ARMAEL

Chapitre 4 : 1980 - Un amour naissant

8197 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 08/11/2016 23:52

 Véronique ne parvînt pas à quitter Armael. Elle avait discrètement envoyé quelques CV mais n’avaient eu en retour que des réponses négatives : pour les postes de gouvernantes, on exigeait des diplômes bien précis, des lettres de référence, et la présence d’un enfant était exclue. Elle aurait pu redevenir simple femme de ménage ou cuisinière, comme autrefois, mais les salaires ne suffisaient pas : les propositions venaient toutes de grandes villes, elle devrait louer un appartement, disposer d’un moyen de transport, assurer les repas et le quotidien pour elle et son fils…    

Parallèlement, Thomas Le Bihan avait décidé de se recentrer sur la Bretagne, de s’occuper davantage de la biscuiterie et un peu moins de ses autres affaires. Il vendit même un certain nombre de parts qu’il détenait dans des sociétés, délégua des gérants pour celles qui restaient et profita de ses liquidités pour entreprendre des travaux de rénovation dans la vieille demeure familiale. Il ouvrit aussi un compte au nom de ses enfants, en leur faisant promettre de ne pas tout dépenser lorsqu’ils y auraient accès, à leur majorité, pour pouvoir garder Armaël lorsque lui ne serait plus là. Le charme de la demeure était puissant et même Hugo, qui ne s’y sentait pas à l’aise pour tout un tas de raisons, ne pouvait s’empêcher de l’admirer, d’autant que son œil d’artiste savait parfaitement s’attarder sur ses plus belles caractéristiques. Il avait même peint une aquarelle pour Thomas qui l’avait portée chez un encadreur avant de la mettre en place d’honneur au-dessus de son petit coin bureau dans le salon.    

- Papa, pourquoi ne t’installes-tu pas un vrai bureau dans une chambre là-haut ? Tu serais plus tranquille. Tu n’as pas de place pour tous tes dossiers.    

- Tu le sais, Gwenn, répondait-il laconique.    

Et elle abandonnait en soupirant. Il semblait bien que son père ne se remettrait jamais de la mort de son épouse et ce petit bureau auquel il tenait tant était celui où cette dernière aimait s’installer pour ouvrir ses courriers, écrire des lettres, lancer des invitations… Quand il rentrait le soir, il la trouvait toujours là et il la voyait toujours, levant la tête vers lui, son visae illuminé par son large sourire.    

Sa présence plus fréquente à la maison avait permis d’instaurer une certaine harmonie. Son autorité sur ses enfants avait ramené un peu de calme et, malgré leurs caractères volcaniques, Loïc et Gwenn préféraient désormais s’éviter plutôt que de se chamailler et d‘encourir des sanctions. Il avait par ailleurs établi une séparation invisible mais nette entre les maîtres d’Armaël, et les gens de maison, Hugo héritant à cet égard du même statut de sa mère… Chacun à sa place. Hugo s’y tenait. Il n’échappait pas aux remarques cinglantes de Loïc, dès que son père tournait les talons, mais les ignorait fièrement. Pour le moment. Car la colère continuait de bouillonner en lui. Il ne savait pas encore comment il ferait, mais un jour Loïc paierait pour son mépris et son arrogance.    

C’est en partie grâce à ce statu quo qui peu à peu avait pris place à Armael que Véronique avait finalement renoncé à partir. Ils n’étaient pas si mal lotis après tout et depuis cinq ans, Hugo avait appris à réfréner ses pulsions de haine envers celui qui le harcelait depuis l‘enfance. Il semblait relativement serein, acceptait cette position d’inférieurs qu’on leur imposait. Ce qui lui importait, c’était d’être auprès de sa mère, auprès de Gwenn et de rêver à sa future carrière. Outre le plaisir que lui procurait la peinture, l’idée qu’elle pourrait un jour lui permettre prendre une revanche sociale sur Loïc le motivait considérablement.    

