Le conte des trois frères
La cérémonie de rentrée se déroulait dans la lumière d'avril avec son rituel habituel — les nouveaux élèves intimidés, les anciens qui retrouvaient les couloirs avec cette désinvolture des gens qui connaissent les lieux, les listes affichées sur les panneaux d'affichage et le petit groupe compact qui se formait devant chacune d'elles.
Lily et Momiji se frayèrent un chemin jusqu'au panneau de leur année, et Lily parcourut la liste du doigt jusqu'à trouver son nom — puis celui de Momiji dans la même colonne, puis celui de Haru juste en dessous. Elle laissa échapper quelque chose qui ressemblait à un petit cri de joie et se retourna vers Momiji avec un sourire qu'il lui rendit immédiatement, parce que trois ans dans la même classe était une victoire statistique qui méritait d'être célébrée.
Elle repéra Haru à une dizaine de mètres et l'entraîna vers lui avec l'enthousiasme de quelqu'un qui a une bonne nouvelle à partager. Rin était avec lui — Rin qu'elle commençait à mieux connaître depuis les adieux de Kyo et Tohru, dont la présence était agréable. Elles échangèrent un signe de tête qui valait, dans leur vocabulaire commun, quelque chose comme une salutation chaleureuse.
C'est Haru qui parla le premier, avec le calme d'une personne qui constate un fait météorologique.
« Pas mal de mecs regardent vos jambes. »
Lily le dévisagea. Rin soupira profondément, de ce soupir particulier qu'elle réservait aux remarques de Haru qui méritaient d'être déposées quelque part et oubliées.
Puis Lily sentit quelque chose — cette conscience périphérique, la façon dont on perçoit parfois un regard sans le voir directement. Elle tourna légèrement la tête.
Momiji regardait.
Pas de façon démonstrative. Juste ce moment d'une ou deux secondes, les yeux posés sur elle d'une façon légèrement différente de l'ordinaire, avant qu'il ne relève les yeux vers les panneaux d'affichage avec une application suspecte. Comme quelqu'un qui n'avait pas encore décidé de faire quelque chose de ce qu'il venait de voir.
Quelque chose de tiède et d'imperceptible se glissa dans la poitrine de Lily. Elle sourit et ne dit rien.
Rin croisa son regard brièvement, avec l'expression de quelqu'un qui a vu exactement ce qui venait de se passer et qui en prend mentalement note. Elles échangèrent un sourire complice. Haru sourit.
Les vacances d'été s'installèrent avec leur chaleur caractéristique — lourde, moite, cette façon qu'a la chaleur japonaise de juillet de s'infiltrer partout et de rendre chaque geste légèrement plus lent qu'à l'ordinaire.
Ils étaient chez Momiji tous les quatre, installés dans le salon avec des ventilateurs qui brassaient l'air chaud, des pastèques découpées en tranches sur la table basse et des glaces qui fondaient plus vite qu'ils ne les mangeaient. Haru lisait. Rin avait les yeux mi-clos dans un demi-sommeil élaboré. Lily feuilletait un magazine sans vraiment le lire, coincée dans cet état d'engourdissement confortable que produit la chaleur quand on arrête de lui résister.
Momiji posa sa glace et soupira avec l'expressivité théâtrale de quelqu'un qui veut qu'on lui demande pourquoi il soupire. Personne ne lui demanda. Il soupira à nouveau, plus fort.
« Je m'ennuie, » dit-il finalement. « Allons à la mer. »
« Bonne idée, » dit Haru sans lever les yeux de son livre.
Rin ouvrit un œil. Le referma.
« Hmm. »
« Je ne peux pas, » dit Lily en posant son magazine. « J'ai besoin de travailler pendant les vacances. Je n'ai pas les moyens de — »
« Le domaine a une résidence secondaire là-bas. Les transports sont pris en charge. » Il la regarda avec ses yeux qui savaient exactement l'effet qu'ils produisaient. « Juste une semaine. »
« Momiji — »
« Cinq jours. »
« Je — »
« Quatre. Et je couvre les jours de travail que tu manques. »
Lily le regarda pendant trois secondes complètes, soupesa la résistance qu'elle lui opposait face à l'image mentale d'une mer en juillet, et s'entendit dire :
« Trois jours. »
Momiji sourit avec la satisfaction tranquille d'un lapin qui venait exactement d'obtenir ce qu'il voulait depuis le début. Lily ramassa son magazine avec un soupir résigné pour dissimuler le fait qu'elle n'était pas vraiment contrariée.
