Le conte des trois frères

Chapitre 1 : Sous les cerisiers

3040 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 27/01/2026 19:12



De fines raies de lumière traversaient les épais rideaux qui obscurcissaient la chambre. Sous la couette, une masse informe remuait doucement. Seule la tête de la personne dépassait de l'édredon. De longs cheveux blonds, semblables à des fils d'or, s'éparpillaient sur l'oreiller. La silhouette grogna lorsque des pas précipités résonnèrent dans l'appartement, puis sursauta violemment quand des coups sourds frappèrent à la porte, brisant le calme de la pièce.

— Lily ! Debout ! Tu vas être en retard !

L'intéressée repoussa la couette et émergea. Ses cheveux semblaient dotés de leur propre vie et ses yeux bataillaient pour rester ouverts. Les coups se firent de nouveau entendre et Lily sortit du lit, tanguant jusqu'à la porte avant de l'ouvrir. Devant elle se tenait Kurai, un tablier blanc noué autour de la taille. Cette vue la réveilla en quelques secondes et fit naître un sourire moqueur sur ses lèvres.

— Oublie tes moqueries, jeune fille. Habille-toi et viens prendre ton petit-déjeuner.

Son frère repartit aussitôt et elle referma la porte. Lily jeta un coup d'œil à son réveil et soupira. Elle emporta son uniforme de lycéenne dans la salle de bains, se lava le visage et les dents, démêla sa tignasse et se fit une queue de cheval haute avant d'enfiler ses vêtements.

En sortant de la salle d'eau, Lily se dirigea vers le salon et s'arrêta quelques secondes sur le seuil. Elle observa ses frères déposer le repas sur la petite table basse. Une bouffée de tendresse lui serra la poitrine.

Tsuyo fut le premier à la remarquer. Il sourit en allant à sa rencontre pour la prendre dans ses bras. Lily se laissa faire, refermant brièvement les yeux contre son torse. Elle aurait voulu figer cet instant.

— Mon Dieu ! Hors de question qu'on te laisse sortir comme ça, n'est-ce pas, Kurai ?! déclara-t-il en la désignant de la main.

Lily sentit ses joues chauffer, mais elle sourit malgré elle. Elle aimait leurs taquineries. Elles la rassuraient.

— Il est vrai qu'elle ne ressemble plus à la petite fille qui nous faisait des gâteaux de terre. Allez, laisse-la s'asseoir, on va vraiment finir par être en retard…

— Tu es sûr de vouloir venir, Tsuyo ? Tu as travaillé toute la nuit… Tu devrais te reposer… insista la jeune fille en prenant place à leurs côtés.

— Mange ! Bon appétit ! coupa-t-il en entamant le repas.

La fratrie mangea en silence, écoutant les informations et la météo du jour à la télévision. Une fois terminé, Tsuyo débarrassa la table, Kurai partit s'habiller pour ne pas sentir la cuisine, et Lily alla préparer son sac. Ils se retrouvèrent à l'extérieur une fois leurs tâches accomplies et se dirigèrent vers le local à vélos. Ils s'élancèrent vers le lycée, chacun sur le sien, riant en passant sous les cerisiers en fleurs.

Après avoir passé le portail, ils allèrent garer leurs vélos dans l'abri prévu à cet effet, puis se dirigèrent vers le tableau où était affichée la répartition des classes. Lily quitta ses frères pour rejoindre la salle qui serait la sienne pour l'année à venir. Elle observa ses camarades entrer, prendre un papier dans une boîte en carton et s'asseoir. La blonde les imita et s'installa au bureau correspondant au numéro qu'elle venait de tirer.

Silencieusement, elle regarda de petits groupes se former, discuter et rire autour d'elle. Un vide étrange s'ouvrit dans sa poitrine. Sans ses frères à ses côtés, la salle lui paraissait soudain trop grande, trop bruyante.

Elle n'avait jamais eu grand besoin d'amis, puisqu'elle les avait toujours près d'elle. Et maintenant qu'ils n'étaient plus là, elle se sentait démunie, comme une enfant qu'on aurait lâchée dans la foule sans lui tenir la main.

Elle serra les doigts sur le bord de son bureau et fixa la porte, espérant presque que Kurai ou Tsuyo apparaisse par miracle pour la récupérer.

Soudain, sa vue du couloir fut obstruée par une jeune fille blonde aux yeux marron qui semblait très excitée, à en juger par ses grands gestes et ses cris. Un jeune homme la poussa gentiment à entrer dans la salle. Il était grand et possédait une étrange chevelure blanche et noire. Ils imposèrent immédiatement le silence dans la pièce. La plupart de leurs camarades restèrent bouche bée devant le charisme qui se dégageait d'eux.