Une autre raison avait pesé dans le choix de Véronique. Elle s’était toujours étonnée des absences si longues et si fréquentes de Thomas. Il semblait que sa biscuiterie locale fonctionnait toute seule, avec ses ouvriers ! C’était un peu le cas, puisqu’il avait délégué de nombreux pouvoirs à son comptable. Mais c’était faire peu de cas de ses salariés et Véronique n’arrivait pas à comprendre qu’il éprouvait tant de plaisir ailleurs. Elle avait fini par découvrir que Thomas entretenait des liaisons, de nombreuses liaisons, qu’il dissimulait soigneusement, sans doute pour ne pas perturber ses enfants. Des relations éphémères mais en quantités. Vu la douleur qu’on lisait sur son visage lorsqu’il regardait les portraits de son épouse disparue, on pouvait déduire qu’aucune femme ne la remplacerait vraisemblablement jamais ni dans son cœur ni dans sa vie. Il avait un jour oublié son agenda sur son bureau, un lundi matin… Véronique ne s’en était même pas aperçue. Le mardi, alors qu’elle faisait le ménage du salon, le gros répertoire, debout contre des livres, était tombé et lorsqu’elle s’était penchée pour le ramasser, une petite carte parfumée s‘était échappée. Elle ne put résister à la curiosité et lut « Avec tout mon amour. Signé Pauline ». Interloquée, elle s’était mise à feuilleter quelques pages et avait trouvé plusieurs prénoms féminins au fil des pages… dont certains revenaient régulièrement. Lorsque Thomas était rentré ce week-end là, il avait longuement observé Véronique, comme s’il l’interrogeait du regard, et cherchait à obtenir une réponse. Comment pouvait-il savoir ce qu’elle avait vu ? Elle avait replacé l’agenda à l’endroit où il était et, en employée discrète, il était évidemment hors de question qu‘elle aborde un tel sujet. La carte ! Sans doute n’avait-elle pas remis la carte au bon endroit ! Elle soutint alors brièvement le regard de Thomas, puis baissa les yeux, lui apportant la réponse qu’il attendait : évidemment, elle ne dirait rien.    

Mais ce n’était pas tout. Elle savait qu’il buvait. Beaucoup trop. Il cachait parfaitement ses bouteilles et ses verres, car jamais elle n’était tombée sur l’un ou l’autre de ces objets. Mais son haleine, ses yeux rouges, son manque d’appétit, son attitude incohérente certains soirs, ses propos qui s’égaraient parfois… Elle connaissait tellement bien ce comportement : son père était alcoolique et elle avait des années d’expérience pour décrypter les signes de la maladie.    

Maintenant qu’il était plus souvent à Armael, tout dans sa personne et sa façon d’être le confirmait. Elle avait peur pour sa santé, pour les enfants auxquels elle s’était attachée. Alors elle voulait rester là, pour surveiller, pour les protéger. On ne savait jamais comment ces choses-là pouvaient se terminer.    

Loïc était aujourd’hui un beau jeune homme de dix-sept ans, toujours blond, grand et mince, les traits fins et réguliers. Son regard bleu profond semblait vous transpercer jusqu’à l’âme et ses sourcils souvent froncés renforçait cette impression. Il allait bientôt passer son Bac et ensuite il partirait étudier à Lorient l’économie et la gestion. Il avait une petite amie, Amandine, que Véronique détestait. Froide, snob, arrogante. Comme lui.    

Il se sentait d’ores et déjà le Maître d’Armael, l’Héritier, de la maison et des entreprises, et se comportait comme tel. Il discutait déjà avec son père des différents aspects du management et se passionnait pour cet unique sujet. Il ne parlait qu’à son père à table et s’adressait rarement à sa sœur et à Hugo, qu’il détestait tous les deux. Des ignares, des imbéciles, des petites gens. Il avait honte de sa sœur auprès de ses amis.     

Car Gwenn, poussée par son père, accompagnait parfois Loïc chez des camarades de lycée qui organisaient des fêtes tout au long de l’année, afin qu’elle voie un peu de monde et surtout qu’elle fréquente des personnes d’un niveau d’éducation plus convenable. La petite fille sauvageonne s’était transformée en une jeune fille ravissante, au visage mutin. Ses yeux verts en amande, comme ceux d’un chat oriental, s’effilaient vers les tempes, délicatement soulignés par une arcade sourcilière parfaite. Des taches de rousseur parsemaient l’arête de son nez, petit et droit, et s’évanouissaient vers les pommettes. Sa bouche aux lèvres pleines et délicatement ourlées s’ouvrait fréquemment sur un sourire éblouissant, le même que celui de sa mère, qui ne pouvait laisser personne indifférent. Quant à sa chevelure de feu, soyeuse et brillante, qu’elle tentait de maîtriser avec un serre-tête ou en les coiffant en queue de cheval, elle lui attirait sans cesse des compliments énamourés ou voilés de jalousie, selon qu’ils venaient des garçons ou des filles. Mais Gwenn ne se sentait pas à l’aise avec les amis de Loïc. Ils ne parlaient que de voitures, de vedettes de cinéma, et du métier qu’ils feraient plus tard : avocat, chef d’entreprise, juge, militaire… diablement triste, pensait-elle.    

