Le conte des trois frères

Chapitre 23 : Le lapin dit au revoir

3984 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 15/02/2026 18:05

La cérémonie de fin d'année s'acheva dans la lumière de mars, douce et un peu écrasante, avec ses discours et ses applaudissements et cette atmosphère particulière des fins de chapitre collectifs. Lily resta en retrait pendant que le groupe se formait naturellement pour les photos — Arisa et Saki de chaque côté de Tohru, Yuki et Kyo derrière avec l'air de deux personnes qui ne s'entendent pas tout à fait mais qui peuvent supporter de se tenir dans le même cadre pour quelques secondes, Haru en bord de groupe avec cette désinvolture étudiée qui était son mode de fonctionnement en toutes circonstances. Momiji tenait son appareil photo en l'air et donnait des instructions que personne n'écoutait vraiment, et quelque chose dans cette image — ces gens rassemblés dans la lumière de mars, riant et se bousculant légèrement — lui fit monter quelque chose dans la gorge qu'elle n'essaya pas de définir.

Elle récupéra son sac, dit quelque chose de vague à Haru sur le fait qu'elle avait des choses à faire, et quitta le lycée.


Le cimetière était presque désert à cette heure-là. Les pierres tombales s'alignaient dans la lumière de l'après-midi avec ce calme qui avait toujours semblé à Lily moins apaisé que simplement indifférent — les morts ne savaient pas que le monde continuait sans eux, ou peut-être qu'ils le savaient très bien et avaient arrêté d'en faire un problème.

Elle s'accroupit devant les deux pierres côte à côte et resta un moment sans rien dire, les yeux sur les noms gravés.

TAKUMI TSUYO.

TAKUMI KURAI.

Seize ans. Les deux. C'était toujours cette chose là qui lui venait en premier — l'âge, les chiffres, ce qu'il y avait entre la date de naissance et la date de mort et ce qu'il n'y avait plus.

Elle posa les fleurs qu'elle avait apportées et croisa les bras sur ses genoux.

« Voilà, » dit-elle. « C'est fini, le lycée. Je vais passer en dernière année. »

Le vent bougea légèrement dans les arbres derrière elle. Elle attendit, comme si une réponse allait venir, comme elle avait parfois l'habitude de le faire en sachant très bien qu'aucune réponse ne viendrait jamais.

« Je suis encore en colère contre vous, » annonça-t-elle, et sa voix ne tremblait pas parce qu'elle avait décidé qu'elle ne tremblerait pas. « Je veux que vous le sachiez. La dernière fois que je suis venue ici, je vous ai traités de menteurs, et je le pense encore. Vous aviez promis. Vous aviez dit qu'on se protégerait mutuellement, qu'on ne se servirait jamais de nos pouvoirs, et vous l'avez fait quand même. Tous les deux. »

Elle s'arrêta un moment, regardant les pierres.

« Je comprends, » reprit-elle finalement, et c'était plus difficile à dire que la colère, bizarrement. « Je comprends pourquoi Kurai n'a pas pu résister à te voir, Tsuyo. Je comprends que voir quelqu'un qu'on aime et ne pas pouvoir lui parler, c'est une forme de torture que la promesse ne suffit pas à tenir à distance. Je ne suis pas sûre que moi j'aurais pu résister non plus. » Elle se mordit l'intérieur de la joue. « Mais je suis encore en colère. Je pense que j'ai le droit. »

Elle changea de position, s'assit correctement dans l'herbe sans se soucier de son uniforme.

« Tsuyo, » dit-elle. « Il y a un garçon. » Elle sentit quelque chose monter dans sa poitrine, mi-rire mi-autre chose, à l'idée de dire ça à Tsuyo qui aurait eu une opinion très tranchée et très bruyante sur le sujet. « Tu aurais dit qu'il est trop joyeux, trop enfantin, qu'il mange trop de bonbons. Et tu aurais quand même essayé de t'en faire un ami. »

Elle laissa le silence s'installer un moment.