Lily ne sut trop comment, mais elle se retrouva avec les deux nouveaux arrivants assis à côté d'elle, devenant ainsi le centre de l'attention. Son cœur manqua un battement.

Tous deux la saluèrent et elle leur répondit d'un simple signe de tête, trop intimidée pour prononcer un mot. Elle avait l'impression que sa gorge s'était soudain asséchée.

Les murmures éclatèrent autour d'eux. Lily sentit son estomac se nouer. Elle baissa légèrement la tête, espérant devenir invisible.

Lorsqu'elle comprit qu'ils continuaient à discuter comme si elle n'existait pas, une vague de soulagement la traversa. Ses épaules se détendirent enfin.

— Vous les connaissez ?

— Jamais vus, mais je regrette de ne pas les avoir croisés plus tôt.

— Je crois que ce sont des Sohma…

— Des Sohma ?!

— Oui, le président du conseil des élèves est Yuki Sohma. Ma sœur a le même âge que lui et elle a entendu dire que deux membres de sa famille devaient commencer ici cette année.

— Le fameux prince Yuki dont les aînées ne cessent de parler ?

— Oui, il est encore plus beau que ces deux-là…

— Comment tu sais ça ?!

— Je l'ai croisé tout à l'heure…

— Il n'a pas un cousin du même âge ? Un roux ?

— Si, Kyo Sohma… Il est aussi incroyablement beau…

— Dieu n'a pas de pitié… Comment peut-il bénir une famille autant de fois ?!

— La fille entre eux est pas mal non plus… J'ai croisé ses yeux tout à l'heure… Ils sont d'un bleu magnifique…

Lily rougit violemment et baissa la tête pour que personne ne remarque ses joues en feu. Son cœur battait trop vite.

Pourquoi parlent-ils de moi…?

Elle aurait voulu disparaître sous son bureau. Elle poussa un long soupir de soulagement en entendant le professeur entrer dans la salle.


Dès que la cérémonie prit fin, Lily se dirigea vers l'extérieur et attendit que ses frères la rejoignent. Ils l'entraînèrent vers le portail et l'obligèrent à prendre des photos. Après une photo de groupe, ils allèrent s'asseoir sur un banc et discutèrent de tout et de rien. Lily prit plaisir à les voir tous les trois dans l'enceinte du lycée. Elle se sentait coupable de leur voler ça, mais ils avaient insisté pour qu'elle n'arrête pas ses études. Depuis l'abandon de leur père, Tsuyo et Kurai avaient pris un emploi pour subvenir à leurs besoins.

Elle sourit en les entendant rire. Ce simple son allégea la lourdeur de son cœur.

Lily les raccompagna peu avant que la première sonnerie ne retentisse. Elle les serra dans ses bras un peu plus longtemps que nécessaire, comme si elle craignait qu'ils ne s'évaporent en s'éloignant.

— Merci… pour tout, murmura-t-elle en les embrassant.

Elle eut du mal à les laisser partir. Elle aurait voulu partager cette expérience avec eux au lieu de l'affronter seule.

En les regardant s'éloigner, un pincement douloureux lui serra la poitrine. Une larme glissa malgré elle sur sa joue. Elle l'essuya rapidement, agacée contre elle-même, puis inspira profondément pour se donner du courage.


Lily écoutait distraitement leur professeur parler de la vie au lycée, des examens, des cours, des activités scolaires, des voyages et des clubs. Tout cela l'importait peu.

Dès qu'elle était rentrée dans la salle, après que ses frères l'aient quittée, elle avait pris sa décision.

Je dois réussir.

Elle terminerait le lycée avec d'excellentes notes et, après les cours, trouverait un travail pour les aider à son tour.

Cette pensée la rassurait autant qu'elle l'effrayait. Elle se sentait soudain bien trop jeune pour porter un poids pareil sur ses épaules, mais elle serra les dents.

Dans un soupir discret, elle se promit d'éviter le contact avec ses camarades. Elle ne voulait en aucun cas prendre le risque de dévoiler la malédiction.

Soudain, les rires de ses camarades la ramenèrent à la réalité. Lily remarqua que le jeune homme Sohma était debout et semblait être la cause des éclats qui résonnaient dans la salle. Le professeur, outré, lui ordonna de se rasseoir avant de soupirer en se pinçant le nez.

— Sohma Momiji, marmonna-t-il en réalisant qu'il y avait un autre membre de la famille Sohma.