Elle préférait son artiste, Hugo, le taciturne, le silencieux, le ténébreux, qui n’avait pour seul ami qu’elle, Gwenn. Il n’avait jamais sympathisé avec aucun camarade de classe. Gwenn remplissait sa vie de joie et il ne ressentait aucun besoin de voir quelqu’un d’autre. Ses premières pensées étaient pour elle le matin, et le soir il s’endormait en rêvant qu’il la serrait dans ses bras.      

Car dans la vie, ils ne faisaient que s’effleurer et ce qui, alors qu’ils étaient enfants, leur semblait si simple échauffaient désormais leurs sens et rougissaient leurs joues. L’amitié enfantine laissait place à l’amour.    

Gwenn, malgré ses conversations avec ses amies qui ne parlaient que de garçons, ne voulait pas de petit ami, du moins elle ne voulait personne d’autre que Hugo. Ses boucles brunes, ses beaux yeux marron, ses sourcils broussailleux, sa peau de miel. Hugo avec qui elle partagait le goût de la nature, des animaux, de la lecture et de l’art. Ils continuaient à faire de longues promenades dans la lande, récitant des poèmes ou chantant des chansons, Peter courant devant eux, se retournant parfois pour voir s’ils suivaient. Car quelquefois, ils s’arrêtaient et s’asseyaient sur un rocher, contemplant la mer, en silence. Gwenn posait alors sa tête sur l’épaule de Hugo, comme elle le faisait déjà enfant et il posait sa main sur son épaule. Auprès de lui, elle se sentait bien, rassurée, protégée, rien ne pourrait jamais lui arriver. Elle savait qu’elle l’aimait, qu’elle n’aimerait personne d’autre que lui, et ne doutait pas un instant qu’un jour, plus tard, quand ils auraient quelques années de plus, il lui demanderait de l’épouser. Et comme dans les contes de fées, elle dirait oui, parce qu’il n’y avait rien de plus excitant au monde que d’imaginer une vie à deux et un amour qui ne finirait jamais.    

Quand ils rentraient à Armael cependant, ils évitaient de se toucher car leurs liens déplaisaient fortement à Thomas. Elle se demandait comment il réagirait lorsqu’ils annonceraient leur prochain mariage. Peu importe s’il n’acceptait pas. Ils partiraient tous les deux, loin, très loin…    

Gwenn avait une amie à laquelle elle se confiait, une fille de sa classe, douce et drôle, Stéphanie. Elle allait parfois dormir chez elle le week-end, ce qui ravissait son père, satisfait de la voir fréquenter d’autres gens. Comme avec les autres filles, elles bavardaient toute la nuit, toujours à propos du même sujet : l’amour et les garçons. Stéphanie, issue d’un milieu très modeste, trouvait merveilleux que la délicieuse et richissime fille Le Bihan soit amoureuse du fils de la bonne ! Un berger et une princesse ! Elle l’encourageait à tenir tête à son père et à son frère. Gwenn n’invitait cependant jamais Stéphanie à Armael, parce qu’elle gardait jalousement son Hugo pour elle seule et avait peur que Stéphanie ne lui vole. Elle avait confiance en lui… moins en ses amies.   

 Thomas et Gwenn se heurtaient très fréquemment. Contrairement à Loïc qui avait toujours montré du respect envers son père, qui le reconnaissait comme mentor, comme chef de famille, Gwenn avait toujours grandi dans une indépendance d’esprit qui lui était propre. Elle adorait son père et il lui manquait autrefois, lorsqu’il s’absentait plus souvent. Mais dès lors qu’Hugo était apparu dans sa vie, il lui avait semblé devenir un être tout à fait autonome, qui choisissait ses propres amis et sa destinée. Elle ne pouvait pas supporter que Thomas et Loïc montrent un tel mépris vis-à-vis d’Hugo et Véronique. Au tout début, pourtant, Thomas les avait accueillis avec chaleur, mais depuis « l’incident », le fameux incident, où Loïc et Hugo s’étaient battus, Thomas ne tolérait plus la moindre tentative de Hugo de répliquer, de se justifier, de qualifier Loïc de menteur. Alors que c’était vrai. Loïc inventait jour après des jours des détails et des anecdotes pour prouver à son père que ce garçon n’était en aucun cas digne de confiance.  

 Et c’est pourquoi tous les deux s’évertuaient à tenter de séparer les deux jeunes gens.     

- Gwenn, il faut que tu prennes tes distances. Ce garçon n’est pas un parti pour toi. Tu seras malheureuse avec lui. Il est très mauvais à l’école, il n’arrivera jamais à rien dans la vie… Je veux le meilleur pour ma fille. Quelqu’un d’éduqué, d’intelligent, qui gagne bien sa vie.    

La jeune fille éclatait de rire, ce qui exaspérait Thomas.     