La résidence des Sohma était impressionnante et donnait directement sur la plage, avec une terrasse en bois et des stores en bambou qui claquaient légèrement dans le vent de mer. Ils posèrent leurs sacs, saisirent leurs serviettes et leurs parasols, et descendirent sur la plage dans la lumière du matin qui n'avait pas encore atteint sa violence de midi.
Ils installèrent le camp avec l'efficacité d'un groupe rodé — Haru qui enfonçait le parasol dans le sable avec une précision géométrique, Rin qui disposait les serviettes avec ce soin naturel qu'elle mettait à toutes choses, Momiji qui cherchait ses lunettes de soleil dans un sac manifestement trop plein.
Lily plia sa robe de plage, la posa sur sa serviette, et courut vers la mer sans se retourner.
Il y eut un silence d'environ deux secondes sur la plage derrière elle.
Haru rit.
Rin, qui avait le regard orienté de façon stratégique vers l'horizon, sourit suffisamment pour que ce soit perceptible et dit sans se retourner :
« Referme la bouche, Momiji. »
Momiji referma la bouche. Il s'appliqua ensuite à trouver ses lunettes de soleil avec une concentration qui n'avait rien à voir avec les lunettes de soleil. La vérité était simple et légèrement déroutante : Lily était grande, et lui aussi maintenant, et ils se regardaient depuis longtemps à la même hauteur, et quelque chose dans cette égalité soudaine — Lily en maillot dans la lumière de juillet, les cheveux dans le dos, la façon dont elle courait vers la mer avec cette joie directe et sans calcul qui lui était propre — avait produit en lui une impression qu'il ne savait pas encore exactement comment classer.
Il chaussa ses lunettes, rajusta le tout avec une dignité reconstituée, et se dirigea vers la mer.
L'eau était froide aux chevilles et tiède plus loin, avec ce gradient particulier des mers en juillet. Lily nageait déjà à une distance raisonnable. Il la rejoignit, et quand ils furent dans l'eau jusqu'à la taille, il réalisa quelque chose qui ne l'avait pas encore tout à fait atteint à cette force : il la dépassait maintenant. Pas de beaucoup — quelques centimètres, peut-être cinq, peut-être plus — mais assez pour que ce soit réel, assez pour que ce soit nouveau. Quand elle se retourna vers lui avec de l'eau dans les yeux et un sourire, elle dut lever légèrement les yeux.
Quelque chose dans cette image — Lily qui levait les yeux vers lui pour la première fois — lui fit un effet qu'il préféra laisser sans nom pour le moment.
Ils jouèrent dans les vagues avec cette légèreté pure qu'on retrouve dans l'eau, et les contacts que le mouvement rendait naturels — une main sur l'épaule, deux personnes qui sautent la même vague — avaient cette qualité des choses qui arrivent sans qu'on les décide. À un moment, une vague plus grande que les autres les prit par surprise et il la rattrapa par le bras avant qu'elle ne perde pied, et elle se stabilisa en s'accrochant à lui une seconde, leurs visages proches l'un de l'autre dans l'écume, et il y eut entre eux une fraction de seconde d'immobilité — une fraction de seconde seulement, avant qu'elle ne rie et ne repousse l'eau avec la main dans sa direction.
Il l'éclaboussa en retour, et la fraction de seconde fut enterrée sous le bruit des vagues et des rires, et ni l'un ni l'autre n'en dit quoi que ce soit.
Depuis la plage, Rin regardait la mer avec ses lunettes de soleil.
« Il est en train de comprendre quelque chose, » dit-elle.
Haru tourna une page.
« Il prend son temps. »
« Il prend son temps, » confirma Rin.
L'automne arriva avec ses lumières obliques et ses arbres qui changeaient de couleur depuis les bords, et le lycée reprit son rythme habituel avec les cours et les couloirs et les petites géographies sociales qui se reconfiguraient légèrement à chaque rentrée.
C'était un mardi matin, entre la fin du deuxième cours et le début du troisième, que Lily se retrouva debout dans le couloir devant un garçon de sa classe dont elle connaissait le nom mais à qui elle n'avait jamais vraiment parlé. Il avait l'air de quelqu'un qui avait répété quelque chose et qui était maintenant dans la phase où la répétition ne protège plus vraiment de la réalité du moment.