— Hallo ! Je suis Momiji Sohma ! Je suis japonais et allemand. Ma maman, qui est très belle, est allemande et mon père japonais. J'adore Mogeta, les lapins, les sucreries, tout ce qui est mignon et Tohru Honda ! On me confond souvent avec une fille, mais je suis un garçon…

— Ça ira, merci, Momiji-san… l'interrompit le professeur, déjà fatigué par l'année scolaire à venir.

Lily resta bouche bée face à son débit de parole et à son enthousiasme. Elle se demanda comment il faisait pour gigoter dans tous les sens et parler aussi vite sans être essoufflé.

— Takumi Lily, c'est ton tour.

Elle se leva immédiatement.

— Bonjour, je suis Lily. J'ai deux frères aînés. Désolée, mais je ne suis pas très bavarde. Merci de prendre soin de moi cette année.

— Merci, Takumi-san.

Lily se rassit rapidement et se cacha derrière ses cheveux jusqu'à la fin des présentations. Quand la dernière personne se tut, elle soupira de soulagement en entendant le professeur annoncer qu'il allait distribuer les emplois du temps. Elle suivit son déplacement du regard, puis se figea en croisant deux orbes marron. Momiji la dévisagea un instant avant de lui offrir un sourire plein de joie. Lily resta bloquée un court moment devant cette vision, puis se reprit et détourna vivement le regard.


La dernière sonnerie de la journée avait retenti depuis quelques minutes déjà et la salle de classe était vide. Lily referma son casier après avoir rangé ses chaussures d'intérieur et quitta le hall. Alors qu'elle se dirigeait vers la sortie, elle entendit des cris et des rires. Rien d'étonnant dans un endroit rempli de jeunes persuadés que le monde est à portée de main, qu'ils ont toute la vie pour réaliser leurs rêves. Pourtant, elle ne sut pourquoi, elle fut attirée par ces éclats et s'avança vers eux.

Sur le terrain de badminton, sept personnes jouaient. Momiji courait partout pour attraper le volant en riant. L'autre Sohma jouait tranquillement, taquinant les autres. Un roux frappait avec rage, tandis qu'une grande blonde lui répondait avec ardeur. Une brune renvoyait délicatement les volants, faisant rire Momiji encore plus. Une autre jeune fille aux cheveux noirs se contentait de lever sa raquette et de toucher le volant à chaque fois.

Lily sourit face à ce spectacle. Elle passa un bon moment à les admirer, absorbée par eux.

Un frisson brutal la parcourut, comme si quelqu'un venait de passer une main glacée le long de sa nuque.

Se sentant observée, elle balaya les environs du regard et croisa celui, sombre, de la jeune fille aux cheveux noirs.

Son souffle se bloqua.

Elle eut l'étrange impression que quelque chose, au fond d'elle, venait d'être mis à nu. Comme si son âme était sondée.

Le malaise enfla dans sa poitrine. Elle détourna précipitamment les yeux, le cœur battant trop vite, et décida qu'il était temps de rentrer.


Lily pénétra dans l'appartement et s'écroula sur la marche pour se déchausser en criant qu'elle était rentrée. Sa voix sonnait plus fatiguée qu'elle ne l'aurait voulu. Elle n'eut aucune réponse, ce qui la fit froncer les sourcils. Un léger malaise s'installa en elle.

En apercevant les bottines inconnues, son estomac se serra.

Génial… Kurai a encore invité quelqu'un.

Elle fila dans sa chambre, soulagée de pouvoir se réfugier dans sa bulle et s'attaquer au peu de devoirs qu'on lui avait donnés.

Quand elle eut terminé, elle jeta un coup d'œil à son réveil et soupira. La jeune fille décida d'attendre que Tsuyo revienne du travail pour quitter sa tanière, ne voulant pas se retrouver seule avec Kurai et sa conquête. Dans un nouveau soupir, elle attrapa ses manuels pour le lendemain et lut les leçons qu'elle aurait aux prochains cours.

Dès qu'elle perçut la porte d'entrée s'ouvrir et que la voix rauque de son frère retentit, elle abandonna ses cahiers et se précipita vers lui. Elle le vit essayer de retirer ses chaussures d'une main, l'autre tenant des sacs de courses, dont un était coincé entre ses dents. Après un bref rire, elle vint à son secours et emmena les achats dans la cuisine. Il l'embrassa et lui demanda son aide pour le repas.

Quelques minutes plus tard, Kurai apparut sur le pas de la porte. Derrière lui, Lily aperçut une silhouette qui semblait bien décidée à se cacher. Malheureusement pour elle, Tsuyo manquait de subtilité et décida de la mettre encore plus mal à l'aise.

— Bah alors ! Tu ne nous présentes pas la demoiselle qui, après s'être cachée dans ta chambre, se planque derrière toi ? lança-t-il d'une voix forte, faisant sourire Lily.