- Arrête tes discours, Papa, tu sais bien que je n’en ai strictement rien à faire !    

- Je suis ton père !    

- Et moi je ferai ce que je veux quand je serai majeure. Vous êtes tous les deux des racistes et des snobs !     

- Gwenn ! Ma petite fille, ma petite chérie, comme tu as changé déjà…    

- Oui, c’est vrai. Je ne suis pas comme vous, je me fiche du rang social. Seul le cœur m’intéresse. Et le vôtre est sec.    

A son père, elle préférait maintenant Véronique, si douce, si tendre, si maternelle, si compréhensive, si tolérante et lucide. Avec elle on pouvait discuter de tant de choses. Elle ne se fâchait jamais, n’imposait jamais un point de vue, mais donnait au contraire des conseils judicieux. Et puis en tant que femme, elle apportait à Gwenn des réponses à toutes les questions qu’elle n’osait pas poser à son père. La jeune fille se disait que, si elle avait eu une mère, elle aurait aimé qu’elle soit comme Véronique.    

Toutes deux se préoccupaient du sort d’Hugo. Car si elles détestaient l’opinion toute faite que Thomas et Loïc entretenaient à son encontre, il n’en restait pas moins que l’adolescent pouvait se faire du souci quant à son avenir. Ses notes étaient désastreuses, mais il n’en avait cure, toujours obnubilé par son rêve de devenir peintre. Son travail étant désormais stabilisé à Armael, Véronique arrivait à mettre des petites sommes de côté, et payait à son fils des cours de peinture, le soir, à Vannes, à quinze kilomètres d‘Armael. Il y allait deux fois par semaine et c’était pour lui un immense bonheur. Il apprenait des techniques, enrichissait son expérience, et son talent lui valait l’appui du professeur qui l’encourageait dans la voie qu’il s’était choisie.     

Pour le reste… Gwenn lui servait de répétitrice, tâchant de lui inculquer un minimum de culture générale et d’orthographe. Quel que soit son avenir, cela lui faciliterait forcément les choses et il n’était pas question de laisser tomber.   

Ces cours du soir attisaient encore un peu la haine de Loïc, pour des raisons que même son père ne parvenait pas à comprendre. Pour aller à ces leçons, mais aussi pour lui laisser un peu d‘indépendance d‘une façon générale, Thomas avait acheté une petite voiture à l’usage de Véronique. Une occasion, pas très jolie et pas très moderne, qui plus tard, précisait le maître de maison, permettrait aux enfants de faire leurs premières expériences lorsqu‘ils auraient obtenu leur permis. Loïc était doublement agacé. D’abord, il n’était pas question qu’à dix-huit ans, il récupère la voiture de la bonne, encore moins qu’il partage un véhicule avec sa soeur. Ensuite, Véronique, deux fois par semaine, emmenait Hugo à ses cours, revenait, allait le chercher, et rentrait. Loïc demandait à son père si elle payait l’essence, et ayant eu une réponse négative, exigea que cet « avantage » soit défalqué de son salaire.    

- Tu ne trouves pas que tu exagères un peu ? s’étonnait Thomas. C’est effectivement comme si je lui donnais une petite augmentation. Et elle le mérite.     

- Mais moi aussi, figure-toi, j’aimerais bien prendre des cours à Vannes !     

- Tu as tout ce qu’il faut ici, voyons, au village, avec tes amis ! Pourquoi irais-tu faire du tennis à Vannes ?    

- L’année prochaine, mes amis arrêtent le tennis, justement. Ils vont se mettre à la voile. Le samedi-après midi et le dimanche lorsqu’il y aura des régates. Je veux que Véronique m’y emmène.     

- Je le ferai, moi.     

- Non, tu as autre chose à faire, Papa, et tu dois te reposer, tu bosses dur. Elle, c’est la bonne, elle est payée pour ça.     

Thomas soupira.     

- Tu es ridicule. Tout ça, ce ne sont que des prétextes pour toujours les dévaloriser, elle et son fils. Il ne faut pas exagérer, Loïc ! Et puis tu apprends la conduite dans un an. Tu auras bientôt ta propre voiture.     

- Mais en attendant, je veux aller à ces cours de voile. Et je veux que Véronique m’y conduise.    

- Elle a droit a des jours de repos. Il est hors de question que je lui rajoute des tâches le week-end, elle en fait suffisamment comme ça. Le soir, elle conduit Hugo à titre personnel. Un point c’est tout. Je t’emmènerai à Vannes le week-end, ce n’est pas un problème !     

- Mais, de toutes façons, je trouve ridicule que cet idiot suive ces cours de peinture…     

- Ca les regarde, Loïc, ce ne sont pas nos affaires.     