Il dit ce qu'il avait à dire. Clairement, directement, avec une honnêteté un peu maladroite qui lui attira d'emblée une certaine sympathie.
Lily l'écouta jusqu'au bout. Elle prit un moment — pas pour ménager le suspense, juste parce qu'elle lui devait une vraie réponse plutôt qu'une réponse réflexe. Puis elle lui dit, doucement et avec le plus de précision possible, qu'elle était touchée, qu'elle ne voulait pas lui mentir, et qu'il y avait quelqu'un. Elle ne précisa pas qui. Elle n'était pas sûre d'avoir encore le droit de préciser.
Il hocha la tête avec la dignité d'un garçon qui avait su que c'était probable et qui avait quand même préféré le savoir. Ils se séparèrent, et Lily resta quelques secondes dans le couloir vide à regarder les gens passer, tenant dans sa main la conscience d'avoir dit il y a quelqu'un à voix haute pour la première fois.
Elle ne vit pas Momiji au fond du couloir.
Il avait émergé de la salle de classe au mauvais moment — ou au bon, selon le point de vue — et avait entendu assez pour comprendre ce qui se passait. Pas tout. L'essentiel. Il avait vu l'expression du garçon, et la façon dont Lily avait répondu, et la façon dont ils s'étaient quittés, et il était resté là à distance à digérer un ensemble de sentiments qui se bousculaient sans ordre particulier.
Ce soir-là, Haru et Rin tombèrent sur lui à l'entrée du domaine. Rin le regarda avec l'attention directe qui lui était caractéristique.
« Tu as une expression. »
Momiji dit ce qu'il avait vu.
Rin l'écouta sans l'interrompre, puis dit, sans cruauté mais avec toute la précision dont elle était capable :
« Tu as la tête d'un gamin à qui on vient de voler quelque chose qui lui appartient. »
Momiji ouvrit la bouche, la referma.
« Ça va peut-être t'aider à ouvrir les yeux, » dit Haru.
Ce soir-là encore, ils mangèrent ensemble, parlèrent de choses ordinaires. Momiji ne demanda pas ce que Lily avait répondu — quelque chose dans la façon dont elle était rentrée, dans la légèreté normale de sa façon d'être, lui indiquait quelque chose, mais il ne savait pas encore s'il avait le droit de faire confiance à cette indication. Il ne dit rien. Elle non plus.
Mais cette nuit-là, dans le silence de sa chambre, il resta éveillé un moment avec la conscience précise, enfin regardée en face, qu'il y avait une chose qu'il ne voulait pas perdre et qu'il n'avait toujours pas su nommer correctement.
Le réveillon arriva avec son froid sec et ses décorations lumineuses sur toutes les façades du quartier, et le groupe se retrouva au temple pour les premières sonneries de cloche de l'année nouvelle — Momiji et Lily, Haru et Rin, Kagura qui était arrivée avec vingt minutes d'avance et avait passé ce temps à les attendre en s'impatientant, Hiro qui avait grandi d'au moins cinq centimètres depuis la dernière fois que Lily l'avait vu, toujours accompagné de Kisa qui devenait de plus en plus belle.
Ils firent la queue pour les prières dans le froid et la foule compacte et l'odeur de l'encens, et Lily pria avec le sérieux de quelqu'un qui a des choses précises à demander et qui considère que si la prière est une procédure, autant la faire correctement.
Elle retrouva le groupe derrière le temple, sous les lampions.
Momiji l'attrapa par le bras avec la curiosité irrépressible qui lui était naturelle.
« Qu'est-ce que tu as demandé ? »
Lily le regarda — ce regard qu'elle avait maintenant, qui le regardait depuis légèrement en dessous depuis l'été, et dans lequel il y avait parfois quelque chose de défini et de doux qu'il essayait encore d'apprendre à tenir sans ciller. Elle prit le temps d'une décision silencieuse, puis dit d'une voix tranquille :
« J'ai demandé à ce qu'une certaine personne arrête d'être aveugle. »
Elle le laissa avec ça, et tourna les talons pour rejoindre Kagura qui lui faisait signe depuis le stand de fortune.
