait, après une sortie sous la pluie avec les deux enfants.
- Hum… ça sent le chien mouillé, ici !
Sans se retourner, Gwenn répondit :
- C’est Peter, tu vois bien, il est trempé.
- Tu aurais pu l’essuyer.
- Je l’ai fait. Mais son poil est encore un peu humide.
Loïc s’approcha alors d’Hugo et se mit à le renifler.
- Ca ne va pas ? T’es dingue ou quoi ? s’écria Hugo.
- T’es pas comme nous, toi. T’as la peau foncée. Je me disais que peut-être…
Gwenn gifla son frère.
- Qu’est-ce qu’il y a, pauvre petite écervelée ! hurla Loïc en se frottant la joue. Toujours à défendre ce bon à rien ? Mais qu’est-ce que tu lui trouves, à cet idiot ? Ce bâtard !
Cette fois, c’est Hugo qui réagit violemment. Il se jeta sur Loïc et les deux garçons entamèrent un combat d’autant plus violent que les rancoeurs accumulées couvaient depuis des mois. Mais Loïc était un enfant mince et gracile, pas très sportif. Ce n’est pas le tennis qu’il pratiquait en dilettante avec ses amis qui pouvaient lui assurer une musculature d’athlète. Or Hugo, lui, était naturellement grand pour son âge, avec une stature carrée et une force innée. Il eût vite fait de mettre Loïc à terre. Assis sur son estomac, il lui avait saisi les deux bras, les maintenant au sol, et il le regardait sans rien dire, le regard si sombre et si haineux que Loïc cessa même d’agiter les jambes en tous sens.
Peter était arrivé, curieux, et donna un coup de langue aux deux adversaires, avant de repartir près du feu.
Gwenn cria :
- Lâche-le, maintenant, Hugo ! Lâche-le ! Véronique !
Celle-ci était déjà là, alertée par les cris, et se précipita vers les deux enfants, tentant de tirer Hugo en arrière. Mais celui-ci semblait complètement paralysé sur sa proie, tétanisé. Il ne bougeait pas, il ne parlait pas, il maintenait son emprise que personne au monde n’aurait pu arrêter et regardait toujours Loïc, comme s’il voulait qu’il meure, là, sous ses yeux.
- Je t’en supplie, Hugo, lâche-le !
Véronique se tourna soudain vers sa mère, comme s’il revenait sur terre, après un mauvais rêve. Il considéra sa position, desserra enfin ses bras et se leva.
- Quel pauvre abruti ! s’exclama Loïc, les larmes aux yeux. Tu m’as fait mal. Tu es dingue, il faut qu’on te fasse enfermer !
- C’est toi qui a commencé, commenta Gwenn en pleurs.
- Bon, les enfants, on se calme, on se détend. Je n’étais pas là, je ne sais pas qui est a commencé. Loïc et Gwenn, vous montez tous les deux dans votre chambre, je ne veux pas vous entendre jusqu’au dîner. Et toi, Hugo, tu me suis en cuisine.
Elle lui attrapa l’oreille et le tira derrière elle.
- Qu’est-ce qui te prend ? demanda-t-elle, une fois qu’ils furent seuls.
- Il m’a traité de bâtard.
Le cœur de Véronique sursauta. Comment un enfant orphelin de mère pouvait-il insulter aussi cruellement un orphelin de père ?
- Nous étions mariés, ton père et moi. Il le sait.
- Oui, mais je crois que c’est plutôt ma couleur de peau qui ne lui plaît pas. On ne se marie pas avec un noir, Maman…
- Mais…
- Oh ça suffit ! J’en ai marre de ces histoires !
- Hugo, calme-toi ! Essaie de comprendre la situation. C’est mon travail, ici. Si je perds cette place, nous n’avons plus rien. Pire, je ne pourrai pas retrouver un emploi car Monsieur Le Bihan ne donnera pas de bons renseignements sur moi. Il faudra que nous quittions la région, partir encore dans une autre ville. Je trouverai un autre travail, mais de quoi vivrons-nous en attendant, tu peux me le dire ?
- Tu n’as pas d’économies ? Tu gagnes plus qu’à Paris, et nous sommes logés, nourris.
- Tu crois ça ? Mais mon salaire est diminué d’autant, c’est normal. Et nous sommes deux… c’est rare qu’on accepte une domestique avec son enfant. J’ai réussi à mettre un peu d’argent de côté… mais pour l’instant juste de quoi nous payer un voyage en train. Nous ne sommes là que depuis trois mois, Hugo !
- De toutes façons, je veux rester avec Gwenn…
- Ca, c’est un autre problème. Pour le moment, je te parle responsabilité. Nous sommes responsables l’un de l’autre, Hugo, responsables de ce qui se passe dans cette maison. Et en aucun cas, on ne règle ses comptes par la violence !
- Mais il m’a traité… D’ailleurs, avant, Gwenn l’a giflé !
- Je répète : tu n’as aucune excuse ! Jamais, tu entends bien, jamais je ne tolérerai que tu frappes qui que ce soit. C’est clair ?