- Et si elle casse la voiture ? C’est encore ton assurance qui paiera !  

 - Et ALORS ? Loïc, tu sais quoi ? Tu me fatigues ! Il va falloir apprendre à calmer la jalousie maladive dont tu fais preuve à l’égard de Hugo. Tu n’as vraiment pas de quoi, en plus. Tu es un garçon brillant, à l’avenir assuré. Je ne vois pas pourquoi tu le hais tant.     

- Il m’a volé ma sœur, et nous ne la récupérerons jamais…    

- Mais si, voyons, mais si… Trouve-lui un fiancé, toi, parmi tes amis !     

- J‘y ai songé. Elle va sur ses seize ans. Je vais m’en occuper sérieusement…    

Thomas avait régulièrement ce genre de discussions avec Loïc. Lorsque le jeune homme partait, il levait les yeux au ciel, l’air amusé. Mais après tout, c’était une bonne idée, ça, de trouver un fiancé pour Gwenn…    

Laquelle, pour sa part, tentait de convaincre Véronique qu’Hugo avait vraiment du talent (elle n’y connaissait rien, mais se fiait à son travail, qu’elle trouvait magnifiques depuis toujours, et à l’opinion de ses professeurs).    

- Mais ce n’est pas un métier, répétait Véronique. On ne peut pas compter dessus. Qui lui achètera des toiles ?    

- Il pourra d’abord être professeur de dessin ! Parallèlement il peindra et se fera connaître. Moi je veux être journaliste ! Je parlerai de lui dans mes articles.    

Véronique souriait devant l’enthousiasme de Gwenn mais cela ne la rassurait pas pour autant.    

- Allons, Véro, ne soyez pas pessimiste comme ça ! Il a déjà vendu des aquarelles cet été ! Vous l’avez oublié ?    

- Non, non. C’est formidable. Mais ce sont juste des touristes. Ils n’y connaissent rien. Et ils ne font que passer.     

- Mais il y a la petite carte !     

- Oui, oui, mais ça ne veut rien dire. On ne sait pas qui est ce monsieur. Et puis d’ici qu’Hugo soit adulte, il l’aura complètement oublié.    

La petite carte était un talisman qui ne quittait plus le bureau d’Hugo dans sa chambre. Il l’avait soigneusement protégé sous un plastique, et cachée sur la partie externe d’un tiroir avec du scotch… de peur que Loïc ne la trouve et s’empresse de la mettre à la poubelle, juste pour lui nuire. Elle comportait les coordonnées d’un certain Victor Delamarche, qui tenait une galerie d’art à Paris. Il avait longuement observé les œuvres qu’Hugo avait disposées autour de lui, sur le remblais de Larmorden, comme il le faisait tous les week-ends d’été. Il vendait très régulièrement des petites toiles, et l’argent lui permettait d’en acheter des nouvelles, ainsi que des tubes de peinture et d’autre matériel.     

- Vous avec un très joli coup de patte, jeune homme, avait-il dit. Vos aquarelles sont d’une finesse étonnante. Et si fraîches. Vous travaillez l’huile également ?    

- Oui, j’aimerais m’y consacrer davantage, mais je n’ai pas d’atelier. Alors vous comprenez, la place, les odeurs… je ne peux imposer ça à mon entourage familial.    

- Vous comptez continuer ?    

- Ah oui, toute ma vie ! Je n’aime que ça. Je ne sais faire que ça.    

- Tenez, prenez cette carte. Si vous avez la possibilité, l’occasion, venez me voir à Paris. Je serais prêt à exposer quelques œuvres.     

L’homme disparut et Hugo resta plusieurs minutes, bouche bée.     

- Et pourquoi pas maintenant ? cria-t-il soudain à la silhouette qui diminuait.    

- Trop jeune ! Pas assez mûr ! fit l’homme. Continuez de travailler !    

Depuis cette rencontre, Hugo ne doutait plus un seul instant de son avenir. Même s’il ne travaillait pas pour cet homme-là, il savait qu’il était sur la bonne voie, que son style et sa technique plaisaient, aux simples touristes comme aux professionnels.     

Et Véronique, elle, se lamentait encore.    

- Il faut que tu aies ton Bac pour entrer dans les écoles d’art que tu veux faire, et il faut passer le concours d‘entrée. Et puis elles sont chères, je n’ai pas les moyens… Sans compter que Lorient, Vannes, Rennes, Brest… où que tu sois, il te faudra un logement. Je n’ai pas assez d’argent, Hugo…    

- Tant pis pour le Bac, Maman. Je m’en fiche. J’apprends encore et toujours avec mes cours du soir. Si je ne peux pas entrer aux Beaux-Arts, je vendrai sur les plages et un jour j’irai voir Monsieur Delamarche !    