Momiji resta immobile une seconde avec cette réplique dans la tête, et dans la tête une accumulation de choses — la plage, le couloir du lycée, les soirs ordinaires à la maison, il y a quelqu'un, le regard de Lily depuis légèrement en dessous depuis l'été. Il y avait un mot pour l'ensemble de ces choses. Il l'avait peut-être su depuis un moment sans se permettre de le formuler.
Haru le regarda avec ce calme qui signifiait tu vois maintenant ? sans le dire.
Hiro dit, avec l'impartialité factuelle qui lui était propre :
« Elle attaque de plus en plus. »
« Oui, » dit Haru.
Le 14 février arriva avec ses chocolats emballés dans du papier brillant et ses chuchotements dans les couloirs. Lily arriva en classe avec quelques minutes de retard — elle avait raté son réveil, volontairement, traversé la moitié du lycée en courant, les joues rouges du froid et de la course.
Momiji était déjà à son bureau. Il la regarda arriver avec l'expression légèrement amusée de quelqu'un qui avait noté l'heure d'arrivée.
Elle posa un paquet devant lui sans cérémonie. Papier brun, ruban simple, ses mains qui lâchaient le paquet et se retiraient avant qu'on puisse y attacher trop d'importance.
« Merci, » dit-il.
Il l'ouvrit avec soin — Momiji ouvrait toujours les cadeaux avec soin, il avait cette qualité de quelqu'un pour qui l'emballage comptait autant que ce qu'il contenait — et découvrit les petites formes de chocolat soigneusement alignées, en forme de cœur, certaines roulées dans le cacao, d'autres enrobées de chocolat blanc.
Il leva les yeux vers elle. Et quelque chose dans son regard cette fois — la façon dont il tint le paquet entre ses mains un instant avant de le reposer, la façon dont il la regarda — indiqua qu'il avait reconnu quelque chose. Des chocolats faits maison, une deuxième fois. Des cœurs, cette fois-ci, sans la précaution du mot giri pour les escorter. Il ne dit rien sur ce souvenir. Mais il le vit, et elle sut qu'il l'avait vu.
Il prit un des chocolats en forme de cœur et le porta à sa bouche.
Lily s'assit, rangea son sac, sortit son cahier avec des gestes parfaitement ordinaires. Puis, d'une voix absolument détendue, avec l'air de quelqu'un qui vient de se souvenir d'une information mineure qu'elle aurait oublié de mentionner :
« Ah… j'ai oublié. Je t'aime. »
Le silence tomba sur la classe avec la brutalité d'un objet lourd.
Momiji recracha ce qu'il venait de mettre dans la bouche avec une spontanéité absolue et irrémédiable, les yeux écarquillés, une main devant la bouche dans une tentative de contrôle des dommages qui arrivait visiblement une fraction de seconde trop tard. Des murmures explosèrent de partout, quelqu'un rit, quelqu'un d'autre souffla un hein ? incrédule.
Rin, deux rangs plus loin, regarda le plafond avec l'expression d'une personne qui s'attendait depuis un moment à quelque chose de ce genre.
Lily avait sorti son stylo et commençait à dater son cahier avec la sérénité totale de quelqu'un qui vient de lâcher une bombe et considère l'incident classé. Le professeur entra, et la classe retrouva une surface de normalité.
Momiji, pendant les vingt premières minutes du cours, regarda son cahier avec l'expression d'un homme qui recompile l'ensemble des événements des derniers mois à la lumière d'une information nouvelle et décisive. La plage. Le couloir. Les soirs ordinaires à la maison. Il y a quelqu'un. La prière du réveillon.
Puis, très lentement, quelque chose dans ses épaules se détendit.
Il sourit — pas vers elle, pas vers quelqu'un de précis, juste vers son cahier dans la lumière de février — et c'était le sourire de quelqu'un qui comprend enfin quelque chose qu'il aurait peut-être dû comprendre avant, et qui trouve que c'est exactement l'heure juste.
Le 14 mars arriva et le monde entier semblait avoir décidé ce jour-là de manger en terrasse et de se tenir par la main, ce que Lily nota avec l'irritation tranquille de quelqu'un qui rentre du travail à vingt heures passées et a faim. Elle grommela quelque chose dans son écharpe sur les couples et les restaurants complets, s'interrompit, et s'entendit penser je suis juste jalouse, ce qu'elle admit intérieurement parce qu'il était tard et qu'elle n'avait plus l'énergie de se mentir.