« Il a une malédiction lui aussi. Pas comme la nôtre — différente, mais comparable dans ce que ça fait de porter quelque chose qu'on n'a pas choisi. La sienne est brisée maintenant. » Elle regarda ses mains sur ses genoux. « Je pense que je l'aime. Je ne l'ai dit à personne de vivant encore, enfin pas aussi directement, alors c'est vous qui l'entendez en premier. Je trouve ça assez approprié. »

Elle se tourna légèrement vers la deuxième pierre.

« Kurai. Je me sers encore de tes techniques de respiration. Tout le temps. Tu ne peux pas savoir combien de fois elles m'ont évité une crise de panique cette année. » Sa voix se fit un peu moins stable sur les derniers mots mais elle tint bon. « Le tablier aussi. Je l'ai amené avec moi. Je cuisine avec. »

Elle ne dit rien d'autre pendant un moment. Le soleil commençait à baisser sur l'horizon, teintant les pierres d'une lumière orange qui les rendait presque chaudes.

« Vous me manquez, » dit-elle finalement, simplement, parce que c'était la chose la plus vraie qu'elle pouvait dire et qu'elle n'avait aucune raison de l'habiller. « Et je suis en colère que vous me manquiez. Et je vais rentrer maintenant parce que le soleil se couche et que les cimetières la nuit c'est une chose que je n'ai jamais trouvée particulièrement agréable. »

Elle se leva, épousseta son uniforme, et resta encore quelques secondes debout devant les pierres avec les mains dans les poches.

« Menteurs, » souffla-t-elle doucement, sans vraiment de mordant cette fois.

Juste le mot, posé là comme une façon de clore quelque chose qu'on ne clôt jamais vraiment.

Puis elle se retourna.

Et s'arrêta.

Une silhouette se tenait à une dizaine de mètres, seule devant une tombe que Lily ne connaissait pas. Une femme — jeune, visiblement, petite — avec des cheveux sombres et quelque chose dans sa posture qui évoquait quelqu'un qui apprend à se tenir dans un espace ouvert après avoir longtemps vécu dans des espaces fermés. Elle tenait des fleurs dans les bras avec la précaution de quelqu'un qui n'est pas tout à fait habituée à porter des choses.

Lily la reconnut. Pas pour l'avoir vue, mais pour ce qu'elle en savait.

Akito leva les yeux et les posa sur elle avec une expression qui n'était ni hostile ni particulièrement accueillante — juste curieuse d'une façon un peu nue, débarrassée de la mise en scène habituelle.

« Tu n'es pas à la fête, » dit-elle.

Ce n'était pas une accusation, juste une observation.

« Non, » répondit Lily. « Je voulais voir mes frères. »

Akito regarda les pierres derrière elle, puis revint à Lily avec ce regard qui évaluait sans avoir l'air d'évaluer.

« Tu n'es pas du zodiaque. »

« Non. »

« Mais tu vis avec le lapin. »

« Oui. »

Un silence. Akito baissa les yeux sur ses propres fleurs, et Lily vit dans ce geste — ce geste ordinaire, maladroit, d'une personne qui ne sait pas tout à fait quoi faire de ses mains — quelque chose qu'elle n'avait pas anticipé. Une forme d'effort. L'effort de quelqu'un qui essaie de faire les choses différemment et qui n'est pas encore sûre de la façon dont ça se fait.

« Tu perds beaucoup de personnes, » déclara Akito finalement, sans que ce soit cruel — c'était une constatation, presque douce dans son manque de fioritures.

« Oui, » répondit Lily. « Toi aussi, en ce moment. »

Akito la regarda. Lily soutint son regard calmement, sans défi, sans soumission, et après quelques secondes quelque chose dans l'expression d'Akito changea imperceptiblement — pas un sourire, pas tout à fait, mais le relâchement de quelque chose qui s'était tenu contracté depuis trop longtemps.