- Tu es si sûr de toi, chéri…    

- Ai-je le choix ? Si je ne crois pas en mes rêves, je serai ouvrier à la biscuiterie, sous les ordres de Loïc ! Plutôt crever.    

- Mais passe ton Bac. Tu pourras au moins être professeur, ça te fera un salaire.     

- Ne t’inquiète pas, Maman. Gwenn m’aide. Mon Bac, je l’aurai.    

Véronique se taisait. Elle n’en était pas si sûre… Quant à Hugo, il omettait volontairement de lui préciser que le Bac ne suffisait pas pour être professeur… il fallait faire des études sérieuses dans les fameuses écoles d’art. Mais il ne voulait pas y penser, persuadé que son talent et la chance lui souriraient.    

Lorqu’il ne peignait ou ne dessinait pas, Hugo se consacrait entièrement à son autre passion, Gwenn. Il ne se lassait pas de la contempler en souriant, comme si elle était un tableau vivant. Il lui disait qu’elle ressemblait à son héros, Peter Pan. Un être gracile et sans âge, aux cheveux couleur écureuil. Ils discutaient de toutes sortes de sujet, ce qui d’ailleurs, et paradoxalement, agaçait terriblement Gwenn qui concluait toujours leurs conversations par à peu près les mêmes mots :    

- C’est terrible… tu es un garçon incroyablement intelligent ; pourquoi donc n’obtiens-tu pas de meilleures notes à l’école !    

- Tais-toi ! T’es pas ma mère !    

Il lui mettait le doigt sur la bouche pour la faire taire. Sa jolie bouche douce, tendre et rouge où son index aimait s’attarder.    

Il adorait aussi prendre une de ses boucles rousses entre ses doigts, les lisser, les faire miroiter au soleil, en apprécier les différentes nuances, et les sensations que procurait ce toucher.     Gwenn. Gwenn. Il rêvait de la prendre dans ses bras et de l’embrasser d’un vrai baiser d’amoureux. Mais il ne savait pas comment s’y prendre, et il ne voulait pas l’effaroucher. C’était une jeune fille sage et il était un garçon sérieux. Il avait tant de respect pour elle. Mais quelquefois, il se disait que son goût pour la solitude, qui l’empêchait de cotoyer vraiment des adolescents de son âge, lui interdisait aussi d’en apprendre un peu plus sur les relations physiques entre un homme et une femme. Il regardait dans les films comment on embrassait, mais ça restait assez peu limpide comme méthode. Quant au reste…     

Il faudrait demander à sa mère peut-être. Mais ça le gênait tant… Il savait bien comment son corps réagissait quand Gwenn s’approchait trop près. Il en fermait parfois les yeux tellement c’était troublant. Ressentait-elle la même chose ? Avait-elle envie elle aussi de le serrer, de le toucher, de le caresser.    

A qui, à qui pouvait-il s’adresser ? A ses copains ? C‘était de simples camarades de classe, jamais il ne parlerait de choses aussi intimes avec eux… Comment faire ? Mais après tout, ils n’avaient que quinze ans… Ils étaient trop jeunes. Tout viendrait en son temps.    

Comme lorsqu’ils étaient enfants, Gwenn et Hugo aimaient toujours autant lire ensemble dans la bibliothèque, l’un près de l’autre, chacun plongé dans un des innombrables ouvrages que comptaient les étagères surchargées. Gwenn avait une prédilection désormais pour les romans historiques et Hugo, quand il n’était pas absorbé par la biographie d’un peintre, s’intéressait aussi à la science-fiction. Gwenn chérissait toujours son vieux Peter Pan qui commençait à perdre ses pages. Elle le prenait, le sentait, le serrait contre elle, et pensait à sa mère qu’elle n’avait jamais connue.     

- Regarde mon livre, il tombe en lambeaux…     

- Tu n’as plus l’âge pour le lire, de toutes façons…    

- Mais j’aurais aimé le transmettre à mes enfants. Il y a des livres ici qui ont plus de cent ans ! Et ils sont encore en bon état. Pourquoi ?    

- Parce que personne ne les lit, Gwenn, dit Hugo en riant. Peter Pan, tu l’as trop lu, trop manipulé… tu l’emportais même dans la cabane du parc, te souviens-tu ?    

- C’est vrai. Il faudrait que je le mette dans un coffret, bien protégé, comme un petit trésor.     

Le jour de son anniversaire, Hugo lui offrit un exemplaire tout neuf de Peter Pan. La jeune fille était aux anges et déclara qu’il la suivrait toute sa vie comme un précieux talisman.    