Elle poussa la porte de la maison et appela Momiji.
Pas de réponse.
La maison était plongée dans la pénombre, ce qui était inhabituel. Elle tâtonna vers l'interrupteur — et s'arrêta net.
Une lumière douce filtrait sous la porte de la cuisine. Une lumière qui n'avait pas la qualité froide de l'électricité. Elle s'en approcha et l'ouvrit lentement.
Des bougies. Disposées sur toute la table avec un soin minutieux, de hauteurs différentes, qui projetaient une lumière mouvante sur les plats alignés — plusieurs plats, tous chauds encore, qui embaumaient la pièce d'odeurs qui lui firent immédiatement comprendre à quel point elle avait faim et à quel point ça n'était pas du tout l'information la plus importante du moment.
Son sac glissa de son épaule et tomba au sol.
Elle porta ses mains à sa bouche.
Les larmes montèrent sans prévenir — pas de tristesse, pas de chagrin, quelque chose de beaucoup plus déroutant, la façon dont certaines choses très simples et très belles font monter les larmes parce qu'elles arrivent au moment précis où on n'avait plus la défense de les recevoir autrement. La table avec ses bougies dans la cuisine de la maison qui était devenue la sienne. La maison où elle n'aurait jamais cru avoir le droit de rester.
Elle n'entendit pas ses pas. Elle sentit sa présence dans le couloir derrière elle — puis quelque chose de doux et de froid se posa contre sa clavicule, glissé autour de son cou depuis derrière, avec des mains qui fermaient le fermoir avec une précision soigneuse.
Elle sursauta.
Et attendit.
Deux secondes. Cinq. La chaleur ne monta pas dans ses veines. Son corps ne se déroba pas sous elle. Elle restait là, debout, entière et visible, les mains de Momiji qui s'étaient posées légèrement sur ses épaules après avoir fermé le fermoir. Elle porta deux doigts vers le pendentif — petit, léger, en argent froid sous ses doigts. Les oreilles rondes. La petite queue. Un lapin.
La joie de Momiji derrière elle était palpable, silencieuse et absolue — la joie de quelqu'un qui avait espéré quelque chose sans oser y croire complètement, et qui vient de voir cette chose se confirmer.
Elle se retourna lentement.
Il était là dans la pénombre du couloir, et la lumière des bougies projetait sur son visage une lumière orangée qui le faisait paraître différent de sa façon quotidienne. Il observa ses doigts tenir le pendentif, et quelque chose dans ses yeux était attentif d'une façon qui dépassait le moment présent, qui contenait le temps qu'il avait fallu pour arriver ici.
Elle attendit qu'il parle. Son cœur battait trop vite et trop fort pour une personne qui essayait d'avoir l'air calme.
Il sourit — d'abord le sourire habituel, puis autre chose dessous, plus tranquille et plus ancré. Il effleura sa joue du bout des doigts et la guida vers sa chaise à table comme si c'était la chose la plus naturelle du monde.
« J'avais deux cadeaux à faire, » dit-il en s'asseyant en face d'elle. « Un pour cette année. Et un pour l'année dernière. »
Lily le regarda. Les bougies entre eux. Les plats qu'il avait préparés. Le collier contre sa gorge. Le fait qu'elle ne soit pas invisible.
« Merci, » dit-elle, et sa voix était trop pleine pour que le mot soit suffisant, mais c'était le seul mot qu'elle avait.
Ils mangèrent, et la conversation fut légère et vraie à la fois, cette qualité de certains dîners où les gens sont ensemble sans avoir besoin de le prouver. Lily rit à quelque chose qu'il dit. Il la taquina sur quelque chose, elle répondit, et il rit à son tour, et le temps passa avec la douceur des choses qu'on ne surveille pas parce qu'on est dedans complètement.
Quand les assiettes furent vides, elle se leva pour débarrasser et Momiji dit :
« Laisse. Va te laver les mains et rejoins-moi dans le salon. »
« Je peux très bien — »
« Lily. »
Elle le regarda. Il avait cette expression tranquille et ferme qu'elle lui connaissait depuis deux ans maintenant. Elle alla se laver les mains.