Elle hocha légèrement la tête et se détourna vers sa tombe, et Lily comprit que la conversation était terminée. Elle reprit son chemin vers la sortie du cimetière et pensa, en marchant, que la liberté avait des visages auxquels on ne s'attendait pas, et que certaines personnes apprenaient à l'habiter plus tard que d'autres, et que c'était peut-être pour ça qu'elle avait plus de patience avec ça qu'elle n'en aurait eu il y a un an.


Le lendemain matin, Lily se préparait pour le travail dans cet état d'efficacité automatique qu'elle avait développé pour les matins où elle ne voulait pas penser — gestes précis, économie de mouvements, attention maintenue sur les choses concrètes au détriment des choses qui auraient préféré se frayer un chemin dans sa tête.

Elle traversa le salon et s'arrêta.

Le violon de Momiji était posé sur le canapé, sorti de son étui, reposant sur le tissu sombre avec cette aspect particulier des objets beaux qui ne demandent qu'à être regardés. Elle s'approcha sans vraiment décider de le faire, et tendit la main, et fit courir le bout de ses doigts le long du bois verni avec la précaution qu'on réserve aux choses fragiles.

« Il est beau, n'est-ce pas ? »

Elle sursauta et sentit la chaleur familière monter dans ses veines — un réflexe, bref, suffisant pour qu'elle disparaisse pendant deux ou trois secondes avant de se ressaisir et de réapparaître, les joues rouges d'une façon qui n'avait rien à voir avec la transformation.

Momiji se tenait dans l'encadrement de la porte, et il avait visiblement vu.

« Pardon, » dit-il immédiatement. « Je ne voulais pas te faire peur. »

« Ce n'est pas ta faute, » répondit-elle, et c'était vrai. « Je suis trop facilement surprise. »

Il s'approcha et prit le violon avec des gestes naturels et précis, le posant sous son menton un instant avant de le retenir dans ses bras. Il le regardait d'une façon qui indiquait qu'il l'avait regardé ainsi des milliers de fois et ne s'en lassait pas.

« Tu aurais aimé apprendre ? » demanda-t-il en la regardant.

Lily hésita une seconde, parce que la vraie réponse était oui et qu'elle n'avait pas de raison de mentir sur ça.

« Oui, je crois. »

« Je peux t'apprendre, » proposa-t-il simplement.

Elle le regarda pendant quelques secondes, et quelque chose dans cette offre — dans sa simplicité, dans la façon dont il la posait là sans y mettre de pression — lui fit ressentir quelque chose de trop compliqué à démêler debout dans un salon un matin de semaine. Elle prit son sac, se retourna, et mit un moment à trouver les mots.

« Momiji. » Elle resta dos à lui. « Excuse-moi, mais pour le moment, c'est assez difficile d'être à tes côtés. »

Le silence derrière elle dura quelques secondes. Elle l'entendit poser le violon. Elle n'entendit pas ses pas mais sentit sa présence se rapprocher, et sa main se referma sur son poignet avant qu'elle atteigne la porte.

« Kyo et Tohru partent demain matin, » annonça-t-il, sa voix était calme, mesurée, celle de quelqu'un qui choisit soigneusement ce qu'il dit parce qu'il sait qu'il n'a pas encore les mots pour dire autre chose. « Je voudrais que tu viennes avec moi pour leur dire au revoir. »

Lily regarda sa main autour de son poignet. Puis elle acquiesça, une fois, brièvement.

Il relâcha sa main, et elle sortit.


La maison où Kyo et Tohru s'apprêtaient à partir était plus animée que Lily ne l'avait anticipé. Des membres de la famille Sohma qu'elle connaissait plus ou moins s'y croisaient avec cette énergie particulière des rassemblements improvisés où tout le monde essaie de ne pas dire que c'est une occasion triste. Momiji, ayant remarqué son léger raidissement sur le seuil, s'approcha d'elle et la guida naturellement vers les différentes personnes avec cet art de mettre les gens à l'aise qu'il possédait sans en avoir conscience.