- Et le vieux, je te le donne ! s’écria-t-elle.    

- Mais… c’est un souvenir de ta mère. Tu voulais le donner à tes enfants.    

- Hum, fit-elle, avec un sourire malicieux. Mes enfants… mes enfants… tes enfants… Ce seront peut-être les mêmes !    

Hugo rougit violemment et baissa les yeux. Elle l’aimait donc assez fort elle aussi pour envisager un avenir commun. Malgré tout ce que lui disaient son père et son frère sur son compte… Elle et lui, mariés. Lui peintre célèbre et richissime, elle, journaliste, interviewant le président de la république ; un couple parfait, une famille parfaite. Des beaux enfants. Il leva à nouveau les yeux vers elle.    

- Arrête tes bêtises, Gwenn Le Bihan. Les princesses n’épousent pas les valets !     

- Les princesses d’aujourd’hui font ce qu’elles veulent, mon cher !    

Il lui lança un coussin dans la tête pour la faire taire, elle éclata de rire et ils débutèrent une bataille sévère avec tous les coussins du salon.    

- Les enfants s’amusent… commenta Loïc qui venait chercher un livre. Au même moment, il reçut un projectile dans la tête.    

- Que vous êtes puérils ! s’exclama-t-il en soupirant.    

- Et toi, quel rabat-joie ! cria sa sœur. Viens Hugo, on va se balader. Ce type-là m’écoeure.    

La fin de l’année scolaire approchait. Hugo redoublait sa troisième et Véronique priait pour qu’il soit enfin accepté en seconde. Mais elle fut convoquée par le professeur principal.     

- Hugo n’est toujours pas au niveau. Nous ne savons que faire. Si nous le laissons passer, il va perdre pied. Mais le faire retripler n’est pas une bonne solution non plus. Il se retrouvera avec des élèves encore plus jeunes… Nous ne comprenons pas. Il est intelligent, votre garçon, Madame, mais il semble qu’il ait décidé de ne pas travailler. Il dit qu’il veut être peintre, un point c‘est tout, que tout le reste est inutile. Mais s’il veut faire une école d’art, c’est raté… Et il lui faudra pourtant gagner sa vie…     

- Je me tue à le lui répéter, souffla Véronique, les larmes aux yeux. Je vous en prie, laissez le passer en seconde. Je le ferai travailler, Gwenn Le Bihan l’aidera. Il faut qu’il décroche son bac.    

- Cela me paraît bien illusoire. Monsieur Le Bihan vous a-t-il dit qu’il cherchait des apprentis pour l’usine ?  

Véronique eut un coup au cœur. Voilà exactement ce qu’elle redoutait d’entendre un jour. Son visage soudain pâle et ses lèvres qui tremblaient n’émurent pas le professeur.    

- Monsieur Le Bihan aime les jeunes et régulièrement il fait appel à nous. Pour ceux qui ont des difficultés scolaires, c’est une opportunité formidable. Une formation où il gagne un petit peu d’argent, c’est bien quand on est ado, et la certitude d’avoir un métier.     

- Mon fils ne veut pas être ouvrier.    

- Il n’y a pas de sot métier. Encore une fois, ce serait pour lui une chance. Et il pourra toujours continuer à peindre, s’il le souhaite. Je m’étonne que Monsieur Le Bihan ne lui en ait pas parlé… je trouve ça un peu étrange… Vous avez une idée ?    

- Il connaît son caractère. Mon fils est un solitaire, il aura du mal à travailler en équipe peut-être. Il sait aussi que seule la peinture le passionne. Il a peut-être peur qu’il ne soit pas assez motivé.    

- Et bien c’est fort dommage… Parlez-en à Hugo. J’insiste. Comprenez bien qu’il n’aura pas cette occasion tous les ans. Et parlez-en tous les deux à Monsieur Le Bihan. Sinon…    

- Sinon ?     

- Je ne sais pas. Franchement, je ne sais pas. Nous devons en reparler au conseil de classe. Je voulais vous suggérer cette solution avant.    

- Bien. Je vous remercie. Je vais voir…    

Véronique était tout à fait persuadée que cet apprentissage constituait une très bonne alternative. Elle n’en pouvait plus de trembler en pensant à l‘avenir d‘Hugo… serait-ce la fin du cauchemar ? Hugo aurait un vrai travail, et puis il était intelligent, tout le monde le disait, il pourrait peut-être grimper ensuite dans la hiérarchie s’il se conduisait bien. Et comme le disait le professeur, rien ne l’empêchait de peindre parallèlement et de vendre ses tableaux aux touristes… En attendant que quelqu’un lui fasse suffisamment de publicité pour qu’il puisse vivre de ses toiles. Ou bien qu’il oublie tout à fait cette passion dévorante…    

Hugo vit sa mère rentrer avec inquiétude. Qu’avait bien pu lui dire le principal ?     