Elle s'arrêta devant le miroir de la salle de bains et regarda le reflet — le pendentif en argent contre sa clavicule, et elle-même, et la lumière derrière elle dans le couloir. Elle était là. Entière. Visible. Elle porta un doigt vers le petit lapin et le retint un instant, puis alla dans le salon.
Momiji était assis sur le canapé avec deux tasses de thé, et elle s'installa à côté de lui et prit la sienne, et la chaleur de la porcelaine était réelle et ordinaire et bonne. Ils restèrent un moment sans rien dire, dans ce silence qu'ils avaient toujours su habiter ensemble.
« C'est bientôt la fin de l'année, » dit Momiji à voix basse. « Ça va faire un an que Tohru est partie. »
Quelque chose se noua dans la poitrine de Lily avec une rapidité qui la prit par surprise. Elle posa sa tasse. Elle se leva. Ses mains trouvèrent la phrase automatiquement — un remerciement, une formule pour conclure la soirée d'une façon qui ne ressemblerait pas à une fuite mais qui en était une quand même, parce que c'était ça qu'elle savait faire quand quelque chose faisait trop mal sans prévenir, quand les mots de quelqu'un venaient confirmer ce qu'elle avait cru toute la nuit réfuter.
Elle fit deux pas vers le couloir.
Sa main n'atteignit pas la porte.
Momiji s'était levé, et il avait saisi son poignet, et il la retourna vers lui d'un geste décidé qui ne lui laissa pas le temps de mettre de la distance entre la situation et elle-même. Sa main remonta le long de son bras jusqu'à son visage, les deux paumes contre ses joues, et il l'embrassa.
Le monde s'arrêta.
Pas de façon métaphorique. Quelque chose en elle cessa littéralement de fonctionner normalement pendant deux ou trois secondes — son souffle, sa pensée, sa capacité à évaluer la situation. Elle ne bougea pas. Elle ne disparut pas. Elle resta là, les deux pieds au sol, les mains suspendues quelque part entre eux et lui sans savoir ce qu'elles cherchaient, complètement immobile dans l'espace de ce contact auquel elle ne s'était pas préparée, pas vraiment, pas à cette force là.
Il s'écarta légèrement.
La lumière des bougies depuis la cuisine dessinait son visage dans l'obscurité du couloir, et il la regardait avec une expression qu'elle ne lui avait jamais vue — pas le sourire habituel, pas la douceur protectrice, quelque chose de plus décidé et de plus ouvert, quelque chose qui ne cachait rien. Il sourit, et ce sourire contenait tout le temps qu'il avait fallu, et tout ce qu'il lui en avait coûté d'attendre d'être sûr, et une reconnaissance de ce qu'elle avait porté seule pendant trop longtemps.
« Je suis désolé de t'avoir fait attendre si longtemps. »
Sa main alla à sa bouche.
Elle ne décida pas de ce geste — il se fit, la façon dont on touche un endroit atteint pour vérifier que c'est réel. Les larmes montèrent silencieusement, la façon dont elle pleurait quand elle était trop pleine de quelque chose pour que ça reste contenu. À travers le brouillard de tout ça — le pendentif, les bougies, le fait qu'elle soit restée là sans disparaître — une pensée traversa son esprit avec la netteté particulière des choses importantes. Le troisième frère du conte, qui avait vécu longtemps et en paix. Qui était parti d'égal à égal avec la Mort, sans peur. Elle n'en était pas encore là. Elle ne savait pas si elle y serait un jour, ni dans combien de temps, ni sous quelle forme. Mais il y avait dans ce soir — la table avec les bougies, le collier, le fait qu'elle soit visible et entière et là — quelque chose qui ressemblait à un chemin qui continuait dans la bonne direction.
C'était suffisant pour ce soir. C'était même beaucoup.
Momiji attrapa ses mains avant qu'elle puisse les garder contre sa bouche, et ses pouces essuyèrent ses larmes avec une douceur qui était à la fois la même et différente de toutes les fois où il l'avait tenue dans le noir après les cauchemars, où il avait posé sa tête sur son épaule sans rien demander, où il avait su quand rester et quand ne pas parler.
Et il l'embrassa à nouveau, et cette fois elle ne resta pas immobile, et le couloir était obscur et les bougies brûlaient dans la cuisine et dehors la ville continuait son bruit et son mouvement, indifférente et parfaite.
Publié : 16/02/2026