C'est ainsi qu'elle rencontra Rin.

Elle l'avait imaginée — elle ne pouvait pas s'en empêcher après toutes les fois où son nom avait été mentionné, après la façon dont Haru parlait d'elle, après la description que Momiji avait faite d'une personne capable d'apporter une brique à quelqu'un pour la Saint-Valentin. La réalité de Rin était à la fois différente et précisément comme elle l'avait imaginé — une présence qui occupait l'espace sans s'y imposer, des yeux qui évaluaient les gens avec une franchise qui n'avait rien d'hostile et tout d'une personne qui avait décidé un jour d'arrêter de perdre son temps avec les faux-semblants.

Rin la regarda pendant quelques secondes, puis dit :

« Haru m'a parlé de toi. »

« En bien, j'espère. »

« Haru ne dit jamais les choses en bien ou en mal, » dit Rin. « Il dit juste les choses. »

C'était une conversation d'environ trente secondes, mais Lily en sortit avec l'impression d'avoir rencontré quelqu'un qu'elle aurait le temps de mieux connaître.

Kyo et Tohru arrivèrent main dans la main, et la pièce changea de densité à leur entrée — pas de façon dramatique, juste cette façon qu'ont certaines personnes d'être attendues sans qu'on le sache avant qu'elles arrivent. Les embrassades se multiplièrent, les voix se superposèrent, et Lily se laissa être un peu sur le côté, observant le mouvement général avec cette attention particulière qu'elle avait développée pour les scènes de groupe.

Elle ne manqua pas le regard soulagé de plusieurs personnes quand Tohru prit Hiro dans ses bras — un garçon d'environ quatorze ans qui regardait ailleurs avec une application suspecte et les yeux légèrement trop brillants. Elle vit la main de Saki serrer celle de Kazuma pendant un instant, brève et précise, et elle vit Yuki et sa petite amie échanger un regard par-dessus la tête de Tohru.

Puis Tohru la trouva, comme Tohru trouvait toujours les gens qui se tenaient un peu à l'écart, avec ce radar particulier qu'elle avait pour les personnes qui avaient besoin d'être incluses, et elle la prit dans ses bras avec l'élan naturel.

Lily resta un instant surprise, puis rendit l'étreinte.

« Prends soin de lui, » murmura Tohru contre son épaule, et Lily n'eut aucun doute sur de qui elle parlait. « Il est plus fragile qu'il n'en a l'air. Mais tu le sais déjà, je pense. »

« Je sais, » répondit Lily.

Tohru s'écarta en souriant, et avant que Lily ait pu vraiment reprendre ses esprits, Kyo était devant elle. Il la regarda avec cette expression caractéristique — pas d'effusion, pas de paroles inutiles, juste une franchise directe qui était sa façon à lui d'être affectueux.

« Je suis de tout cœur avec toi, » dit-il simplement.

Lily pensa, avec une ironie intérieure qu'elle garda pour elle : un rival en moins, il a toutes les raisons de l'être. Mais elle le pensait sans vraie amertume — Kyo ne lui offrait pas son soutien pour se débarrasser d'un concurrent. Il le faisait parce qu'il avait, à sa façon un peu rugueuse, décidé qu'elle faisait partie des personnes qui méritaient qu'on soit dans leur camp. C'était, venant de Kyo, quelque chose de considérable.

« Merci, » souffla-t-elle.

Puis vint le moment que tout le monde observa sans avoir l'air d'observer. Yuki et Kyo se retrouvèrent face à face au milieu de la pièce, à l'issue naturelle des embrassades générales, et il y eut un silence de deux ou trois secondes pendant lesquelles les deux personnes concernées semblèrent recalibrer simultanément la situation. Ils se regardèrent avec l'expression de gens qui ont une histoire compliquée et beaucoup de choses non dites et pas assez de cadre pour les dire maintenant.

Puis Momiji tendit la main.

Kyo la regarda pendant une demi-seconde, puis la saisit.

