Le conte des trois frères

Chapitre 25 : Epilogue : Grâce au lapin tenace

3226 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 17/02/2026 16:24


« J'ai pardonné des erreurs presque impardonnables, j'ai essayé de remplacer des personnes irremplaçables et oublier des personnes inoubliables.

J'ai agi par impulsion, j'ai été déçu par des gens que j'en croyais incapables, mais j'ai déçu des gens aussi.

J'ai tenu quelqu'un dans mes bras pour le protéger. J'ai ri quand il ne le fallait pas. Je me suis fait des amis éternels. J'ai aimé et l'ai été en retour, mais j'ai été repoussé. J'ai été aimé et je n'ai pas su aimer.

J'ai crié et sauté de tant de joies, j'ai vécu d'amour et fait des promesses éternelles, mais je me suis brisé le cœur tant de fois ! J'ai pleuré en écoutant de la musique ou en regardant des photos. J'ai téléphoné juste pour entendre une voix, je suis déjà tombé amoureux d'un sourire. J'ai déjà cru mourir par tant de nostalgie et j'ai eu peur de perdre quelqu'un de très spécial — que j'ai fini par perdre... Mais j'ai survécu !

Et je vis encore ! »

— Charles Chaplin


Le cimetière avait cette atmosphères des matins de printemps — une lumière fraîche, presque hésitante, qui posait des ombres longues sur les allées de gravier et faisait briller les pierres tombales d'un éclat mouillé. Lily avait pris l'habitude de venir le matin, à cette heure où il y avait peu de monde, où on pouvait parler sans avoir l'impression de déranger quelqu'un ou d'être dérangé.

Elle s'accroupit devant les deux pierres côte à côte et posa les fleurs — des anémones blanches pour Tsuyo, qui les aurait trouvées trop élégantes pour lui, et des petites choses orangées pour Kurai qui avait toujours aimé la couleur chaude dans un vase.

Elle prit un moment sans rien dire, comme elle le faisait toujours, laissant le silence trouver sa forme avant de parler dedans.

« Ça va, » dit-elle finalement.

Pas comme une question. Comme un constat qu'elle offrait à voix haute parce que certaines vérités ont besoin d'être dites à quelqu'un, même à des pierres, même à des absences.

« Ça va vraiment. Je voulais que vous le sachiez. »

Elle toucha machinalement le pendentif sous son col — ce geste qu'elle faisait depuis des années sans s'en rendre compte, la façon dont certains objets deviennent des ancres sans qu'on leur ait jamais demandé de l'être. Le petit lapin en argent, tiède sous ses doigts.

Elle leur parla un moment de choses ordinaires — de la fille qui avait eu du mal à dormir cette semaine, d'un plat qu'elle avait raté et que Momiji avait mangé quand même sans rien dire avec cette expression vaillante qui l'avait fait rire, d'une lettre de Tohru arrivée la semaine dernière depuis la ville où elle vivait avec Kyo et leurs enfants. Elle leur parla avec la légèreté de quelqu'un qui n'a plus besoin de cette conversation pour survivre, mais qui la tient quand même parce qu'elle en a envie — parce que la différence entre ces deux raisons était, elle avait fini par le comprendre, l'une des plus importantes qui soit.

« Je ne suis plus en colère, » dit-elle après un silence. Puis, honnêtement : « Enfin. Pas de la même façon. »

Elle entendit du gravier crisser derrière elle et se leva en se retournant, s'attendant à quelqu'un qui cherchait une autre allée.

Elle ne s'attendait pas à son père.

Il avait vieilli. C'était la première chose qu'elle pensa — cette pensée stupide et inévitable qu'on a face à quelqu'un qu'on n'a pas vu depuis longtemps, comme si on avait cru inconsciemment que le temps s'était arrêté pour lui aussi. Il s'était arrêté net lui aussi en la voyant, et ils se regardèrent pendant quelques secondes avec la stupéfaction parallèle de deux personnes qui n'avaient pas prévu ce rendez-vous.

Il tenait des fleurs à la main. Des fleurs simples, un peu froissées, comme achetées en hâte ou tenues trop longtemps dans une main nerveuse.

Elle comprit, à cela, qu'il était déjà venu avant. Peut-être souvent. Peut-être depuis le début, en secret, à des heures où il était certain de ne pas croiser qui que ce soit.

Ils ne se dirent pas grand-chose, en fin de compte. Pas de scène, pas d'éclat — juste deux personnes debout dans une allée de cimetière qui n'avaient pas les mots pour la distance entre elles et qui le savaient. Il dit qu'il était désolé. Elle l'entendit, et elle ne lui dit pas que ça allait parce que ça n'allait pas tout à fait, pas pour cette partie là, peut-être que ça n'irait jamais tout à fait pour cette partie là et c'était son droit.