- Mmm…
- Tu m’énerves avec tes mmm… Hugo ! Monte dans ta chambre et tu es privé de sortie tout le week-end. Je crois que Thomas voulait vous emmener au cinéma. Tu n‘iras pas.
- Et Loïc, lui il ira ??? Ce n’est pas juste !
- Je dois voir avec son père…
- Non, Monsieur Le Bihan t’a dit que tu devais le traiter comme si c’était ton fils. Tu dois le gronder autant que moi !
- Les riches disent ça pour être gentil. Mais je me méfie. Je veux lui en parler avant.
- C’est pas juste, pas juste… marmonna Hugo en s’en allant et en donnant un coup de pied dans la porte.
- Hugo !
Véronique tremblait de tous ses membres. Elle finit rapidement de préparer le dîner puis monta voir Loïc pour savoir s’il avait mal quelque part. L’enfant tendit sa joue où l’on voyait encore des marques de doigts.
- C’est lui qui t’a fait ça ? Je croyais que c’était ta sœur qui t’avait giflé ?
- Et bien il a du toupet s’il vous a dit ça ! Et je vais vous montrer les bleus sur mes bras maintenant. Et même sur mes côtes ! Vous allez voir quand je vais en parler à mon père, ça va être quelque chose.
- Je t’en prie Loïc. Ce sont des disputes idiotes entre garçons du même âge.
- On ne frappe pas le fils du patron.
- On ne frappe pas tout court. Et on ne dit pas d’insulte non plus.
Loïc la dévisagea en ricanant.
- Moi ? Je n’ai insulté personne. C’est votre fils qui est dingue.
Il se plongea dans un livre pour lui faire comprendre que la conversation était terminée.
Véronique passa ensuite voir Gwenn qui sanglotait et bredouilla qu’elle ne voulait parler à personne…
Ne restait plus qu’à affronter Thomas Le Bihan, dont la voiture venait de se garer dans la cour. Il pénétra dans le hall en tenant son manteau serré contre lui : - Qu’il fait froid ! Et qu’il fait bon ici ! s’exclama-t-il, un large sourire sur le visage.
Véronique l’attendait, debout, grave, et aucun enfant ne venait sauter dans ses bras.
- Que se passe-t-il ici ? demanda-t-il.
Mais Véronique n’eut pas le temps de répondre. Loïc descendait l’escalier en courant et se précipitait sur son père :
- Papa, papa ! Si tu savais ce que Hugo a fait ! Il m’a frappé, Papa, ici, sur ma joue, regarde, il m’a giflé, puis il m’a mis par terre, m’a battu, je vais te montrer mes bleus.
Du haut de l’étage, on entendit la voix de Gwenn :
- Ce n’est pas vrai. C’est moi qui l’ai giflé. Et il a insulté Hugo.
- Bien, conclut Thomas Le Bihan. Réunion familiale immédiate. Hugo, Gwenn, vous descendez. Tout le monde au salon. Quel accueil… Véronique, j’aimerais bien ne pas avoir à rentrer dans une maison où tout le monde crie…
Il posa ses bagages, jeta son manteau sur une chaise et s’installa dans le canapé, tandis que Véronique et les enfants se tenaient debout devant lui.
- Je ne veux pas savoir ce qui s’est passé, qui a commencé, rien de tous vos enfantillages. Je ne constate qu’une seule chose, mon fils porte des marques de coups. Véronique, je suis très satisfait de vos services en ce qui concerne l’entretien de la maison, beaucoup moins sur l’autorité que vous exercez sur les enfants… Entre votre fils et le mien, vous imaginez parfaitement quel sera mon choix. Si un tel incident devait se reproduire, vous quitterez immédiatement ces lieux.
Véronique, les larmes aux yeux, trouvait le discours bien sévère, et forcément injuste, vis-à-vis d’elle, seule toute la semaine avec trois enfants du même âge, dont deux favorisés par leur statut, et vis-à-vis de son fils qui était sans cesse visé par les constantes remarques blessantes de Loïc. Il fallait décidément qu’elle cherche un nouvel emploi, car la situation allait devenir bien trop compliquée maintenant que Loïc, qui jubilait, se voyait définitivement conforté dans son attitude.
Hugo tremblait de rage et Gwenn lui prit la main pour l’apaiser.
- Gwenn, lança son père, je te prierai désormais d’être moins familière avec Hugo. Je comprends parfaitement votre entente et votre amitié. Mais ce garçon se montre brutal et je ne souhaite pas que tu lui sois trop attachée. C’est terminé. On n’en parle plus. Véronique, vous pouvez servir le dîner.
Le lendemain matin, de bonne heure, deux petites silhouettes quittèrent Armael, emmitouflées dans leurs manteaux. Les enfants passèrent par leur passage secret, un morceau de mur effondré dans un coin du parc, et partirent sur la lande glacée sentir le vent et la mer, tout ce qu’ils aimaient. Le froid qui mordait leurs joues calmait leurs esprits échauffés.
Ils s’assirent sur un roc. Gwenn posa sa tête sur l’épaule de Hugo et celui-ci entoura ses épaules de son bras.
- Jamais je ne t’abandonnerai, murmura-t-elle.