Tohru, qui observait ça depuis le côté de la pièce, porta sa main libre à sa bouche avec des yeux manifestement humides, et quelque part derrière Lily, Arisa fit un commentaire à voix basse qui fit rire Saki d'une façon très discrète, et la scène prit fin d'elle-même avec la décence naturelle des moments qui savent quand s'arrêter.


Ils rentrèrent en milieu d'après-midi, et Lily se mit à cuisiner parce que c'était ce qu'elle faisait quand elle avait besoin de faire quelque chose de ses mains et que ses mains avaient besoin d'être occupées. Elle prépara un repas qui prenait du temps, plusieurs plats, avec le tablier de Kurai noué autour de la taille et la radio allumée dans un coin.

Quand ce fut prêt, elle appela Momiji depuis la cuisine. Pas de réponse. Elle attendit, appela à nouveau, et le silence lui répondit de la même façon.

Elle traversa le couloir et frappa légèrement à la porte de sa chambre. Toujours rien. Elle l'ouvrit doucement.

Momiji était assis devant la fenêtre, dans la lumière de fin d'après-midi qui tombait obliquement sur le sol. Il ne leva pas les yeux quand elle entra, et elle vit, à la façon dont il tenait ses mains sur ses genoux et à la qualité particulière de son immobilité, qu'il pleurait — pas de façon démonstrative, juste cette façon silencieuse et épuisée qu'a le chagrin quand il est vieux et qu'on a arrêté de le combattre.

Elle entra, ferma la porte derrière elle, et vint s'asseoir devant lui. Elle prit ses mains dans les siennes sans rien dire, et il leva enfin les yeux vers elle — des yeux rouges, pas honteux mais embarrassés, avec quelque chose dedans qui cherchait comment formuler l'imprésentable.

« Pardon, » dit-il. « Je suis horrible de te laisser me voir comme ça, alors que je sais ce que tu ressens pour moi. »

Il y avait dans sa voix une honnêteté qui aurait pu faire mal, et qui ne fit pas mal de la façon qu'elle aurait attendue. Lily garda ses mains dans les siennes et réfléchit à ce qu'elle voulait vraiment dire.

« Quelqu'un m'a tenue dans ses bras quand je n'en pouvais plus, » dit-elle finalement. « Tu te souviens, dans le froid, derrière le gymnase. Tu n'as rien dit. Tu as juste été là. » Elle sentit ses pouces presser légèrement ses doigts à lui. « Je peux faire ça aussi. »

Momiji la regarda pendant quelques secondes, puis quelque chose dans sa posture lâcha, et il la prit dans ses bras — pas avec la précaution habituelle, pas avec l'attention de quelqu'un qui surveille ce qu'il fait, juste naturellement, les deux bras autour d'elle, le front dans ses cheveux.

Lily posa ses mains sur son dos.

Et attendit.

Ses paumes trouvèrent ses omoplates, la chaleur de sa peau à travers son pull, le rythme irrégulier de sa respiration. Pas de fumée. Pas de transformation. Un dos solide et réel sous ses mains, et cette fois encore elle en ressentit la nouveauté — le fait que ce contact était simplement un contact, sans magie, sans exception, juste deux personnes dans une chambre dans la lumière de fin de journée.

Elle le laissa pleurer pour Tohru, pour le renoncement, pour tout ce qu'on perd quand on choisit de laisser partir quelqu'un qui comptait. Et pendant qu'elle le tenait, elle pensa — pas douloureusement, avec une certaine clarté — que ce qu'elle avait compris aujourd'hui dans cette maison pleine de gens qui s'aimaient et se disaient au revoir, c'est que les amours ne se ressemblaient pas. Ce que Momiji avait ressenti pour Tohru — cette admiration à distance, cette tendresse protectrice de quelqu'un qui aime sans demander de retour — n'était pas la même chose que ce qu'elle ressentait pour lui.