Mais elle dit, simplement, sans chaleur particulière et sans froideur non plus :

« Je vais bien. »

Pas pour lui. Pour elle. Pour se l'entendre dire à quelqu'un qui avait autrefois parié, en partant, qu'elle ne s'en sortirait pas.

Il hocha la tête. Elle hocha la tête. Il s'avança vers les pierres et elle s'écarta pour le laisser passer, et elle reprit le chemin de la sortie dans la lumière de printemps, les mains dans les poches, le pendentif contre sa gorge.

Elle pensa, en marchant, que pardonner et aller bien n'étaient pas la même chose, et qu'on pouvait avoir l'un sans l'autre, et que c'était probablement suffisant.


La musique s'échappait du salon dans toute la maison — pas la musique parfaite et fluide de quelqu'un qui maîtrise, mais quelque chose de plus appliqué, de plus concentré, avec les petites hésitations et les reprises de quelqu'un qui apprend encore à faire parler l'instrument. Lily tenait le violon contre son épaule avec une posture que dix ans de pratique avaient rendue naturelle sans jamais tout à fait effacer la conscience de la chose — le poids de l'instrument, le contact de la mentonnière, la façon dont l'archet demandait une légèreté du poignet qu'elle avait mis des années à trouver.

Elle joua jusqu'au bout du morceau, une pièce courte que Momiji lui avait apprise la première fois, celle qu'elle avait choisie de garder parce qu'elle était à la fois accessible et vraiment belle et parce qu'il y avait dans cette combinaison quelque chose qui ressemblait à lui.

Elle posa l'archet et se retourna.

Sa fille était assise sur le canapé, les genoux remontés contre la poitrine dans cette posture compacte qu'elle avait depuis toujours, et elle la regardait avec ces yeux dorés qui étaient les yeux de Momiji dans le visage de Lily, ou peut-être les yeux de Lily dans le visage de Momiji — elle n'avait jamais vraiment réussi à les démêler.

« Tu joues très bien, maman. »

Lily sourit et reposa délicatement le violon dans son étui.

« Rien de sensationnel comparé à ton père. » Elle ferma les fermoirs de l'étui avec des gestes précis. « Tu n'as qu'à lui demander de jouer quand il rentrera. »

Sa fille fit la grimace de quelqu'un qui connaît cette réponse depuis longtemps et la trouve insuffisante.

« Il dit toujours qu'il a besoin de s'échauffer d'abord. Puis il s'échauffe pendant une heure et après il dit qu'il est fatigué. »

Lily rit — pas le rire poli, le vrai, celui qui venait du fond.

« C'est exactement ça. »

Elle s'assit à côté d'elle sur le canapé, et sa fille posa naturellement la tête contre son épaule avec tendresse, et elles restèrent un moment dans le silence confortable du salon, la lumière de la fin d'après-midi qui s'étirait en oblique sur le parquet.

Lily regarda le jardin par la baie vitrée. Les carpes koï du bassin traçaient leurs cercles lents dans l'eau, comme elles l'avaient toujours fait, indifférentes et régulières. Elle pensa à la première fois qu'elle avait regardé ce jardin depuis l'intérieur de cette maison — debout devant la baie vitrée avec Momiji à côté d'elle, tenant sa main dans le silence d'une journée difficile, la neige dehors et la lumière de l'hiver qui rendait tout éclatant. Elle avait eu l'étrange impression de se trouver dans un songe.

Elle n'avait plus cette impression. Le jardin était réel et ordinaire et le sien, et c'était exactement mieux.


La maison était silencieuse quand Momiji rentra, la nuit déjà installée, la lune très haute et très blanche dans le ciel sans nuages. Sa fille dormait depuis longtemps. Lily était dans le salon, les jambes repliées sous elle, dans cette pénombre douce qu'elle aimait certains soirs — juste la lumière de la lune par la baie vitrée, les étoiles, le jardin endormi.

Elle entendit ses pas dans le couloir, le bruit familier de ses chaussures, puis il apparut dans l'encadrement et la trouva là dans le noir comme il la trouvait parfois, sans s'en étonner, parce qu'il avait appris depuis longtemps que Lily avait besoin de certains silences et qu'ils n'étaient pas des silences tristes.

Il s'assit à côté d'elle et commença à défaire sa cravate avec les gestes d'un homme épuisé d'une façon pas désagréable — l'épuisement de quelqu'un qui a eu une longue journée et qui est maintenant exactement où il voulait être. Il passa son bras autour de ses épaules et l'attira doucement contre lui, et elle se laissa aller contre lui, et ils restèrent ainsi dans la lumière de la lune à regarder le jardin sans rien dire.