— Honte à moi, railla Kurai avec un petit sourire, habitué à la personnalité de son frère. Lily, Tsuyo, je vous présente à nouveau Mikasa. Mikasa, voici Lily et Tsuyo.

Il la plaça devant lui, plaquant son dos contre son torse, un sourire ravi sur les lèvres.

Lily observa Kurai et Mikasa avec un petit sourire attendri. Une chaleur douce lui envahit la poitrine.

Elle était sincèrement heureuse pour son frère… même si une pointe étrange, presque douloureuse, lui pinçait le cœur.

Un jour, ils auront leur propre vie…

Elle secoua la tête pour chasser cette pensée et se concentra sur leur bonheur.

— Bonsoir… souffla-t-elle timidement.

— Tiens ! Ça fait longtemps ! Je croyais que vous aviez rompu ?!

— Tsuyo ! réprimanda doucement Lily. Contente de te revoir, ajouta-t-elle en ignorant le regard surpris de son frère aîné, peu habitué à ce qu'elle ne soutienne pas ses blagues.

— Traîtresse, murmura-t-il à sa sœur. Tu veux dîner avec nous ?

— Non, merci. Ma famille m'attend.

— Je la raccompagne jusqu'à la station et je reviens, déclara Kurai en attrapant sa veste. Vous m'attendez pour dîner ? demanda-t-il soudain, habitué aux vengeances de son frère et de sa sœur.

— Bien sûr, assura Lily.

Tsuyo attendit que la porte se referme pour planter son doigt à plusieurs reprises dans les côtes de sa sœur. Petite vengeance qui laisserait un bleu, mais Lily ignora la douleur et embrassa la joue de son frère. Ils cuisinèrent en discutant de Kurai et Mikasa, ravis qu'ils soient de nouveau ensemble. Ils étaient en train de mettre la table quand le cadet revint. Il s'installa, préparé mentalement à subir les taquineries de son frère et de sa sœur.

— Alors… tu as pris ton vélo ? demanda Lily après avoir jeté un coup d'œil à l'heure.

— Oui… Elle allait louper son train sinon, répondit-il prudemment.

— Oh… Alors elle était dans ton dos, les bras autour de ta taille, à te faire des petits bisous… lança Tsuyo en mimant la scène avec Lily.

— Kurai ! Tu es tellement beau ! Nous vivrons ensemble pour l'éternité ! s'exclama-t-elle d'une voix aiguë.

— Mikasa… Tu es la seule et unique pour moi… ajouta Tsuyo en se prêtant au jeu.

— Arrêtez ça tous les deux ! s'esclaffa Kurai en leur lançant un coussin.

Les triplets rirent ensemble un moment, puis se calmèrent. Kurai reprit son sérieux.

— En vérité… Elle était simplement collée à moi tout le trajet, silencieuse. Quand on est arrivés, je l'ai aidée à descendre. Elle m'a sauté dans les bras, m'a embrassé, m'a dit « je t'aime » et est partie en courant vers la station, toute rouge, raconta-t-il rêveusement.

Lily sourit, attendrie, tandis que Tsuyo tirait la langue de dégoût. Kurai s'esclaffa et ils dînèrent joyeusement.


Le repas terminé, Lily et Tsuyo étaient affalés sur le canapé, devant la télévision, tandis que Kurai débarrassait et nettoyait. En faisant la vaisselle, le cadet se remémora ce moment qu'il avait passé seul avec Mikasa sur son vélo…

— Oh mon dieu ! La honte ! Je vais mourir ! Je n'oserai plus jamais croiser ne serait-ce que l'ombre de ta sœur et de ton frère ! La honte ! J'y crois pas ! s'exclamait-elle, le visage cramoisi dans ses mains, secouant la tête en tous sens.

Kurai reposa le plat dans l'évier et éclata de rire. Il n'y avait rien eu de romantique, mais il l'avait trouvée si mignonne qu'il lui avait été impossible de partager ce moment avec sa fratrie.

Lily et Tsuyo sursautèrent en l'entendant et observèrent leur frère se tenir les côtes avant de se dévisager, perdus.

— Complètement fou, ce gosse ! souffla l'aîné.

— Que veux-tu… Il devait mettre du plomb dans son biberon, supposa Lily.

— Qu'est-ce qu'on fait ?

— Médecin ?

— Trop cher…

— Asile ?

— Trop cher…

— On le vend au prochain cirque qui vient en ville !

— Bonne idée !

— Dupond et Dupont, la ferme ! cria Kurai depuis la cuisine.

Lily et Tsuyo s'esclaffèrent et le rejoignirent, bien décidés à le taquiner encore un long moment.


REECRIT : 27/01/2026

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