- Alors ?    

- Alors, ce n’est pas sûr que tu passes en seconde.    

- Super. Je m’en fiche de toutes façons !    

- Hugo ! Tu ne comprends rien ! Demande à Gwenn ! Elle aussi voudrait que tu passes ton Bac.    

- Et bien je ne le passerai pas puisque les professeurs ne veulent pas. Il faudra bien vous faire une raison toutes les deux. Je suis un abruti, et puis voilà.     

- Tu es ridicule, Hugo. Ton prof m’a dit lui-même que tu étais un garçon intelligent. C’est toi qui ne fais pas d’effort.    

- Ca m’ennuie !     

- Et bien puisque ça t’ennuie autant, tu as peut-être une solution. Travailler pour Thomas.     

Il l’avait poussée à bout. Elle ne pouvait plus lui cacher plus longtemps l’information.     

- Travailler pour Thomas ? A l’usine ? Tu rigoles ?    

- Non, je ne rigole pas. Ce sera un vrai travail, au moins, et tu peux continuer à peindre si ça te chante.     

- Si ça me chante ? Mais tu as vu comment tu parles de la peinture ? Comme si c’était un petit hobby comme ça, une petite chose à laquelle on consacre une heure par ci par là ?     

- Mais non, ce n’est pas ce que je voulais dire. Mais sois raisonnable voyons. Tu n’aimes pas les études et les études ne t’aiment pas. Ca n’a rien de honteux, c’est comme ça. Si tu entres à l’usine, tu apprendras un métier, tu gagneras ton argent et tu pourras peindre le soir, le week-end, tant que tu veux. A toi de travailler encore et encore, de démarcher les galeries, de chercher des clients ! Je trouve que c’est un compromis intéressant.    

- Ta mère a raison, ajouta Gwenn qui les avait rejoints à la cuisine, entendant les éclats de voix. Tu sais très bien que tu détestes les études…    

- Peut-être. Mais je ne serai pas ouvrier, sous les ordres de Loïc.    

- Je te signale que mon père n’est pas mort. Ce n’est pas demain la veille que Loïc va prendre les commandes de l’entreprise. D’ici là, tu as le temps de te faire un nom dans la peinture ! Ca te motivera : te dépêcher d’être célèbre avant que le monstre Loïc n’arrive.    

Elle éclata de rire et Hugo fronça les sourcils, regardant ses pieds, serrant les poings.     

- Tout le monde se moque de moi dans cette baraque ! J’en ai ras-le-bol.     

Il partit dans le parc. Gwenn consola Véronique, en pleurs, puis sortit à son tour et gagna leur cachette, derrière les lilas ; elle était sûre de le trouver là. Depuis qu’ils étaient enfants, c’était le lieu qu’ils préféraient, surtout au printemps. Les arbustes faisaient un demi-cercle, entourant un joli banc de bois et fer forgé où ils s’installaient pour humer les odeurs magnifiques qui s’échappaient des fleurs.     

Il était là, assis, la tête en arrière, les mains sous la nuque, l’air boudeur, les mâchoires contractées.    

- Quelle tête de cochon tu fais, s’exclama-t-elle en s’installant près de lui et en le poussant de l’épaule. Tu crois que tout le monde est contre toi. C’est faux. Mon père n’a pas osé te proposer directement un des deux postes qu‘il voudrait pourvoir. Il avait peur de ta réaction et était convaincu que tu refuserais. Tu ferais mieux de lui faire savoir que tu es d’accord, sinon la proposition t’échappera. Oh ? tu m’écoutes ?    

Pas de réponse. Elle se pressa contre lui, l’attrapa par la taille, lui déposa un léger baiser sur la joue. Alors soudain de son bras puissant, il la garda contre lui et l’embrassa sur les lèvres. Comme dans les films. C’était doux, c’était tendre, c’était bon et grisant. Sans même y réfléchir, ils trouvèrent d’eux-mêmes les gestes, entrouvrirent doucement la bouche, pour plus de volupté. Il s’arrêta, la regarda fixement de son regard noir, tenant son visage délicat entre ses deux mains brunes.    

- Gwenn Le Bihan, est-ce que tu épouserais un ouvrier ?    

Elle lui répondit par un nouveau baiser, plein de fougue, de passion, de fraîcheur et d‘intense émotion.    

- Je t’aime tant, Gwenn Le Bihan… murmura-t-il sous les assauts de son audacieuse princesse, la seule personne au monde dont il accepterait jamais les ordres. 

 

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