C'était ça, en fait. C'était ça la chose qu'elle n'avait pas su nommer quand elle était jeune et qu'elle comprenait maintenant — que l'amour n'était pas dans les grands moments, pas seulement, mais dans cette chose ordinaire et irremplaçable d'être assis dans le noir avec quelqu'un et de ne pas avoir besoin de parler.

Puis Momiji rit.

Pas un petit rire, un vrai, qui venait de quelque part intérieur, comme une pensée qui avait attendu son heure.

Lily leva la tête vers lui.

« Quoi ? »

Il rit encore quelques secondes avant de pouvoir parler, et elle attendit avec la patience de quelqu'un qui sait que ça vient, que ça vaut toujours le coup d'attendre.

« Je me souviens d'avoir dit à Haru, un jour, que je trouverais une femme encore plus mignonne que Tohru. »

Lily se redressa légèrement. Il continua, les yeux brillants dans la lumière de la lune :

« J'en ai pas trouvé. »

Elle le frappa dans l'épaule, et il reçut le coup avec le rire de quelqu'un qui savait exactement ce qu'il venait de déclencher et l'avait fait exprès, et ses yeux avaient cette lumière qu'elle lui connaissait depuis le début, depuis toujours, cette façon qu'il avait de rire qui était la même qu'à quinze ans dans les couloirs du lycée.

« À la place, » dit-il, et sa voix avait changé légèrement, cette façon qu'il avait de passer du taquin au sincère avec la fluidité naturelle de quelqu'un qui n'avait jamais vraiment appris à séparer les deux, « j'ai trouvé une femme d'une beauté renversante, tout comme son cœur. »

Lily le regarda. Dans la lumière de la lune, son visage était doux et sérieux à la fois, et elle reconnut dans son expression quelque chose qu'elle avait vu pour la première fois dans un couloir obscur avec des bougies derrière eux — cette façon de la regarder qui ne cachait rien.

« Bien, » dit-elle avec le calme de quelqu'un qui manœuvre délibérément. « Combien de sucreries as-tu encore achetées cette semaine ? »

Il rit de nouveau, franc et immédiat, et se leva pour aller chercher quelque chose dans le couloir. Il revint en traînant une valise — pas un sac, une valise, d'une taille qui n'était objectivement pas raisonnable pour contenir ce qu'elle allait visiblement contenir.

Lily le regarda debout devant elle avec sa valise et ses yeux satisfaits et son sourire qui avait 'aspect de ceux qui n'ont aucun regret, et elle soupira d'une façon qui contenait simultanément de l'exaspération réelle et une tendresse si ancienne et si profonde qu'elle avait arrêté depuis longtemps de chercher à la mesurer.

« Momiji. »

« Il y avait une promotion, » dit-il avec l'aplomb d'un homme qui a réfléchi à cet argument et le trouve parfaitement valide.

« Une promotion qui nécessitait une valise entière — »

« Plusieurs formats. »

« Plusieurs — » Elle s'interrompit et ferma les yeux une seconde, puis les rouvrit. « Nous avons une fille qui te regarde faire. »

« Elle dort. »

« Elle finira par ne plus dormir. »

Il posa la valise, traversa le salon, s'assit à côté d'elle, la prit dans ses bras avec ce mouvement naturel et précis qui était le sien depuis toujours, et avant qu'elle puisse continuer son sermon — qu'elle aurait continué, parce qu'une valise entière c'était vraiment — il l'embrassa.

Elle se tut.

Il s'écarta juste assez pour parler, et ses deux doigts trouvèrent le pendentif en argent contre sa gorge, le petit lapin qu'elle portait depuis le White Day de leur dernière année de lycée, l'effleurant avec une légèreté qui était un souvenir autant qu'un geste.

« Je t'aime, » dit-il.

Elle le regarda dans la lumière de la lune. Cet homme qui lui avait appris à jouer du violon et à tenir ses crises de panique différemment, qui avait veillé à côté d'elle dans le noir après les cauchemars et s'était agenouillé dans la neige pour tenir ses joues glacées, qui avait dit tu n'es pas seule avant de pouvoir le prouver et l'avait prouvé ensuite, année après année, dans les choses ordinaires et les choses extraordinaires et toutes celles qui étaient entre les deux.

« Je t'aime, » dit-elle.


Il y avait encore des nuits, parfois, où Lily se réveillait dans le noir avec le cœur qui battait trop vite et des images qui refusaient de partir — les jambes de Kurai, le sang de Tsuyo, ce silence terrible de l'appartement vide. La malédiction du troisième frère n'avait pas disparu avec les années. Elle était là, patiente, tapie quelque part entre les battements réguliers de sa vie quotidienne, et parfois elle se rappelait à elle d'une façon qu'elle ne pouvait pas ignorer.