Elle le connaissait dans les bruits de la maison à six heures du matin. Dans les bols de guimauves laissés sur le plan de travail. Dans les nuits où il restait assis à côté d'elle sans parler jusqu'à ce qu'elle se rendorme. Dans le violon qu'elle entendait jouer depuis sa chambre fermée et qui était, malgré tout, une présence.

Ce n'était pas la même forme d'amour. Elle ne savait pas si c'était moins ou plus, elle savait juste que c'était différent et que cette différence lui appartenait.

Momiji resserra son étreinte légèrement, et elle n'essaya pas de s'écarter.


Le premier matin de la rentrée arriva avec la brutalité habituelle des retours de vacances — réveil trop tôt, programme du semestre à retrouver, et une conscience diffuse qu'il fallait être quelque part à une heure précise qui approchait dangereusement.

Lily se déplaçait dans la maison avec l'efficacité survoltée de quelqu'un qui a accumulé cinq minutes de retard et essaie de les rattraper sur les dix suivantes, les mains chargées de son sac et d'une tartine à moitié mangée et de ses chaussures qu'elle n'avait pas encore eu le temps d'enfiler.

Ce fut la tartine qui la perdit.

Elle essaya de la tenir d'une main tout en ouvrant la porte du placard à chaussures de l'autre, le sac glissa de son épaule, elle voulut le rattraper, et la séquence des événements qui s'ensuivit fut à la fois très rapide et très inévitable. Elle atterrit sur le sol de l'entrée avec un bruit sourd et parfaitement audible dans toute la maison, ses affaires dispersées dans un rayon raisonnable autour d'elle.

Elle entendit des pas dans le couloir, rapides d'abord, qui ralentirent à l'approche.

Elle leva les yeux. Momiji se tenait dans l'encadrement, et son visage parcourut en environ deux secondes le chemin complet de l'inquiétude au soulagement en passant par la surprise, avant de s'arrêter sur quelque chose qui ressemblait irrésistiblement à de l'amusement qu'il essayait de contenir avec une application visible et peu efficace. Les épaules qui tremblaient légèrement trahissaient ce que son expression tentait de masquer.

« Arrête de rire et viens m'aider, » dit Lily depuis le sol.

Il rit franchement, d'abord — deux secondes, pas plus, parce qu'il avait quand même un minimum de décence — puis s'agenouilla pour l'aider à rassembler ses affaires, les joues légèrement rouges, la main tendue pour qu'elle s'y appuie pour se relever.

Il ne lâcha pas sa main ensuite.

Il l'entraîna vers la sortie avec ce mouvement naturel et décidé des personnes qui ont une idée précise et pas beaucoup de temps pour la négocier, et Lily le laissa faire parce qu'ils étaient effectivement en retard et parce que sa main dans la sienne était quelque chose à quoi elle n'avait pas l'énergie de résister ce matin.

Devant la maison, son vélo était appuyé contre le mur.

Lily le regarda.

« Momiji, je ne monterai pas sur ton vélo. »

« L'arrière est renforcé. »

« Ce n'est pas ce que je voulais dire. »

« Je sais. Monte. »

Elle monta. Il prit place devant elle et commença à pédaler, et le domaine Sohma défila de chaque côté d'eux dans la lumière d'avril, et la rue, et les premières maisons du quartier, et les arbres qui avaient commencé à changer de couleur aux bords.

Lily posa la tête sur son dos.

Elle ne décida pas de le faire — ça se fit, comme certaines choses se font quand on est suffisamment fatigué pour cesser de surveiller ses propres gestes. Son front contre son pull, le mouvement du vélo, le bruit de la ville qui se réveillait autour d'eux.

Momiji ne dit rien. Il continua à pédaler, à la même vitesse, et peut-être que quelque chose dans la façon dont il tenait le guidon changea imperceptiblement, devint un peu plus soigneux, un peu plus attentif au sol devant lui.

Peut-être.

La ville continuait de défiler, et avril était doux, et ils allaient être en retard, et aucun des deux n'en parlait.


Publié : 15/02/2026

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