Mais elle avait appris, depuis longtemps, la différence entre une nuit difficile et une vie difficile.

Elle avait appris à se lever, à traverser le couloir dans le noir, à aller voir sa fille qui dormait avec cette beauté de l'enfance endormie qui lui serrait le cœur d'une façon qu'elle n'aurait pas pu décrire si on lui avait demandé. Elle avait appris à revenir dans le lit, à sentir la chaleur de Momiji endormi à côté d'elle, à compter sa respiration — lente, régulière, réelle — jusqu'à ce que la sienne suive.

Le troisième frère du conte avait vécu longtemps et en paix. Pas sans ombres — le conte ne disait pas ça, le conte ne mentait pas à ce point. Juste en paix. En sachant contrôler son pouvoir avec sagesse plutôt que de se laisser porter par lui.

Lily avait perdu ses frères. Elle avait failli ne pas survivre à cette perte — pas à cause de la malédiction, pas à cause de la mort annoncée, mais à cause du vide, de la dette, du froid dans un appartement sans chauffage et de cette façon qu'avait le silence de résonner différemment quand les gens qui le remplissaient n'étaient plus là.

Elle avait essayé de remplacer des personnes irremplaçables. Elle avait essayé d'oublier des personnes inoubliables. Elle avait été repoussée et elle avait repoussé. Elle avait eu peur, très peur, pendant très longtemps — de son propre pouvoir, de ses propres sentiments, de la façon dont les choses qu'elle aimait finissaient par partir.

Mais elle avait survécu.

Et elle vivait encore.

Ce n'était pas rien. Ce n'était pas rien du tout.

Dans le salon, le violon était dans son étui sur l'étagère, entre les photos — une de Tsuyo qui riait trop fort à quelque chose, une de Kurai sérieux devant ses fourneaux, une de leur fille dans les bras de Momiji le jour de sa naissance avec cette expression d'émerveillement absolu sur son visage que Lily avait photographiée parce qu'elle savait qu'elle ne voulait pas perdre cette image. Une de Haru et Rin lors d'un dîner, Rin qui regardait ailleurs et Haru qui la regardait, elle, avec ce calme affectueux qui était sa façon d'aimer. Une où tous ceux qui avait été maudit chez les Sohma étaient réunis. Ils essayaient de se retrouver une fois par an, car, ce qu'ils avaient vécu personne d'autre ne pouvait le comprendre. Ils gravitaient tous autour de Tohru, comme toujours. Une de Momiji et sa sœur qui avaient réussi à construire une magnifique relation fraternelle. Une d'elle et Momiji, pas une photo posée — quelque chose de flou et de lumineux pris par leur fille un dimanche matin, les deux dans la cuisine avec leurs tasses de thé, riant de quelque chose qu'elle ne se rappelait plus.

Dans cette photo là, ils ne regardaient pas l'objectif.

Ils se regardaient l'un l'autre, dans la lumière du matin, et c'était suffisant. C'était exactement suffisant. Elle était parfaite dans son imperfection.

Dehors, le jardin s'éveillait dans la lumière de l'aube — les carpes qui bougeaient sous la surface de l'eau, les arbres qui bruissaient légèrement dans le vent de printemps, le monde qui recommençait son travail tranquille et patient d'exister.

Lily posa la main sur le pendentif en argent contre sa gorge, le tint un moment, et sourit dans le silence du matin.

Elle pensa à Momiji, comme elle y pensait souvent dans ces moments-là — pas au Momiji d'aujourd'hui qui dormait à côté d'elle et achetait des valises entières de sucreries, mais au Momiji du début, celui qu'elle avait essayé de repousser avec toutes les ressources dont elle disposait. Ce garçon qui s'était agenouillé dans la neige pour tenir ses joues gelées, qui avait attendu dans la cuisine quand elle pleurait derrière une porte fermée, qui avait posé sa tête sur son bras devant une baie vitrée sans demander d'explication. Ce lapin qui avait refusé, simplement et obstinément, de la laisser disparaître.

Elle avait tout essayé. Les mots cruels au début, la distance ensuite, l'esquive enfin. Et lui avait continué, pas avec insistance ni avec pression, mais avec cette patience tranquille des choses qui savent ce qu'elles sont et n'ont pas besoin qu'on les confirme. Il n'avait pas essayé de la sauver. Il avait simplement refusé de partir.

Il y avait une différence entre ces deux choses, et cette différence avait tout changé.

Elle avait décidé, il y a longtemps, d'être le troisième frère. De vivre en paix avec cette malédiction.

Et cela fonctionnait encore.


FIN


Publié : 17/02/2026

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